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Elle s'oppose surtout au péché de la langue

Et de quels manquements à la charité se rendent-ils parfois coupables ! Un confrère montre-t-il du zèle, se dépense-t-il sans repos ni trêve a toutes sortes de tentatives pour le bien de la paroisse ; réussit-il à faire ce que d'autres ne font pas. Ils l'accusent du désir de paraître et d'ambition. Un autre obtient-il dans le ministère de la prédication de grands succès. Ils l'accusent de vanité. Un autre honoré de la confiance de l'évêque est-il appelé à une situation importante. Us ne se gênent pas de dire qu'il a acheté, au prix de certaines complaisances, la faveur dont il est

l'objet. Un autre ne réussit pas ; ses desseins et ses initiatives se retournent contre lui ; au lieu de se représenter qu'il est à plaindre, qu'il pleure peut-être en secret ; au lieu de lui déserver une délicate compassion ; ils critiquent son imprudence et prétendent que les difficultés et les peines où il se trouve, il les a évidemment méritées.

Il ne faut pas oublier que de tous les péchés le plus fréquent et le plus dangereux est celui de la langue. Les Saintes Ecritures nous déclarent en effet que celui qui ne gouverne pas sa langue n'a qu'une vertu fausse et une piété stérile : " hujas vana est religio " même qu'il n'est 'guère de long entretien sans péché : " In multiloquio ne deerit peccatum. "

Quelle charité immense Notre Divin Sauveur a montrée dans les conversations qu'il a bien voulu avoir avec les hommes pendant sa vie mortelle ! " In terris visus est et cum hominibus conversatus est. " Que ses conversations étaient saintes et édifiantes ! Il ne sortait de sa bouche que des paroles de grâces qui ravissaient tous ceux qui avaient le bonheur de l'entendre. Les paroles qui découlaient de ses lèvres, dit le Texte sacré, étaient si pleines de grâces que tous les auditeurs en étaient dans l'admiration : " mirabantur in verbis gratiœ quœ procedebant de ore ipsius. " Loin que , la médisance souillât jamais ses lèvres, il ne pouvait souffrir que les scribes et les pharisiens censurassent les défauts du prochain : " Quid autem vides festucam in oculo fratris lui " leur disait-il, et trabem in oculo tuo non vides? " Il allait même jusqu'àd éclarer fait à lui-même tout outrage fait à la personne ou à la réputation du moindre des siens, de sorte que dire du mal du prochain, c'est en dire de Jésus ; railler le prochain, c'est railler Jésus: " Quamdiu non fecistis uni de min&ribus his, mïhi non fecistis. "

Quel beau modèle, quelle belle leçon de conversation pour le prêtre ! Jamais il ne lui est permis de laisser échapper un mot ou un air pénible pour personne, de prendre le langage de la vivacité et de la mauvaise humeur. Si on a eu des torts à son égard, il faut qu'il les couvre par une surabondance de charité et rendre le bien pour le mal. Le prêtre ne peut le matin tremper ses lèvres, dans le saint calice et, quelques instants après de ces mêmes lèvres encore pour ainsi dire teintes et empourprées du sang de Jésus-

Christ, laisser distiller le fiel de la médisance et de la critique sur des hommes pour lesquels Jésus-Christ est mort, sur ses membres vivants qui sont les chrétiens, surtout sur les oints et les prophètes, malgré la défense qu'il en a faite : " nolite tangere christos meos et in prophetis mets nolite malignari, " sur ses confidents intimes, ses représentants et ses lieutenants en terre, ses ministres qu'il appelle ses plus tendres amis : " vos autem dixi amicos; " et quelquefois même sur les supérieurs, desquels il a dit que s'en prendre à eux, c'est s'en prendre à lui-même : " non te abjecerunt sed me. . . qui vos sprenit me spernit. "

Tous les jours les prêtres demandent à Dieu d'ouvrir leurs lèvres au récit de ses louanges ; ils ne doivent pas les livrer au démon pour en faire sortir le poison de la critique et de la médisance. " O bouche du prêtre, bouche plus auguste et plus vénérable que le propitiatoire de l'ancien temple, dit «aint Jean Chrysostôme: os vel ipso quoque propitiatorio augustius et honorabilius" " Bouche sainte comme celle de Jésus-Christ même, " "Os fatum, os Christi est, dit saint Bernard, comment pourriez-vous vous avilir en manquant à la charité ?" " O prêtres, dit encore ce Saint, Vous avez consacré votre bouche à l'Evangile ; c'est une profanation de l'ouvrir à toute parole que l'Evangile n'approuve pas ; c'est un sacrilège de violer la charité dans la conversation de cette même bouche qui l'a prêchée dans la chaire. " " Prenez garde, dit saint Augustin, qu'une langue qui tous les jours fait descendre du ciel le Fils de Dieu, n'aille pas s'élever contre le Fils de Dieu lui-même et le déchirer dans ses membres vivants. "

Il faut que la conversation des prêtres ait quelque chose de noble comme leur caractère, de grave comme leurs fonctions, de charitable et d'aimant comme la religion dont ils sont les apôtres, de saint et d'édifiant comme nos mystères ; il faut que la bouche du prêtre soit une source de vie et de sagesse : vena vitœ, osjusti ; os justi parturiet sapientiam.

Il ne faut jamais parler du prochain à moins qu'on n'ait du bien à dire de lui. Quand notre bouche va s'ouvrir pour parler des autres, demandons-nous à nous-mêmes ; serai-je bien aise qu'on dise de moi ce que je vais dire ? Si la réponse est affirmative, parlons, sinon taisons-nous.

Il faut même ne pas écouter la médisance. C'est l'avis du Saint-Esprit : " Sepi aures tuas spinis et linguam nequam nolite audire ; " on ne serait pas si facile à médire si on n'était pas si facile à écouter. Et saint Bernard dit qu'il n'ose décider lequel est le plus coupable ou l'approbateur du médisant ou le médisant lui-même : " detrahere aut detrahentem audire quid horum damnabilius sit, non facile dixerim. " Pour cela il faut éviter autant que possible la compagnie des médisants. Quand nous nous y trouvons malgré nous, détournons adroitement le discours pour sauver la victime du coup qui la menace ; et quand nous ne pouvons pas détourner la conversation, témoignons au moins par le sérieux de notre visage que ce langage nous déplaît.

Les prêtres de chaque diocèse formant une véritable famille sous la paternité spirituelle de l'évêque, devront donc maintenir entre eux cette charité et cette union que Notre-Seigneur leur a recommandées avec une touchante insistance et dont il a voulu faire le signe distinctif de ses vrais disciples.

Ils ne se contenteront pas d'éviter dans leurs jugements, dans leurs paroles et dans leurs procédés tout ce qui serait contraire à la justice à la bienveillance à l'égard de leurs confrères, tout ce qui pourrait les desservir ou les contrister, mais ils saisiront avec bonheur les occasions de leur témoigner l'estime, le respect, l'affection qu'ils leur portent ; ils se montreront indulgents pour leurs imperfections ou leurs faiblesses ; disposés à pardonner et à oublier ce qui aurait pu leur échapper de blessant ou d'incorrect dans les relations qu'ils auront avec eux, empressés à leur rendre les services qui leur seraient nécessaires, utiles ou agréables, surtout pour l'exercice de leur saint ministère.

S'il venait à s'élever entre eux quelque dissentiment occasionné soit par la diversité des opinions, soit par la contrariété des caractères, ils s'abstiendront avec le plus grand soin d'en laisser rien paraître au dehors. Ils termineront en famille et à huit clos les différents qui pourraient naître parmi eux ; ils n'auraient qu'à perdre dans l'estime du monde en le faisant assister au triste spectacle de dissensions qui doivent lui rester étrangères. " Pour se disputer, disait M. de Cheverus, il faut être deux ; or je ne veux me faire le second de personne. " Il suffit presque toujours

d'une explication amicale et conciliante pour tout aplanir entre ecclésiastiques raisonnables. Si toutefois ce moyen échouait, on pourrait facilement en appeler au jugement de quelques confrères impartiaux et éclairés et, en dernier ressort, à l'arbitrage paternel de l'évêque.

Tout en respectant les lois de la prudence et de la discrétion, les prêtres ne doivent pas se refuser les uns aux autres le service fraternel d'un avertissement charitable qui, en certaines occasions, peut être fort utile et même nécessaire pour prévenir ou corriger des méprises ou des imprudences. Ceux qui auraient à donner ces avertissements le feront toujours avec tous les ménagements de la plus grande délicatesse ; ceux qui les recevront se montreront pleins d'humilité et de reconnaissance et ils s'efforceront d'en faire leur profit, après un examen loyal devant leur conscience et devant Dieu.

Lorsque les prêtres auront été transférés d'une paroisse dans une autre, ils s'abstiendront de toute démarche et relation capables de préjudiciel- au ministère de leur successeur ; quelles que soient les circonstances, ils agiront vis-à-vis de lui avec une grande délicatesse et un parfait désintéressement ; ils se mettront eux-mêmes charitablement à sa disposition pour lui fournir s'il en est besoin, tous les renseignements de nature à faciliter les débuts d'une administration nouvelle. Que les prêtres soient donc unis pour s'animer mutuellement à procurer à Dieu la plus grande gloire possible par la sainteté de leur vie, l'édification de leurs exemples, leur assiduité à la prière, leur zèle pour le salut des âmes ; qu'ils soient unis pour aviser ensemble aux moyens de faire le plus grand bien, d'abolir les abus, d'arracher les pécheurs aux passions qui les tyrannisent, de gagner à Dieu les cceurs qui sont éloignés de lui ; qu'ils soient unis pour se faciliter réciproquement l'exercice de leurs fonctions ; qu'ils soient unis pour se soutenir, s'entraider, s'avertir mutuellement, surtout pour s'entendre dans la guerre qu'ils feront à l'enfer, combiner ensemble les moyens d'attaque et des défense et faire ainsi une sainte conspiration de la vertu contre le vice, du zèle contre le génie du mal.

A la vue des premiers chrétiens, les païens s'écriaient : " Voyez

comme ils s'aiment. " Ne faudrait-il pas aussi que la charité unit tellement tous les prêtres que les peuples, en les voyant, puissent s'écrier : " Voyez comme ils s'aiment. " A la charité, on doit reconnaître les chrétiens ; combien plus les prêtres qui doivent être les plus parfaits des chrétiens, qui ont tous la même mission : celle de répandre le feu de la charité sur la terre, qui remplissent les mêmes fonctions, soutiennent la même cause, doivent s'aimer et rester unis !

Que cette union sera belle ! belle aux yeux de Dieu qui y trouvera sa gloire, belle aux yeux de l'Eglise qui y trouvera sa défend, belle pour les prêtres qui y trouveront consolation, appui et grâce. C'est David qui disait : " qu'il est avantageux et doux à des frères de vivre dans l'union ! " Elle est pour eux semblable à la douce rosée qui tombe sur la montagne de Sion, qui la rend fertile. Car où règne l'union, là le Seigneur répand abondamment ses bénédictions. " (Ps. 131).

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