CHAPITRE SIXIÈME CHARITÉ DANS LA PRÉDICATION
Le prêtre doit aimer Dieu, il doit aimer son prochain et bien se servir de tous les moyens qui sont à sa disposition, pour remplir de cet amour, les âmes qui lui sont confiées. C'est pour cela qu'à la tête de tous les devoirs du sacerdoce, officium principalissimurn, dit saint Thomas, se trouve celui d'évangéliser les peuples.
Le Maître avait dit aux Apôtres : " prœdicate evangelium. " Aussi ils confièrent aux diacres, ministres subalternes, la distribution des aumônes, et ils se consacrèrent eux-mêmes, tout entiers, au ministère de la parole.
L'Apôtre saint Paul ne cessait de répéter : "Prœdica verbum." Cette parole rédemptrice, annoncez-là, avec instance, insta ; à temps et à contretemps, opportune, importune ; annoncez-là, avec une logique convaincante, un amour persuasif, argue, obsecra, increpa ; sans jamais vous lasser dans votre patience et dans vos enseignements, in omni patientiâ et doctrinâ. (n Tim. iv).
Et ce qu'il demande, il l'accomplit. Il prêche à tous, aux puissants comme aux humbles, aux infidèles comme aux convertis, aux adversaires comme aux amis, aux gentils comme aux juifs. Il prêche partout, sur terre et sur mer, en prison et en liberté. Entendons les sentiments qui font vibrer son cœur : "Je ne vis que pour vous, vous êtes mon souci continuel. " (i Cor. ix). J'ai pour le salut de vos âmes, un zèle passionné qui n'a d'égal que mon amour de Dieu ; c'est une flamme surnaturelle qui me dévore. Quoi d'étonnant ? N'est-ce pas moi, ô âmes chrétiennes, qui vous ai engendrées à la vie du Christ, qui vous ai fiancées à Jésus, votre unique époux, afin que vous soyez des épouses dignes de Lui ? (i Cor. iv). " Ne travaillant que pour vos intérêts éternels, je suis l'homme de tous ; je me con-
damne à devenir l'esclave de tout le monde afin d'en gagner au moins quelques-uns à Jésus-Christ." Vous voyez bien que je vous appartiens. Tous les instants de mon existence sont à vous. Je visite toutes vos cités, chacun de vous, en particulier. Pendant plusieurs années, j'ai passé mes journées et mes nuits à m'occuper de vous. (Act. xx).
Voilà le langage de saint Paul ; voilà sa vie ; voilà le devoir.
Le Seigneur a imposé la même obligation aux prêtres. Il a fait de la prédication un de leurs principaux devoirs : " euntes, docete omnes gentes servare omnia quœcumque mandavi vobis " (Math, xxiviii). Et si un pécheur vient à se perdre, parce qu'il ne se sera trouvé personne pour lui annoncer la parole de Dieu, le Seigneur demandera compte de son âme au prêtre qui pouvait l'instruire : " sanguinem autem ejus de manu tua requiram. " (Ezech. m, 18).
Et pour que la prédication porte des fruits, que faut-il ? Interrogé par un prédicateur sur les règles à suivre pour annoncer dignement la parole de Dieu. Le Père Jean d'Avila répondit : " la première règle et la première condition, c'est d'aimer beaucoup Jésus-Christ. " Parole pleine de vérité ; car s'il n'aime pas beaucoup Jésus-Christ, le prédicateur se laissera captiver par le désir de l'estime et de la louange de ses auditeurs ; il oubliera le but qu'il devrait se proposer uniquement, celui de gagner les âmes à Dieu. " On ne communique pas à d'autres ce que l'on n'a pas, dit saint Grégoire, lucerna quœ non ardet non accendit. " Si l'on veut embraser les auditeurs d'amour pour Jésus-Christ, il faut d'abord brûler soi-même de ce feu divin. " Pour convertir les pécheurs, disait aussi saint Thomas de Villeneuve, il faut leur percer le cœur des traits enflammés de l'amour divin. Mais d'un cœur de glace sortira-t-il jamais un trait de feu ? " " Le cœur parle au cœur. " disait saint François de Sales, c'est-à-dire, que par elles-mêmes, les paroles ne frappent que les oreilles, sans atteindre le cœur. Pour parler au cœur des fidèles et les porter à aimer Dieu, il faut le langage du cœur, c'est-à-dire, il faut que le prédicateur sente et pratique ce qu'il enseigne, il faut qu'il soit un vrai saint.
Le Seigneur en voyant son prophète, prêcher en son nom, aux
enfants d'Israël, lui dit. : " je t'ai donné un front plus dur que leur front, un front de pierre et de diamant, " ut adamantem et ut silicem dedifaciem tuam" (Ezéchiel, m, 9). " va, n'aie pas peur d'eux et ne crains rien. " Qu'est-ce qui peut donner à celui qui porte la parole de Dieu cette autorité et cette confiance qui en imposent ? C'est une vie irréprochable. Il faut que le prêtre puisse dire à son peuple comme le Divin Maître aux Juifs : " quis ex vobis arguet me de peccato f " (Jean viii, 36). Qu'on est fort, qu'on est puissant, devant un auditoire, quand on peut parler ainsi ! Une vie sainte est une prédication silencieuse et muette, il est vrai, mais elle touche et remue profondément : vox oris sonat, vox operis tonat. " Elle exerce une action incessante, reprend sans aigreur et convainc sans parler ; on l'écoute sans préjugés comme sans contradiction. Vivre comme on prêche, prêcher comme on vit : voilà la seule manière de prêcher utilement : vitabona, syllogis7nus bonus. Les saints seuls engendrent les saints ; ils réussissent merveilleusement à faire passer dans le cœur des autres les convictions qui les animent eux-mêmes. Pour être ému, il suffit de les voir et de les entendre.
Comment les saints, avec un talent parfois médiocre, parvenaient-ils à ébranler les âmes et obtenaient-ils de si beaux et de si éclatants triomphes ? C'est que la vérité qu'ils énonçaient, était appuyée par le spectacle de leurs vertus. On disait du Père de Ravignan qu'il était : la vertu prêchant la vérité. Un grand évêque disait à ce sujet qu'il ne regardait comme bons prédicateurs que ceux qui faisaient leurs sermons, c'est-à-dire, qui les pratiquaient.
Il est toujours éloquent le prêtre vraiment pieux qui ne parle jamais de Dieu, sans avoir auparavant, parlé à Dieu. L'ardente conviction qui l'inspire se laisse apercevoir dans l'expression de sa physionomie. On sent qu'il est intimement et profondément pénétré des vérités qu'il anonce. Son langage fortement persuasif, touche, ébranle et subjugue l'auditoire qui ne peut se défendre des impressions produites sur lui. Son amour pour la vertu la fait chérir et pratiquer ; sa haine du vice, le fait détester. Il peut n'être pas un de ces orateurs qui flattent les oreilles et satisfont l'esprit par le brillant des pensées et la pureté de la die-
tion, mais ses sermons attendrissent les cœurs les plus insensibles, parce qu'il y a en lai une puissance d'onction à laquelle personne ne peut résister.
On raconte que saint François d'Assise, prenant un jour, à part, un de ses novices, l'amena avec lui pour prêcher, mais qu'au lieu de parler au peuple, il se contenta de parcourir la ville dans un grand recueillement. " Et notre prédication " demanda le novice, de retour au monastère ? N'est-elle pas terminée ? " répliqua le saint, faisant comprendre à son religieux qu'une attitude modeste et recueillie, peut être pour le monde, une éloquente prédication.
De même, saint François de Sales, au dire de ses contemporains, prêchait déjà en chaire avant d'ouvrir la bouche, tant son extérieur et sa noble figure portaient à la piété. De son côté, le curé d'Ars, avec son visage émacié et son corps amaigri, suait pour ainsi dire la charité divine ; ses yeux brillaient de façon étrange et le sourire qui errait sur ses lèvres traduisait parfaitement les joies profondes que donne l'amour de Dieu. C'est que le corps des saints, vivifié par la grâce, devient en quelque sorte diaphane, laissant apercevoir derrière les chairs, surnaturalisées par le contact eucharistique, la présence du Très-Haut.
Et pour que la prédication produise son effet, la prédicateur doit en garantir et en accroître même la fécondité par la prière. Il priera pour que les âmes soient dociles au langage du Maître intérieur à qui il prête, lui, extérieurement, son concours. Les paroles ne font du bien que si elles ont été priées dans le silence. Contemplata aliis trader e, est l'adage des Frères prêcheurs. Il doit être l'adage de tout prêcheur, de tout missionnaire, de tout apôtre. Donnons aux autres contemplata, des choses vues. On ne voit dans le domaine de l'invisible que si on " contemple. " Qui prie bien, prêche bien.
" Dans le cours de vingt années, dit l'Abbé Le Dieu, parlant de Bossuet, je ne l'ai jamais vu monter en chaire, qu'après s'être prosterné, en secret, au pied de son crucifix, dans une humiliation profonde. Avec sa merveilleuse facilité, il ne mettait pas sa confiance en lui-même, mais uniquement dans la prière, d'où il tirait la force de sa puissante parole. "
Le Père Lacordaire, avant de monter dans la chaire de Notre- Dame, passait de longs moments au fond de la crypte de la chapelle des Cannes, debout contre une des colonnes et les bras en croix, en souvenir de la passion du Divin Maître, de ce Jésus- Christ, dont il devait dans quelques heures, prêcher la doctrine en face de l'assemblée immense, impatiente de le voir et de l'entendre.
" Les premiers avis que je vous donne pour bien prêcher, disait le Père Le jeune, à ses confrères de l'Oratoire, c'est de bien prier Dieu, le second, c'est de bien prier Dieu ; le troisième, le quatrième, le dixième, c'est de bien prier Dieu." Et il ajoutait : " Ayez pour fin unique, dans vos sermons la gloire de Dieu et le salut des âmes. "
En descendant de la chaire, comme en descendant de l'autel, le prêtre doit prier, faire son action de grâces. Il en est des prédicateurs comme des prophètes. " Ils peuvent prononcer des paroles, dit l'Imitation de Jésus-Christ, non les rendre efficaces. Leur langage est sublime, mais si vous vous taisez, Seigneur, il n'échauffe pas le cœur. Ils exposent la lettre, mais vous en découvrez le sens. Ils proposent les mystères, mais vous rompez le sceau qui en dérobait l'intelligence. Ils n'agissent qu'au dehors, mais vous instruisez et éclairez les cœurs. Ils arrosent extérieurement, mais vous donnez la fécondité. " Donc rien sans Dieu et sans la prière.
Mais il faut se garder de croire que la prière empêche la nécessité de bien préparer ses sermons. " Le sermon qui n'a rien coûté, dit un auteur, coûte beaucoup à entendre. " Et elle est bien fondée cette observation d'un autre auteur : " celui qui monte en chaire sans préparation, en descend aussi sans bénédiction. "
Ce qui est de la plus haute importance, c'est la nécessité pour un curé d'étudier à fond les besoins et les facultés morales de ses paroissiens, pour y adapter sa prédication. Semblable à une bonne mère qui choisit avec soin la nourriture la plus salutaire au tempérament de chacun de ses enfants, il s'étudie à donner aux enfants qu'il a reçus de Dieu, la nourriture spirituelle qui leur convient le mieux. Il doit répéter souvent en lui-même cette
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belle parole de Démosthènes : " Athéniens, j'aimerais à vous plaire, mais je préfère vous sauver. "
Le langage d'un curé, dans la chaire chrétienne, devra toujours être empreint de modération et de charité ; il est pasteur et cette qualité l'oblige à parler plutôt en père, qu'en maître. Alors les paroissiens, au lieu de se raidir contre les efforts de son zèle paternel, se plairont au contraire facilement à exécuter ce qu'il demande, avec bienveillance et de bonne grâce. Il aura soin de donner beaucoup d'avis et d'exhortations paternelles et de n'adresser que bien rarement des reproches, à moins qu'il ne les formule sous des expressions de douleurs et d'affection qui en tempèrent l'amertume, en les faisant bien accueillir. Un langage insinuant, affectueux, modéré exercera beaucoup plus d'empire sur les cœurs obstinés, que l'irritation, la rudesse, la brusquerie. Responsio mollis frangit iram.
Les animaux quoique créés pour être dans une entière dépendance de l'homme, deviennent furieux quand on les traite avec trop de rigueur, dans le temps même qu'ils sont déjà apprivoisés; que serait-ce de l'homme qui est né essentiellement libre ? Suspendite verbera, producite ubera ; retirez les verges, ne montrez que votre tendresse, disait saint Bernard, à tous les pasteurs. Faites connaître que c'est la seule affection et nullement le chagrin qui vous fait parler. Quand on en sera persuadé, assurezvous qu'on vous écoutera, avec intérêt, et soyez sûr que si l'on ne se corrige pas, tout-à-fait, on se modérera, du moins, dans le mal. Le moyen le plus aisé de tirer un dard dont un éléphant est percé est, dit-on, de faire boire à cet animal beaucoup d'huile. L'application de ceci est naturelle à notre sujet. La seule fin qu'on doit se proposer dans la correction, est l'utilité du prochain et non pas sa peine.
Saint François de Sales dit, qu'il faut craindre de s'irriter, même raisonnablement. Aussi saint Augustin recommandet-il, de fermer soigneusement à cette passion, la porte de son cœur.
Comme l'a dit Massillon : " ce ne sont pas des lions, mais des agneaux que Dieu a envoyés convertir le monde. " " Le prédicateur bouillant et passionné, dit-il, fait d'ordinaire plus de
bruit que de bien ; il aigrit et brusque plus qu'il ne touche et convertit, et souvent, après beaucoup de troubles, de chocs et de fracas, il vient échouer devant l'opposition de ses paroissiens révoltés.
Enfin, il se rappellera qu'il ne doit jamais porter dans la tribune sacrée, l'empreinte de son caractère et de ses défauts. Là, il n'est pas homme, mais ministre de Jésus-Christ et le hérault de l'évangile. Que toutes nos paroles tombent de la chaire comme une douce et fertilisante rosée et se répandent avec une onctueuse efficacité sur les blessures de nos ouailles. Les fleuves d'un cours paisible fécondent seuls les campagnes qu'ils parcourent ; tandis que les torrents impétueux qui débordent, avec fureur, de leur lit, renversent et déracinent tout, ne laissant que des ruines pour traces de leur passage. Mgr Afïre, le martyr de la charité, avait coutume de dire : le bien ne fait pas de bruit et le bruit ne fait pas de bien.
Donc, si un curé se voit dans la pénible nécessité d'adresser quelquefois de sévères réflexions, il saura toujours leur donner une expression si tempérée et si douce, qu'elles ne puissent jamais paraître choquantes. Le médecin a soin d'enduire de miel, le vase dans lequel il offre un breuvage amer à un malade difficile ou délicat. Telle aussi doit être la conduite du prêtre envers des paroissiens qu'il réprimande. Le cœur humain ne se prend que par la douceur ; la charité est donc l'assaisonnement nécessaire à la correction et doit seule dicter les remontrances d'un pasteur à ses ouailles. Aussi, chaque fois que sa conscience l'obligera à élever la voix pour arrêter l'invasion des abus, ses paroles seront plutôt empreintes d'indulgence et d'amour que de rigueur et de sévérité. Qu'on voie en lui un père, une mère avertissant sa famille, plutôt qu'un dur censeur qui la gourmande, sans pitié, qu'il ait, en un mot, l'air de plaindre encore plus que de blâmer. " Il faut, dit saint Augustin, que si sa voix gronde et tonne, son cœur du moins ne cesse pas d'aimer. "
Il y a mille fois plus de chances de réussir en recourant aux avis qu'aux réprimandes, aux supplications qu'aux accès de la colèfe. Quand les fidèles sentiront que c'est la charité qui fait parler le prêtre ; quand ils verront qu'il lui en coûte autant de
leur faire la correction qu'à eux de la recevoir, ils la recevront bien et ils écouteront avec docilité.
Le* Pharisiens disaient de Jésus : " tout le monde court après lui." Il faut que du prêtre on répète la même chose ; car il ne gagnera les âmes à Dieu qu'en les attirant à lui. Pour cela, il ne lui suffit pas d'être pieux, d'avoir du talent ; il lui faut absolument être bon. Quand on aura dit de lui ce qu'on a dit de Jésus : appariât benignitas, c'est la bonté qui passe, tout sera dit : il sera maître des cœurs.
Que tous les prêtres soient donc convaincus qu'on ne réussit à gagner ou à ramener les pécheurs à la foi, à la pratique de la vertu plus affectione quam potestate. " Plus corrigendos agit benevolentia quam austeritas, " affirment les vénérables Pères du Concile de Trente.
Qu'ils sachent que la bonté a été et qu'elle sera toujours le plus puissant moyen de faire du bien aux hommes, de les attirer, de les gagner à Dieu. Ce n'est ni le talent, ni la raison, ni la puissance, ni la beauté qui captivent les âmes et enchaînent les cœurs ; c'est la bonté.
" Il n'est pas possible, dit saint Vincent de Paul, que nous produisions de bons fruits, si nous sommes comme des terres sèches et qui ne portent que des chardons ; il faut quelque attrait et un extérieur qui plaise pour n'éloigner personne. "
" Les forçats même avec lesquels j'ai dormi, continue-t-il, ne se prennent pas autrement. Lorsqu'il m'est arrivé de parler sèchement, j'ai tout gâté ; et au contraire, lorsque je les ai loués de leur résignation, que je les ai plains en leurs souffrances, que j'ai baisé leurs chaînes, compati à leurs douleurs, c'est alors qu'ils m'ont écouté, qu'ils ont donné gloire à Dieu et qu'ils se sont mis en état de salut. "
Il ne faut jamais l'oublier, la bonté est une clé d'or qui ouvre toutes les portes ; les autres vertus peuvent mener à Dieu ; la bonté le reflète d'une manière vivante aux yeux des plus prévenus.