‹ A mes jeunes amisChapitre 5 sur 40 · L'IDIOT · texte numérisé non relu

L'IDIOT

A MADAME PAULINE DUGHAMBOE.

VEG Taube toujours ta plainte me réveille; André ! toujours ton nom tourmente mon oreille ; Car toujours sans pitié ^ persécuteurs en fans ^ Vous brisez son sommeil par vos cris triomphans.

Il dormait. De la nuit la fraîcheur salutaire Peut-être dans son sein versait un songe heureux. Quel autre bien attend l'oi^phelin solitaire ?

Son réveil est si douloureux !

Dans le sommeil du moins ; l'oubli vient; le sort change ;

Et, couché sur la terre où le soleil a lui^ Qui sait s'il ne voit pas un Ange Sourire ou pleurer avec lui?

Pourquoi faire envoler son erreur décevante ? Regardez^ inhumains^ cet être languissant ^ Gomme un chevreuil blessé que la meute épouvante , Essayer pour vous fuir un effort impuissant.

Eh ! que vous a-t-il fait? Laissez passer sa vie

Sous le nuage triste où Dieu Tenveloppa :

Il n'a plus sa raison que le malheur frappa ;

Mais votre voix est dure; et tout ce qu'il envie ,

C'est l'indulgent silence } il parle au malheureux ^

Il assoupit l'éclat de vos rires affreux.

Quand vous l'avez blessé de vos cruelles armes ,

André frappe son cœur où s'amassent ses larmes.

L'homme^ pour tous ses jours en apporte en naissant;

C'est le calice amer où son orgueil s'abreuve }

Bientôt^ jeunes railleurs^ vous en ferez l'épreuve ,

Et le plus gai de vous s'en ira gémissant.

Vos teints de fleurs , vos jeux, votre éclatante joie , Votre âge audacieux , qui croit régner toujours , Du temps qui raille aussi seront bientôt la proie :

Vous serez vieux dans quelques jours.

Des vieillards assis sur les places,

A Tombre des ormeaux vivaces

Qu'ils y plantèrent autrefois , Vous aurez la langueur et les débiles voix ; La vie à vos regards retirera ses flammes } Vous croirez que l'oiseau vous refuse son chant ; Quelque chose d'amer coulera dans vos âmes ,

Car vous direz : Je fus méchant !

Dieu plaindra du roseau le naufrage rapide , Bien qu'il fasse en tournant rire les matelots ! « Qu'eût-il vu^ disent-ils, dans son destin timide? n eut bordé la rive et caressé les flots ! »

Triste un jour comme André, je suivis sa détresse

Loin de la ville heureuse elle nous égara.

L'église du coteau fit rêver sa tristesse; j Il salua l'église^ et puis il soupira.

Chancelant et courbé sur son appui de firéne ^ Il s'arrêtait pensif^ il cueillait une fleur ; Et du jeune idiot la mousse et le troène Couronnaient la pâleur.

Le vent qui passe et courbe la verdure Etonnait son oreille; il cherchait ce murnujre y Et comptait sur ses doigts le brisement égal De l'eau dans les cailloux épurant soa cristal. Le jeu d'un papillon^ qui planait sur sa téte^

Le fit rire et tourner long-temps ; Il agitait ses mains avec un air de fête ; Et puis il oublia l'envoyé du printemps.

Il dansa. Pauvre André ! La lointaine nuisette. Lui disait que la danse avait frappé ses yeux : La mémoire entendait , mais l'ame était muette ;

Le danseur n'était point joyeux.

Sa faiblesse inclinée au bord de la fontaine

Y suspendit mes pas 5 Seul , à quelque ombre amie il racontait sa peine ^

Car il parlait tout bas.

« Peut-être^ me disais-je ^ heureux sous sa couronne ^ Plus légère à son front que le bandeau d'un roi^ Il rend grâce k l'air libre et pur qui l'environne; A Vimage d'un homme il sourit sans effroi. »

Tout-à-coup^ de ses fleurs la parure éphémère IVun souvenir aigu sembla le déchirer; 11 étendit les bras en s' écriant : Ma mère ! Et plus faible et plus pâle il s'assit pour pleurer. Dans le ruisseau long-temps je vis tomber ses larmes ; A leur chute rapide André trouvait des charmes , Et curieusement les regsffdait couler. ^ La pitié m'oppressait; je ne pouvais parler.

« André ! lui dis-je enfin ^ retourne vers la ville. Ne crains-tu pas la nuit passée hors des remparts ? Yois-tu les habitans rentrer de toutes parts ?

Â.ndré s'endort comme un enfant paisible ^ Qu'a réveillé quelqu'importun flambeau.

Vous que je ne hais plus^ car vos yeux sont humides^ Des pleurs d'un insensé vous voilà moins avides ? Oui ; croyez-moi j le cœur survit à la raison : C'est là que se retire un reste de lumière

Qui doit échapper à la terre :

Toujours d'un dard moqueur on y sent le poison !

G mes jeunes dmis j prenez bien sa défense !

Nés sur le même sol^ charmez sa longue enfance; Sous vos toits généreux qu'il entre quelquefois ! Enfans^ ne raillez plus ses naïves chimères; Éveillez sur son sort la pitié de vos mères , £t^ quand je serai loin ^ rappelez-lui ma voix : Cette voix triste est douce à l'indigent timide; Le pauvre aime l'accent ému de sa douleur.

Vous-mêmes y croyez-moi y souvent un humble guide - Peut en vous éclairant vous conduire au bonheui\

Quinereutleboaheur? L'homme, dËi qu'il rcKpin Le demande au breuvage à ses lèvres promis :

P)us tard il le demande k des sooges amis; HéUs! il le demande encor quand il expire !

André l'attend aussi ; comme un frêle arbrisseau, Jeté sur un terrain aride, - Sous l'ardent soleil qui le ride , Attend la fraîcheur du ruisseau ; Sa.jeunesse se fane et tombe Sans éclat, sans sève, sans fruit ; Et, loin du monde et loin du bruit, André l'attend sur une tombe !

LA

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