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La charité du prêtre doit être surnaturelle

Il n'est pas nécessaire de rappeler au prêtre la nécessité d'aimer son prochain ; l'ordination sacerdotale n'éteint pas dans le prêtre le feu sacré de l'amour ; il ne supprime pas pour lui le commandement divin. Le prêtre, comme tout homme ici-bas, a un cœur ; il peut, il doit aimer, mais il doit aimer en prêtre. Le j ouioù il est devenu sous-diacre, il a contracté, l'engagement solennel de renoncer à tout jamais à l'amour humain, de travailler toute sa vie à ce que son amour devienne de plus en plus spirituel, à ce qu'il vise Dieu avant tout et par dessus tout. Sa formule doit être cette belle protestation de saint François de Sales : " Si je connaissais dans mon cœur la moindre fibre qui ne fut pas toute détrempée de l'amour de mon Dieu, je l'arracherais à l'instant. Ah ! qu'on m'arrache le cœur si je ne dois pas l'employer tout entier à aimer. "

Aussi l'amour du prêtre surpasse celui des autres hommes, présente un caractère exceptionnel de vivacité, de désintéressement et de tendresse, parce qu'il puise directement sa source de Dieu et s'alimente en lui. Il n'aime pas le prochain à cause de ses qualités, de sa bonne éducation, de sa noblesse ou de sa fortune, des services qu'il lui rend, des vertus même qu'il pratique. Ce ne serait là qu'un amour égoïste. Le prochain, il l'aime parce qu'il voit en lui la créature de Dieu, une âme sœur de la sienne, la compagne d'un même exil, la cohéritière d'un même royaume ; il l'aime parce que Dieu, Lui le premier, l'a aimé.

Il regarde comme spécialement écrites pour lui les paroles de saint Paul : " Revêtez-vous, comme les élus de Dieu, d'entrailles de miséricorde, de bonté, d'humilité, de modestie, de patience. . . ayez la charité qui est le lien de la perfection. (Ad Colos. ni, 12). Il comprend que le sacerdoce doit continuer la charité du Verbe

incarné sur la terre ; il se regarde comme le vicaire de la charité du Christ : " Vicarios charitatis Christi. " (Saint Ambroise).

Et comme l'amour s'affirme par des actes, il agit de façon à ce qu'on puisse reconnaître à n'en point douter sa présence dans son âme et qu'on puisse toujours dire de lui comme de Dieu qu'il représente sur la terre :" le prêtre est charité, ego sum caritas,J Son dévouement est complet ; il est coûteux, il crucifie, il tire les larmes, il arrache l'âme aux plus chères affections, aux joies les plus légitimes ; aussi il est le plus beau spectacle qu'il soit donné aux âmes de contempler parce qu'il donne l'illusion de la force et de la bonté de Dieu.

Poussé par cette charité, le prêtre, depuis des siècles, peut être vu dans toutes les zones et sur toutes les plages, partout où il y a des âmes à sauver, du bien à faire ; dans les hôpitaux et dans les bagnes ; dans les caves et dans les mansardes, auprès des pauvres et des riches, auprès des malades et des pestiférés auxquels il porte les secours et les consolations, sur les champs de bataille où il partage les fatigues et les dangers des soldats, jusque sur les degrés de l'échafaud où il monte pour soutenir le courage des condamnés, et réveiller dans leur cœur les célestes espérances.

C'est ce dévouement qui a fait venir le prêtre sur les bords inhospitaliers de nos fleuves, de nos rivières et de nos lacs afin de promener le signe de la rédemption, la croix du Christ qui, partout où elle a été plantée et respectée, a toujours abrité des peuples civilisés et heureux.

C'est ce dévouement qui fait que le prêtre n'a pas attendu la locomotive, le bateau à vapeur ou l'automobile pour venir ici travailler au salut des âmes ; c'est à pieds qu'il a parcouru nos vastes prairies et franchi les passes de nos montagnes ; c'est en canots d'écorce qu'il a traversé nos grands lacs ; c'est à la belle étoile ou dans les huttes sordides des sauvages qu'il a pris son repos après les journées d'un pénible travail.

C'est ce dévouement qui a fait mener au prêtre cette vie austère, laborieuse et sainte du missionnaire qui est une confirmation de cette belle pensée de Madame de Swetchine : " la logique du christianisme est si merveilleuse qu'elle transforme en héros quiconque l'admet pour lui-même dans l'intégrité de ses consé-

quences." Que de souffrances les missionnaires ont endurées ! Que d'heures données à un travil obscur et sans gloire î Mais à ceux qui eussent pu être étonnés de leur joie en menant une telle vie, ils eussent pus dire comme ce maître illustre du seizième siècle qui peignait avec un soin scrupuleux un coin de muraille perdu d'une église et qui répondaient à ceux qui lui demandaient pourquoi tant de peine, puisqu'on ne verrait rien : " Dieu le verra. "

Le missionnaire a entendu, il a compris cette parole du Christ : u Euntes, docete omnes gentes. " Allez à tous, si les mers vous séparent de vos frères, franchissez les mers ; si des lois persécutrices tendent des chaînes sur votre route, passez par-dessus les chaînes et les lois ; si l'on vous chasse le matin, reparaissez le soir; si l'on vous traîne dans les fers ou à l'échafaud, allez, mais en mourant, ayez confiance ; votre sang sera une semence d'où sortira une nouvelle génération d'apôtres, une nouvelle famille de chrétiens. Il est grand ; car, suivant la parole d'un Docteur, il est " le Sacrement du Christ, " c'est-à-dire le signe sensible qui révèle sa présence, l'instrument qui reproduit son opération. Il est grand ! Que l'on vante, que l'on exalte les œuvres de miséricorde, rien de plus juste ; rompre son pain pour nourrir l'indigent, partager son manteau pour couvrir la nudité du miséreux qui grelotte de froid, s'asseoir au chevet de douleur du malade pour le consoler, descendre dans d'humides cachots pour relever le courage d'un prisonnier qui se désespère, c'est une mission de charité que le monde admire et que le ciel récompense ; mais l'apôtre qui porte au cœur une étincelle du feu sacré que Jésus-Christ est venu apporter à la terre, mais le missionnaire qui vole au secours de la plus lamentable des infortunes et va au prix de son repos, de ses sueurs, de son sang, de sa vie, offrir à de pauvres âmes perdues l'aumône de la vérité et du salut, c'est un héros devant lesquels il n'est pas permis de passer sans s'incliner avec respect, sans saluer avec admiration.

C'est ce dévouement qui explique aussi pourquoi le pasteur, le curé consent à mener une vie obscure au fond d'une pauvre paroisse, se donnant tout entier au soin de son troupeau, il vit isolé, solitaire loin de ses parents et de ses amis d'enfance ; il est

obligé de se faire tout à tous, d'être le témoin et le consolateur de tous les chagrins ; il visite les pauvres, les malades, les malheureux ; et souvent il leur dit comme saint Paul : " je n'ai ni or ni argent, mais ce que j'ai, je vous le donne. "J'ai mes deux yeux, c'est pour pleurer à votre chevet de misère ; mes deux oreilles, c'est pour écouter vos confidences ; mes deux lèvres, c'est pour causer fraternellement avec vous ; j'ai mes deux mains, c'est pour serrer amicalement les vôtres ; j'ai mon cœur, c'est pour vous aimer. Il peut leur dire avec vérité ce beau vers que jetait sur la scène le héros du poète latin :

" Homo sum, humani nihil a me alienum est "

" Homme, à tout mal humain, je sais être sensible. "

Le curé, le pasteur mène une vie malheureuse au point de vue humain, mais tous les jours, il médite au pied de la croix ; tous les jours il communie, et dans cette méditation, dans cette communion, il entend la voix de Jésus qui lui dit : mon enfant, vois-tu ce pauvre malade aux plaies hideuses, c'est mon frère, c'est mon ami ; aie soin que rien ne lui manque ; donne lui ton dévouement et ta charité. C'est moi qui te l'ordonne ; si tu m'aimes, entends ma voix, ne demande pas le salaire ici-bas ; c'est moi qui serai ta récompense.

Le prêtre étonné de la familiarité de son Dieu, se relève en disant : Oui, Seigneur, je ferai ce que vous avez dit : je serai le consolateur des affligés, le père des pauvres, et des orphelins ; je surpasserai en douceur, en patience, le cœur de la mère la plus tendre, Je n'y mets qu'une condition, c'est que vous me permettiez de regarder votre croix dans les moments où la nature viendrait à défaillir.

Le vrai prêtre peut en toute vérité dire aux âmes confiées à ses soins ce que saint Jean Chrysostôme disait à son peuple : " Rien ne m'est plus cher que vous, pas même la lumière ; car je voudrais devenir aveugle si je pouvais à ce prix convertir vos âmes. Quelqu'un de vous vient-il à pécher, c'est une douleur qui me poursuit jusque dans le sommeil ; quand on me dit du bien de vous, je me sens soulevé comme sur des ailes. Vous êtes tout pour moi, père, frère, mère, sœur. Je ne vous avertis, je ne

\ous gronde que pour vous rendre meilleurs ; pour vous je répandrais jusqu'à la dernière goutte de mon sang. "

Le prêtre cependant éprouve de suaves plaisirs. Il en faut à toute âme ; le cœur est tellement fait pour le bonheur qu'il ne peut pas ne pas le désirer, ne pas le rechercher. " L'âme humaine, dit saint Grégoire le grand, a besoin de plaisirs ; si elle n'en a pas de vrais et de divins, elle en cherche de faux, de terrestres."

Le prêtre a les siens ; il sait par expérience que toute vertu porte avec elle sa récompense, comme tout astre porte sa lumière, comme toute fleur porte son parfum. Peut-on en effet éprouver un plaisir plus intime, plus délicat, plus pur, plus divin que celui qui consiste à faire du bien, à le faire avec un cœur large et chrétien, et surtout à le faire gratuitement, sans compter, je ne dis pas sur la reconnaissance, mais même sur le regard de l'homme, n'ayant souvent pour témoins que Dieu et ses anges ? Il semble, quand on a fait un peu de bien, qu'on avait un poids sur le cœur et qu'on est soulagé ; oui, c'est un vrai poids sur le cœur bien né que le besoin de faire le bien, car l'âme juste doit avoir sur le cœur un trésor caché de bonté et d'amour. Ce trésor, à force de s'accumuler, devient divinement lourd à porter et l'âme éprouve une douce nécessité de 1s répandre autour d'elle. On dirait, quand on a pratiqué une œuvre de miséricorde, que l'on est devenu plus léger dans la poitrine ; l'âme savoure en silence une saine volupté que la terre ne connaît pas. Pourrait-on comparer à ce sentiment exquis les plaisirs du monde, les jouissances de la vie sensuelle, la possession de l'or et de l'argent ?

On lit une histoire étrange dans la vie de saint Vincent de Paul ; je dis étrange tellement elle dépasse la conception de l'égoïste humain. Ce grand saint assistait à son lit de mort une Sœur de charité ; elle était sur le point d'expirer. Le Saint lui demande : " N'avez-vous pas, ma sœur, de peine ni de remords sur la conscience ? " " Non, mon Père, sinon que j'ai pris trop de plaisir à servir les pauvres. — Quoi, ma fille, rien que cela ! — Rien du tout que cela, mon Père ! J'y ai pris trop de satisfaction, car quand j'allais par les villages voir ces bonnes gens, il semblait que je ne marchais pas mais que j'avais des ailes et que je volais,

tant j'avais de joie à le servir. — Mourez en paix, ma Sœur, dit saint Vincent. "

Quel admirable dialogue ! Evidemment ce n'était pas la nature qui avait pu donner tant de bonheur à cette pauvre religieuse ; c'était la pensée d'obéir à Dieu, d'imiter Dieu, de servir Notre-Seigneur, dans la personne des malheureux. Tout se change en joie, même les choses qui seraient naturellement les plus pénibles, quand on contemple Dieu à travers le voile de la créature.

Nous lisons dans la vie de l'Abbé Jean de Lamenais cette parole : " Le prêtre fait tous les sacrifices, excepté celui du bonheur. Cette parole paraît étrange, et cependant elle est vraie.

Quelle joie le prêtre trouve dans l'exercice des fonctions du saint ministère !

Passer sa vie à connaître la vérité, à propager son règne dans le monde ; Diriger les âmes, les fortifier, les élever, les rendre pures, les ramener à leur devoir, à elles-mêmes, à Dieu, les sauver enfin, quelle consolation ! Mais ce n'est pas là le dernier mot du bonheur et de la gloire sacerdotale. Le dernier mot et la joie suprême du prêtre, c'est de dire la messe chaque matin, c'est de sentir la Toute Puissance de Dieu tomber entre ses mains débiles ; c'est, après s'être nourri de Dieu, de le donner aux âmes ; c'est de pouvoir s'entretenir avec lui cœur à cœur. On s'étonne quelquefois que le prêtre puisse vivre seul, à l'ombre d'une pauvre église. On se sait pas qu'il a un compagnon, un ami, que chaque jouiun Dieu vient habiter dans son cœur comme dans un nouveau ciel. La petite Hostie du tabernacle, voilà le désir du prêtre, le secret de son dévouement ; c'est elle qui le console de toutes ses peines, qui le délasse de tous ses travaux, qui lui fait dire avec le prophète : " Un seul jour au pied de vos autels, ô mon Dieu, vaut mieux que mille au milieu des joies du monde. "

Puis au milieu de ses épreuves, le prêtre entrevoit une existence meilleure, des jours plus heureux, et cette douce perspective endort ses douleurs, le ravit et le console. Ici, lui dit l'Eglise, l'exil et la peine, ailleurs le repos et les plaisirs, les joies et les dédommagements ; en bas les fatigues de la lutte, en haut la palme du triomphe ; parcipietis immarcescibilem gloriœ coro-

nam. Que sont les courts chagrins de la terre en comparaison de la félicité sans mesure et sans termes qui en sera dans le ciel le prix inestimable et glorieux ! Dispensateur des consolations aux affligés d'ici-bas, il va puiser pour lui-même le courage et la force à leur source divine ; au milieu des ennuis qui l'assiègent, homme de foi, il songe que son pèlerinage terrestre n'est qu'un simple campement sur le chemin de l'éternel séjour ; par delà cette nébuleuse région des tempêtes, il élève ses regards et ses désirs jusqu'aux splendeurs de l'infini, seul héritage vraiment digne de notre ambition, incomparable demeure promise à la vertu persévérante.

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