‹ À mes prêtresChapitre 15 sur 62 · Ce zèle est le fruit nécessaire de V amour de Dieu · texte numérisé non relu

Ce zèle est le fruit nécessaire de V amour de Dieu

De l'amour de Dieu et du prochain jaillit le zèle comme la flamme s'élève du sein des charbons ardents. Le zèle n'est pas autre chose que l'amour se traduisant par des actes. Là où il n'y a pas d'amour, il ne faut pas s'attendre à trouver du zèle et réciproquement, là où il n'y a pas de zèle, il ne saurait y avoir d'amour. " qui non zelat non amat. " (Saint Augustin). "A proprement parler, dit saint François de Sales, le zèle n'est autre chose sinon l'amour qui est en ardeur ou plutôt l'ardeur qui est en amour. "

" Le zèle, dit Guillaume de Paris, est une flamme ardente allumée au foyer céleste qui consume le cœur des hommes apostoliques et s'échappe de leur sein pour aller porter au loin l'incendie de l'amour divin. " C'est une plénitude de dilection qui déborde du cœur et fait qu'on s'écrie avec saint Augustin : " Manificate Dominum mecum ; nolo solus magnificare Deum ; nolo solus amare ; nolo solus amplecti. "

Nous savons ce que fait le feu dans ces étranges machines qu'on appelle locomotives. Quand il y est allumé, il les met en mouvement et, malgré leur inertie et leur pesanteur naturelles, malgré le nombre de leurs wagons, il les entraine au loin avec une rapidité vertigineuse.

De même, quand l'amour de Dieu, comme un feu dévorant, est bien ardent dans une âme, que de beaux effets n'y produit-il pas ! Sans sortir de cette âme où il réside comme en un foyer, il rayonne jusqu'aux derniers confins des choses. Il va courant dans le corps entier de l'Eglise, au ciel, au purgatoire, sur toute la terre, l'œil ouvert, l'oreille dressée, la main tendue, prenant toutes les formes pour satisfaire aux nombreux besoins qu'il

constate, toujours actif, toujours dévoué, toujours se dépensant lui-même et avec une joie qui va croissant à mesure qu'il trouve à se dépenser davantage. C'est lui qui fait les apôtres, les martyrs, les docteurs, les confesseurs, les vierges. C'est lui qui donne à d'intrépides et fervents missionnaires des ailes pour voler jusqu'aux extrémités de la terre, jusque sur les plages les plus inhospitalières pour s'y dévouer à la gloire de Dieu et au salut des âmes. C'est lui qui apprend à une multitude de chrétiens de tout pays, de tout âge, de toute condition le secret d'étonner le ciel par le nombre et le mérite de leurs bonnes œuvres. C'est lui qui rend l'Eglise semblable àun" beau jardin diapré en fleurs infinies, lesquelles, en l'assemblage de leurs variétés, font une très agréable perfection de beauté. " (Saint François de Sales).

Il ne faut pas demander après cela si un prêtre est tenu d'avoir du zèle ; ce serait faire injure au sacerdoce dont il est honoré et qui réclame impérieusement le zèle parce qu'il réclame impérieusement l'amour.

Que de fois le prêtre, dans le cours de sa carrière sacerdotale croit devoir rappeler aux fidèles le mot du Saint-Esprit : " ?nandavit unicuique Deus de proximo suo. " Que de fois il a pris l'occasion de leur dire, que, lorsqu'ils comparaîtront devant lui, il leur demandera ce qu'ils ont fait pour le salut de leurs frères, s'ils ont exercé autour d'eux une mesure d'influence en proportion avec les grâces et les talents qu'ils ont reçus de lui, s'ils se sont efforcés de rayonner autour d'eux pour le bien des âmes, s'ils ont travaillé à verser dans l'esprit de ceux qui n'étaient aussi éclairés qu'eux un peu de ces lumières surnaturelles qui les inondaient, dans les cœurs fermés à l'amour de Dieu un peu de cette chaleur qui réchauffait le leur.

Que de fois le prêtre dit aux fidèles que la vraie charité demande des œuvres, que l'amour du prochain , ce ne sont pas de vaines protestations de dévouement, de belles et creuses paroles qui n'engagent à rien ; ce n'est pas non plus la simple bienveillance trop voisine, trop proche parente de la froide politesse qui a toujours le sourire sur les lèvres et jamais au cœur la pitié et le dévouement.

"Une suffit pas de bien vouloir, dit saint Ambroise, il faut

bien faire, " c'est-à-dire, chacun doit faire du bien à son prochain selon la mesure de ses facultés.

Et le prêtre a dit aux fidèles confiés à ses soins quelles sont les œuvres que la charité réclame d'eux. Sans doute ils doivent soulager les besoins physiques du prochain ; ils doivent donner l'aumône d'un peu de pain pour tempérer la faim du pauvre, quelques vêtements pour couvrir sa nudité, quelques branches à jeter dans son foyer éteint. Mais, avant tout, il doit songer à son âme, donner à cette âme du pauvre, du malheureux, de l'ignorant, ce dont elle a besoin pour rester à l'image de Dieu qui l'a créée et rachetée de son sang.

Mais, il ne faut pas l'oublier, c'est au prêtre surtout qu'incombe l'obligation de travailler au salut de ses frères. Il a été fait prêtre précisément pour cela. Saint Jérôme appelle les prêtres u les sauveurs du monde, sacer dotes Deus voluit mundi esse salvatores. " Saint Prospère leur donne le titre d'intendants de la maison royale de Dieu, " Dispensatores regiœ domus. " Saint Pierre proclame les prêtres un sacerdoce royal, un peuple d'acquisition: " regale sacerdotium, populus acqaisïtionis. " Et quels biens doivent-ils amasser ? Des âmes, répond saint Ambroise : " officium est quœstus non pecuniarum sed animarum. "

Préserver les âmes de la corruption du monde et les conduire à Dieu, telle est, dit saint Anselme la fonction du prêtre : " sacerdotis proprium est animas e mundo râper e et dare Deo. "

"Le prêtre, dit saint Jean Chrysostôme, est comme le père du monde entier ; il doit prendre soin de toutes les âmes au salut desquelles il peut travailler : quasi totias orbis pater sacerdos est ; dignum igitur est ut omnium curam agat sicut et Deus cujus fungitur vice. "

Les prêtres sont aussi les médecins que Dieu a chargés de guérir les maladies spirituelles, selon l'expression d'Origène: " medici animarum, " et de saint Jérôme : " medici spirituales. " Mais " si le médecin fuit le malade, dit saint Bonaventure, qui les guérira, si medicusfugit œgrotos quis curabit ? "

Le grand Apôtre désignait les prêtres les coopérateurs de Jésus-Christ dans l'œuvre sublime de la rédemption des âmes " Dei enim adjutores sumus. " Notre Divin Sauveur a racheté les

âmes de son sang : " empti enim estis pretio magno. " Pour elles il n'a rien épargné ; il était venu pour cela sur la terre : " propter nos homines et propter nostram salutem descendit de cœlis. "

Et c'est afin de continuer son œuvre qu'il a créé les prêtres. Avant de monter au ciel il fit par trois fois à Pierre cette interrogation pleine de mystères : " Simon Joannis, amas trie, M'aimestu, Simon ? " Est-ce que Notre-Seigneur n'était pas certain de la fidélité de son disciple ? Pourquoi donc lui demande-t-il à trois reprises s'il l'aime, contristant ainsi saint Pierre qui lui répond, " Seigneur vous connaissez tout et vous savez que je vous aime. " Jésus voulait nous montrer comment nous devons lui prouver notre amour et il semble ainsi dire à Pierre : Oui je sais que tu m'aimes ; témoins tes larmes abondantes avec lesquelles tu as lavé tes péchés, mais je veux toutefois une preuve plus convaincante de ton amour. Et quelle sera cette preuve ? Le Sauveur voudra-t-il que son Apôtre continue à pleurer le reste de sa vie, qu'il soit chaste et humble, qu'il répande pour lui jusqu'à la dernière goutte de son sang ? Il ne lui dit pas si tu m'aimes, tu devras jeûner, coucher sur la dure, t 'exercer aux veilles, défendre la cause de ceux qui sont victimes de l'injustice, être comme le père des orphelins, l'époux de la veuve ; il ne lui demande rien de cela pour le moment, mais à trois reprises, il le charge de paître ses brebis : pasce oves meas. Et s'il prie pour lui afin que sa foi ne défaille jamais, à l'instant il lui demande, en retour d'une si grande faveur, de confirmer ses frères : et tu, aliquando couver sus, confirma fratres tuos. "

Comme saint Pierre, le prêtre est chargé de continuer l'œuvre de Jésus : " Sicut misit me Pater et ego mitto vos " (Jean, xx). Il a été constituté par Jésus sauveur d'âmes. C'est son office, sa raison d'être, c'est la fin capitale de son sacerdoce. Procurer la gloire de Dieu en sauvant les âmes, travailler à délivrer ces âmes de la tyrannie du démon ; n'épargner pour cela ni peines, ni soins, ni veilles, ni santé, ni fatigues, ni sueurs ; tout faire et tout souffrir, se sacrifier pour réconcilier avec Dieu des âmes qui ont eu le malheur de perdre sa grâce par le péché : ce sont là les sentiments qui doivent être ceux de tout homme apostolique.

Le salut des âmes est pour le prêtre le devoir le plus indispensable, le devoir de tous les jours, de tous les moments de sa vie. C'est ce devoir qui doit être comme la mesure de ses soins, devenir le point de vue fixe de ses démarches, régler l'usage de son autorité, déterminer l'exercice de ses talents, animer toutes ses fonctions et adoucir tout ce qu'elles peuvent avoir de laborieux et de pénible. C'est ce devoir qui, selon la belle expression de saint Jean Chrysostôme, doit faire le capital de nos obligations, toute notre consolation au milieu de nos peines et, pour ainsi parler, qui doit être comme l'âme de tout le ministère ecclésiastique. En vain prétendons-nous nous dispenser d'un devoir si important, sous le preétexte spéciaux de mener une vie plus sainte et plus parfaite, il ne suffit pas à un prêtre que ses mains soient pures et sa vie innocente, il faut de plus qu'il sache se rendre utile aux autres.

Quelle mission glorieuse, quelle charge honorable ! Le salut des âmes ! Si Dieu même était à la place des prêtres, il ne pourrait remplir un ministère plus sublime, plus sacré que celui dont il les a chargés.

" C'est une plus grande œuvre, dit saint Augustin, de faire d'un impie un juste, que de créer le ciel et la terre. Dieu ne nous a pas appelé à son aide pour la création mais pour la sanctification des âmes. Il a dit à son prêtre : j'ai fait moi le ciel et la terre ; mais je te donne de faire de la terre le ciel ; j'ai allumé les flambeaux qui éclairent le monde, tu en allumeras de plus éclatants ; tu ne peux faire un homme mais tu peux faire de l'homme un juste agréable à Dieu ; vois donc comme je t'ai aimé puisque je te donne le pouvoir de faire des œuvres si grandes ! "

" Eussiez-vous tous les trésors de Crésus, toutes les richesses d'un Salomon, en répandant tout dans le sein des pauvres, dit saint Jean Chrysostôme, vous auriez incomparablement moins fait que si vous aviez sauvé une seule âme. "

" C'est un grand miracle, dit saint Grégoire, de rappeler un corps mort à la vie ; c'en est un beaucoup plus grand de ressusciter à la vie de la grâce une âme atteinte de la mort du péché. "

Le salut des Ames ! Mais c'est pour Dieu lui-même une œuvre plus grande que la création du ciel et de la terre. " Il dit et tout

a été fait. " (Ps. 148). Une parole, voilà donc ce qu'il en coûte à Dieu pour toutt irer du néant. Mais pour retirer l'humanité du tombeau du péché, ce qu'il lui en coûte, c'est sa vie jusqu'au dernier soupir, c'est son sang jusqu'à la dernière goutte.

Et Dieu a choisi les prêtres pour être ses instruments et ses organes ; c'est par eux qu'il veut sanctifier les hommes et les conduire à la souveraine félicité. O le sublime emploi ! O la digne ambition ! " J'ignore, dit Richard de Saint-Victor, si quelqu'un peut recevoir ici-bas une plus grande faveur que d'être appelé à changer les hommes pervers en hommes de bien, les enfants de Satan en hommes de Dieu. Dira-t-on qu'il est beau de ressusciter les morts ? Mais quoi ! rendre la vie à une chair qui doit mourir de nouveau sera donc plus excellent que de ressusciter une âme qui vivra toute l'éternité ? "

Le prêtre doit être convaincu qu'il n'y a rien de plus divin que de consacrer toutes ses facultés, tout son temps à la même œuvre pour laquelle Jésus-Christ a prodigué ses sueurs, ses lannes, son sang, sa vie. Si une ville assiégée par l'ennemi était sur le point d'être livrée à toutes les horreurs du bombardement, de l'incendie, de la famine et du carnage, quelle serait la gloire de ceux dont l'habile activité parviendrait à éloigner ces affreuses calamités ! Bien plus éclatante sera la gloire des prêtres dont les soins charitables et empressés sauveront l'âme de leur prochain des souillures de l'iniquité et des supplices de l'enfer ! Si la charité qui assiste les indigents et les malades se rend digne des plus grands éloges, quel ne sera pas le mérite de cette charité spéciale qui prodigue ses soins aux âmes les plus infirmes, les plus pauvres en biens spirituels, cette charité qui concourt à la résurrection de celles qui sont mortes devant Dieu, qui leur apporte, avec la grâce sanctifiante, une paix qui surpasse tout sentiment, une joie qui défie l'adversité, qui leur prépare la plus ineffable alliance avec les personnes divines pendant toute l'éternité !

L'obligation glorieuse de travailler au salut des âmes, s'écriait un jour un saint évêque, je ne l'échangerais pas avec l'honneur d'être un premier séraphin ; car il vaut mieux être un apôtre qu'être un ange, travailler ici-bas à faire connaître et aimer Dieu que de se reposer là-haut dans la contemplation de ses grandeurs.

Et que peut-on faire de plus grand pour Dieu que de sacrifier son sang et sa vie pour lui ? Cependant saint Jean Chrysostôme affirme que celui qui, pour travailler au salut des âmes, diffère ou même perd l'occasion d'être martyr, sera plus grand et plus glorieux dans le ciel que s'il avait quitté cet emploi pour souffrir le martyre. Et il déclare que ce n'est pas lui mais que c'est saint Paul qui l'affirme. Saint Paul ne dit-il pas aux Philippiens qu'il a un grand désir d'être avec Jésus-Christ et que ce serait pour lui la chose la plus avantageuse ; mais qu'il est plus nécessaire qu'il demeure avec eux, et par conséquent que c'est le meilleur et le plus agréable à Dieu. De là vient que sainte Philomène déclarait qu'elle portait plus d'envie à ceux qui travaillent au salut des âmes qu'aux martyrs. Et sainte Catherine de Sienne baisait la terre par où ceux-là avaient passé.

Et comme tous les saints se sont montrés bien persuadés de cette touchante vérité ! Tous étaient dévorés d'un insatiable désir de voir Dieu connu, aimé, servi, jaloux de son honneur et de sa gloire. Ils auraient voulu se répandre dans tout l'univers, se multiplier par tous les lieux, pour établir partout son règne. Et s'ils ne pouvaient étendre leurs travaux aussi loin que leur zèle, ils se sacrifiaient au moins tout entiers pour le troupeau qui leur était confié.

Il faut entendre saint Paul dans les élans de son zèle pour les âmes. " Cupide volebaynus, s'écriait-il, trader e pro vobis non solum évangelium Dei sed et animas nostras. " (i, Thés, ii, 8). Il dit encore : " Grœcis et Barbaris, sapientibus et insipientibus, debitor sum. Testis mihi est Dens quomodo cupiam o?nnes vos in visceribus Jesu Christi. " (Phil. i, 8). Il ne marque pas de distinction séparatiste parmi ceux à qui Dieu l'envoie. Le sentiment loyal de sa mission le lui interdit. Puis il renchérit sur ces expressions déjà si brûlantes ; et, dans son Epitre aux Corinthiens, il pousse à ce sujet ses déclarations jusqu'aux dernières limites, il donne de sa générosité la preuve suprême : " Ego autem libentissime impendam et superimpendar ipse pro animabus vestris. " (2 Coe. xn, 15). Quelle belle parole d'apôtre ! Elle doit être la devise de prédilection du prêtre et devrait être inscrite en lettre d'or au seuil de tous les presbytères. Le grand Apôtre dit encore: "Opta-

bam enim ego ipse anathema esse a Christo pro fratibus meis, " (Rom. vin, 3). Quel excès ! Il souhaite d'être frappé de malédiction, comme quelqu'un qui ne réfléchit pas si le sacrifice qu'il veut est possible. Il exprime ce désir qu'on pourrait appelé insensé d'être séparé de Jésus-Christ, pourvu que, par ce moyen, il procure le salut de ses frères.

Que d'autres ont senti les effluves de ce feu sacré ! saint Jean Chrysostôme assure que si, pour sauver les âmes qui lui sont confiées, il fallait sacrifier ses deux yeux il les offrirait à l'instant même avec une joie sans égale, saint Bernard aurait voulu subir autant de fois la mort qu'il y a de pécheurs dans le monde s'il eut pu les sauver ainsi.

Qui ne connaît la prière de saint Martin de Tours à son lit de mort : " Domine, si populo tuo adhuc sum necessarius, non recuso laborem."

Saint François d'Assise pleure sur les âmes avec une compassion si tendre, qu'au dire d'un autre saint, il est semblable à une mère dans les douleurs de l'enfantement.

Saint Gaétan voyant beaucoup d'âmes se perdre pendant une révolution qui eut lieu à Naples, se sentit si profondément affecté qu'il en mourut de douleur.

Saint François-Xavier, après avoir soumis à Jésus-Christ -d'immenses contrées dans les Indes, s'écriait : " Que ne puis-je, ô mon Dieu, multiplier ma personne et mes travaux ; que ne puis-je donner mille vies, souffrir mille morts pour vous faire connaître et aimer de toutes les nations de la Terre ! Je me suis éloigné de toi, ô chère Europe, mais tu es toujours présente à ma pensée et à mon cœur ; je gémis, je soupire, j'adresse sans cesse des vœux au ciel pour la conversion des hérétiques qui déchirent ton sein ... Je vous ai catéchisés, Indiens, Japonais ; je vous ai prêché la doctrine du salut. . . Je vous tends les bras, infortunés Chinois qui vous opposez à votre bonheur en repoussant les ministres de l'Evangile. Si je connaissais d'autres peuples, j'y courrais, j'y volerais, ô mon Dieu, au péril de ma vie, afin que toutes les nations de la terre vous connaissent et vous aiment : quis mihi det ut moriar pro te, ut congnoscant te onmes fines terrœ? "

C'est le zèle l'amour des âmes qui arrachait au quinzième siècle un à moine dominicain Savanarole ce cri d'apostolique éloquence : " Florence, ô Florence, je suis fou de toi ; tue-moi, crucifie-moi, si tu le veux, mais convertis-toi. "

C'est cet amour qui faisait dire au bon curé d'Ars : "si, le bon Dieu me proposait ou de monter au ciel à l'instant même ou de rester sur la terre pour travailler à la conversion des pécheurs, je resterais sur la terre. " Mais est-ce possible, lui disait-on, les saints sont si heureux clans le ciel ! Plus de tentation, plus de misères ! Et le bon curé avec un angélique sourire, répondait : C'est vrai, mais les anges sont de^ rentiers ; ils ne peuvent plus comme nous glorifier Dieu par le travail, les souffrances et les sacrifices pour le salut des âmes.

Parlant d'un hérétique, saint François de Sales disait : " Ah ! que ne donnerais-je pas pour le salut de cette pauvre âme ? Vive Dieu en présence de qui je prie ; je voudrais donner mon sang pour oindre ses plaies et ma vie temporelle pour le préserver de la mort éternelle. "

Saint Léonard de Port Maurice s'écriait : " Ah ! si Dieu me faisait la grâce de sauver une âme ou au moins d'empêcher un seul péché mortel volontiers je donnerais mon sang et ma vie. "

Quand saint Vincent Ferrier voyait dans sa paroisse une âme perdue ou en danger de se perdre, il se précipitait comme hors de lui-même dans son église ; il montait à l'autel ; il ouvrait le tabernacle d'une main que Lacordaire appelle, avec les audaces de son génie, une main " haletante ; " puis, se prosternant, il criait vers Dieu avec une impétuosité et des sanglots qui accusaient une sainte démence : " Faites-moi mourir, Seigneur, ou donnezmoi ce pécheur. "

" O Dieu, ô amour, ô source de l'amour, disait une humble religieuse, donnez-moi donc une voix capable de se faire entendre de l'Orient à l'Occident, du ciel à l'enfer, pour que je fasse retentir aux oreilles de tous que vous êtes l'amour. O amour, que vous êtes peu connu ! que vous êtes peu aimé ! O âmes, aimez donc l'amour qui a vous tant aimées ! "

Soumis aux mêmes obligations que ces grands zélateurs de la gloire de Dieu, les prêtres ne doivent pas s'épargner quand il

s'agit du salut des âmes. Ces âmes, Dieu les leur a confiées. " Malheur donc à moi, dit saint Bernard, si je viens à négliger la garde de ce dépôt, c'est-à-dire de ces âmes que Dieu a estimées plus que sa propre vie, puisque pour elles il a versé tout son sang."

Selon l'expression d'un Prophète, la charité est dans le cœur d'un homme apostolique comme un feu dévorant que rien n'arrête et qui détruit tout pour se faire jour, pour se faire un passage. ( Jérémie, xx) . Embrasé de ce beau feu et ne pouvant plus contenir au dedans de lui-même les flammes saintes qui le dévorent, un prêtre ne cherche qu'à les répandre, rien qu'il ne fasse et qu'il ne tente pour apprendre aux hommes combien Dieu les a aimés et combien ils doivent l'aimer ; c'est là qu'il porte uniquement toutes ses pensées et toutes ses vues. S'il parle, c'est la charité qui parle par sa bouche, qui anime sa voix et répand dans les âmes cette onction douce et secrète à laquelle les cœurs les plus rebelles sont comme forcés de se rendre. Selon le précepte de l'Apôtre : " il parle à Dieu à temps et à contre-temps ; il conjure ; il menace ; " (Ad Tim. iv). il reprend tantôt avec douceur tantôt avec force, mais toujours avec des entrailles de père ; il prend mille formes différentes pour s'insinuer dans les cœurs, " devenant faibles avec les faibles et se faisant tout à tous pour les gagner à Jésus-Christ. " (Ad Cor, ix). Sa charité industrielle semble réduire en art la conversion des pécheurs, sa condescendance les gagne, sa compassion leur ouvre le cœur, sa prudence applique les remèdes propres aux différents maux dont ils sont atteints ; sa patience vient à bout de la résistance la plus opiniâtre que des malades volontaires apportent à leur guérison. Samaritain habile, il sait verser à propos l'huile et le vin sur les plaies, selon la nature des maux, selon les circonstaces de la maladie ou les dispositions différentes des malades.

Les titres augustes dont les prêtres sont décorés et l'esprit du sacerdoce dont ils sont animés prouvent qu'ils sont les hommes de Dieu sur la terre ; ils sont les vicaires de la charité du Christ, revêtus de sa toute-puissance pour le salut des hommes et pour leur réconciliation avec Dieu : vicàrii charitatis Christi. Ils sont ses ministres et ses ambassadeurs auprès de ces mêmes hommes pour leur intimer les volontés du Seigneur : " Sic nos existimet

homo ut ministri christi et dispensatores mysteriorum Dei. " (Ad Cor. iv). Si le ministre d'un roi de la terre, qui le représente dans une cour étrangère, doit avoir une attention particulière à ménager les intérêts de son prince, à empêcher tout ce qui pourrait être préjudiciable à sa gloire et aux droits de sa couronne, qui peut douter que le ministre du Roi des rois doit avoir pour sa gloire un zèle dont la mesure est de n'en point avoir ? Les prêtres de la nouvelle Loi, par la grâce de l'onction sainte qui les associe au sacré ministère, deviennent les coopérateurs de Dieu en tout ce qui regarde le salut des hommes ; ils entrent en part du sacerdoce de Jésus-Christ qui n'a été établi prêtre et pontife que pour détruire le règne du péché, rendre à son Père la gloire que la malice des hommes lui avait ravie et lui former un peuple spirituel innocent et fidèle, une assemblée de saints qui puissent le glorifier dans tous les siècles.

Voilà le caractère propre du sacerdoce de Jésus-Christ. A peine ce Divin Sauveur eut-il fait descendre dans les Apôtres cet esprit de zèle et de feu qui devait être le sceau de leur mission et de leur sacerdoce que ces hommes, auparavant si timides, sont transformés en un moment en lions généreux qui ne connaissent plus de périls, qui ne redoutent ni les supplices, ni la barbarie des tyran<=, dès qu'il s'agit de la fidélité qu'ils doivent au meilleur des maîtres. On les voit sortir du conseil en rendant publiquement témoignage à la résurrection de Jésus-Christ et se réjouissant d'avoir été trouvés dignes de souffrir des opprobres pour son saint nom. Ainsi, Paul, à la vue des superstitions d'Athènes, touché de voir un peuple immense qui se piquait de tant de sagesse, rendre des honneurs divins à mille divinités fabuleuses et méconnaître le seul Dieu véritable, Paul frémit d'un saint zèle et se sent intérieurement déchiré par les transports les plus vifs de l'Esprit-Saint.

Tel est l'esprit du sacerdoce dans ceux qui en ont reçu la plénitude avec l'onction sainte ; ils ne respirent que la gloire de Dieu ; tous leurs soins tendent à augmenter le royaume de Jésus- Christ et à donner à son Divin Père des adorateurs qui V adorent en esprit et en vérité. Leurs prières et leurs désirs, leurs études et leurs veilles, leurs travaux et leurs fonctions n'ont pour but que

la gloire de Dieu ; tout ce qui ne s'y rapporte pas devient étranger à la sainteté de leur destination, les déshonore, les fait sortir de leur état et renoncer à la sublimité de leur vocation.

Il faut donc que le prêtre ait toujours devant les yeux ce qu'est une âme à Dieu. L'Ecriture sainte nous dit qu'une âme c'est un soupir du cœur de Dieu, comme une respiration de sa propre vie : " inspirant in faciem ejus spiraculum vitœ. " Elle est son image ; car en la créant, il lui imprima la figure de sa substance et la marque de son sceau ; elle est la fin de toutes ses œuvres dans le temps, car c'est pour elle qu'il a tout fait et sur la terre et dans les cieux ; elle est dans son dessein la compagne de son éternité, car il veut vivre éternellement avec elle, prendre en elle ses immortelles délices, épancher en elle son immense gloire, et il a de sa société un tel désir qu'un jour, l'âme étant venue à se séparer de lui par le péché et à se vendre au démon, il n'hésita pas à envoyer ici-bas son Fils éternel pour la racheter non pas avec toutes les richesses du ciel et tous les trésors de la terre, mais avec le sang de ce Fils adorable, donné jusqu'à la dernière goutte.

Et si tel est l'amour que Dieu a des âmes, quel prêtre, pour peu qu'il conserve encore dans son cœur quelques étincelles du saint amour, ne se sentira pas tout brûlant de zèle ! Pourrait-il se flatter d'aimer Dieu s'il négligeait des âmes qui sont l'objet de son plus tendre amour ? Pourrait-il se flatter d'aimer Dieu s'il laissait traîner dans la boue sa vivante image, sans se mettre en peine de l'en retirer ? Pourrait-il se flatter d'aimer Dieu s'il ne travaillait pas à lui gagner des âmes dont une seule lui est plus chère que tous les mondes imaginables, des âmes pour qui il a tout fait, et l'univers et ses lois, et ses miracles, des âmes destinées à le louer éternellement, à être dans le ciel l'objet de ses délices, des âmes qu'il désire tant d'avoir pour amies, qu'il a recherchées par tant de prodiges, qu'il a achetées à un si haut prix ? Pourraitil se flatter d'aimer Dieu s'il restait dans l'inaction, indifférent au salut ou à la perte d'âmes pour qui Jésus-Christ demeure sur la terre, exposé à tant d'outrages, pour qui il s'immole tous les jours et dans tous les lieux, qu'il poursuit par tant de remords, tant de touches secrètes, tant de grâces, à qui enfin il tient sans

cesse les bras ouverts pour les serrer à leur retour dans le sein de sa miséricorde.

Où serait l'amour du prêtre si ce zèle du Sauveur ne passait pas dans son âme avec ses tendresses, ses énergie*, ^es infatigables efforts ? si Ton ne pouvait dire de lui comme de ces grands serviteurs de Dieu dont parlait Judith : " Zelaverunt zelum tuum." " Ah ! s'écrie saint Augustin, si vous aimez Dieu, entraînez toutes les âmes à l'amour de Dieu ; entraînez du moins toutes celles que vous pouvez en exhortant, en supportant, en rendant raison de votre foi avec mansuétude et avec douceur. "

Et le dévouement au salut des âmes est la plus grande preuve d'amour que nous puissions donner à Dieu, le plus grand plaisir que nous puissions lui faire. Saint Jean Chrysostôme exprime cette pensée en ces termes : " nihil ita gratum Deo et ita curœ ut animarum salus. " Saint Clément d'Alexandrie va jusqu'à dire que travailler au salut des âmes est la seule action agréable à Dieu : " nihil aliud est Domino curœ prœter quam hoc solum opus ut homo salvusfiat. " De là cet avis que saint Laurent Justinien donne au prêtre : " Si Deum honorare curaris, non aliter, melius quam in hominis salute poteris actitare. "

C'est bien ce que le Divin Sauveur a voulu nous faire comprendre quand i] réclama de Pierre sa triple profession de foi u Diligis me plus ? pasce agnos meos, pasce oves meas. " C'était lui dire : prouve-moi ton amour, en te donnant au salut des âmes, mes chères brebis rachetées au prix de mon sang. "

Travailler avec zèle au salut des âmes est donc le devoir le plus essentiel du prêtre, son devoir de tous les jours, de tous les instants. Ce devoir doit animer toutes ses fonctions, régler l'usage de son autorité, devenir le point de vue fixe et unique de toutes ses démarches. Si, stimulé par la foi et la charité, il ne s'efforce pas de retirer les pécheurs de leurs égarements, s'il n'exhorte pas, s'il ne reprend pas à temps et à contretemps, s'il n'instruit pas les ignorants, s'il ne console pas les affligés, s'il n'affermit pas les justes, s'il n'élève pas, comme Moïse sur la montagne, des mains pures vers le ciel pour apaiser la justice offensée, pour attirer la rosée de la miséricorde sur le peuple confié à ses soins ; dès

lors ce n'est plus un pasteur, c'est une idole ; ce n'est plus un père, c'est un étranger et un mercenaire.

Et quel prêtre serait assez aveugle pour ne pas voir tant d'âmes qui, entraînées par de violentes passions et séduites par un monde trompeur tombent dans l'abîme ; elles s'y précipitent, hélas ! en si grand nombre que les prophètes les comparent aux feuilles qui se détachent des arbres aux premiers froids de l'automne, aux flocons de neige qui tombent dans une nuit d'hiver.

Quel est le prêtre qui, oubliant qu'au jour de son ordination il a pris l'engagement sacré et irrévocable d'être " l'homme de Dieu, " d'embrasser sa cause, de se dévouer tout entier à ses intérêts, ne serait pas ému au spectacle de tant de défaillances chez ceux qui l'entourent, qui ne sentirait rien de ce religieux frémissement dont tressaillait l'âme du grand Apôtre à la vue d'Athènes livrée à l'idolâtrie !

" O prêtres, disait saint Jean Chrysostôme, voyez ce que font les matelots quand l'un d'eux tombe à la mer ; ils accourent aussitôt à pleines voiles et à force de rames pour l'en retirer ; et vous, vous laissant surpasser en humanité par ces gens de condition obscure, vous ne courrez pas de toute l'ardeur de votre zèle au secours de vos frères qui tombent sous vos yeux en enfer! " " Voyez, continue le saint docteur ce que font tous les hommes quand le feu prend à une maison ; les voisins aussitôt s'agitent, s'empressent, portent secours, et on ne regarderait pas comme un homme celui qui, pouvant sauver un malheureux des flammes, ne le ferait pas ou ne s'y prêterait que d'un air insouciant sans vouloir se gêner. Et vous, prêtres de Jésus-Christ, vous voyez le feu de l'enfer près de prendre à l'âme de votre frère et vous ne courrez pas l'arracher aux flammes qui vont l'engloutir ! vous resterez tranquilles, insouciants, goûtant à loisir les jouissances d'une vie aisée ! Ah ! ce n'est pas là être prêtre, ce n'est pas être chrétien, ce n'est pas même être homme. "

Le vrai prêtre a du zèle ; il s'apitoye sur le sort de tant de malheureux qui se perdent : il répète avec émotion la parole du Divin Maître : " J'ai pitié de cette foule, misereor super turbam " Il écoute saint Augustin : " Si amatis Dewn, rapite omnes ad amorem Dei. " On le voit insatiable de travaux, de fatigues,

de souffrances, pourvu qu'il sauve des âmes ; on le voit le cœur brisé par la douleur et comme percé d'outre en outre par le glaive de l'affliction en pensant à la perte des siens : " tristitia mihi magna est et continuus dolor cordi meo" Ad. Rom. IX, 2). Aussi il ne cesse de cultiver assidûment le champ qui lui est confié, c'està-dire, il instruit les ignorants, il ramène les pécheurs, il affermit les justes ; c'est là le but unique de tous ses travaux, de toutes ses démarches.

Et pour mieux réussir il sait que le zèle sacerdotal doit revêtir certaines qualités indispensables.

Page 1