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Comment doit se pratiquer cet amour

Cette charité doit se manifester dans nos pensées, dans nos paroles, dans nos actions.

La charité dans les pensées consiste à voir toujours le bon côté du prochain, à toujours penser avantageusement de lui, toujours donner à ses actions la couleur la plus favorable dont elles soient susceptibles, à attribuer les indifférentes à de motifs honnêtes, à considérer les plus équivoques sous le point de vue le plus louable. Malheureusement d'ordinaire on croit avec trop de facilité les faits désavantageux au prochain et on interprète trop légèrement ses actions. On croit le mal sur un simple aperçu qu'on ne se donne pas la peine d'approfondir, souvent sur un oui-dire que l'on ne se soucie pas de vérifier. Qu'on entende une médisance qui ne soit pas hors de la vraisemblance, en voilà assez pour être convaincu du tort du prochain, pour concevoir de lui une mauvaise opinion. On n'examine pas si l'homme qu'on entend n'est pas l'ennemi de celui dont il parle, s'il n'a pas des raisons particulières de le dénigrer, s'il est personnellement instruit de ce qu'il raconte, si ce n'est pas sur des bruits vagues qu'il rapporte. Qu'il s'agisse d'une bonne action à croire, on fera toutes ces recherches, on ne voudra y ajouter foi que sur des preuves convaincantes. Mais s'il s'agit d'une mauvaise action, on est crédule outre mesure.

Bien plus, souvent on interprète les faits d'autrui au gré de sa malignité. Une action est-elle bonne, on l'impute à des motifs vicieux ; est-elle équivoque, on la prend du côté le plus fâcheux ; est-elle mauvaise, on en tire les conséquences les plus outrées.

Et ce qui fait souvent penser avec si peu de charité pour le prochain, parfois c'est l'envie. Jaloux d'une vertu qui offusque, d'une réputation qui importune, d'une élévation qui irrite, on se dédommage du chagrin qu'elles produisent par le plaisir qu'on ressent à les abaisser. Parfois c'est l'orgueil. D'abord la censure, c'est une sorte de supériorité qu'on exerce ; ensuite on se compare intérieurement à celui que l'on déprime, on se glorifie d'être meilleur que lui.

Que nos jugements soient donc toujours empreints de charité. " Il ne suffit pas , dit, saint François de Sales d'avoir du miel sur les lèvres et au bout de la langue ; c'est-à-dire, il ne suffit pas de parler charitablement du prochain ; il faut avoir du miel audessous de la langue et dans le cœur, met et sub lac linguâ illius,

c'est-à-dire, il faut penser charitablement du prochain et le juger toujours avec bonté. "

Que la charité se manifeste dans nos paroles. " Les bonnes paroles, dit le Père Faber, sont la musique céleste de ce monde ; elles ont un pouvoir qui semble dépasser la nature ; c'est comme la voix d'un ange qui se serait fourvoyé sur notre terre et dont les mélodieux accents blesseraient suavement tous les cœurs. "

Le microscope nous révèle dans une seule goutte d'eau des myriades d'animalcules qui, à peine nés, se dévorent et se détruisent entr'eux. Et sur cette motte de terre qui s'appelle le globe, que font souvent ces myriades de petits êtres humains, sinon de s'entredéchirer ?

Quelle blessure inflige souvent la médisance à celui qui en est le sujet ! Que les médisants plaisantent, rient et fassent rire de cet infortuné, chaque coup de leur langue fait tomber une fleur de sa couronne d'honneur. Leur flèche est bien lancée, bien aiguisée de finesse, bien empennée d'esprit ; elle ne s'arrêtera plus ; elle ira loin, bien loin et leur médisance d'aujourd'hui sera de l'histoire de demain.

Certaines personnes ne paraissent pas se douter que la médisance peut parfois constituer un péché grave. Sans se mettre en peine du tort que leur langue cause au prochain, elles se tranquillisent sur ce principe commode " qu'elles ont dit ce qui était vrai; et on les voit communier le lendemain sans le moindre scrupule.

Il faut se rappeler et rappeler aux fidèles que toute médisance qui cause au prochain un préjudice considérable dans sa réputation est un péché grave. Cela se conçoit d'ailleurs sans peine. De notre réputation ou de notre fortune, quel est celui des deux biens qui nous est le plus cher ? Personne n'hésite à donner la préférence à la réputation, à déclarer, avec l'auteur des Proverbes, qu' " une bonne réputation vaut mieux qu'affluence de richesses. " Voler au prochain sa réputation est donc un péché plus grave que de lui dérober son porte-monnaie. Il y a de l'un à l'autre de ces deux actes toute la distance qui sépare un bien d'ordre moral comme la réputation, d'un bien d'ordre purement matériel comme est l'argent.

Vers la fin d'une mission, une femme vint un jour s'accuser

d'avoir dit du mal de son prochain. Pour pénitence le confesseur lui dit d'aller jeter sur les routes et à tous les vents les plumes d'un poulet. La pénitence est facile, se disait la femme. Elle l'accomplit d'ailleurs scrupuleusement et elle revint trouver le confesseur. " Mon Père, lui dit-elle, j'ai fait au mieux ce que vous m'avez ordonné. " " Mais ce n'était là, lui dit le Père, que la première partie de la pénitence. Allez maintenant recueillir toutes les plumes que vous avez semées. Après vous reviendrez et je vous octroierai l'absolution. " " Mais c'est impossible ; il a plu toute la nuit et il a venté beaucoup. Où trouverai-je ces plumes ? " " Et ainsi , ajouta le confesseur, même avec la meilleure volonté, il vous sera toujours impossible de rattraper vos paroles et d'en arrêter les conséquences. "

Souvent on ne peut se faire une idée du mal produit par les paroles contre la charité et ce mal est souvent irréparable.

Que le prêtre ne dise donc jamais le moindre mal du prochain ; qu'il ne redise jamais ce qu'il a entendu de mauvais ; que l'on sache bien que les cancans et les potins du jour ne l'intéressent pas ; que tous ceux qui l'approchent soient bien persuadés que les racontars journaliers ne leur feront pas trouver chez le prêtre le chemin d'une intimité qui alors serait malsaine. Qu'à l'occasion il sache remettre à sa place, avec la mansuétude dont il ne doit jamais se départir, mais avec toute la noblesse dont il est investi de par son ministère, quiconque lui parlerait du prochain avec légèreté, sans preuves solides et évidentes de ce qu'il avance. C'est Massillon qui disait : " Mes frères, offrez aux discours de la médisance un visage triste et sévère, un silence de désavœu et d'indignation, car le crime est ici égal et dans la malignité de celui qui parle et dans la complaisance de celui qui écoute. Qu'il suive toujours le conseil donné dans ce proverbe grec : " Si l'on parle d'autrui mets un cadenas à ta bouche et du coton dans tes oreilles. "

C'est un devoir d'éviter ceux qui ont l'habitude de parler mal des autres ; en les fréquentant, on s'expose à devenir comme eux. Saint Augustin pour empêcher la médisance avait fait écrire dans la salle où il mangeait deux vers latins dont voici le sens :

" Loin aVici médisants Dont la langue coupable Déchire V honneur des absents.

On ne permet à cette table Que les entretiens innocents. "

Un jour que quelques-uns de ses amis s'entretenaient des défauts du prochain, le saint les arrêta en leur disant : " Si vous continuez, je serai forcé ou d'effacer ces vers ou de me retirer. " Les médisants se turent aussitôt.

Rappelons-nous toujours cette belle parole de l'Apôtre saint Jacques : " Celui qui ne blesse pas la charité en paroles est un homme parfait. " Ayons en tout et partout cette charité de langage qui est une si grande part des charmes de la vie et qui peut être pour nous l'occasion de tant de mérites ; trempons toujours avant de parler notre parole dans notre cœur, ou plutôt dans le cœur si doux de Jésus, afin qu'elle soit discrète et prudente, toujours digne, toujours respectueuse et pacifique, modeste et sincère, tendre et compatissante.

Que notre charité se traduise surtout dans nos actes. Sachons supporter, souffrir patiemment et ne jamais faire souffrir. Celui qui chaque matin dirait sérieusement : je me prépare à endurer les petites contrariétés, les plaisanteries, les réparties piquantes, les procédés inconvenants et jusqu'aux injures elles-mêmes; j 'éviterai tout ce qui peut apporter aux autres la peine la plus légère ; celui-là jouirait toujours de la paix et serait heureux.

Il faut savoir aller plus loin ; il faut toujours montrer de la condescendance qui est la mise en pratique de ce conseil de saint Paul : " Unusquisque proximo suo placeat in bonwn, que chacun de nous cherche à plaire à son prochain dans ce qui est bien. " Rendons-nous serviables. Mille occasions, mille moyens nous sont offerts chaque jour, à la maison, sur la rue, partout. " Si quelqu'un vous demande de le conduire vingt pas, conduisez-le cent mille, " nous recommande l'Evangile. Que jamais il ne se passe une journée sans que nous ayons rendu quelque bon office à quelqu'un. Un païen distingué, Titus, disait, quand il n'avait pas fait ainsi : " J'ai perdu ma journée." Nous valons mieux que ce païen.

Il est bon même de condescendre avec grâce. Il y a des personnes qui condescendent aux désirs des autres mais avec une tristesse et un air sombre qui enlève à la complaisance tout son mérite. Le secret de la charité, quand elle est réelle, c'est de faire croire à celui que nous obligeons que nous sommes nousmêmes les obligés. Nous doublons alors le plaisir que lui procure notre condescendance. A la joie d'obtenir ce qui lui plaît se joint le sentiment du plaisir qu'il croit nous procurer.

Surtout ne mettons jamais en pratique cette infernale maxime trop en vogue parmi quelques gens du monde : qu'on doit rendre à chacun la monnaie de sa pièce, le bien pour le bien et le mal pour le mal, comme si Notre-Seigneur n'avait pas dit et répété de la manière la plus formelle que nous devons aimer nos ennemis, faire du bien à ceux qui nous haïssent, prier pour ceux qui nous persécutent : " Si vous n'aimez que ceux qui vous aiment, quelle récompense aurez-vous un jour à attendre ? Les publicains en font tout autant. Et si vous ne vous montrez aimables qu'envers ceux qui le sont envers vous quel mérite aurez-vous ? Les païens agissent de même. "

Rendre le mal pour le mal, c'est trop facile, trop vulgaire ; c'est ce que tout le monde peut faire. Mais par bonté, par charité élevons-nous au-dessus de l'injustice, dominons les frémissements et les révoltes de la mauvaise nature, pour n'écouter que les inspirations d'un bon cœur, la voix de la raison, les inspirations de la foi ; tâchons de vaincre le mal par le bien et nous comprendrons que c'est là la véritable grandeur, le vrai mérite, la vraie gloire. David doux et patient, prêt à servir Saùl qui cherchait à le tuer, est mille fois plus grand que David vainqueur de Goliath et triomphant des Philistins.

Qu'elle est belle cette parole de saint François de Sales : "Si quelqu'un me crevait un œil, je me servirais de l'autre pour le regarder avec bonté. "

Quelqu'un disait un jour à un grand saint qu'il ne trouvait rien de plus difficile à pratiquer dans le christianisme que l'amour des ennemis. " Pour moi, dit saint François de Sales, je ne sais comment j'ai le cœur fait ou qu'il a plu à Dieu de créer en moi ; non seulement je n'ai aucune difficulté à observer ce commande-

ment, mais j'y trouve un tel plaisir, j'y ressens une suavité si délicieuse que si Dieu m'avait défendu d'aimer tous mes frères, j'aurais eu bien de la peine à lui obéir. Eh ! qui ne l'aimerait ce cher ennemi pour qui Jésus-Christ a prié, pour qui il est mort ? Car, voyez-vous, il ne priait pas seulement pour ceux qui le crucifièrent, mais aussi pour ceux qui nous persécutent. "

Et quelle récompense Jésus accorde à celui qui pratique la charité même à l'égard de ses ennemis !

Saint Jean Gualbert, riche, puissant, emporté par la fougue et la dissipation de la jeunesse, avait pris les armes dans le dessein de tirer vengeance de la mort de son frère Hugues, tombé récemment sous le fer d'un lâche assasin. Un jour qu'il allait à Florence, rêvant dans son esprit comment il pourrait trouver son ennemi et s'en défaire, il l'aperçut qui venait à sa rencontre, dans un lieu si étroit qu'ils ne pouvaient se détourner l'un de l'autre. La vue de ce misérable ne fit qu'augmenter sa soif de vengeance; il saisit son épée et s'apprêta à la lui passer au travers du corps. L'autre qui n'était pas préparé à cette rencontre se jeta aux pieds de Gualbert et, les bras étendus en forme de croix, il le conjura par la passion de Jésus-Christ dont on célébrait la mémoire ce jour-là — c'était le vendredi saint — de ne pas lui ôter la vie. " Grâce au nom de Jésus-Christ mort en ce jour pour vous et pour moi, " cria le coupable. Jean Gualbert fut singulièrement frappé de ce qu'il voyait et entendait. L'exemple du Sauveur priant pour ses bourreaux amollit la dureté de son cœur ; il tendit la main au gentilhomme, puis il lui dit avec douceur : " Je ne puis vous refuser ce que vous me demandez au nom de Jésus-Christ. Je vous accorde non seulement la vie mais même mon amitié. Priez Dieu de me pardonner mon péché. " S'étant ensuite embrassés l'un et l'autre, ils se séparèrent. Jean continua sa route jusqu'à l'abbaye de Saint-Miniat, qui appartenait à l'Ordre de Saint-Benoît. Etant entré dans l'église du monastère, il pria devant un crucifix avec une extrême ferveur. O merveille ! Le Christ aux pieds duquel il était agenouillé, baissa la tête et s'inclina vers lui comme pour le remercier du pardon qu'il avait si généreusement accordé pour son amour. A la vue

de ce prodige, le jeune mondain saisi de la plus vive émotion se sentit pénétré d'un profond dégoût pour toutes les choses de la terre ; il renonça au monde et il se consacra à Dieu. Devenu plus tard fondateur de la Congrégation de Vallombreuse, il s'éleva à une éminente sainteté.

Il suffit de regarder le Christ en croix et de l'entendre promettre le ciel au larron qui meurt près de lui, demander à son Père de pardonner à ses bourreaux, pour ne pas chasser de son âme tout sentiment peu généreux. Il est impossible alors d'entretenir une pensée qui ne soit pas compatissante, de ne pas dire une parole pleine d'indulgence, de compassion et de charité. On aime toujours son prochain, on le respecte, on l'excuse, on lui pardonne, quand on le regarde et qu'on parle de lui du pied de la croix.

On aime toujours son prochain quand on porte ses regards sur soi-même. Tous, nous devons convenir que nous sommes " comme dit saint François de Sales " une bonne besogne pour la miséricorde de Dieu. " Que d'égoïsme ! Que d'orgueil ! Que d'amour propre î que de susceptibilité ! Et cependant Notre-Seigneur ne nous supporte-t-il pas ? Ne nous aime-t-il pas ? Et nous ne voudrions pas nous comporter envers nos frères comme le Divin Maître se comporte envers nous ? De plus ne donnonsnous rien à souffrir à ceux qui nous entourent ? Ne voient-ils jamais en nous le moindre défaut ? Pourquoi donc exiger d'eux la perfection que nous n'avons pas nous-mêmes ?

Soyons donc vraiment charitables. Nous mettrons alors notre esprit, notre cœur, nos forces, toutes nos facultés au service du prochain ; nous trouverons plaisir à rendre mille petits services ; nous oublierons volontairement une foule de petits manquements ; nous laisserons passer, comme inaperçus, un mot dit avec vivacité, un procédé qui nous blesse, une préférence qui nous semble injuste ; nous saurons nous vaincre sans cesse pour avoir habituellement le sourire sur les lèvres.

Soyons vraiment charitables ; c'est l'occupation la plus féconde en joies pour le cœur et en sainteté pour l'âme. Faire des actes de charité, c'est jeter devant soi sur le chemin de la vie, que l'on doit parcourir, la semence de fleurs brillantes, suaves et par-

fumées qui embellissent et charment la route et qui entrerontdans la couronne dont, au ciel, nos fronts seront ornés.

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