Elle doit être le caractère distinctif du prêtre
Parmi toutes les vertus qui forment le caractère distinctif du prêtre, il en est une particulièrement importante, reconnue nécessaire pour tous, mais trop souvent négligée dans la pratique : la charité fraternelle. Cette vertu est une vertu sacerdotale par excellence. Jésus veut la voir régner parmi ses prêtres.
A la veille de sa passion, au moment où il faisait le testament de son cœur, où, à travers les siècles et de son regard divin, il voyait les prêtres futurs, Jésus donna à ses enfants une dernière bénédiction comme gage de sa tendresse paternelle et il leur demanda de s'aimer entre eux d'un amour vrai et sincère, d'être unis et consommés dans l'unité " C'est à cette marque seule, dit-il, que je les reconnaîtrai pour mes disciples" Praeceptum Domini est, remarque saint Jérôme, et si solum fiât, suflicit."
Pour nous démontrer toute l'importance de cette vertu, de charité qui produit l'union, Jésus, qu'on ne prie jamais en vain, conjure son Père d'accorder cette grâce de charité et d'union à ses futurs prêtres : Le désir qui le presse de voir tous les membres du sacerdoce enlacés dans les doux liens d'une charité réciproque est si ardent qu'il fait monter sa prière jusqu'au trône de l'Auguste Trinité : " Père saint, faites que tous mes prêtres soient un par charité comme nous sommes un par nature ; faites que tous leurs cœurs se confondent en un comme vous, mon Père vous êtes en moi, comme moi en vous, afin q l'ils soient un en nous, omnes unum sint sicut tu, Pater, in me et ego in te, ut et ipsi in nobis unum sint. O Père saint, je vous le demande encore une fois, qu'ils soient consommés en un et que l'amour qui m'unit à
vous passe dans leurs cœurs pour les unir les uns aux autres : sint consumpti in unum . . . dilectio quâ dilexisti me in ipsis sit et ego in ipsis. "
Quelle parole profonde ! Jésus-Christ a voulu dire ceci : de toutes les preuves de la divinité de ma religion, celle-là est la plus décisive. Preuve tirée de la doctrine, preuve par les miracles, preuve par l'apostolat, preuve de la sainteté, c'est bien, c'est très bien, mais la preuve authentique, irréfragable, éclatante, c'est l'union des cœurs.
Tel est le testament de Jésus aux prêtres, le testament de l'Auteur de notre sacerdoce. Comme nos cœurs doivent le recueillir avec amour, le méditer avec piété, l'exécuter à la lettre avec bonheur ! Quand la charité serait bannie de la terre, elle devrait, en vertu de ce testament, se conserver encore dans le cœur du prêtre, unissant tous les membres du clergé entre eux et tendant à communiquer sa flamme à tous ceux qui les entourent.
C'est donc là la volonté de Jésus, c'est là l'amour qu'il veut voir régner entre les prêtres qui ne sont pas seulement les enfants d'un même Père qui est Dieu, d'une même Mère qui est l'Eglise, mais les disciples du même Maître, les soldats du même Chef, qui sont revêtus du même caractère comme du même habit, qui sont employés aux mêmes fonctions, qui sont les défenseurs de la même cause, les membres d'un même corps et appelés à vivre du même esprit comme ils ont une même vocation : Unum corpus et unus spiritus sicut vocati estis in unâ spe vocationis vestrœ.
Les prêtres doivent s'aimer, se tenir unis ; il y va de l'intérêt du corps ecclésiastique. On l'a dit souvent et on ne saurait trop le répéter : " C'est l'union qui fait la force. " Un clergé bien uni, dont tous les membres s'appuient, se soutiennent, s'aident par un échange réciproque de bons offices, ont une marche uniforme clans la conduite et le gouvernement, le même langage dans la chaire, la même décision au tribunal, ne forment tous ensemble qu'un même esprit et un même corps, en sorte que toucher à l'un, <>'est blessser l'autre, un tel clergé est fort et puissant. Le Seigneur, qui est le Dieu de la paix et de la charité vit dans ce mi-
Jieu et féconde le travail qui s'y fait. " Illic mandavit Deus benedictionem et vitam. "
Quels beaux fruits en effet produit cette union nécessaire ! Les prêtres alors se consolent mutuellement dans les peines, se relèvent dans les abattements, se soulagent dans les fatigues et de grand cœur sont secourables l'un à l'autre. Alors aussi ils sont les uns aux autres un soutien efficace dans le chemin de la vertu, ils sentent par expérience toute la vérité de la parole de l'Esprit- Saint : " f rater qui adjuvatur afratre quasi civitasfirma ;" ils sentent le bonheur qu'il y a pour des frères d'être bien unis ensemble : " ecce quam bonum et quam jucundum habitare fratres in unum. "
Et cette union entre les prêtres doit être une union sainte qui doit avoir la foi pour principe, l'indulgence mutuelle pour lien, la gloire de Dieu pour fin.
Le prêtre ne doit pas aimer ses confrères parce que ceux-ci lui plaisent, parce qu'ils ont du talent et des manières agréables, parce qu'ils peuvent lui rendre service ... Ce n'est pas là aimer en chrétien, moins encore en prêtre ; un païen peut aimer de la sorte : " Nonne ethnici hocfaciunt ?" Il doit aimer dans ses confrères non pas l'homme extérieur qui frappe le sens, mais l'image de Dieu, un membre de Jésus-Christ, le temple du Saint-Esprit, une âme immortelle destinée à posséder Dieu et à le glorifier pendant l'éternité ; il doit aimer le ministre et l'ambassadeur du Très-Haut, le représentant de Jésus-Christ en terre ou plutôt Jésus-Christ lui-même : " Sacerdos aller Christus. "
De cet amour résulte une union cordiale également noble et sainte où tous les confrères sans exception seront les bienvenus parce que Jésus est aimable en tous ; où tous les rapports seront pleins de dignité autant que de bienveillance, parce qu'il n'en peut exister d'autres avec Jésus-Christ ; où l'on se fera un plaisir de rendre service, parce qu'obliger un confrère c'est obliger Jésus- Christ, d'accueillir avec un visage riant et des manières cordiales, parce que recevoir un confrère, c'est recevoir Jésus-Christ " Qui vos recipit, me recipit ; " où l'on ne craindra rien tant que de rompre avec un confrère, parce que ce serait rompre avec Jésus-Christ ; que de railler ou de blesser un confrère, parce
que ce serait railler ou blesser Jésus-Christ : " Qui vos spernit me spernit ; " que d'être froid avec un confrère parce que ce serait l'être avec Jésus-Christ. Et tout cela, c'est Jésus-Christ luimême qui nous le dit : " Quamdiufecistis uni ex his fratribus minimis, mihi fecistis. "
Toute autre union que celle-là qui s'appuie sur la foi n'est pas à la hauteur du prêtre ; elle n'a aucun mérite pour le ciel. Et elle n'a rien de durable et de solide ; elle est inconstante comme le caprice, variable comme l'humeur ; l'indulgence lui fait défaut.
Nous ne devons pas nous attendre à trouver des anges sur la terre ; chaque homme, hélas ! disons-le en gémissant, et aussi chaque prêtre a quelque défaut ou imperfection qu'il faut supporter ; puis les tempéramments diffèrent, les hommes ne sont pas les mêmes ; les jugements et les manières de voir se contredisent. Et tant d'éléments divers et contraires ne peuvent sympathiser qu'autant qu'on souffre l'un de l'autre en patience et en charité : " in'charitate Dei et patientiâ Christi " De là cette loi qui nous a été imposée : " Alter alterus onera portate et sic adimplebitis legem Christi, " supportantes invicem in charitate ;" loi de bienveillance et d'indulgence qui prend sous sa défense toutes les misères à la fois ; qui ne permet ni les dédains pour la faiblesse ni les dérisions pour les travers, ni les censures pour les égarements mêmes qu'on n'est pas chargé de reprendre ; loi si chère au cœur de Jésus que, pour forcer à l'observer, il y a attaché nos plus chers intérêts, nous déclarant que Dieu ne sera indulgent pour nos défauts que selon la mesure de notre indulgence pour les défauts de nos frères : " eadem quippe mensurâ quâ mensi fueritis, remittetur vobis. " D'où saint Jean Chrysostôme conclut : " si proximus non quomodo te sustinebit Deus, si ipse non fers conservum, quomodo te fer et. " Et nous souscrivons nous-mêmes à cette loi lorsque nous disons à haute voix dans l'action du sacrifice ; Mon Dieu, soyez indulgent pour nos fautes comme je le suis pour les fautes de mes frères : " dimitte ?iobis débita îiostra sicut et nos dimittimus debitoribus nostris, " paroles qui sont un arrêt de mort dans la bouche du prêtre qui ose les prononcer avec un cœur aigri contre son frère ; car si son vœu était exaucé, une flamme sortirait du tabernacle pour le dévorer tout vivant.
Quelle belle leçon nous donne saint François de Sales quand il nous dit : " Je suis bien heureux que Dieu me commande d'aimer mes ennemis car je ne saurais comment faire pour ne pas les aimer, supposé qu'il le défendit ; nos ennemis sont nos plus grands bienfaiteurs, parce qu'ils travaillent à la destruction de notre amourpropre. "
Comme ce grand Saint savait les paroles adressées par Dieu aux prêtres : " si vous avez souvenance d'avoir aigri le cœur d'un seul de vos confrères, laissez-là votre offrande et allez avant tout vous réconcilier. " Le culte suspendu, le trouble dans l'assemblée sainte sont donc un moindre mal que la division entre les frères ; et le divin sacrifice, tout excellent qu'il est, ne plaît à Dieu qu'autant qu'il est précédé par le sacrifice des ressentiments immolés : " misericordiam, volo non sacrificium. "
Et le plus souvent ceux qui ne peuvent rien souffrir, rien excuser, ceux qui se montrent le plus offusqué par les taches les plus légères dans leurs confrères ; ceux à qui les imperfections les plus excusables chez les autres semblent des crimes, sont peu sévères à eux-mêmes et se pardonnent leurs imperfections. Ce sont souvent les plus infirmes qui ne savent pas compatir à l'infirmité ; ceux qui ont le plus besoin d'indulgence pour eux-mêmes qui en ont le moins pour les autres.