Grandeur de l'amour de Dieu pour l'homme
Dieu pouvait-il nous donner un commandement plus doux que celui de l'aimer ? En effet qu'est-ce que Dieu ?
Dieu, c'est Pêtre infini dans toutes ses perfections, renfermant en lui-même et à un degré infini tout ce qui attire et ravit le cœur de l'homme ; Dieu est grand d'une grandeur qui fait pâlir toutes les grandeurs du ciel et de la terre. Il est puissant ; un acte de sa volonté a créé le monde et d'une seule parole il peut le détruire. Il est riche ; il possède toutes les créatures célestes et tous les trésors de la terre. Il est beau et le moindre rayon de sa beauté suffit à jeter l'âme dans une extase éternelle. Il est bienfaisant ; il éprouve un besoin infini de nous faire du bien ; de nous rendre heureux. Dieu est miséricordieux ; il pardonne au plus grand pécheur, lorsque celui-ci s'humilie et se repent de sa faute. Dieu est reconnaissant ; il récompense au centuple la moindre chose que nous faisons pour son amour. Il est aimable et d'une amabilité telle que les élus ne pourront se rassasier de le voir et de l'aimer ; à chaque instant ils goûteront une joie indicible, un bonheur toujours nouveau.
Ces perfections infinies prouvent qu'il mérite d'être aimé. Il le mérite aussi pour l'immense amour qu'il nous porte. Si l'on réunissait l'amour de tous les hommes, de tous les saints, de tous les anges, on ne parviendrait pas à égaler la moindre partie de l'amour que Dieu porte à chacun de nous ; car il nous aime infiniment. Et depuis combien de temps nous aime-t-il ? Depuis l'éternité !
Avant de faire le ciel et la terre, il n'y avait que lui ; il était, car il n'a jamais commencé à être, mais il était seul. Hors lui, il n'y avait rien. Il jouissait de lui-même dans cette solitude bien heureuse ; il se suffisait à lui-même, il n'avait besoin de trouver rien en dehors de lui, puisque c'est lui qui donne, bien loin de recevoir, à tout ce qui n'est pas lui-même. Par sa parole toute puissante, par un acte de sa volonté qui fait tout ce qu'elle veut, il fit que ce monde qui n'était pas commençât à être.
Et pourquoi fit-il toutes ces choses ? Elles furent toutes faites pour l'homme. C'est pour lui qu'il tira du néant tant de créatures admirables destinées à le servir, à lui rappeler sans cesse et l'amour qu'il nous porte et celui qu'il nous demande en retour. C'est pour nous que naissent les fleurs du printemps ; pour nous les chaleurs de l'été jaunissent les moissons ; pour nous
l'automne nourrit les fruits. La nature entière à été créée pour nous. Si nous voulons avoir une preuve de l'amour de Dieu pour nous, regardons donc les eieux, le firmament. Quelle profusion de merveilles ! Le jour n'a qu'un soleil, la nuit en a de milliers et la course de ces voyageurs célestes est si rapide qu'en comparaison de leur vitesse la foudre se traîne sur ses ailes de feu. La pensée seule peut les suivre dans leur carrière. Quel est l'homme intelligent qui, à travers les voiles de la nuit, peut contempler la face de l'univers sans sentir le besoin de se demander quelle est donc la main cachée derrière le rideau ? Quel est le bras invisible et puissant qui a imprimé le mouvement à tous ces mondes et arrangé les ressorts compliqués de cette vaste machine ? Quelle main a arrondi ces globes énormes et les a lancés brûlants à travers les profondeurs de l'espace en aussi grand nombre que les perles brillantes de la rosée du matin ou que les étincelles qui jaillissent du sein des cités lorsque l'incendie les dévore ? Cette main, c'est la main de Dieu qui a tout créé pour nous.
L'Ecriture Sainte rapporte que la joie de la reine de Saba fut grande, que cette reine fut transportée hors d'elle-même à la vue des richesses et de la magnificence du palais de Salomon. Mais si on eut dit à cette reine que ce beau palais n'était construit que pour elle, que ces riches meubles, ces jardins délicieux, ces harmonieux concerts n'étaient préparés que pour son plaisir, quel eut été alors son étonnement, sa surprise, sa joie et surtout son amour pour Salomon ? Or ce qu'on ne put dire à cette reine au sujet du palais qu'elle admirait, on nous le dit à nous au sujet du palais que nous habitons. C'est Dieu lui-même qui nous le dit : ecce omnia dabo vobis. Je vous donne tout, dit-il à nos premiers parents. Et comment pourrions-nous n'être pas touchés des plus vifs sentiments d'amour pour un Dieu qui a opéré pour nous tant de merveilles, qui n'a formé une si prodigieuse multitude de créatures que pour notre usage, dans la vue de nous plaire et de nous entraîner à lui.
Saint Augustin disait à Dieu : Cœlum et omnia mihi dicunt ut te amerri. Quand il regardait le soleil, les étoiles, les montagnes, la mer, les fleurs, il se figurait que toutes ces créatures lui disaient :
" Aime ton Dieu, puisqu'il nous a créés pour toi, pour gagner ton cœur."
Les saints ne pouvaient contempler la nature ou réfléchir à ses merveilles sans entrer dans une sorte de ravissement ; il leur semblait qu'une voix sortait de chaque être et leur disait dans un mystérieux langage : aimez donc un Dieu si magnifique, bénissez-le, louez-le. "
Quant au fond de sa solitude, l'abbé de Rancé, fondateur de la Trappe, regardait les collines, les fontaines, les oiseaux, les fleurs, les étoiles et la voûte azurée, il sentait que toutes ces belles créatures l'enflammaient d'amour pour Dieu.
Sainte Thérèse se figurait que ces mêmes créatures lui reprochaient son ingratitude envers Dieu. Un pieux solitaire croyant s'entendre reprocher la même Chose par les herbes et les fleurs qu'il rencontrait sur la route, leur disait : " Taisez-vous, vous m'appelez ingrat ; vous me dites que c'est par amour que Dieu vous a créées et que cependant je ne l'aime pas ; mais je vous entends, taisez-vous et ne me le reprochez pas davantage. " Sainte Marie Madeleine de Pazzi ne pouvait tenir en mains une belle fleur ou quelque fruit sans sentir son cœur percé d'un trait d'amour pour Dieu et elle ce disait : Mon Dieu a donc pensé de toute éternité à créer cette fleur, ce fruit, pour se faire aimer de moi. "
Le Père Martinez, surnommé l'apôtre du Pérou, ne cessait de remercier Dieu pour tout ce qu'il avait fait afin d'assurer le bonheur de l'homme, sa créature de prédilection. Il avait coutume de répéter des centaines de fois par jour : Deo gratins. Il s'efforçait de persuader aux autres la même dévotion et il déclarait qu'il ne connaissait pas de courte prière plus agréable à Dieu, pourvu qu'elle fut prononcée avec une pieuse dévotion.
C'était là aussi la conviction de saint Augustin qui dit dans un de ses ouvrages : " le cœur ne saurait concevoir, la bouche exprimer, la plume retracer, un sentiment plus beau que celui qui est renfermé dans cette parole : Deo gratias. Impossible de rien dire de plus court, de rien entendre de plus suave, de rien comprendre de plus élevé, de rien faire de plus fructueux. "
Saint Félix de Cantalice aimait à prononcer sans cesse ces
mêmes paroles. Quand il rencontrait de petits enfants dans les rues de Rome, il leur faisait dire : Deo gratias et il y prenait un contentement inexprimable. Aussi les enfants, dès qu'ils l'apercevaient, se mettaient-ils à lui crier : " Deo gratias, Frère Félix. " Et lui, pleurant de joie, répondait du plus haut qu'il pouvait : " Deo gratias, mes enfants, soyez bénis de Dieu. "
La générosité de Dieu tirant du néant toutes les créatures pour le service de l'homme est encore peu de chose si on lui compare le bienfait de la Rédemption. Il avait ordonné les splendeurs de la création en pensant à l'homme, semblable à une mère qui prépare le berceau de son nouveau-né avant de lui donner le jour. Il avait suspendu le soleil au firmament pour réchauffer la nudité de l'homme, pour féconder ses campagnes, pour illuminer ses demeures ; il avait semé les étoiles dans les plaines éthérées pour servir à ses contemplations et à sa compagnie dans le silence des nuits ; il avait creusé les abîmes de l'Océan pour mettre sous ses yeux un tableau de son immensité et pour le porter d'un pôle à l'autre en le berçant ; il avait soulevé les montagnes et fait germer les moissons pour lui fournir des ombrages, des sommets enchanteurs et sa nourriture à jamais.
Mais les hommes étaient devenus les ennemis de Dieu et sujets à toutes les rigueurs de sa justice. Qu'a fait Jésus-Christ poulies en délivrer ? Il a voulu se donner lui-même après lui avoir tout donné. Il s'est offert à son Père pour être mis lui-même à la place des criminels et pour souffrir en sa personne les supplices qui leur étaient dus. Et le Père éternel ayant accepté son offre, Jésus a exécuté ce qu'il avait projeté d'une manière qui a mis le ciel et la terre dans l'étonnement. Une seule parole de Jésus, une seule de ses larmes, une seule goutte de son sang, aurait suffi pour nous sauver. " Oui, répond saint Jean Chrysostôme, une seule larme de Jésu^ eut bien suffi pour notre Rédemption, mais elle ne suffisait pas à Notre Divin Sauveur pour nous prouver tout l'amour qu'il nous porte. "
Il s'est sacrifié pour nous avec une générosité toute divine. Il a sacrifié pour nous sa gloire, son repos, sa propre vie. Il est descendu du ciel pour nous ; il s'est revêtu des haillons de notre
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pauvre humanité et il s'est fait homme pour nous sauver : El Verbum caro factum est ; il s'est dépouillé de toute sa grandeur. On a pu le voir couché à Bethléem sur quelques brins de paille . . Est-ce possible ! Quoi ! le Fils de Dieu tout puissant, vrai Dieu comme son Père, le voilà devenu petit enfant et couché dans une grotte ! Oh, qu'il est bien vrai de dire qu'il s'est anéanti lui-même, se?7ielipsum exinanivit. Un Dieu dans une étable ! Salomon, le plus sage des rois d'Israël, employa sept ans pour élever un temple à la gloire de Dieu ; l'argent, l'or et les pierreries y brillaient de toutes parts et jamais en aucun lieu on ne vit une si grande magnificence ni une si étonnante prodigalité de richesses. Et cependant quand il l'eut achevé, ce grand roi s'écria : " Est-il croyable que Dieu veuille habiter ce temple et rester avec nous sur la terre ? Si le ciel et les cieux ne peuvent le contenir, combien moins cette maison que j'ai bâtie ! (i Paralip. vi, 18). Tel fut le langage de Salomon. Et nous, quand nous voyons notre Dieu dans l'étable de Bethléem et étendu dans une crèche, n'est-ce pas à nous qu'il appartient de nous écrier ? Quoi, le grand Roi du ciel et de la terre veut bien naître dans une étable ; c'est le Fils de Dieu et il est lui-même vrai Dieu. Oui ce petit enfant, si pauvre, si méprisable en apparence, c'est celui-là même qui " a jeté les fondements de la terre, celui dont cette terre est le marchepied, en présence de qui les créatures sont comme de vils insectes ; c'est celui qui a étendu les cieux comme un voile et qui les a préparés comme un pavillon pour l'homme (ls. xi) C'est celui dont la puissance est infinie et qui est terrible au dessus de tout ce qui l'environne ; c'est celui dont les cieux publient les merveilles et dont la gloire éclate dans l'assemblée des saints ; c'est celui qui domine l'orgueil de la mer et qui d'un regard apaise ses flots soulevés (ps. 80, 6) ; c'est celui qui a établi son trône au plus haut des cieux et qui commande en maître à tous les rois de la terre ; (ps. 102) il naît dans une étable et cependant c'est à lui qu'appartiennent les cieux et tout l'univers ; (ps .49) il est couché dans une crèche qui peut à peine le contenir et cependant il remplit par son immensité le ciel et la terre ; (Jérémie, 23) c'est un petit enfant d'un jour cependant il est Dieu de toute éternité ; (ps. 89) il est revêtu de quelques haillons vils et déchirés, et cepen-
dant c'est lui qui donne aux fleurs leur parure et à la nature tous ses charmes.
Et ce qu'il l'a réduit à un état si misérable et si humiliant, c'est l'amour qu'il nous porte. Il veut que nous l'aimions avec cet abandon avec lequel des enfants bien nés aiment le meilleur de tous les pères ; il ne veut pas que nous le craignions comme des esclaves redoutent un maître sévère et cruel. C'est pour cela que lorsqu'il s'est manifesté aux hommes, il n'a point paru avec un appareil de puissance et de majesté capable de faire trembler, il a mieux aimé paraître sous la forme d'un petit enfant, parce qu'il venait pour sauver et se faire aimer et non pour juger et se faire craindre.
On a pu ensuite le contempler sous le toit de Nazareth, pauvre ouvrier travaillant de ses mains divines et gagnant son pain à la sueur de son front. Tous les moments de sa vie terrestre ont été consacrés au bonheur de l'homme. Il a semé les bienfaits sur ses pas ; il a appelé à lui tous ceux qui pleurent, tous ceux qui souffrent ; il a guéri les malades, rendu la vue aux aveugles, l'ouïe aux sourds, le marcher aux paralytiques, la pureté aux lépreux, Il n'a pas fait une action, il n'a pas dit une parole, il n'a pas versé une larme, il n'a pas formé un désir qui ne fût en faveur des hommes.
Pour nous prouver qu'il nous aimait il a voulu aller plus loin encore. Il fallait au plus grand amour qui fût jamais la preuve la plus éclatante. Mourir pour ceux qu'on aime, c'est le plus haut point où l'amour puisse monter et c'est jusque là qu'est allé celui de Jésus. Aussi on peut le voir agoniser au jardin des Olives, offrir ses mains aux liens, sa tête à la couronne d'épines, ses membres aux lanières de la flagellation.
On peut l'entendre s'adressant à chacun de nous d'une manière admirablement pressante : " Venez à moi, vous tous qui êtes accablés sous le faix du travail, que des misères de tout genre accablent et font défaillir, et je vous soulagerai.
Votre esprit est agité par le doute ; vous cherchez à tâtons la route que vous devez suivre ; venez tous à moi, c'est de moi que part la lumière qui éclaire tout homme venant en ce monde (Jean, i).
Votre cœur est bouleversé par des orages intérieures jusque dans son fonds le plus intime, venez à moi ; regardez-moi sur le dur oreiller de la croix et dites-moi : sauvez-nous, nous périssons. Et accédant à votre prière, je commanderai aux vents de la tempête et la tranquillité la plus grande renaîtra dans votre pauvre cœur aux abois. (Math, viii).
Jusqu'ici peut-être vous n'avez vécu que pour vous ; vous n'avez pas voulu entendre parler de sacrifices, de renoncement ; vous qui croyez au jugement dernier, vous avez vécu comme si vous n'y croyiez pas ; vous qui croyez à l'éternité et à l'enfer, vous avez passé votre vie à braver l'une et à mériter l'autre. Venez à moi et je vous donnerai la force de faire le sacrifice de cet intérêt, de cette passion, de ce qui jusqu'à ce jour a fait vos remords et votre malheur ; vous consentirez à vous donner entièrement à l'amour de celui qui sut se donner à l'homme jusqu'à la mort de la croix.
Vous tous, qui que vous soyez, que le monde repousse, que l'infortune éprouve, que les amis abandonnent, qui souffrez de corps, d'esprit, de cœur, d'une manière quelconque ; car il y a sur la terre si bien nommée une vallée de larmes, tant de souffrances et de toutes sortes, que tout le monde doit plus ou moins tremper ses lèvres à ce calice. Eh bien, tous, riches et pauvres, savants et ignorants, hommes et femmes, enfants et vieillards, venez à moi et vous serez soulagés ; le bois de ma croix trempé dans les eaux amères de la souffrance les adoucira soudain. Vous vous souviendrez près de mon crucifix qu'aucun chemin de fleurs ne conduit à la gloire, pas plus à la gloire du temps qu'à celle de l'éternité, qu'il a fallu que je souffrisse et que vous devez souffrir avec moi pour participer à mon triomphe. (Luc, xxiv).
Et alors vous estimerez comme il convient ces souffrances d'un moment qui produisent un poids immense de félicité dans le ciel, (n Cor. iv). Non seulement vous supporterez l'épreuve avec résignation, mais vous l'appellerez comme le soldat valeureux appelle le combat ; vous trouverez les consolations de votre foi dans ce qui fait le désespoir de la nature. Avec moi et près de moi vous répudierez le mal avec énergie ; vous pratiquerez courageusement le bien ; votre vie s'écoulera innocente et pure
dans la résignation et la paix et vous goûterez des suavités ineffables.
Chacun de nous peut et doit donc dire avec saint Paul : "Dieu m'a aimé et il s'est livré pour moi, dilexit me et tradidit semetipsum pro me. " (G al. ii, 20). Du sommet de la croix d'où son vaste et divin regard embrassait l'humanité tout entière, il m'a discerné, moi, à la distance de quarante ou de cinquante générations dans la multitude de ceux qui vivent à cette heure. Il m'a vu, moi, pauvre, obscur, sans prestige aucun ; il m'a vu, il m'a aimé ; il a accepté son immolation, il l'a trouvée douce, parce qu'il m'aimait. Quand mes lèvres rencontrent les clous des pieds et des mains du Crucifié, c'est mon devoir de tenir pour certain que Celui dont je baise l'image a spontanément voulu souffrir et mourir pour me sauver.
L'Apôtre dit que la mort de Notre Divin Sauveur prêchée aux gentils, leur semblait une folie : " Prœdicamus Jesum crucifixumt Judœis quidem scandalum, Genfibus autem stultitiam. " (n Cor. v, 14). Or ce n'était certes ni une folie, ni un mensonge ; c'était une vérité de foi, mais une vérité telle qu'en effet, suivant l'expression de saint Laurent Justinien, elle nous fait voir un Dieu qui est la sagesse même, devenu comme fou par amour pour l'homme.
Outre ces souffrances que Notre Divin Sauveur a endurées dans son corps au cours de la passion, il a éprouvé dans son âme les tortures les plus cruelles qu'un cœur tendre comme le sien pouvait ressentir.
Descendu des splendeurs éternelles pour sauver le monde, il vit sa mission combattue, sa personne outragée, son sacrifice méconnu. Ce fut pour lui une nouvelle source de douleurs.
Rejeté par le peuple choisi qui aurait dû l'accueillir, l'acclamer,, le bénir ; odieusement condamné par le Pontife de la religion mosaïque qui aurait dû le magnifier, l'exalter, le couronner • méconnu par les malades qu'il a guéris, les morts qu'il a ressuscites, les possédés qu'il a délivrés, abandonnés par les Apôtres^ renié par saint Pierre et trahi par Judas, il ne reçut pour prix de sa charité qu'indifférence, persécution, mépris ; il donna sa vie pour ceux qu'il aimait et les siens le repoussèrent.
Mourir pour ceux que l'on aime, est-il possible de donner un plus grand témoignage d'amour ? Quitter le ciel, se faire homme, souffrir et mourir pour nous, n'est-ce pas là la plus belle, la dernière expression d'amour de Dieu pour nous ?
La toute puissance de Dieu lui permettait de faire plus et sa bonté l'exécuta. Durant trente-trois ans, il avait vécu avec les hommes, ses semblables ; il s'agissait pour lui de perpétuer cette présence pour les générations qui se succéderaient à travers les siècles ; il s'agissait de trouver le moyen de remonter au ciel sans quitter la terre.
Et ce moyen, il le trouva dans l'institution de la Sainte Eucharistie. C'était le soir d'un jeudi. Jésus venait de laver les pieds à ses Apôtres. Ceux-ci étaient encore tout hors d'eux-mêmes à la pensée de cet exemple inoui de l'humilité de leur bon Maître. Sans doute ils gardaient alors un religieux silence ; sans doute ils s'attendaient à l'accomplissement de quelque grand mystère, sans doute, s'ils furent attentifs, ils aperçurent sur le visage du Sauveur quelque chose de plus grand, de plus majestueux, de plus divin encore que d'ordinaire. " Jésus prit du pain, leva vers le ciel des yeux baignés de larmes et, rendant grâces à Dieu son Père, bénit du pain, le rompit et le donna à ses disciples, disant : prenez et mangez, ceci est mon Corps. " Ces paroles furent à peine prononcées que le pain fut réellement changé ; ce ne futplus du pain, mais Jésus-Christ lui-même, Jésus-Christ, les délices des bienheureux, la terreur des démons, le Sauveur du monde, Jésus-Christ, établi juge des vivants et des morts (Act. 42) ; Jésus-Christ au nom duquel tout genou doit fléchir au ciel et sur la terre (Phil. ii, 10).
Les Apôtres ont dû être tentés de demander au Divin Sauveur quel était le but qu'il se proposait en cachant ainsi sa divinité et son humanité sous les viles apparences d'un morceau de pain ; ne s'était-il pas assez abaissé dans son incarnation, en descendant du haut des cieux pour se revêtir de notre nature humaine et de toutes les misères, le péché excepté, qui en sont le triste apanage ? Qu'était-il besoin de s'anéantir encore de la sorte ?
Et s'ils ont manifesté cette pensée à Jésus, Notre Divin Sauveur a dû leur dire : L'amour que je porte à tous les hommes,
que je vous porte à vous-mêmes est si grand que je n'ai pu me résoudre à vous laisser orphelins sur la terre. Comme il vous est avantageux que je retourne dans le ciel pour vous y disposer une place, j'appelle, avant de vous quitter, ma toute puissance au secours de ma tendresse et j'ai trouvé le moyen d'être toujours ici-bas avec vous et d'être en même temps dans la gloire à la droite de mon Père. Oui je serai continuellement avec vous jusqu'à la consommation des siècles, afin d'être votre soutien, votre consolation et la nourriture de vos âmes. Tant qu'il coulera sur la terre une seule goutte du sang d'Adam, l'amour m'y tiendra captif ; toujours je dirai à quiconque voudra m'entendre : venez et mangez le pain que je vous ai préparé, buvez le vin que je vous ai versé. " (Prov. ix, 5). Venez à moi, vous qui avez faim et soif de la justice, vous qui cherchez la paix et le bonheur, vous qui avez besoin d'aimer, venez et je vous rassasierai. . . Prenez et mangez le corps de votre Dieu, de votre meilleure ami.
Et aujourd'hui, Jésus est avec nous comme il était avec les Apôtres. Il a son palais, c'est l'église ; il a son trône c'est l'autel. Là, il est toujours prêt à recevoir notre visite, à écouter nos prières et à les exaucer. Nous pouvons bien le dire, l'Eucharistie est le miracle le plus remarquable le mystère le plus sublime, le triomphe le plus éclatant de l'amour divin. Si Dieu avait laissé à l'homme la liberté de lui demander le bienfait le plus insigne qu'il pût désirer, jamais l'homme n'aarait pu en demander un supérieur à l'Eucharistie, ou plutôt jamais il n'aurait eu l'idée de solliciter un tel bienfait. Un Dieu lui-même se donner à sa créature et se donner comme ami, comme compagnon d'exil, comme nourriture quotidienne, c'est là une merveille qui surpasse tout ce que l'esprit humain peut imaginer.
Et si l'homme n'aurait pu rien demander de plus grand, Dieu lui-même, malgré sa toute puissance, ne pouvait non plus rien accorder à l'homme qui fût plus excellent et plus admirable ; <?ar l'Eucharistie est le dernier mot de l'amour du bon Dieu.
Le commandement d'aimer Dieu est écrit sur les autels où se renouvelle chaque jour, d'une manière non sanglante mais réelle l'immolation du Calvaire. Il est écrit sur la porte de tous les tabernacles où le Fils de Dieu daigne habiter, caché sous les es-
pèces eucharistiques. Dieu a trouvé le secret de nous témoigner un amour plus grand qu'en donnant pour nous son sang et sa vie en instituant ce sacrement qui est par excellence le sacrement de son amour.
En effet, au jour de la passion du Sauveur, nous ne voyons qu'un Calvaire, qu'une croix, qu'une victime ; peu de témoins assistent à ce drame douloureux ; quelques amis seulement ont le privilège de recueillir dans leur cœur les dernières paroles du Fils de Dieu et dans leurs mains quelques gouttes de son sang très précieux ; et lorsque tout est consommé, la Victime sainte disparaît ; elle se cache dans le tombeau et peu de temps après elle quitte la terre et monte dans les cieux.
Tandis que, après l'institution eucharistique, des calvaires se dressent sur tous les points du globe, dans les cités les plus brillantes et dans les hameaux les plus humbles, dans les splendides basiliques comme dans les plus pauvres églises. De l'aurore au couchant, du Nord au Midi, s'offre en tout lieu et presqu'à toute heure le sacrifice de l'hostie pure et sainte. Plus heureux que la Mère de Jésus et le disciple bien-aimé, nous ne recevons pas seulement quelques gouttes du sang divin, c'est Jésus-Christ vivant, c'est son corps, son âme, sa divinité que nous recevons dans l'Eucharistie. Et puis l'admirable Victime demeure avec nous d'une manière permanente ; elle est sur le calvaire de son amour à notre discrétion, et le matin et le soir, et le jour et la nuit, nous pouvons la voir, la prier, l'adorer, la donner en nourriture à notre âme. Voilà bientôt deux mille ans que s'accomplit sur la terre ce grand mystère d'amour et jamais, jusqu'à la fin des siècles, il ne cessera de s'y accomplir ; car les délices de notre Dieu sont d'habiter au milieu des hommes.
Au-dessus de chaque tabernacle comme au-dessus de chaque croix, sont inscrites en lettres d'or et en caractères de feu ces deux grandes paroles : " Il m'a aimé ; Il s'est livré pour moi. . . Tu aimeras le Seigneur ton Dieu de tout ton cœur, de toute ton âme, de toutes tes forces."
C'est donc avec raison que saint François de Sales s'écrie : "Oh ! Combien grande était la flamme d'amour qui brûlait au cœur de Notre Divin Sauveur ! "
Nous ne pouvons pas douter de l'amour de Jésus pour tous les hommes. Dans le monde, lorsque deux personnes se plaisent ensemble, on dit qu'elles s'aiment ; quand elles ne peuvent vivre séparées l'une de l'autre, on dit qu'elles s'aiment tendrement; si elles sont prêtes à tout sacrifier et à mourir l'une pour l'autre, on appelle cela l'héroïsme de l'amitié. Or ces trois caractères d'affection, de tendresse, d'héroïsme dans l'amour, Jésus- Christ les réalise parfaitement dans la Sainte Eucharistie. Il l'a instituée pour être au milieu de nous, pour jouir de notre société et il nous déclare que ses délices sont d'être avec les enfants des hommes. (Prov. viii, 31). Il s'attriste de notre absence comme l'ami s'attriste loin de son ami ; il se plaint de notre abandon. " J'ai élevé des enfants ; je les ai nourris et ils me délaissent. " (Isaïe, ir, 2). Enfin il s'immole et meurt pour nous. Il fait plus, il se donne à nous pour que nous le mangions ; il veut que son cœur soit près de notre cœur, que son sang coule dans nos veines. Il fait donc pour nous dans la Sainte Eucharistie plus que le père le plus tendre, plus que la mère la plus aimante. Il peut dire au père : vous nourrissez vos enfants avec vos sueurs, je nourris les miens de mon sang. Il peut dire à la mère : vous pouvez oublier vos enfants, moi, je n'oublierai jamais les miens.
La Sainte Eucharistie prouve la vérité de cette délicieuse parole de l'Apôtre : " Jésus ayant aimé les siens qui étaient en ce monde, les aima jusqu'à la fin, "c'est-à-dire, qu'il aima ceux qui devaient venir après lui comme il aima ceux qui avaient vécu avec lui, tous également, sans bornes et sans fin, leur donnant à tous la même nourriture. Aussi le monde sera encore bouleversé par les révolutions, les peuples se renouvelleront, les monuments de la puissance de l'homme tomberont dans la poussière, mais le monument de l'amour divin subsistera toujours ; il ira recueillir le dernier soupir du dernier habitant de la terre et le fortifier contre les horreurs de la mort, In finem dilexit eos.
On peut donc dire que l'amour de Jésus pour nous a été sans mesure. En le contemplant, saint Paul enthousiasmé s'écrie : " Qui pourra jamais en mesurer la hauteur, la profondeur, la longueur et la largeur ? " (Eph. iii, 18).
Sa largeur. Jésus a embrassé dans son amour tous les hommes
sans exception, aussi bien ceux des siècles écoulés que ceux des siècles à venir ; il est venu pour les sauver tous. Rien n'est large comme le cœur de Jésus puisqu'il y met l'humanité tout entière.
Sa longueur. Il nous a aimés de toute éternité ; son amour durera jusqu'à la fin des temps, sans défaillance ni déclin.
Sa profondeur. Jésus est descendu au plus bas, il s'est anéanti, semetipsum exinanivit, en se faisant enfant dans une étable et en se réduisant à l'apparence d'un peu de pain dans l'Eucharistie.
Sa hauteur. Jésus veut nous emporter avec lui jusqu'au plus haut des cieux, jusque dans le sein même de la divinité.
" Si les hommes, écrit saint Bernard, aiment le premier venu qui leur fait quelque bien, les assiste dans un pressant besoin, court pour eux quelque danger, quel amour ne devez-vous pas avoir pour Celui qui vous a aimés de toute éternité, qui vous a aimés lorsque vous n'étiez pas, en vous créant à son image, tout en sachant que vous seriez ses ennemis par le péché ; qui vous a aimés jusqu'à vous donner les anges pour vos gardiens, la terre pour votre demeure, les éléments, les plantes, les animaux pour votre utilité et vos plaisirs ; qui vous a aimés jusqu'à vous conserver la vie à tout instant afin que vous ne retombiez pas dans le néant, jusqu'à s'incarner pour vous et souffrir la mort la plus ignominieuse, jusqu'à vous pardonner vos fautes, s'immoler sans cesse pour vous sur l'autel et être dans le Sacrement la nourriture de notre âme et un gage de la vie glorieuse dans le paradis qu'il nous réserve. "