CHAPITRE SEPTIÈME LA CHARITÉ DANS LA CONFESSION
Avec la prédication la fonction de confesseur est de toutes celles du ministère pastoral, la plus importante par les éminents services qu'elle rend à la religion et la plus féconde en résultats heureux pour le salut des âmes. Là surtout, se trouve le secret d'augmenter le petit nombre des élus. Il est d'expérience que le confessionnal sauve plus d'âmes que la chaire ; un pasteur qui sait, par une ingénieuse sollicitude, y attirer ses paroissiens, opère au milieu d'eux, plus de conversions qu'un prédicateur éloquent.
Et la raison en est facile à concevoir. Dans la chaire, le pasteur parle à la multitude et souvent dans un sermon il ne dit pas un mot qui convienne spécialement à tel ou tel individu en particulier. Les enseignements de la chaire sont généraux de leur nature ; ils ne font qu'effleurer la masse des auditeurs qui, portés en particulier à toujours se placer dans l'exception, s'appliquent rarement les vérités ou les conseils émané" de la bouche de l'orateur. Aussi aiment-ils à laisser peser sur le compte d'autres des reproche" ou des recommandations dont ils déclinent pour eux-mêmes la portée véritable.
Au confessionnal, tout s'adresse à l'individu. Là le pasteur connaît ses ouailles ; il apprend leurs besoins et leurs infirmités il applique les remèdes propres à leurs maladies spirituelles ; il réfute leurs prétextes ; il excite leurs remords ; il calme leurs ressentiments ; il arrache ces infortunés d'entre les dents du loup infernal ; il les empêche d'y tomber ; il les repait d'une pâture céleste en leur donnant des instructions salutaires et en les disposant à recevoir le pam de la vie éternelle, c'est-à-dire, le corps sacré et le glorieux sang du Fils de Dieu.
Voici le juste parrallèle que faisait au siècle passé, un célèbre missionnaire, le Père Eudes, du ministère de la prédication avec
celui de la réconciliation dans lesquels il était également versé : 11 Si le prédicateur gagne à Dieu des âmes disait ce grand homme, le confesseur les sauve. Celui-là ébauche l'ouvrage du salut ; celui-ci y met la divine main et lui donne sa perfection ... Le prédicateur intime aux hommes les volontés de Dieu ; le confesseur les fait exécuter. Le premier indique des remèdes sûrs pour la guérison des maladies spirituelles ; le second les applique à chaque malade en particulier. Le prédicateur en attaquant et en condamnant les vices de loin, les affaiblit ; le confesseur les attaque de près et les extermine. L'un exhorte les pécheurs à se réconcilier avec Dieu, l'autre les reconcilie, en effet, avec le Père des miséricordes. Le prédicateur annonce aux hommes les mystères augustes par lesquels le Rédempteur les a sauvés ; le confesseur applique aux âmes le mérite et le sang du Divin Rédempteur qui les sauve. "
En faut-il davantage pour exciter le zèle de tous les prêtres dans l'exercice d'une fonction si sanctifiante, pour leur faire faire tous les efforts voulus, afin de devenir de vrais saints, pour diriger dans les voies du salut tant de pauvres pécheurs qui viennent à eux, pour les soutenir, les consoler, les enflammer chaque jour d'un feu nouveau ? Les prêtres peuvent trouver dans l'exercice de cet admirable ministère un aiguillon puissant pour les faire marcher eux-mêmes d'un pas ferme et rapide dans le sentier de la perfection.
Après le pouvoir de produire la Sainte Eucharistie, il n'en a pas été confié à l'homme de plus étonnant que celui de pardonner les péchés, tel que le prêtre l'exerce au tribunal de la Pénitence.
" Mes chers Frères, disait à ses prêtres saint François de Sales, cet office que vous remplissez est excellent et sublime ; car vous êtes établis de la part de Dieu, pour juger les âmes, avec une autorité si grande que les sentences que vous prononcez sur la terre sont ratifiées au ciel. Vos bouches sont les canaux par lesquels la paix coule, du ciel en terre, sur les hommes de bonne volonté. C'est un honneur extrême aux hommes, d'être élevés à cette dignité ; les anges eux-mêmes n'y sont pas appelés ; car auquel des ordres angéliques fut-il jamais dit : recevez le Saint-Esprit ; ceux auxquels vous remettrez les péchés, ils leur seront remis !
Cela néanmoins, fut dit aux Apôtres et, en leurs personnes, à tons ceux qui, par succession légitime, sont revêtus de la même autorité. "
" Savoir que nous avons le pouvoir de lier et de délier, dit le Cardinal Manning, que nous pouvons, en confession, ramener à la pénitence, des âmes sur le point de périr, conduire à la perfection des âmes pénitentes, conserver les innocents dans leur union avec Dieu ; il semble qu'il y aurait là de quoi convaincre un prêtre que sa première pensée doit être de donner au confessionnal, autant de jours et surtout autant d'heures que possible." Soyez en sûr, dit saint Léonard de Port-Maurice, " vous acquerrez plus de mérites dans une matinée passée au confessionnal pour soulager de pauvres âmes, qu'en une année entière passée dans d'autres œuvres, quelque bonnes et saintes qu'elles soient. "
" Je ne savais pas la route la plus courte pour aller en paradis, disait un jour le Bienheureux de Rossi, mais maintenant, je la connais : c'est d'y conduire les âmes par la confession. "
" Le prêtre qui n'aime pas le confessionnal, n'aime pas les âmes, " dit saint Alphonse de Liguori.
Aussi, le Cardinal Manning affirmait : " il n'est pas d'indice plus certain de ferveur, chez un prêtre que l'amour du confessionnal. C'est le premier devoir qu'un prêtre relâché évite et auquel il se dérobe. Y rester assis pendant de longues heures, sans impatience, sans saillies de mauvaise humeur, c'est un signe certain de l'amour des âmes."
Et c'est là surtout, que le prêtre doit montrer sa charité. Il est là comme le représentant de Jésus-Christ. La personne qui vient à lui, le croit certainement. Sans cela consentirait-elle à s'humilier à ses pieds à lui faire l'aveu sincère de ses faiblesses, de ses chutes qui la font rougir elle-même et qu'elle ne confierait à personne au monde ?
Le prêtre évidemment doit respecter cette foi y répondre par la bonté de sa parole, par la sagesse et la prudence de ses remèdes, par la piété de ses exhortations. Il est là l'instrument des miséricordes divines, le représentant de Celui qui s'est appelé le Père des miséricodes, paier misericordiarum, de Celui dont le propre est de pardonner, cui proprium est misereri semper et parcere.
Sous l'impression de cette penée, pourrait-il n'être pas ému, attendri, pénétré de commisération pour tous ceux qui viennent, à lui ? Il accueillera donc, avec une paterenelle bonté, tous ceux qui se présenteront et leur adoucira, autant qu'il sera en lui, le joug de la confession pour en faciliter la pratique ; elle est, en effet, si gênante et si humiliante en elle-même ! Jésus-Christ aurait-il fait des conquêtes, s'il était apparu au monde, sous des dehors durs et sévères ? Ne recevait-il pas les pécheurs avec un visage bienveillant ? Un extérieur accueillant, d'honnêtes procédés, des paroles prévenantes, un cœur compatissant, attirent et gagnent les pénitents, ouvrent les cœurs à la confiance et les bouches à la sincérité. Au contraire les fidèles s'accomodent mal à la rudesse d'un confesseur ; il suffit de les recevoir de mauvaise grâce, d'une manière sèche rebutante pour les décider à ne plus revenir.
Il faut se souvenir que les pénitents, au comencement de la confession, appellent le confsseur leur père, et qu'en effet, il doit les traiter av,ec un cœur vraiment paternel, c'est-à-dire, avec une très grande cordialité, bénignité et compassion, supportant patiemment leur rusticité, ignorance et autres imperfections, ne se lassant jamais de les aider et de leur parler aimablement. Image de leur Pasteur ramenant au bercail les brebis égarées, le confesseur fortifiera la faiblesse de ses pénitents et encouragera leur timidité. 11 y a des fragilités pour la révélation desquelles le cœur manque et la parole expire sur les lèvres. Quand donc le pécheur éprouve un sentiment de gêne au sujet de certains aveux trop coûteux à la nature et humiliants pour l'amour-propre, il y aurait de la dureté comme de la maladresse à augmenter sa confusion et à froisser sa délicatesse par des paroles sèches et amères,. par des reproches mortifiants, sur l'énormité de ses fautes ou l'infamie de ses vices.
C'est au confessionnal surtout, que le prêtre doit montrer un cœur affectueux et tenir un langage miséricordieux. L'huile de la charité est si propre à adoucir des plaies saignantes et douloureuses. Si nous avions à examiner lequel des deux excès, celui de l'indulgence et celui de la sévérité, est un moindre mal, nous dirions volontiers avec saint Ambroise : " Melius est errare in mi-
sericordia remittendi quam in severitate ulciscendi. Ad misericordiam promptior est quam ad severitatem Spiritus Dei. "
Le saint curé d'Ars répandait sur ceux qui l'approchaient son esprit de mansuétude et de paix. Avec quelle tendresse son âme s'ouvrait sur les pauvres pécheurs ! Le besoin de pleurer était toujours le premier qu'il éprouvait en leur présence. Il pleurait avec eux et sur eux. Il y avait dans ses yeux, continuellement voilés de larmes, quelque chose de si doux et de si pénétrant, qu'il convertissait par le regard autant que par la parole. Mais quand il parlait, c'était des mots qui faisaient fondre les cœurs. " Que c'est dommage, s'écriait-il, encore si le bon Dieu n'était pas si bon ! Faut-il que l'homme soit barbare pour offenser un si bon Père. Non, on ne peut comprendre tant d'ingratitude. . . Mon Dieu, qu'aimerons-nous donc, si nous n'aimons pas l'amour ? Nous fuyons notre ami et nous aimons notre bourreau. . . Que c'est dommage. Non, le pécheur est vraiment trop malheureux."
Et sa voix s'éteignait dans les larmes. Un jour qu'elles coulaient avec plus d'amertume sur un pécheur agenouillé à ses pieds, celui-ci dont le cœur était demeuré sec et endurci, se sentit remué à la fin. Regardant son confesseur avec étonnement, " mais, mon père, dit-il, qu'avez-vous tant à pleurer ? " " Ah, mon ami, répond le saint prêtre, je pleure de ce que vous ne pleurez pas."
Lorsqu'on venait confesser ses péchés à saint Ambroise, pour en recevoir la pénitence, le grand saint les pleurait d'une manière si sensible qu'il arrachait des larmes des yeux de ses pénitents ; à voir sa compassion pour eux, on eut dit que lui-même était tombé dans les mêmes excès qu'il pleurait en eux et pour eux. Ce qui mettait en ce grand homme tant de compassion pour les pécheurs, c'était le sentiment qu'il avait de sa propre fragilité, sentiment plein d'humilité qui lui faisait dire : " qu'il ne devait pas reprendre les pécheurs avec aigreur et avec hauteur, mais plutôt mêler ses larmes avec les leurs et se pleurer lui-même en pleurant les autres, se rappelant que, si vieillard qu'il était, il ne laissait pas d'éprouver encore dans un âge avancé les faiblesses et les misères d'une jeunesse bouillante, il ne devait ni s'étonner ni s'irriter de voir les mêmes passions dans je ne sais combien
de jeunes personnes, en qui elles sont bien plus excusables. "
Saint Pierre Damiens disait dans le même sens, qu'un bon confesseur, en entendant les fautes les plus graves de ses pénitents, doit se rappeler sa propre fragilité et se dire à lui-même que s'il avait été fortement tenté, il serait plus lourdement tombé : " si in tanta tentatione fuissent, gravius cecidissem. "
Bien que pénible, l'obligation de confesser ne doit être pour aucun prêtre un sujet de lassitude et de dégoût. Entendre les confessions comme par grâce, avec un air de langueur ou de précipitation, les abréger à dessein en ménageant les avis et les paroles de salut, exhaler de l'impatience ou du dépit, ce serait paralyser les fruits salutaires et nuire à l'avancement des pénitents dans la vie intérieure. Qu'il fait du bien le bon pasteur qui ne vit et ne respire que pour son troupeau ! Il sait que l'honneur du sacerdoce ne lui a été conféré qu'au profit des fidèles ; car le prêtre est pour le peuple et non le peuple pour le prêtre ; c'est pourquoi, on le voit toujours prêt pour tout venant, et se tenir en quelque sorte, à l'affût des âmes pour n'échapper aucune occasion de leur faire du bien. Il choisit non pas ses jours et ses heures mais les jours et les heures de ses paroissiens.
Pour ne pas manquer le moment de la grâce, d'ordinaire si fugitif, le grand confesseur de Rome et de l'Eglise, saint Philippe de Néri, était tellement assidu au tribunal, que non content de confesser durant le jour, il employait à ce laborieux ministère, une grande partie de la nuit. Si par compassion quelqu'un lui disait pourquoi vous donnez-vous tant de peine ? Ce n'est pas une peine, répondait-il, c'est un plaisir. Qu'à l'exemple du vénérable fondateur des Oratoriens, le pasteur montre la plus grande assiduité à se rendre au confessionnal, dès qu'il y est appelé, dut-il pour cela s'arracher aux épanchements de l'amitié, aux délices de l'étude ou du repos. Il y a, dans un tel assujettissement un glorieux esclavage et un dévouement sublime. Tant d'hommes épient avec avidité l'occasion de faire un gain sordide ou d'obtenir une mesquine faveur ! Se pourrait-il que le prêtre faillit au devoir du zèle, quand il s'agit de ravir une âme immortelle au démon pour la donner à Dieu ?
Mais si la fonction du confesseur est sublime, salutaire et bien
méritoire, la vue continuelle de la corruption du cœur humain dans toute sa nudité lui offre de réels dangers. Comment toucher à tant de souillures sans se souiller, glisser comme les rayons du soleil à travers les fanges de cette terre sans se détériorer ? C'est pour cela qu'il doit se tenir constamment en présence de Dieu, veiller constamment sur son cœur, pour conserver intacte la vertu et en exclure jusqu'à l'ombre du mal.
Avant d'entrer au confessionnal, que le prêtre prenne toujours un peu de temps pour se recueillir aux pieds de Notre-Seigneur et pour considérer l'importance de l'action qu'il va faire ; car il ne s'agit de rien moins que de faire l'office de sauveur à l'égard des âmes, d'y tuer le péché, de les délivrer de la tyrannie de Satan, de les retirer de l'enfer, de leur ouvrir le ciel, en les réconciliant avec Dieu. Qu'il s'humilie à la vue de son indignité et de son incapacité, qu'il mette sa confiance et son appui dans la bonté de Notre-Seigneur, qu'il lui proteste qu'il ne veut faire cette action que pour son amour ; qu'il lui demande les lumières et les grâces nécessaires pour la bien faire.
Durant le temps de la confession, qu'il tienne à la main un petit crucifix qu'il baisera affectueusement après chaque confession entendue. Si du confessionnal on peut voir le Tabernacle, qu'il y fixe, de temps en temps, ses yeux et son cœur. Comme le Père de Ravignan devait faire de longues séances, au confessionnal, on voulait lui en préparer un plus commode et mieux placé. Mais le Père refusa d'échanger. " De ma place habituelle, fit-il observer, je vois la petite porte du Tabernacle ; cela me repose et me console. "
En sortant du confessionnal, que le prêtre se jette aux pieds de Jésus pour lui demander pardon des péchés de ceux qu'il vient d'entendre, pour le remercier des grâces qu'il a données aux âmes par son entremise, pour le prier de suppléer à ses défauts et accomplir dans ces âmes les desseins de sa bonté. Qu'il offre à la Bienheureuse Vierge Marie, aux Anges et aux Saints toutes les âmes que la Providence lui a adressées, en les priant de les offrir à Notre Divin Sauveur et de le supplier d'exercer pleinement ses miséricordes sur elles, afin qu'il n'y en ait aucune à périr.