CHAPITRE TREIZIEME LA CHARITÉ ENVERS JÉSUS-HOSTIE
La foi nous enseigne que Notre -Seigneur a aimé tous les hommes ; il est mort pour tous ; il veut se donner en nourriture à tous ; il prépare son paradis pour tous. Cependant, on peut dire qu'il n'a aimé personne comme ses prêtres.
Nous savons ce qu'il a fait pour eux. " Il n'y a rien dans le monde plus grand que Jésus-Christ, dit Bossuet, et il n'y a rien de plus grand en Jésus-Christ que son sacrifice. " Or ce sacrifice, Jésus l'a confié à ses prêtres.
Voyez ce qui s'est passé au Cénacle. La poitrine oppressée du Christ s'est ouverte, en quelque sorte. Deux fleuves en ont jailli : l'Eucharistie et le sacerdoce ; l'Hostie et le prêtre ont la même source divine ; le Sacré-Cœur, l'Hostie et le prêtre sont faits l'un pour l'autre ; ils sont liés l'un à l'autre, indissolublement ; ils sont tous les deux, le don plein de l'amour éternel et infini.
Notre-Seigneur a appelé tous les hommes à la communion eucharistique ; mais la consécration de l'Hostie, il l'a réservée à des âmes de son choix, à des privilégiés.
" Sic sacrificium istvd instituit Cujus officium committi voluil Solis presbyleris quibus sic congruit Ut Humant et dent ceteris. "
Quel amour dans ce privilège ! Or il est juste de reconnaître cet amour par tous les hommages les plus fervents dont nos cœurs sont capables.
L'Eucharistie, nous prêtres surtout, nous devous l'aimer. Et qu'aimerions-nous, si nous n'aimions pas Jésus dans le Sacrement de son amour ! Nous devons l'aimer plus que les fidèles ; car elle est l'image et le fruit de notre parole ; elle est notre gloire
et le fondement de notre grandeur, puisqae le pouvoir de la consacrer d'où se tire l'excellence de notre état, est plus grand que celui de faire toutes sortes de miracles ; elle est notre trésor, trésor très précieux et inépuisable, où nous pouvons prendre non seulement pour payer nos dettes envers la justice divine et nous enrichir plus abondamment que le reste des fidèles, mais prendre encore pour tous les besoins de nos proches, de nos amis, de l'univers entier, trésor où nous pouvons puiser la consolation si nous sommes affligés, la force si nous sommes faibles : omnia habemus in Christo ; trésor qui est notre pain quotidien, notre vie, la vie de notre corps en qui elle dépose les germes de notre immortalité ; la vie de notre esprit qu'elle éclaire et sanctifie, la vie de notre cœur qu'elle échauffe et qu'elle embrase, qui nous permet de dire avec l'Apôtre : " vivo jam non ego, vivit in me Christus. "
Et comment l'aimons-nous cette Sainte Eucharistie ? Quelle est cette Hostie que nous immolons à l'autel ? N'est-ce pas la charité vivante ? N'est-ce pas ce Pasteur généreux qui s'en allait autrefois, cherchant à travers les montagnes les brebis errantes d'Israël, affrontant pour les atteindre, et l'âpreté des sentiers et le danger des abîmes ? N'est-ce pas réellement lui qui descend en nous et qui descend dans toute la plénitude de son amour infini ? Et se pourrait-il, après cela, que sa présence en nous n'excitât pas notre charité, notre zèle, notre dévouement ? Quoi ! Pour avoir un instant reposé sur son sein, le disciple bienaimé sentit des torrents de flamme déborder dans son âme de l'âme de son Maître. Et nous, à qui le même Sauveur s'anit tous les jours d'une manière plus intime, nous qui ne nous bornons pas à dormir sur son cœur, mais qui l'introduisons dans le nôtre, nous qui ne devenons pi as, avec lui, pour ainsi dire, qu'une même substance, serait-il possible que nous sortissions moins embrasés de communications plus tendres ? Nous ne le verrions pas envahir nos puissances comme un victorieux incendie et nous ne serions pas portés à crier avec une angoisse de zèle : " Qui me donnera de jeter à tous les coins de l'univers et dans les entrailles de tous les humains, quelques étincelles de mon Amour ? "
Jamais un bon prêtre ne sort de ces contacts avec Dieu, sans en rapporter une âme plus brûlante pour sa gloire et pour le sa-
lut des âmes. Le Dieu qu'il offre à la sainte messe est toute miséricorde ; cet attribut est en lui comme une flamme qui le consume : Ignis consume?is est, et qu'il est impatient de laisser déborder. Quand il entre dans le cœur d'un bon prêtre, il le lui communique avec abondance. C'est, aussitôt, en lui, une fièvre surhumaine de dévouement et de charité qui le transporte. C'est là ce que saint Vincent de Paul faisait, autrefois, entendre à ses prêtres, lorsqu'il leur adressait cette frappante question : "quand vous portez Jésus-Christ dans votre poitrine, ne sentez-vous pas comme une divine chaleur qui vous embrase et redouble l'amour que volis aviez pour vos frères ! "
Que de fois nous avons gravi les degrés de l'autel et offert le saint sacrifice de la messe ! Demandons-nou^ avec quelle préparation, quelle pureté, quelle ferveur, nous l'avons fait. Ne nous sommes-nous pas familiarisés avec le plus redoutable des mystères ? Où sont les mains tremblantes de nos premières messes ? Où sont les lèvres frémissantes et ce cœur qui battait à se rompre dans notre poitrine ?
On raconte du Père Lacordaire, qu'il descendait de l'autel le visage transfiguré, le front en feu, l'âme toute chaude et débordante de foi et d'amour, comme s'il fut descendu du Calvaire, après le crucifiement de Jésus.
On a dit d'un saint prêtre : sa manière de célébrer n'avait rien d'extraordinaire, mais il était impossible d'entendre sa messe sans dire : " c'est un saint, " tant il paraissait pénétré de la grandeur de l'action divine qu'il accomplirait. Heureux le prêtre qui donne cette édification. On s'aperçoit que tout en lui respire le ciel ; on sent qu'il n'est pas seul à l'autel, qu'ils sont deux, Jésus- Christ et lui, ou plutôt, Jésus-Christ dans son prêtre.
Et le Père Eudes disait : " Le saint sacrifice est quelque chose de si grand qu'il faudrait trois éternités pour l'offrir dignement ; la première pour s'y disposer ; la seconde pour le célébrer ; la troisième pour en rendre de dignes actions de grâces. "
Et comme cela se comprend facilement ! Que sommes-nous devant ce Fils éternel du Père, qui descend entre nos mains à l'autel ? Nous sommes des sujets pauvres et indigents devant le Roi de gloire. D'où vient, demandait-on à saint Martin, cette
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frayeur, ce tremblement qu'on remarque en vous, quand vous entrez à l'église ? " Et comment ne tremblerais-je pas, répondait le thaumaturge des Gaules ? Je suis en présence de mon Juge. " Nous devons suivre l'avis de sainte Thérèse à ses filles : nous devons nous tenir devant l'Eucharistie, tout comme les Bienheureux se tiennent dans le ciel, devant l'essence divine. Nous devons au peuple ce grand respect pour la Sainte Eucharistie : un extérieur profondément religieux, un maintien recueilli, touchant, édifiant ; il a suffi à plusieurs de voir des saints à l'autel pour se convertir.
Demandons-nous quel a été notre zèle pour bien dire la messe, bien faire la préparation et l'action de grâces, afin de sanctifier toutes nos journées par cette double pensée : j'ai dit la messe ce matin, je la dirai demain.
Demandons-nous si l'amour de la divine Eucharistie nous a brûlé le cœur avant, pendant et après le divin sacrifice, si nous avons rapporté chaque jour à l'autel, comme le veut saint François de Sales, des nouvelles flammes d'amour.
Et ce Jésus que nous faisons descendre chaque matin de l'autel dan;, nos mains tremblantes d'émotion et d'amour, veut bien établir sa demeure parmi nous. Il tient les portes de son palais ouvertes à toutes les heures du jour pour nous recevoir, nous déclarant que son plaisir est de s'entretenir avec nous, de nous soulager dans nos peines, de nous ranimer dans nos langueurs, de nous enrichir dans notre pauvreté. Répondons par de fréquentes visites, à tant d'amour et de bonté.
Si nous eussions vécu au temps et au lieu où ce divin Sauveur vivait sur la terre avec les Apôtres, et qu'il nous eut invités à le venir voir ; si encore maintenant, il se montrait quelque part, ici-bas, sous une forme sensible, et nous conviait à aller à lui,, nous n'aurions pas de langage assez énergique pour dire le crime de celui qui négligerait de le visiter. Or nous avons dans l'Eucharistie, le même Jésu«-Christ, quoique invisible, que les Mages ont adoré, que la Judée a vu passer en faisant le bien. Et nous n'irions pas le visiter souvent !
Les hommes du monde tiennent à honneur d'être admis à la cour et à l'audience des rois. Et Jésus-Christ, le Roi des
rois, serait-il délaissé dans son sanctuaire par les prêtres ?
Si le ciel nous était ouvert et qu'il nous fut donné d'aller quelquefois nous mêler aux Séraphins qui entourent le trône de l'Agneau, nous nous estimerions heureux ; or dans l'Eucharistie, nous avons le Dieu du ciel, le même qui fait la joie et les délices des Saints ; il est caché, il est vrai : verè Deus absconditus ; mais il n'en est pas moins ce qu'il est dans le ciel ; l'aimable majesté, la souveraine puissance, l'infinie sagesse, la bonté ineffable, l'objet de l'adoration des Anges qui remplissent le sanctuaire. Laissons-nous attirer par ce paradis, en terre, et tâchons d'être capables de nous écrier avec le Prophète : " quant dilecta tabernacula tua, Domine virtutum. "
Ne l'oublions pas, le prêtre est le successeur des anciens lévites chargés de veiller à la garde du tabernacle. A eux de faire une garde assidue autour de ce précieux et inestimable dépôt qu'est l'Eucharistie, déposition, custodi, de remplir sur la terre, devant le trône de la charité, l'office que remplissent les Anges dans les cieux devant le trône de la gloire, et d'y venir souvent, adorer et admirer, aimer et bénir, offrir des hommages pour ceux qui n'en offrent pas, réparer la froideur des lâches chrétiens, les outrages des méchants, par la ferveur de la prière, les larmes de son amour, répandues entre le vestibule et l'autel. Ce n'est qu'à ces conditions, que le ciel reconnaîtra en lui, le ministre du Dieu caché, l'homme de sa cour, l'ange visible, destiné à représenter aux yeux des peuples, ces célestes intelligences dont les phalanges invisibles entourent les tabernacles.
On se plaît avec qui l'on aime. Que les délices du prêtre soit donc de tenir compagnie à Notre-Seigneur, dans les tabernacles, de l'y adorer, l'y aimer, de lui recommander les besoins de son peuple, de le prier pour ses propres besoins, de chercher, auprès de lui, la consolation dans ses peines, le secours dans ses tentations et ses épreuves, la force dans ses faiblesses, la lumière dans ses ténèbres.
C'est là, qu'il obtiendra la conversion des pécheurs, la ferveur des tièdes, la sanctification des justes, la cessation des scandales ; c'est là, qu'il préparera ces exhortations qui vont au cœur, qu'il trouvera ces lumières surnaturelles, ces sages conseils, cette onc-
tion de la piété, ces saintes industries du zèle que ne peut donner le talent humain. En vain, on parlera dans la -chaire, si auparavant, on n'a prié au pied de l'autel, et un quart d'heure de gémissements poussés par un saint prêtre dans le secret du sanctuaire, opère plus de prodiges dans l'ordre du salut que des journées entières de travaux et de fatigues. Les marches de l'autel, voilà la place chérie du prêtre, de l'apôtre ; c'est de là, qu'il remporte ses victoires, parce que c'est de là, qu'il fait descendre du ciel, ces traits puissants de la grâce qui vont terrasser les pécheurs. Et telle est la raison pour laquelle tant de saints prêtres ont été trouvés si souvent devant le tabernacle, et là, priant avec un zèle tout de feu, pour les péchés de leur peuple, ou quelques âmes en particulier, dont ils voulaient obtenir la conversion. Voilà pourquoi, le grand apôtre des Indes, passait les nuits en prière, devant la Sainte Eucharistie, pour obtenir le succès des travaux du jour, convaincu de cette maxime, qu'il nous a laissée dans ses écrits, que la grande œuvre de la conversion de âmes, doit se traiter dans le secret, avec Dieu, bien plus que dans des discours avec des pécheurs. " Sœpius de animarum sainte secreto agendnm esse cuni Deo quam de ipsâ cum Mis colloquendum. "
Puisse Dieu allumer dans le cœur du prêtre, cet amour de l'Eucharistie, et lui donner la nostalgie de l'autel. Souvent, le prêtre dans le ministère, a besoin de conseil pour résoudre ses doutes, de lumière pour éclairer son ignorance, de directeur pour lui tracer sa route, et souvent, il n'a sous sa main, personne à qui il puisse recourir ; mais qu'il aille au pied de l'autel. Là, celui qui est la lumière de la vie, fera luire le grand jour, au milieu des ténèbres de son âme ; Jésus-Christ lui-même, se fera son directeur, son conseiller, son docteur et son guide : " accedite ad enm et illuminamini. " Souvent aussi, il succombe sous le poids de la peine, et il n'a pas de cœur ami, dans lequel il puisse s'épancher, qu'il aille à Jésus dans son Sacrement, qu'il lui raconte toutes ses peines, avec la simplicité d'un ami parlant à un ami, et il sentira toute la vérité de cette douce promesse : " venite ad me omnes qui laboratis et onerati estis et ego reficiam vos. " Il était venu triste et abattu ; il s'en retournera inondé de consolations et de bonheur.
Allons, souvent, visiter Notre-Seigneur. " Magister adest et vocat te, " " le Maître est là ; il vous attend. " " Ubi sum ego illic et minister meus erit (saint Jean, 12). 11 veut que là où il est, nous y soyons avec lui. Là, prosternés en présence de l'Agneau toujours immolé et toujours vivant, nous présenterons par Lui, en Lui et avec Lui, nos adorations et nos hommages à l'auguste Trinité, et nous commencerons, ainsi, dès ce monde, la vie des bienheureux. Nos autels deviendront comme autant d'entrepôts entre le ciel et la terre.
Disons à Jésus, du fond du cœur : 0 Jésus, c'est sur votre cœur adorable que notre tête viendra se reposer tous les matins, tous les soirs et, s'il est possible, plusieurs fois dans la journée. O Dieu d'amour, de miséricorde et de paix. O agneau qui continuez à être immolé pour les péchés du monde et, qui ne vous plaignez jamais, nous viendrons apprendre la patience, le sacrifice, l'amour des âmes. Soirées de nos jours laborieux, vous nous serez plus rafraîchissantes et plus douces. Heures bénies, passées au coin du sanctuaire, loin de tout bruit et de tout regard, vous vous écoulerez vite, mais vous nous mettrez au cœur des joies et des félicités qui seront pour nous un dédommagement précieux. Merci, Seigneur, de nous appeler et de nous recevoir comme vous le faites.