Il doit être gracieux
Pour faire du bien, le prêtre doit avoir du zèle, mais son zèle doit être surtout gracieux.
N'est-ce pas Notre-Seigneur lui-même qui nous a dit : " Apprenez de moi que je suis doux et humble de cœur? " " Oh ! Sauveur, s'écrie saint Vincent de Paul, quel honneur que d'être vos écoliers et d'apprendre de vous cette leçon si courte et si énergique, mais si excellente qu'elle nous rend tels que vous êtes ! 0 mon Sauveur, n'aurez-vous pas sur nous la même autorité qu'ont eue autrefois les philosophes sur leurs sectateurs, lesquels s'attachaient si fortement et si étroitement à leurs sentences que c'était assez de dire : le maître l'a dit, pour le croire et ne s'en départir jamais ? "
Et comme Jésus-Christ a été doux ! Quand il apparut au monde, écrit saint Paul, ce fut la bénignité, la grâce qui apparut dans sa personne : apparaît benignitas, apparuit gratta. Oh ! le doux enfant, qu'une humble vierge ose allaiter, qu'un vulgaire artisan peut porter où il lui plaît dans ses bras rudes, à qui de pauvres bergers ne craignent pas d'offrir le simple et rustique tribut de leurs caresses.
Mais il a grandi, le petit enfant de la crèche. Voyez : c'est un homme. Il nourrit de vastes projets dans sa tête et il est à la veille de les exécuter. Vous ne trouveriez cependant pas d'homme plus doux. Car c'est de lui que le prophète a dit : " Il n'enflera pas sa voix, il ne marchera pas sur le roseau à demi-brisé, il n'éteindra pas la mèche qui fume encore. " Et, à ce moment là même, Jean-Baptiste, soudainement inspiré, le désigne du doigt à la foule en le caractériasnt par ce mot typique : ecce Agnus Dei, voici l'Agneau de Dieu ! Un agneau, — tout ce qu'il y a de plus doux et de plus inoffensif !
Le voilà maintenant tout à son ministère. Il parle, il agit, et chacune de ses paroles, chacun de ses actes, est un précepte ou un exemple de douceur.
Qui fut plus doux aux méchants ? Un jour, des samaritains lui refusent l'hospitalité dans leur village. Jacques et Jean bondissent sous l'injure : " Maître, voulez-vous que nous fassions descendre sur eux le feu du ciel ? " Ecoutez la réponse de Jésus : " Vous ne savez pas de quel esprit vous êtes. Le Fils de l'homme n'est pas venu pour perdre mais pour sauver les hommes. " Une autre fois, les Juifs lui crient : " vous êtes possédé de l'esprit malin. " " Non, réplique Jésus sans s'émouvoir, l'esprit malin n'est pas en moi. " Une autre fois encore, les Pharisiens se livrent à toute la mimique de l'indignation parce qu'il a guéri un malade le jour du sabbat. " Où est le mal, risposte tranquillement Jésus. Qui d'entre vous, si l'une de ses brebis vient d'aventure à tomber dans une fosse, ne l'en retire aussitôt, fût-ce le jour du sabbat ? "
Et surtout qui fut plus doux aux pécheurs ? A la femme adultère qu'on s'apprêtait à lapider : " Femme, personne ne t'a condamnée ? — " Personne, Seigneur." — Eh bien, moi non plus, je ne te condamnerai pas ; va en paix et ne pèche plus. "
A Madeleine dont la familiarité respectueuse et les tendres prosternements sont un prétexte de scandale pour les convives de Simon le lépreux : " II lui sera beaucoup pardonné, déclaret-il, parce qu'elle a beaucoup aimé. "
Judas vient lui donner le baiser du traître. Jésus, pour ne pas
désespérer ce grand coupable, l'accueille par une parole d'amitié : 19 Amice, ô mon ami ! "
Pierre vient de le renier jusqu'à trois fois. Jésus ne lui adresse aucun reproche, mais il jette sur lui, en passant, un regard qui entre comme une flèche dans le cœur du faible Apôtre et qui en fait jaillir un flot de larmes intarrissables.
Jésus fut doux dans son agonie : " O mon Père, s'il est possible, éloignez de moi ce calice. Pourtant que votre volonté soit faite et non la mienne. "
Jésus fut doux dans sa comparution devant les tribunaux. Sous les soufflets, sous les crachats et les coups de fouet, Lui, le Verbe de Dieu, la Parole éternelle du Père, se fait comme l'agneau sous la main du tondeur : sicut agnus coram tondente se.
Jésus fut doux sur la route du Calvaire. On le conduisait à la mort ; il le savait et il y allait sans résistance, pareil à la brebis qu'on mène à l'abattoir : " sicut ovis ad occisionem. "
Jésus fut doux sur la croix ; Il y avait là ses bourreaux ; il les regarde et c'est pour leur pardonner le mal qu'ils font sans le savoir : Pater, dimitte Mis. Il y avait là le bon larron, crucifié comme lui ; il le regarde, et c'est pour lui promettre le paradis : hodie mecum eris in paradiso. Il y avait là Jean et Marie, son disciple bien aimé et sa Mère ; il les regarde tour à tour, et c'est pour les donner l'un à l'autre : ecce ûlius tuus ; ecce mater tua.
Et ainsi, de la crèche au Golgotha, Jésus nous apparaît doux comme la douceur même : " discite a me quia mitis sum. "
Aussi à la suite de Notre-Seigneur, tous les saints nous enseignent la douceur, la bonté, la charité par leurs paroles et leurs exemples.
Voyez saint Pierre, il est le vicaire de Jésus-Christ, il a en main les clefs de la vie et de la mort, et cependant c'est plutôt en versant des larmes qu'en donnant des ordres qu'il gouverne l'Eglise naissante.
Et saint Paul, qui avait été établi le docteur des nations et avait reçu un si grand pouvoir, comment en use-t-il ? Au lieu de dire : Je vous commande au nom de Dieu ... je vous ordonne sous peine d'anathème ; au lieu de ces formes sévères, voici com-
ment il parle : " Je vous prie, Timothée, par l'amour que vous me portez. . . Je vous conjure par les entrailles de Jésus-Christ ... Je vous supplie par la mansuétude extrême du Sauveur . . . si vous m'aimez et si jamais j'ai fait quelque chose qui vous ait été agréable, au nom de Dieu, faites ceci ; car ce que je vous demande importe au service et à la gloire de notre Maître, le Seigneur Jésus. "
Ainsi saint Pierre et saint Paul répandent l'huile de la douceur dans le cœur de ceux à qui ils commandent, saint Jean de son côté y verse le baume de la charité : " Mes petits enfants, si vous aimez Jésus-Christ, faites cela. . . Je vous conjure par le cœur de Jésus, notre bon Maître. . . Aimez-vous les uns les autres, cela suffit. . . l'amour vous dira ce qu'il faut faire ; Pour moi, je n'ai pas de commandement à vous intimer . . . Voilà ce que le Seigneur désire de vous, je ne vous en dirai pas davantage. "
Ces touchants exemples de douceur ont été imités par tous les saints, par tous les pasteurs qui étaient animés par l'esprit de Notre-Seigneur ; ils ont gouverné plutôt en priant paternellement qu'en commandant impérieusement, suivant la belle maxime de saint Bernard : " orando magis quant imperando. "
Saint Grégoire s'écrie : " que les pasteurs se montrent tels que les fidèles qui leur sont soumis n'aient pas honte de leur découvrir leurs secrets les plus intimes, de telle sorte que les enfants eux-mêmes recourent à eux comme à leur nourrice, quand le flot de la tentation les soulève, et qu'ils puissent venir laver par les douces exhortations, par les larmes et les prières de leur pasteur, les souillures de leur conscience. Souvent les blessures envenimées s'adoucissent par un emplâtre émolient et la fureur des insensés se calme et se guérit quand le médecin les flatte. "
Saint Vincent de Paul disait : " il ne faut quelquefois qu'une parole douce pour convertir un endurci et au contraire une parole rude est capable de désoler une âme et de lui causer une amertume qui pourrait lui être très nuisible. "
" Quand on dispute contre quelqu'un, disait-il, la contestation dont on use en son endroit lui fait bien voir qu'on veut emporter le dessus ; c'est pourquoi il se prépare à la résistance plutôt qu'à la reconnaissance de la vérité, de sorte que, par ce-
débat, au lieu de faire quelque ouverture à son esprit, on ferme ordinairement la porte de son cœur, comme au contraire la douceur et l'affabilité la lui ouvrent. Messieurs, ajoutait-il, rappelant les paroles de saint Paul à ce grand missionnaire saint Timothée : il ne faut pas qu'un serviteur de Jésus-Christ use de contestation et disputes, je puis vous dire que je n'ai jamais vu ni su qu'aucun hérétique n'ait été converti par la force de la dispute ni par la subtilité des arguments, mais bien par la douceur ; tant il est vrai que cette vertu a de la force pour gagner les hommes à Dieu. "
Le même saint disait : " je n'ai usé que trois fois dans ma vie des paroles de rudesse pour reprendre et corriger les autres, croyant avoir raison d'en user de la sorte, et je m'en suis toujours repenti parce que cela m'a fort mal réussi; et au contraire j'ai toujours obtenu par la douceur tout ce que j'ai désiré. "
" Les vertus et les vertus aimables, écrivait Madame de Swetchine, sont le seul langage de la foi qui inspire quelque respect pour elle aux esprits incroyants. Dès lors combien ne sommesnous pas coupables de ne pas prêcher Dieu de la façon dont il peut être entendu ?" Et suavement saint Jean Chrysostôme avait dit, lui aussi : " Ouvrez les filets de la charité, jetez le doux appât de la miséricorde, demeurez agneaux et vous serez vainqueurs. "
Saint François de Sales écrivait un jour à une sainte âme : " Ah ! que Dieu vous a fait une grande miséricorde d'avoir saintement jeté le baume de la suavité dans le vin de votre zèle ! Il ne vous fallait que cela. Votre zèle était bon, mais il avait ce défaut d'être un peu trop amer, trop pressant, trop inquiétant, trop pointilleux. Or le voilà purifié et désormais il sera doux, gracieux, paisible, supportant. Voyez le cher petit enfant de Bethléem ; son zèle pour nos âmes est incomparable ; car il vient mourir afin de les sauver ; cependant il est si doux, si humble, si aimable ! "
C'est le même saint qui écrit : "le zèle doux et gracieux est incomparablement plus efficace que celui qui est âpre et turbulent. Et c'est pour cela qu'Isaïe, voulant montrer la force du Messie à réduire tout l'univers sous le joug suave de son
obéissance, ne l'appelle pas le lion de la tribu de Juda, mais l'Agneau dominateur de la terre. "
Ce zèle, saint François de Sales le possédait ; aussi il avait le don de convertir tant d'âmes là où boucoup d'autres échouaient. Surtout il savait rendre son zèle si gracieux que forcément les cœurs étaient gagnés. Aussi le cardinal du Perron avait-il l'habitude de dire que " s'il n'était question que de confondre les hérétiques, il pensait en avoir trouvé le secret, mais que, pour les convertir, il fallait les envoyer à Monsieur de Genève.
On ne peut exprimer par des paroles, disait sainte Jeanne de Chantai de saint François de Sales, cette exquise douceur que Dieu avait répandu en son âme, en son visage, ses yeux et ses paroles, et qui mettait la dévotion dans le cœur et qui attirait à lui les foules. "Ce saint évêque avait pour les pécheurs des attendrissements divins qui sont l'écho des paroles mêmes de Jésus : " Venez, mes chers enfants, leur disait-il quelquefois, venez que je vous embrasse et que je vous mette dans mon cœur." Et ailleurs : " Hélas ! il n'y a donc que Dieu et moi à aimer ces pauvres pécheurs. On veut que j'oublie que ce sont mes brebis et que je refuse une larme à ceux auxquels Jésus a donné tout son sang. "
Il se souvenait de cette affirmation toujours vraie du Sauveur : " Bienheureux ceux qui sont doux ; ils posséderont la terre, " c'est-à-dire, qu'ils seront les maîtres des cœurs et toutes les volontés seront entre leurs mains. " Il faut , disait-il encore, agir sur les âmes comme font les anges par des mouvements gracieux et sans violence ; il faut les attirer, mais à la manière des parfums qui n'ont d'autre pouvoir, pour attirer à leur suite, que leur suavité. Il faut enfin imiter l'exemple de Jésus-Christ qui se tenait à la porte des cœurs, pressant l'ouverture sans la forcer jamais."
Ce grand saint eut l'occasion un jour de montrer comme le zèle gracieux est effectif.
Il avait un domestique adonné au vin. Un jour ce domestique revint au palais épiscopal dans un état déplorable et à une heure très avancée dans la nuit. Le saint, étant le seul qui l'entendit frapper, se lève, va lui-même lui ouvrir et le trouve dans un état tel qu'il ne savait guère ce qu'il faisait et ce qu'il disait. Son bon
maître, touché de compassion, le conduit par la main, le mène à sa chambre et porte la bonté jusqu'à lui aider à se déhabiller ; ensuite, l'ayant mis tranquillement dans son lit, il se retire et va prier Dieu pour lui. Le lendemain, le domestique, se rappelant que c'était le saint évêque qui l'avait reçu et si bien soigné, en était tout confus et craignait de le rencontrer ; mais le saint qui voulait lui parler en secret l'aborde et lui dit avec une douceur charmante : Je crois, mon ami,, que vous étiez malade hier, qu'en dites -vous ? Ce mot prononcé avec une ineffable bonté fut comme un coup de foudre qui atterra cet homme ; il se prosterna devant son maître et lui demanda mille fois pardon de sa faute. 11 était facile de fléchir le saint ; cependant il voulut à cette occasion lui donner des avis salutaires et comment fit-il ? Oui, je vous pardonne, lui dit-il avec une douceur exquise, mais faites attention à l'état où vous vous mettez ; il peut vous arriver mille accidents ; vous pouvez tomber ; on peut vous insulter ; vous ruinez votre santé ; mais ce qu'il y a de plus triste, vous perdez votre âme, vous offensez Dieu, vous causez du scandale ; si vous aviez le malheur de mourir dans cet état, que deviendriez-vous et dans quel état vous paraîtriez devant le bon Dieu ?
Le domestique touché jusqu'aux larmes promet de ne plus boire du vin de sa vie. " Non, répondit le saint, Dieu ne demande pas tant de vous ; mais ce que je vous ordonne, c'est pendant un temps de ne boire que moitié eau et moitié vin. A présent, mon ami, pensez à vous réconcilier avec Dieu et vivez désormais en bon chrétien. " Le domestique obéit ; il ne voulut pas d'autre confesseur que son bon maître, il s'attacha à lui toute sa vie comme à un tendre père, se corrigea de son défaut et remplit avec édification ses devoirs de domestique et de chrétien.
Quel bel exemple ! Saint Vincent de Paul disait : " que le bon Dieu doit être bon puisque Monsieur de Genève est si bon !" Que de fois de pauvres pécheurs ont dû faire des réflexions semblables en entendant de la bouche d'un saint prêtre des paroles d'encouragement et de bienveillance ! " On prend plus de mouches avec une cuillerée de miel qu'avec cent barils de vinaigre " disait gracieusement saint François de Sales. Et il ajoutait : nous ne devons pas seulement être bons, mais très bons ;
car les hommes se gagnent par l'amour plus que par la rigueur. "
Le saint Curé d'Ars disait : " Je ne me suis jamais fâché contre mes paroissiens ; je ne crois pas même, leur avoir jamais fait de reproches. "
Le bon pasteur ne doit pas se fâcher. Il doit écouter avec calme les reproches les plus injustes, y répondre aussi avec calme, •ou n'y pas répondre, les oubliant surtout avec la plus grande facilité. C'est le seul moyen d'avoir raison de la colère ou des rancunes de ses paroissiens " Responsio mollis extinguit ignem. " (Prov. xv, 1). Opposer l'emportement à l'emportement, dépit à dépit, est une tactique pour le moins infructueuse : " Igné non potest ignis extingui necfuror furore. " (Saint Jean Chrysostôme). Le bon prêtre doit toujours donner à son attitude, à sa démarche, à son regard, au son de sa voix la douceur, la simplicité qui lui gagnent peu à peu les âmes et il doit se rappeler qu'une paroisse qui tremble à la vue de son curé est une paroisse qui est bien près d'avoir peur de Dieu.
Il doit se montrer bon, gracieux dans ses procédés, dans ses allures. Certains prêtres dont le fond est excellent ont des airs austères, mélancoliques, rudes. Ceux qui peuvent percer cette dure écorce, goûtent le sucre qu'elle recouvre, mais combien n'en ont pas le temps et sont rebutés au premier abord ?
Un jour Liebermann, traversant un des quartiers importants de Paris, passa tout à côté d'un ouvrier qui sortait de l'atelier. Celui-ci, les mains noircies, le visage souillé de fumée et de poussière, glissa à l'oreille du prêtre ces quatre mots : prêtre, si tu savais comme je te hais ! Et Liebermann de répondre " Mon frère, si vous saviez comme je vous aime ! " Quel outrage, et quelle belle réplique !
Que tous les prêtres se servent donc de la charité, de la bonté pour faire le bien. Qu'un langage sans aigreur soit toujours chez eux l'expression d'une âme sans amertume. Dieu est patient parce qu'il est éternel, nous autres hommes, nous sommes impatients parce que nous ne vivons qu'un jour. Ceux qui n'approuvent pas notre manière de voir et d'agir se trompent sans doute ; ils n'en sont pas moins nos frères ; les paroles qui les choquent ne sont pas faites pour les éclairer, les attendrir, les
améliorer. Le vinaigre irrite les plaies au lieu de les guérir. Quand un homme se noie, on ne le sauve pas en lui jetant des pierres et en lui montrant le poing, mais bien en lui envoyant de bons conseils et en lui tendant la perche. Non, l'école de la colère n'est point la bonne école et quand les Apôtres voulurent appeler le feu du ciel sur les cités infidèles, nous savons comment Jésus- Christ les interpella : " Insensés, vous ignorez donc de quel esprit vous êtes. "
Sous la douce influence de la bonté, on a vu les préjugés contre la religion s'évanouir, les ténèbres de l'indifférence et de l'incrédulité disparaître, les cœurs fermés s'ouvrir à la grâce comme on voit la glace fondre, la nuit faire place au jour, les fleurs s'épanouir sous l'action d'un chaud rayon de soleil. Combien de conversions datent d'un acte de bonté ! combien de repentirs sont venus à l'occasion d'une marque de bonté. " La bonté, dit le Père Faber, a converti plus de pécheurs que le zèle, l'éloquence ou l'instruction, et ces trois choses n'ont jamais converti personne sans que la bonté y ait eu sa part." Avec la bonté nous nous attacherons les cœurs comme l'aimant s'attache les parcelles de fer, et en nous les attachant, nous les rendrons bons et vertueux. Rien ne prépare les âmes à la grâce comme le bonheur que nous répandrons autour de nous par notre bonté. Un mot de piété dit d'une certaine manière, une attention délicate, un acte de douceur, un sourire affectueux, sont autant de grains que nous pouvons semer à tout instant et qui tôt ou tard porteront leurs fruits.
Nous devons même accepter et savourer le plaisir de faire des ingrats. A ceux qui refusent de nous dire merci, disons comme Auguste à Cinna :
" Tu trahis mes bienfaits, je les vais redoubler Je t'en avais comblé, je t'en vais accabler. "
Quand on demandait à Alexandre comment il avait pu gagner les cœurs de tant de peuples qu'il avait conquis ? " C'est, disaitil, en traitant si bien mes ennemis que j'en ai fait des amis. " On n'apprivoise pas des bêtes féroces par la chaîne et les coups, mais^ par les caresses et les bons traitements.
Lisons de temps en temps cette belle page écrite par saint Paul aux chrétiens de la ville de Rome. Il leur dit : nulli malum pro malo reddentes, ne rendez à personne le mal pour le mal ; si fieri potest, quod ex vobis est, cum omnibus hominibus pacem ha-i bentes, vivez en paix, si cela se peut et autant qu'il est en vous avec toutes sortes de personnes. Non vosmetipsos defendentes, carissimi, ne vous vengez pas vous-mêmes. Laissez à Dieu le soin de vous venger, car il est écrit: c'est à moi que la vengeance est réservée et c'est moi qui m'en charge, dit le Seigneur, " mihi vindicta, ego retribuam^ Que si au contraire, votre ennemi a faim, donnez-lui à manger, s'il a soif donnez-lui à boire. En agissant de la sorte vous amasserez des charbons de feu sur sa tête, qui feront fondre la glace de la haine qu'il a pour vous. En un mot, chrétiens de la ville de Rome ne vous laissez point vaincre par le mal mais venez à bout du mal par le bien. " Noli vinci a malo sed vince in bono malum. "
Qu'il est beau ce programme d'apostolat tracé aux romains il y a vingt siècles ! Il s'impose aux catholiques et surtout aux prêtres d'aujourd'hui. Nous n'avons pas à inventer des méthodes nouvelles. La méthode apostolique qui a converti le monde est seule capable de reconquérir le monde moderne.
Et demandons toujours à Jésus-Christ la bonne, la vraie méthode de réussir à gagner les cœurs. Il nous répond : " beati mites } quoniam ipsi possidebunt terram, bienheureux les doux parce qu'ils posséderont la terre. " Le succès appartient à ceux qui sont doux, bienveillants, patients, qui savent attendre, qui tournent les obstacles au lieu de les heurter de front, qui tolèrent certains abus pour éviter de plus grands maux, qui ne s'avancent dans la voie de la réforme qu'avec une sage lenteur. On risque de tout perdre à vouloir tout brusquer. Les améliorations lentes et successives sont les plus sures et les plus durables. Il faut faire le bien petit à petit, au jour le jour. Nous n'avons pas mission d'accomplir tout le bien ni d'arrêter tout le mal que nous apercevons ; nous ne sommes tenus qu'au possible, et la mesure, la discrétion, la bienveillance dans l'apostolat est une garantie de succès. Nous nous adressons à la liberté humaine qui peut toujours se soustraire à notre action ; vouloir la prendre de force, c'est échouer certainement ; nous ne sommes victorieux que lorsqu'elle se donne
et elle ne se donne qu'à ceux qui procèdent par la bienveillance et la bonté. Le succès vient toujours à celui qui sait prier, travailler et attendre.
Il y a parfois dans les paroisses des fidèles qui disposent d'une influence pernicieuse ; ce sont des meneurs. Evidemment il faut combattre l'influence mauvaise de ces gens. Et cependant il faudra la plupart du temps user avec eux d'une extrême modération, de toutes sortes de ménagements, d'égards, de prévenances, d'une mansuétude à toute épreuve. Le prêtre doit se distinguer par une grande force ; mais toujours cette force doit être accompagnée de douceur, de suavité. Pour accomplir son devoir, il doit avoir une main de fer avec un gant de velours. Il donnera alors toujours au monde le spectacle de cette piété qui ne transige jamais en face du devoir, mais qui est, en même temps, aimable comme un rayon de soleil aux beaux jours du printemps.
Les Apôtres n'ont pas été des lions mais des agneaux et c'est à l'aide d'une inlassable douceur qu'ils sont parvenus à amollir et à dompter la férocité des loups. Il y a mille fois plus d'avantages à supplier qu'à ordonner, à exhorter qu'à réprimander, à convaincre qu'à violenter, à épargner qu'à frapper. En somme il faut presque toujours en revenir à la méthode persuasive qui est de toutes les méthodes la plus humaine, la plus apostolique, la plus bienfaisante, la plus féconde.