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CHAPITRE DOUZIÈME LA CHARITE ENVERS LES AMES DU PURGATOIRE

La charité est d'autant plus grande que les misères qu'elle soulage le sont elles-mêmes. Là où le besoin est extrême, l'obligation d'y porter secours devient plus pressante.

Or quelle plus douloureuse nécessité se peut-il concevoir que celle d'âmes plongées dans un océan de tourments, vouées aux souffrances les plus atroces, aux plus inexprimables angoisses !

Représentez-vous un pauvre exilé qui gémit loin de sa patrie. Il est si dur le pain de l'exil, et les larmes de l'exilé, elles, sont si amères ! Rien de ce qu'il voit, de ce qu'il entend ne peut consoler son cœur. Quel service lui rendrait celui qui viendrait lui dire : Je vais vous délivrer !

Représentez-vous un malade, étendu sur un lit de souffrances, brûlé par la fièvre, en proie à d'immenses douleurs. Longues et pénibles sont pour lui les heures du jour, plus longues et plus pénibles celles de la nuit. Oh ! si vous le pouviez, comme vous .seriez heureux de lui indiquer et de lui procurer un remède ayant pour effet de le guérir !

Représentez-vous les victimes d'un épouvantable incendie. Regardez la flamme qui s'avance ; entendez leurs cris de détresse voyez leurs mains suppliantes vous conjurer de leur venir en aide. Oh ! que ne feriez-vous pour leur épargner de pareilles -angoisses et les arracher à la mort ?

Eh bien ! les âmes du purgatoire sont de pauvres exilées, condamnées à vivre loin de la patrie, visitées par la douleur, en proie à toutes sortes de souffrances. Il faut les entendre nous dire, en empruntant les paroles de la Sainte Ecriture : " 0 vous tous qui passez par la voie, prêtez attention et voyez s'il est une douleur comme ma douleur ; . . . ayez pitié de moi, vous du

moins, mes amis, parce que la main du Seigneur s'est appesantie sur moi. (Job, ±x, 21).

Le prêtre aime Dieu et Dieu veut souverainement voir auprès de lui, ces âmes qu'il aime, afin de les faire participantes de sa gloire. Ces âmes sont ses chères filles, les épouses du Sauveur, rachetées au prix de tout son sang. Il est donc heureux de les voir délivrées de la prison où elles gémissent et de les introduire à la lumière de son paradis. Quelle serait la consolation d'un roi de recevoir à sa cour un fils longtemps captif parmi les barbares et délivré par un fidèle ami ! Quel accueil ne ferait pas un époux au médecin qui lui rendrait son épouse bien aimée, parfaitement guérie d'une maladie qu'on avait jugée mortelle. Eh bien ! Dieu chérit ces âmes saintes beaucoup plus que tout cela ; il les reçoit avec plus d'allégresse et il conserve une toute autre récompense pour ceux qui les dégagent de la servitude et les introduisent, suivant l'expression de saint Pierre, " dans la parfaite liberté des enfants de Dieu et du fond des ténèbres à son admirable lumière/' " in perfectam libertatem filiorum Dei et de tenebris vocat in admirabile lumen suum."

Travailler au salut des pauvres âmes du purgatoire, c'est prouver notre charité pour Dieu lui-même, et c'est imiter le plus admirable de ses attributs. Notre-Seigneur n'a-t-il pas dit : " Soyez miséricordieux comme votre Père est miséricordieux, " " estote miséricordes sicut et Pater vester misericors est. " Texte au sujet duquel saint Grégoire a écrit : " Faites en sorte d'être comme un Dieu envers celui qui souffre, en imitant la miséricorde de Dieu." Or envers qui cette miséricorde s'exercerait-elle mieux qu'envers des âmes destituées de tout secours, âmes extrêmement chères à Notre-Seigneur, héritières de son royaume à la possession duquel, elles aspirent légitimement !

Travailler au salut de ces pauvres âmes, c'est montrer notre charité envers le prochain. Si saint Pierre Nolasque mérita comme Jérémie le beau titre d'ami de ses frères, parce qu'il consacra sa personne, son temps, et ses biens à briser les chaînes des esclaves chrétiens sur les côtes de Barbarie, ce titre magnifique n'appartiendrait-il pas, à bien meilleur droit encore, aux prêtres et aux fidèles dont les prières, les mortifications ouvrent à leurs-

frères gémissants, la porte du cachot horrible pour les envoyer aux joies de la parfaite et éternelle liberté ?

Sans doute, c'est une digne et sainte préoccupation que celle de soulager les misères variées dont nous sommes partout environnées ici-bas, dans les pauvres, les malades, les affligés ; mais il est plus parfait encore, de se constituer le bienfaiteur de ceux qui sont bien autrement torturés et sans rien pouvoir par euxmêmes.

Et si nous envisageons notre propre intérêt, il est sûr qu'il ne peut y avoir d'acte plus profitable et plus propre à attirer sur nous des grâces.

D'abord ces âmes ne manqueront pas de nous témoigner leur reconnaissance. Quand Joseph, fils de Jacob, fut enfermé dans la prison du roi d'Egypte, il dit à son échanson de la cour, prisonnier comme lui, mais à qui il venait d'annoncer sa délivrance : " Soyez-moi favorable, une fois que vous aurez obtenu votre liberté." L'échanson le lui promit, mais bientôt il oublia sa promesse et ne se souvint plus de son bienfaiteur qui dut demeurer prisonnier longtemps encore.

Si nous nous intéressons aux âmes du purgatoire, elles ne nous oublieront pas, mais elles prieront pour nous. Elles prieront pour nous dès qu'elles seront entrées au ciel et placées près du cœur de Jésus, source de toutes les grâces ; elles prieront pour nous même avant leur délivrance et nous obtiendront de grandes faveurs. Qu'est-ce qui pourrait les en empêcher ? " Les âmes du purgatoire, disait le Bienheureux Pierre Lefèbvre, ont des entrailles de charité toujours ouvertes sur ceux qui marchent encore dans les sentiers si dangereux de la vie ; elles sont pleines de reconnaissance pour ceux qui les assistent. Elles peuvent nous aider par leurs prières et leurs tourments en notre faveur." " Ces âmes, ajoute Suarez, sont saintes et chères à Dieu. La charité les porte à nous aimer ; elles savent à quels périls nous sommes exposés, quels besoins nous avons du secours divin. Pourquoi donc ne prieraient-elles pas pour leurs bienfaiteurs ? "

C'est bien à ceux qui travaillent avec zèle à sauver les âmes du purgatoire, qu'un jour Jésus-Christ dira : " Venez les bénis de mon Père, posséder le royaume préparé pour vous, depuis la

fondation du monde ; car j'ai eu faim et vous m'avez donné à manger ; j'ai eu soif et vous m'avez donné à boire ; j'étais sans asile et vous m'avez recueilli, nu et vous m'avez vêtu, malade et vous m'avez visité, en prison et vous êtes venu à moi. " (Saint Math. xxv).

Saint François de Sales ne craignait pas d'affirmer que cette seule œuvre de miséricorde, renfermait toutes les autres : " Et, en effet, disait-il, n'est-ce pas en quelque sorte, visiter les malades que d'obtenir, par nos prières, le soulagement des pauvres âmes qui sont dans le purgatoire ? N'est-ce pas donner à boire à ceux qui ont si grandement soif de la vision de Dieu et qui sont parmi ces dures flammes, que de leur donner part à la rosée de nos oraisons ? N'est-ce pas nourrir des affamés que d'aider à leur délivrance par les moyens que la foi nous suggère ? " N'estce pas vraiment racheter des prisonniers ? N'est-ce pas vétilles nus, que de leur procurer un vêtement de lumière et de gloire ? N'est-ce pas une insigne hospitalité que de procurer leur introduction dans la céleste Jérusalem, et de les rendre citoyens des saints ? N'est-ce pas un plus grand service de mettre des âmes au ciel, que d'ensevelir des corps et de les mettre en terre ?

Le rôle de sauveur pour le prêtre ne s'achève pas quand il a béni la terre, où la dépouille des défunts va reposer. Sa mission est de restaurer l'image de Dieu dans les âmes ; et elle dure tant qu'il reste à l'image, un trait inachevé. Or peu d'âmes quittent la terre en la condition d'image parfaite. C'est la souffrance, le feu qui continuent le travail d'assimilation divine. Et le prêtre, par la prière, aide le feu et abrège le travail. Toutes les heures de son bréviaire se terminent par la supplication si touchante : fidelium animœ per misericordiam Dei requiescant in pace, que par la miséricorde de Dieu, les âmes des fidèles reposent en paix. Il ne monte jamais à l'autel sans y porter le souvenir et les besoins des chers morts qui nous ont précédés, avec le signe de la croix et dorment leur sommeil de paix, " qui nos prœcesserunt cum signo fidei et dormiunt in somno pacîs. "

La maternelle sollicitude de l'Eglise s'étend à chacun de ses enfants, quelque part et dans quelque situation qu'il soit. Comment oublierait-elle, dans un moment où elle peut essuyer tant

de larmes, ceux qui pleurent dans les flammes du purgatoire ? Elle veut que le prêtre fasse descendre sur eux, la rosée de la miséricorde divine et qu'ainsi, dans sa grande famille, la charité unisse tous les coeurs. Dieu lui-même inspire cette commisération pour ceux qu'il châtie en père et qu'il aime tendrement ; ils sont ses enfants ; ils sont nos frères. Comment n'écouterait-il pas des vœux qui lui sont si agréables, surtout quand ils sont mêlés à la voix de son Fils immolé ? Voilà pourquoi à chaque messe, le prêtre prie pour ces âmes affligées ; il demande trois choses qui répondent à leurs trois genres de souffrances : locum refrigerii, lucis et pacis.

Le prêtre est comme cet ange dont les pauvres malades attendaient le retour au bord de la piscine de Siloe. Et tandis qu'une fois l'année seulement l'ange exerçait sa céleste vertu en remuant l'eau de la piscine, toute la vie du prêtre qui est une vie de sacrifices, appartient à l'œuvre de rafraîchissement et de délivrance au profit des âmes du purgatoire.

Prions donc souvent pour les pauvres âmes du purgatoire ! " Hélas, répétait souvent saint François de Sales, nous ne nous souvenons pas assez de nos morts, de nos chers trépassés ; nous laissons les morts ensevelir les morts ; leur mémoire périt, chez nous, avec le son des cloches. "

.Nous savons la promesse solennelle que Jésus-Christ a faite, affirmant avec serment, que son Père céleste nous accorderait toutes les choses bonnes que nous lui demanderions. Et pourrions-nous supposer qu'il resterait insensible, quand nous lui demandons cette chose bonne entre toutes, souverainement agréable à son cœur, l'objet de ses désirs les plus chers ; le soulagement et la délivrance des âmes du purgatoire ?

Si quelque-uns de nos parents ou amis se trouvaient en prison pour dettes et qu'une âme riche et bienfaisante mit à notre disposition, moyennant certaines conditions faciles à remplir, autant de pièces d'or et d'argent qu'il en faudrait pour qu'ils puissent s'acquitter envers leurs créanciers, recouvrer la liberté, avec quelle joie et quel empressement ne remplirions-nous pas ces conditions et n'irions-nous pas apporter à ces chers prisonniers l'heureuse annonce de leur délivrance !

Ce que nous n'avons pas occasion de faire, ici-bas, pour ceux qui nous sont unis par les liens du sang ou de l'amitié, la Sainte Eglise, comme une mère toute remplie de bonté et d'amour, nous permet de l'accomplir chaque jour, au moyen de prières indulgenciées, en faveur de ses enfants, qui font partie de la grande famille chrétienne et qui souffrent dans le purgatoire.

En effet, que fait-elle quand elle accorde des indulgences ? En vertu du pouvoir que Notre-Seigneur, son divin fondateur, lui a donné de lier et de délier, elle nous autorise, en exigeant quelques conditions d'une étonnante facilité, à puiser dans le trésor précieux des satisfactions de Notre-Seigneur, de la Sainte Vierge et des Saints, de quoi nous acquitter envers la justice de Dieu, non seulement pour nos péchés personnels, mais encore pour les dettes des âmes du purgatoire, quand les indulgences leur sont applicables.

A la plupart de nos prières et de nos bonnes œuvres, à un grand nombre de nos exercices de piété, de pratiques de zèle, la Sainte Eglise, qui désire tant le bien de ses enfants, a attaché de précieuses indulgences. Nous devons donc avoir à cœur de les connaître et de les gagner. Nous devons aussi avoir à cœur de les faire connaître aux fidèles confiés à nos soins, de les encourager constamment à les gagner. Nous devons les engager à prier, à entendre la sainte messe, à communier souvent pour le soulagement des âmes du purgatoire ; nous devons faire et leur faire faire, souvent, le chemin de la croix qui est d'une merveilleuse efficacité, pour le soulagement et la délivrance des âmes du purgatoire. En parcourant les diverses stations du chemin de la croix, on peut dire : O mon Dieu, je sais combien souffrent ces pauvres âmes ; mais je sais aussi que vous avez suivi, pour elles comme pour moi, cette voie douloureuse ; que pour elles, vous avez été plongé dans un océan de douleurs, que pour elles, vous êtes mort. Eh bien ! je vous en supplie, par les mérites de votre passion, regardez-les, avec miséricorde et amour ; ayez pitié de leurs maux ; appliquez-leur, abondamment, la vertu de votre sang, de ce sang divin qui m'appartient, puisque vous l'avez versé pour moi et dont une seule goutte aurait suffi pour sauver des milliers de mondes.

Quelle puissance dans une telle prière ! Comment Dieu ne l'aurait-il pas pour agréable ? Comment, aussitôt qu'il l'entend, son cœur ne serait-il pas touché ? Comment n'enverrait-il pas ses anges, messagers de la bonne nouvelle, annoncer à ces âmes leur délivrance ? " Toutes les fois, disait un jour Notre- Seigneur, à sainte Catherine de Pazzi, qu'une créature offre à mon Père, ce sang par lequel elle a été rachetée, elle lui offre un don d'un prix infini. "

Pensons donc souvent à ces pieuses paroles de saint Bernard : " levez-vous donc au secours de ces âmes ; intercédez par vos gémissements ; conjurez par vos soupirs ; multipliez vos prières offrez la satisfaction de l'auguste sacrifice. "

Oui, que nos prières, nos jeûnes, nos aumônes, notre ferveur au pied de l'autel et surtout pendant que nous immolons la Victime Sainte, viennent en aide à ces pauvres âmes. A leur tour, elles accoureront au chevet de notre agonie pour nous soutenir, nous animer, nous suggérer les sentiments qai préparent à paraître devant Notre-Seigneur, nous introduire dans l'assemblée des élus. Nous ne pouvons mettre en doute leur fidélité, leur gratitude, leur pouvoir, leur affection, pour qui les aime. Le Livre inspiré de l'Ecclésiastique nous adresse cette leçon : " Benefac justo et inverties retributionem magnum, faites du bien au juste et votre récompense sera grande. "

L'usage de déposer des fleurs sur les tombes et les cercueils n'a rien en soi de répréhensible. Gerbes et couronnes disent le regret des vivants pour ceux qui ne sont plus et leur respect pour des corps qui furent le temple du Saint-Esprit.

Tout de même le prêtre ferait une œuvre utile aux défunts et bien agréable à Dieu s'il faisait connaître aux familles chrétiennes un moyen simple et pratique de témoigner leurs regrets d'une manière simple et plus pratique. Qu'elles fassent célébrer des messes pour l'âme du défunt et qu'elles le fassent savoir par l'envoi aux parents d'une carte ou d'une lettre qui réjouira le cœur de ceux qui sont dans le deuil et la souffrance.

Chaque fois qu'une messe est célébrée, les Anges déposent auprès du trône de Dieu les mérites du sang divin répandu sur l'autel et il y a fête au purgatoire et au ciel.

Rendre gloire à Dieu, soulager les morts, se conformer au vœu de l'Eglise demandant qu'on prie pour les défunts, remplacer une dépense assez inutile par une aumône précieuse devant le Seigneur, quels puissants motifs pour le prêtre de recommander souvent cette pratique aux fidèles qui lui sont confiés ! Qu'il rappelle donc souvent à ces fidèles qu'il y a peut-être dans le gouffre du purgatoire quelques-uns de leurs parents qui souffrent d'étranges supplices. Ces fidèles ont été l'objet de l'amoureuse sollicitude de leur père et de leur mère ; ils ont recueilli les fruits de leurs labeurs. A l'heure du crépuscule, dans la paix du cœur quand le glas éparpille lentement ses notes plaintives aux échos de la ville ou du hameau, n'entendent-ils pas une voix d'outretombe qui leur dit : " Que de fois nous avons fait offrir le saint sacrifice de la messe ! C'est par lui que nous avons obtenu pour vous la grâce d'une bonne première communion, d'une vocation chrétienne. Ah ! faites couler à votre tour, pour le repos de nos âmes, ce sang précieux qui éteint les flammes des abîmes et qui force leurs portes terribles. Nous avons sauvé votre âme en priant pour elle ; rachetez les nôtres en priant pour nous : misereminimei, saltem, vos, amicimei. "

Vous avez dressé des tombeaux somptueux et vous avez célébré de pompeuses funérailles. Mais nous vous demandons des secours plus utiles, les larmes et les prières qui partent du cœur, l'offrande du divin sacrifice qui purifie et qui rachète. O chers enfants, nous ne connaissons plus au purgatoire la vanité et ses calculs ; mais nous souffrons et il dépend de vous d'abréger cette épreuve.

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