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CHAPITRE DIXIÈME LA CHARITÉ ENVERS LES MALADES

A côté des pauvres, il est une catégorie d'âmes qui doivent être l'objet de toutes les sollicitudes du zèle sacerdotal ; ce sont les malades.

Le malade, en effet, n'est pas un être comme un autre. En le frappant, la maladie l'a en quelque sorte divinisé. Sur la porte de sa chambre, comme sur la porte des hôpitaux, on pourrait écrire : Hôtel-Dieu, c'est-à-dire demeure de Dieu. Le malade n'est-il pas avec le pauvre une copie vivante du Divin Crucifié et Notre-Seigneur ne le considère-t-il pas comme un autre luimême ? Jésus n'a-t-il pas dit : " J'ai été malade et vous m'avez visité. "

Aussi il ne faut pas être étonné de ces paroles adressées par saint François de Sales à une malade : " Tant que je vous saurai affligée et dans le lit, je vous porterai une révérence particulière et un honneur extraordinaire comme à une créature visitée de Dieu et parée de ses vêtements et devenue son épouse spéciale." Quand Notre-Seigneur fut attaché à la croix, il fut déclaré roi même par ses ennemis, et les âmes qui sont en croix sont aussi déclarées reines. C'est pour cela que saint Louis, roi de France, servait les malades à genoux et tête nue, parce qu'il voyait en eux, des membres souffrants de Jésus-Christ. Il respectait en eux, disait-il, le Sauveur du monde.

Un jour, la Bienheureuse Angèle de Foligno dit à sa compagne: " J'ai besoin de Jésus-Christ, allons le chercher. " Et se dirigeant vers l'hôpital. . . " C'est là que nous le trouverons. " Et un moment après, ayant rendu à un lépreux les soins les plus héroïques elle disait: " J'ai trouvé Jésus-Christ ; il me semble que je viens de communier.

En s'approchant donc d'un malade, le prêtre s'écrie avec Ter-

tulien : " Christus mews, Christus meus, " le malade c'est mon Christ, mon Sauveur, mon Rédempteur.

" Infirmus et visitastis me. " Quelle parole ! J'imagine que la sœur hospitalière doit se la répéter tous les matins avant d'entrer dans ces salles, où elle trouvera étalées, toutes les plaies, où elle devra consoler toutes les douleurs. Et qu'est-ce qui pourrait lui paraître pénible, quel spectacle pourrait la rebuter, quand elle voit dans le malade couché sur son lit, Notre-Seigneur étendu sur la croix ?

Ainsi et mieux encore, le prêtre qui, afin d'exciter son zèle à l'égard des malades, doit penser à l'exemple que lui a donné Jésus-Christ, son Divin Modèle. Notre Divin Sauveur a compati à toutes les misères humaines, mais surtout à la maladie qui est une des plus grandes épreuves de notre existence sur la terre. Dès les premiers pas de sa vie publique, avant même de proclamer la béatitude de ceux qui souffrent, il vole à leur secours ; il va aux infirmes, aux paralytiques, aux lépreux, à tous ceux qui languissent dans la doreur. Il leur parle avec bonté, avec compassion ; ils les appellent quand ils n'osent s'approcher de sa personne divine. Cela se dit des uns aux autres ; le bruit s'en propage au loin, et la foule accourt. Et quelle foule ! C'étaient des aveugles, des boiteux, des hydropiques, des épileptiques, hommes et femmes et enfants, qui venaient de tous côtés portant devant lui, toutes les infirmités humaines. " Et circuibat Jésus omîtes civitates . . . curans omnem languorem et omnem inlirmitatem." On le pressait de toutes parts : " sequebamr eum turba multa et comprimebant eum. " (Marc, v). Et si on ne pouvait parvenir à s'approcher autrement de sa personne, on touchait le bord de son vêtement, car on s'était aperçu que cela suffisait pour être guéri. " Et omnis turba quœrebat eum tangere quia virtus de eo exibat et sanabat eos. " (Luc, vi).

Puisse Dieu mettre, dans tous ses prêtres, quelque chose de cette charité, de cette bonté, de cette compassion, une goutte de ce lait du cœur. Qu'ils volent auprès des malades, au moindre signal, qu'ils les abordent avec ces témoignages de dévouement et de charité compatissante qu'une foi vive suggère à l'âme du saint prêtre. On admirera alors sa ferveur, on exaltera son zèle,

on se réjouira de F avoir pour pasteur. Et non seulement les malades admireront une telle conduite, mais aussi leurs parents, leurs amis et tous ceux qui en seront les témoins.

Le moyen d'acquérir cette excellente réputation, c'est de dire, partout et toujours, que l'on est, la nuit comme le jour, à la disposition de son troupeau, qu'il ne faut jamais attendre que la maladie soit très grave pour en informer le pasteur, que l'on aime bien mieux faire dix voyages inutiles que d'en omettre un qui serait nécessaire, que rien ne ferait plus de peine que de penser que les paroissiens ont une crainte excessive de passer pour importuns en ces circonstances.

Et quelle consolation pour un prêtre de donner à un malade des soins assidus, de voir ce malade répondre au zèle de son pasteur par le témoignage d'une vive reconnaissance et, ce qui vaut mieux encore, par les larmes abondantes qu'il répand au souvenir des péchés qu'il vient de confesser ! Quelle joie, parmi les parents et les amis, au milieu des peines qui les accablent, de pouvoir espérer que la divine justice est apaisée et que la miséricorde triomphe ! Et quels flots de bénédictions inondent le digne ministre de Jésus-Christ qui vient, comme un ange consolateur, verser un baume salutaire sur ces pauvres cœurs ulcérés, dont il entend autour de lui, les gémissements et les sanglots ! Qu'il est doux, en recevant les derniers soupirs d'une brebis de son bercail, de se dire que l'on n'a rien épargné pour lui procurer le bonheur éternel et qu'on a soigné son âme comme on désirerait, en une telle circonstance, soigner la sienne propre !

C'est au prêtre à disposer le malade, peu à peu, et avec grande douceur, à se donner et à s'abandonner entièrement à la très sainte volonté de Dieu. Et afin de l'aider à cela, il faut lui faire voir que la vie de ce monde n'est qu'une mort continuelle, couronnée de toutes sortes de misères ; qu'il y a une autre vie qui nous est préparée dans le ciel et qui est la vraie vie, la vie éternelle et bienheureuse, exempte de tout mal et comblée de toutes sortes de biens ; que ce monde est une prison, un lieu de bannissement pour les vrais enfants de Dieu et que le ciel est notre chère patrie ; que c'est là que sont Notre Père et Notre Mère, Jésus et Marie, avec les Anges et les Saints qui nous aiment ardemment

et qui ont un désir extrême de nous voir jouir avec eux de la béatitude inénarrable qu'ils possèdent.

Que le prêtre rappelle au malade qu'il n'y a rien qui purifie tant une âme que la souffrance, rien qui l'embellisse autant pour la rendre agréable aux yeux de sa Divine Majesté ; rien qui l'enrichisse autant de véritables biens, rien qui l'ennoblisse autant de la vraie noblesse chrétienne qui consiste à être conforme à notre grand Roi et à notre très aimable Crucifié.

Qu'il ait soin de faire placer un crucifix dans la chambre du malade, c'est bien là, à la place d'honneur dans le sanctuaire de la souffrance qu'il convient d'apposer la grande et sainte Victime de notre salut ; s'il est un lieu où le crucifix soit plus que partout ailleurs une lumière, un encouragement, une consolation et un modèle, c'est la chambre du malade, là où se donnent rendez-vous toutes les douleurs du corps, de l'âme et du cœur. Pour les pauvres patients qui n'ont pas perdu la foi de leur enfance, rien que la vue de l'image sacrée est une force qui arrête la plainte sur les lèvres. Comment murmurer de ses souffrances, si aiguës qu'elles puissent être, au souvenir et en face des souffrances infiniment supérieures de l 'Homme-Dieu ?

Le malade interrogera le crucifix qui lui fera connaître le prix de son âme, qui lui dira que, pour la racheter de l'enfer, le Fils de Dieu lui-même a choisi de mourir du supplice des plus infâmes criminels.

Le crucifix lui fera connaître la malice du péché. Il lui montrera le plus saint des enfants des hommes et le Fils même de Dieu, les pieds et les mains percés, couronné d'épines, le corps couvert de plaies livides, mourant sur une croix, pour en réparer les suites déplorables.

Le crucifix lui fera apprécier l'amour excessif de Jésus-Christ pour nous. Il le regardera, il l'écoutera et une voix lui dira : " Il n'y a pas de plus grande marque d'amour que de donner sa vie pour ceux qu'on aime. " (Saint Jean, xv, 13). Il verra la Victime étendant ses deux bras à l'orient et à l'occident, comme pour attirer à elle toute l'humanité sans exception, les pécheurs comme les justes, et les inviter à venir se réfugier au pied de sa croix, mieux encore à se reposer sur son cœur.

Madame Louise de France, carmélite, gardait, la nuit, le crucifix que les religieuses portent sur la poitrine : " Jusqu'à ce que je m'endorme, je lui parle, disait-elle un jour. " On lui demanda : " Mais vous répond-il ?" — Oh ! oui ; et l'oreille de mon cœur comprend toutes ses réponses.

Que le prêtre dispose le malade à recevoir de bonne heure le Sacrement de l'Extrême-Onction. Qu'il lui rappelle que Notre Divin Sauveur a institué un sacrement pour chacune des grandes circonstances de la vie et que, de même qu'un sacrement avait ouvert à l'homme les portes de la vie, un autre les referme. La religion nous a balancés dans le berceau de la vie ; ses mains maternelles nous endorment dans le berceau de la mort.

Qu'il lui dise que l'Extrême-Onction a été instituée non seulement pour le bien de l'âme, mais aussi pour la guérison du corps quand, dans les desseins de Dieu, cette guérison est plus favorable que nuisible au salut ; que plus d'un malade désespéré ne s'était trouvé mieux qu'à partir du moment où il avait reçu les derniers secours de la religion.

Qu'il n'attende jamais la dernière extrémité pour administrer l'Extrême-Onction au malade. Les fruits merveilleux de ce sacrement, lui font un devoir de ne rien négliger pour en assurer la réception la plus digne. " Omni studio et diligentiâ periculosè œgrotantibus adhibendum est. " (Tit. Rom.). Est-ce bien quand les forces sont épuisées, les sens assoupis, les facultés éteintes, le cœur défaillant, qu'on peut éclaircir les ténébreux chaos de sa conscience et débrouiller la longue histoire de toutes les fautes de sa vie ? Des confessions faites dans les agitations de la fièvre, dans les convulsions de l'agonie, dans les angoisses de la mort sont si peu rassurantes ! C'est dès le début du mal, s'il présente de fâcheux symptômes, qu'il convient de disposer les fidèles à la réception des sacrements. N'est-ce pas pendant le combat qu'il faut les armes et pendant la maladie des remèdes ? Après, il n'est plus temps.

Lorsque le prêtre a administré les derniers sacrements à un malade, il ne doit pas l'abandonner. Les malades d'ordinaire s'ennuient, parce que leurs occupations sont forcément interrompues ; ils aiment les visites ; ils aiment celles de leur curé.

Celui-ci les entretiendra dans des sentiments religieux ; adoucira leurs inquiétudes, leur suggérera des projets de réparations ; il ranimera leur patience par de courtes et pieuses exhortations, leur feront produire des actes de foi, d'espérance et de charité. Il s'efforcera de leur faire comprendre qu'ils sont heureux, ceux qui mettent en pratique cette sentence de la Bienheureuse Mère Barat : " lorsque tout nous abandonne, abandonnons tout à Dieu, " et cette autre de sainte Thérèse : " le bonheur de souffrir pour Diea, est le meilleur de tous les bonheurs. "

Qu'il leur suggère quelques oraisons jaculatoires et quelques invocations à la Très Sainte Vierge. Il leur renouvellera l'absolution aussi souvent que possible, le Saint Viatique autant que les circonstances le permettront ; enfin il les aidera jusqu'à la fin, à mourir saintement.

C'est en agissant ainsi, c'est en faisant preuve de ce zèle que le pasteur se consiliera l'estime, la vénération, l'attachement des fidèles confiés à ses soins. Il ouvrira ainsi les portes du paradis à une foule d'âmes, dont il aura été le second Rédempteur ; elles lui rendront en gloire dans le ciel, le bien qu'il leur aura fait surla terre.

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