CHAPITRE NEUVIÈME LA CHARITÉ ENVERS LES PAUVRES
La charité pastorale est la grande vertu du prêtre, sa ressource principale, son éloquence. " Si linguis hominum loquar et angelorum, charitatem auiem non habeam, factus sum relut œs sonans. " Etre un airain sonnant, tel est au contraire le partage du prêtre, du curé qui n'a pas la charité pastorale.
Or c'est la charité pastorale qui nous porte vers les pauvres, les affligés, les malades. Car ceux-là ont bien autrement besoin qu'on les aime que les heureux, les bien portants, les riches. Ces derniers se suffiraient au besoin ; mais, plus heureux encore, tout le monde s'empresse de les aimer, du moins des lèvres. Il n'en est pas ainsi des autres. Ils demandent à être soutenus, encouragés, consolés. Et qui se présente pour remplir auprès d'eux ce divin office, même en apparence ? Un curé, vraiment père de sa paroisse, aime les déshérités de sa famille, comme un père et une mère aiment celui de leurs enfants que la nature a traité en marâtre. Le bon pasteur voit les riches, les heureux, les puissants il les voit dans la mesure des convenances et même des intérêts de sa paroisse ; il voit les autres dans la mesure de son cœur qui doit répondre à celle du cœur de Jésus. Il a pour le pauvre de bonnes paroles accompagnées de services ou de secours. Quelquefois il dépose délicatement la pièce de monnaie sur la table, en prenant congé ; plus souvent il envoie du pain, du bois, des vêtements. S'il est pauvre lui-même, c'est le cas pour lui d'entrer hardiment chez le riche, en sortant de chez le pauvre, d'y exposer la misère, le dénument qui viennent de frapper son regard et d'y toucher son cœur, d'y demander l'aumône pour ceux qu'il a le devoir de secourir. Les riches ne résistent jamais à de telles instances. Parfois ils peuvent dire que leur prêtre les im-
portune, mais il leur est cent fois plus cher que celui qui ne leur demande rien.
Quelle belle leçon, quels beaux exemples a donnés au prêtre, le Fils de Dieu, le Verbe incarné, Celui dont le Prophète avait dit : " il m'a envoyé pour évangéliser les pauvres. " (Saint Luc, iv, lg). 11 aurait pu naître riche, dans un palais somptueux, entouré de splendeur et de magnificence ; il aima mieux se montrer à nous, couvert des haillons de la pauvreté, ayant pour berceau, une crèche et pour première demeure, une étable abandonnée. Né d'une humble Vierge unie par les plus chastes liens à un simple ouvrier, il grandit sous le toit d'une maison bien modeste et travailla, simple charpentier, jusqu'à trente ans ; puis, quittant les instruments de son travail, il commença l'œuvre si importante de la Rédemption du monde. Et à ce monde qui ne rêvait que gloire, luxe et argent, à ce inonde croyant sincèrement que tout ce qui était pauvre n'avait pas la nature de l'homme ; à ce monde enivré de voluptés, il cria : " beati pauperes. " Aux pauvres il avait donné les premières affections de son cœur ; aux pauvres, il donna toute sa vie, toutes ses sollicitudes. Aussi, la pauvreté jusque-là méprisée, fut comme divinisée. Depuis là, elle a été trouvée belle ; elle a été recherchée et aimée par les saints, par tous les vrais disciples de Jésus-Christ. Ils se sont passionnés pour elle et ils s'en sont revêtus comme d'un vêtement glorieux. Combien, depuis les Apôtres jusqu'à saint Benoît Labre ont tout quitté pour mieux conformer leur vie à celle du Divin Maître ? Combien de fondateurs d'Ordres, à l'exemple du patriarche d'Assise, n'ont pas voulu donner à leurs disciples d'autre épouse que la sainte pauvreté ?
Il faut écouter les incroyables transports de saint François : " Ma chère pauvreté, s'écrie-t-il, ma chère pauvreté, si basse que soit ton extraction selon le jugement des hommes, je t'estime depuis que mon Maître t'a épousée . . . O richesse ignorée ! O bien véritable ! O sainte pauvreté, que tu es belle ! Je te contemple couronnée de roses et de lumières ! Tes yeux sont doux et ta bouche est riante, bien que ton vêtement soit grossier et en lambeaux. Tu marches sur les épines et sur les pierres d'un chemin âpre et difficile ; tes pieds sont déchirés et saignants ; les
enfants du siècle t'outragent, ils te jettent des pierres avec des injures. . . C'est toi la belle, la sainte pauvreté chrétienne. "
Aujourd'hui encore, entraînés par l'exemple du Maître il est impossible de compter le nombre des âmes généreuses qui sont devenues les apôtres et la providence du pauvre. Malgré les ravages du matérialisme et de l'amour du bien être, ils sont partout légion ceux et celles qui se dévouent au bien des pauvres. Ils pénètrent dans leurs mansardes, leur portent, avec le pain qui nourrit leurs corps, des paroles réconfortantes qui consolent l'âme et la font renaître à l'espérance.
Ce sont les pauvres que Jésus a d'abord fréquentés et aimés. C'est à eux qu'il fit annoncer tout d'abord sa naissance et ce sont les anges qui leur portèrent l'heureux message ... Ce sont les pauvres qui furent les premiers admis à déposer à ses pieds, leurs adorations et leurs hommages. Plus tard dans le cours de sa vie, ce sont les pauvres, les déshérités de la terre dont il s'entoura avec le plus d'affection ; c'est en leur faveur qu'il opéra ses plus grands miracles, ainsi, celui de la multiplication des pains pour apaiser leur faim. Et quand les disciples de Jean vinrent le trouver de la part de leur maître pour lui demander s'il était bien le Christ qui devait venir, il leur dit : " Allez dire à Jean ce que vous avez vu, ce que vous avez entendu : les aveugles voient, les boiteux marchent, les sourds entendent, les lépreux sont guéris, les morts ressuscitent. " Et après l'énumération des actes de sa toute puissance et comme leur couronnement : " Dites à Jean d'autres choses encore, dites-lui que les pauvres sont évangêlisês. Voilà le grand signe de Dieu, le miracle par excellence. On n'avait jamais parlé, jusque-là, de l'instruction du pauvre ; personne qui s'occupât de lui, qui se penchât vers lui pour le tirer de son ignorance, de sa bassesse, de son humiliation. C'est la première fois que ce mot était prononcé dans l'histoire du monde. Jésus fut le premier qui ait prononcé cette parole, et cet amour se manifeste à chaque page de l'Evangile.
Quel bel exemple Jésus donne à son prêtre à qui il dit : exemplum dedi vobis ut quemadmodum ego feci, ita et vos faciatis. " (Jean, xiii). C'est au prêtre que semble s'adresser le Prophète quand il dit : " tibi derelictus est pauper " (Ps. 10). Et le pauvre
le sait. Où va-t-il ? à qui s'adresse-t-il, quand il veut obtenir une charité, si ce n'est au prêtre, souvent pauvre comme lui ? C'ert à sa porte qu'il va frapper; c'est de lui qu'il se réclame par une sorte d'instinct chrétien. C'est presque un droit que Dieu lui a donné sur le prêtre, sur sa paternelle charité, puisque le prêtre est le représentant de Dieu, répandant ses bienfaits particulièrement sur les pauvres, les petits, les malheureux.
Que jamais donc la porte du prêtre soit fermée au pauvre. Il pourra parfois être trompé ; mais le bon Dieu verra ses intentions, il les bénira, il les récompensera.
Puis " Le sourire d'un pauvre à qui l'on a donné
Quelques haillons de plus pour couvrir sa détresse Est comme un avant-goût de la pure allégresse Dont un jour dans les cieux on sera couronné. "
Il ne lui faut pas même attendre que le pauvre vienne, qu'il aille à lui. Les fidèles seront édifiés de le voir fréquemment pénétrer sous le chaume qui abrite l'indigence, de constater que les déshérités des biens, des joies et des faveurs du monde, sont les objets de ses prédilections. A ces pauvres, qu'il fasse l'aumône, se souvenant du mot charmant de saint Jean l'Aumônier : " Voyons, mon Dieu, qui se fatiguera le plus, vous de me donner, moi de distribuer ce qui me vient de vous. " Nous lisons dans la vie de M. Olier qu'il avait attaché à de petits sacs, destinés à renfermer les sommes pour les pauvres, une image de la Très Sainte Vierge qu'il avait établie leur avocate et la gardienne de leur trésor et l'on a plus d'une fois admiré comment ces sacs qu'il vidait si souvent semblaient cependant être inépuisables ; car lorsqu'on n'y songeait le moins, on apportait au presbytère de quoi les remplir de nouveau. Et cela s'explique facilement, car " quand le pauvre tend la main, dit saint Ambroise, c'est Dieu qui reçoit. "
A l'aumône corporelle, le prêtre joindra toujours l'aumône de l'esprit et du cœur : une parole de foi, de bienveillance, de consolation, mille fois préférable au don qui l'accompagne ; elle fait le plus grand bien à l'âme flétrie et desséchée par le malheur. Rien ne touche l'homme qui souffre comme le sentiment de pitié dont il se voit l'objet. Cette sensibilité qu'on lui témoigne, pénè-
tre doucement jusqu'au fond de son être et adoucit admirablement l'amertume de sa situation. Rien, au contraire, ne resserre plus douloureusement le cœur, que la dureté avec laquelle parfois on fait l'aumône qui, fut-elle abondante, ne console pas du malheur. Une parole de douceur et de charité, adressée à un malheureux, avec un accent d'une bonté compatissante le soulage plus que l'argent qui lui serait jette de mauvaise grâce. " Le plus fort et le plus difficile, c'est de donner, dit Labruyère ; que coûtet-il d'y ajouter un sourire ? "
Le prêtre devra peut-être aller quelquefois les mains vides dans la demeure du pauvre ; qu'il n'y aille jamais le cœur vide. Le manque d'affection, voilà le grand dénûment du pauvre ; celui dont il souffre le plus. Le prêtre sera peut-être parfois obligé de lui dire comme saint Pierre : " je n'ai ni or, ni argent, mais ce que j'ai, je te le donne." J'ai mes deux yeux, c'est pour pleurer à ton chevet de misère ; mes deux oreilles, c'est pour écouter tes confidences ; mes deux lèvres, c'est pour causer fraternellement avec toi ; j'ai mes deux mains, c'est pour serrer les tiennes ; j'ai mon cœur, c'est pour t'aimer.