‹ À mes prêtresChapitre 5 sur 62 · Amour de l'homme pour Dieu · texte numérisé non relu

Amour de l'homme pour Dieu

Tel a été l'amour de Jésus pour nous ; quel doit être le nôtre pour lui ? L'amour ne se paye que par l'amour ; il ne trouve de repos que dans la réciprocité.

En voyant ce qui se passe à la surface du globe terrestre, en regardant la manière d'agir d'un trop grand nombre de nos semblables, nous devons être tentés de nous écrier avec un pieux personnage : " Je voudrais m 'adresser à toute la création pour en gémir. Collines, pleurez ! Montagnes, répandez des torrents de larmes ! Celui qui vous fit si belles, Jésus n'est pas aimé ! Vallées riantes, soyez dans la tristesse ! Celui qui vous arrose de limpides rivières, Celui qui répand la grâce sur toute la nature, Jésus n'est pas aimé ! Rochers de granit, fendez-vous d'horreur ! Soleil, refuse ta lumière à la terre ! Nuits fertiles, ne pleurez pas sur les champs qui doit nourrir les hommes, car les hommes ont oublié Jésus qui donne sa vie pour eux ! Filles de Sion, épouses de Jésus, couvrez votre tête de poussière, déchirez vos vêtements, lamentez-vous, car votre bien-aimé Jésus, votre aimable Jésus, n'est pas aimé. " (P. Hermann).

Le premier besoin qu'éprouve le cœur de celui qui aime c'est de jouir de la présence de l'objet aimé. L'enfant séparé de sa mère est dévoré d'ennui ; un ami recherche un ami et il est heureux de sa présence ; l'exilé loin de sa patrie en conserve toujours le souvenir ; il ne peut oublier le toit qui l'a vu naître, les lieux témoins des jeux de son enfance. Or Jésus est de tous les amis le plus tendre, le plus fidèle, le plus glorieux. Il est le seul bien suprême, le seul infiniment beau, infiniment saint, possédant toutes les qualités, tous les attraits, toutes les perfections dans un degré infini. " Peut-on comprendre, disait saint Philippe de Néri, que celui qui croit en Dieu, aime autre chose que Dieu ? " Combien aiment la société de cet Etre possédant tout ce qui peut exciter notre admiration et ravir nos cœurs ? Combien ont à cœur de lui faire visite dans leurs prières, dans ses églises ? La terre est notre exil, le ciel est notre patrie. Là Dieu habite ; il est notre Père. Combien gémissent d'être éloigné de Lui ? Qu'ils sont nombreux ceux qui n'aiment que la terre et ne pensent qu'à ses vains amusements !

Un autre besoin du cœur qui aime est de parler de l'objet aimé et de lui plaire. Combien parlent souvent de Jésus ? Aimer une personne tendrement et ne jamais parler d'elle n'est pas naturel. Qui ne sait en effet que, sans nous en apercevoir nous

fatiguons parfois ceux avec qui nous conversons par les éloges souvent exagérés que nous faisons à tout moment des personnes qui nous sont chères. D'où vient cet interminable discours qui n'intéresse souvent que celui qui le tient ? D'où vient-il, sinon de l'affection dont le cœur est plein pour le tendre ami qui en est l'objet ? Du reste, Jésus-Christ lui-même l'a dit : la bouche parle de l'abondance du cœur. " Les mondains ne parlent que de bagatelles parce que leur cœur ne goûte que les frivolités. Les saints n'aimaient à parler que de Dieu et de son œuvre parce que leur cœur ne brûlait que du feu de son amour. Qu'ils sont malheureusement peu nombreux ceux sur les lèvres de qui le doux nom de Jésus repose souvent !

Ceux qui véritablement aiment Dieu doivent chercher à lui plaire.Voyez deux vrais amis : quelle prévenance, quels soins empressés ! Comme ils étudient les goûts l'un de l'autre pour s'y conformer ! Combien trouvent dans leur cœur les mêmes dispositions à l'égard de Dieu qui a dit un jour : " Celui qui m'aime gardera mes commandements. "

On craint de déplaire à ceux qu'on aime. Voyez un ami, quelle précaution ne prend-il pas pour ne pas contrister le cœur de son ami ! Quel chagrin quand il l'a blessé ! Quel empressement pour réparer ses torts et reconquérir l'affection qu'il a perdue ! Combien agissent ainsi à l'égard de Dieu ? Qu'ils sont nombreux ceux qui l'outragent par le péché qu'ils commettent sans scrupule, ceux qui persévèrent dans de mauvaises habitudes qui les constituent en inimitié avec lui !

L'amour chez l'homme est comme une lumière placée dans un vase transparent. Le soleil ne saurait voiler l'éclat de ses rayons, la rose ne pas répandre ses parfums, le fleuve ne pas arroser la terre dont ses rives sont formées, la racine vivante ne pas rester ensevelie sous la terre sans germer et produire un rameau. Ainsi si nous aimons Dieu véritablement, cet amour paraîtra à l'extérieur dans notre conduite.

Et comme cet amour se montrait bien dans la conduite des saints ! Us sentaient leur cœur déborder de joie lorsqu'ils pouvaient témoigner à Dieu leur amour en versant leur sang pour sa gloire. " On me conduit à Rome pour y être dévoré par les bêtes,

écrivait saint Ignace d'Antioche ; priez beaucoup pour qu'elles ne m'épargnent pas. " Lorsqu'on lâcha contre lui deux lions dans l'amphithéâtre, il excita leur fureur, et, quand il les vit s'approcher, c'est dans un élan d'amour que, tombant à genoux, il s'écria : " Merci, mon Dieu " et mourut au comble du bonheur.

Or trop nombreux sont sur terre ceux dont la conduite prouve qu'ils ne pensent pas à Dieu et qu'ils ne l'aiment pas. " L'amour n'est pas aimé, disait au treizième siècle le Séraphin d'Assise, jetant au monde son cri de désolation et dénonçant l'ingratitude humaine, au regard des bontés de l'infini.

La douloureuse constatation qu'il faisait de son temps peut être formulée dans tous les siècles. L'humanité court au plaisir au lieu d'aimer Dieu. Aussi Jésus en souffre ; il s'en plaint. Découvrant son Divin Cœur à sainte Marguerite-Marie, il lui dit : " voilà ce cœur qui a tant aimé les hommes qu'il n'a rien épargné jusqu'à s'épuiser et se consommer pour leur témoigner son amour et je ne reçois de la plupart que des ingratitudes. " Comment entendre une semblable lamentation sans être ému !

Représentons-nous un grand roi qui, après avoir comblé de bienfaits une poignée oie ses sujets dans une province écartée, en est lâchement abandonné jusqu'à les voir se révolter et prendre les armes contre lui. Ces perfides tombent bientôt après sous la puissance d'un tyran qui, les trouvant sans protection et sans secours, les dépouille de tous leurs biens et les réduit à une cruelle servitude où ces ingrats souffrent la juste peine de leur félonie. Dans ces circonstances, si le roi, par un fond de bonté et de clémence inouie, oubliait l'injure reçue et touché de compassion pour ces malheureux, les tirait de l'oppression et les remettait dans leur première liberté ; si, pour exécuter ce dessein, il prenait lui-même les armes et s'il essuyait tous les périls, toutes les fatigues d'une longue guerre, s'il allait lui-même au combat et exposait sa personne aux traits de ses ennemis ; si, par sa valeur après une longue suite de travaux il triomphait du tyran et le mettait hors d'état de nuire jamais à son peuple. Que ferait le peuple lorsque ce généreux prince, au sortir du combat, après la victoire, encore tout couvert du sang qu'il aurait ré-

pandu pour leur délivrance, venait se montrer à eux et que, mettant le comble à ses bienfaits, leur pardonnait leur révolte, les rétablissait dans leurs anciens droits et venait ensuite fixer sa demeure au milieu d'eux pour être mieux en état de leur départir tous les jours de nouvelles grâces. Y aurait-il des cœurs assez ingrats pour n'être pas vivement touchés de tant de bonté et pour ne pas faire éclater leur reconnaissance par tous les moyens imaginables !

L'application de cette parabole est facile à faire. Jésus, le Roi magnanime, a voulu délivrer ses sujets de l'oppression où ils gémissaient. Touché de compassion sur leur malheur, il a exposé sa personne sacrée à tous les traits de ses ennemis ; il a combattu pour eux jusqu'à répandre son sang ; il a vaincu le tyran qui les tenait en servitude, après avoir enduré les tourments les plus cruels, les opprobres les plus honteux, la mort de la croix.

Et que font pour lui ces hommes qu'il a aimés avec tant d'excès ? Que font-ils pour reconnaître tant de grâces, pour répondre à un si grand amour. Quelle indifférence et quelle froideur on a trop souvent pour Lui ! Qui pourra jamais exprimer ce que doit sentir un cœur vraiment chrétien à la vue de l'ingratitude et de l'inconséquence dont un trop grand nombre se montrent coupables !

Et cependant on ne nomme jamais l'ingratitude sans ajouter à ce mot un de ces qualificatifs qui expriment l'horreur : on dit une noire, une monstrueuse ingratitude. Et quand on adresse à quelqu'un ce reproche " vous êtes un ingrat " on lui inflige une humiliation profonde.

Mais si le devoir de la reconnaissance est si clair et si impérieux quand il s'agit de nos semblables, que sera-ce à l'égard de Dieu !

Les hommes ne peuvent nous donner que des biens de peu de valeur. Dieu nous donne la vie ; il nous la conserve ; il nous donne tout ce que nous sommes, tout ce que nous avons.

Les hommes, quand ils nous accordent des bienfaits, n'obligent que des égaux. Dieu fait du bien à des créatures qui ne vivent et ne respirent que par un pur effet de sa Providence et qu'il pourrait en un seul instant faire entrer dans le néant.

Les hommes réservent leurs faveurs, à ceux dont ils reçoivent plus de marques de respect et de sympathie ; tout au moins exigent-ils qu'on ne leur manque pas d'égards et ils n'ont pas de privilèges pour leurs ennemis. Dieu répand ses bienfaits sur des pécheurs, sur des enfants ingrats auxquels il a souvent donné et qui n'ont pas rougi de le contrister.

Les hommes espèrent quelque retour de la part de leurs protégés ; ils comptent sur l'estime, le dévouement, l'amitié de ceux qu'ils obligent. Dieu n'a rien à attendre de nous ; ses dons sont absolument gratuits ; il n'a en vue que notre bonheur.

La loi de la reconnaissance nous lie donc d'une manière infiniment plus étroite à l'égard de Dieu qu'à l'égard des hommes.

Dans le monde même n'attache-t-on pas un prix beaucoup plus grand à une grâce accordée par un roi qu'aux bienfaits d'un simple particulier ? Que sera-ce donc des grâces accordées par le Roi des rois ? Que sera-ce surtout s'il nous les accorde, non pas une fois, mais des centaines et des milliers de fois, s'il les renouvelle du matin au soir, du premier jusqu'au dernier jour de l'année !

Faisons-nous donc toujours un devoir de rendre à notre Souverain Sauveur ce culte de la reconnaissance avec d'autant plus d'empressement et de sollicitude qu'il est plus digne de nos hommages et plus prodigue de ses dons.

C'est ce que demanda de faire le saint Abbé Saba aux religieux qui vivaient avec lui dans le désert. Il avait accueilli avec bonté quelques conducteurs de chameaux qui s'étaient égarés pendant un voyage et il les avait hébergés de son mieux, déplorant de n'avoir à leur offrir que des légumes qu'il cultivait dans son jardin. Lorsqu'ils repassèrent par le même endroit après avoir parcouru le désert, ces voyageurs vinrent de nouveau retrouver l'Abbé dans sa cellule et, en reconnaissance de l'hospitalité gracieuse qu'ils avaient reçue, ils lui faisaient présent d'une corbeille remplie de dattes. Au moment de la collation, le saint réunit ses religieux et leur montra ces beaux fruits. Ils ne manquèrent pas de louer la générosité de ces étrangers. Prenant alors un air grave, Saba leur dit : " malheur à vous, mes Frères, ces gens grossiers qui sont encore païens, loin d'oublier le petit ser-

vice que je leur avais rendu, m'en ont témoigné leur reconnaissance par ce beau présent ; mais combien ne sommes-nous pas coupables, ou plutôt inexcusables, nous qui recevant personnellement de Dieu une infinité de bienfaits nous efforçons si peu de lui témoigner notre gratitude ! Puissions-nous être désormais plus fidèles à ce devoir et ne négliger aucun moyen de nous en acquitter. "

Oui trop souvent l'homme est ingrat à l'égard de Dieu et il se rend coupable de graves inconséquences.

Dans le monde, nous faisons et nous sommes obligés de faire des visites à quelques-uns de nos semblables.

Il en est quelques-uns qui, plus élevés que nous en dignité et en puissance, ont droit aux témoignages de notre vénération ; ils nous ont rendu et ils peuvent nous rendre d'importants services. Nous nous faisons un devoir d'aller leur présenter nos hommages, surtout s'ils nous préviennent, s'ils s'abaissent vers nous, s'ils nous invitent gracieusement à profiter de leur condescendance, s'ils nous ouvrent, par cette condescendance, la porte de leur intimité et de leurs bons offices. Autrement nous croirions non seulement offenser les règles du savoir-vivre et des convenances, mais nous rendre coupables d'ingratitude et d'injustice.

A part ces visites de pures convenances et de savoir-vivre, il y a les visites d'affaires et les visites d'amitié.

Si nous avons une difficulté à résoudre, nous allons faire des visites à des hommes expérimentés et sages ; si notre santé est en souffrance, nous courons chez les médecins ; si nous voulons goûter une heure de joie véritable, nous nous rendons chez un ami.

Or est-il un être plus puissant , plus capable de nous être utile qu« Jésus-Christ ? Est-il un avocat plus habile, un sage plus éclairé que Jésus-Christ, pour nous aider à résoudre la plus importante de toutes les affaires, l'affaire de notre salut ? Est-il un ami plus fidèle, plus bienveillant que Jésus-Christ ? Et cependant, phénomène inexplicable, les hommes trop souvent le délaissent. Ils savent que Notre-Seigneur est véritablement présent dans le tabernacle et cependant ils ne vont pas l'y visiter,

l'y adorer, répandre leur âme à ses pieds. Nos églises sont quasi désertes depuis l'heure des messes jusqu'à la fin du jour. Cela est vrai à la ville comme à la campagne ; cela est vrai dans les paroisses où l'église est au centre des habitations presqu'autant que dans les endroits où elle est éloignée et où il n'est vraiment pas aisé de s'y rendre. On passe et on repasse devant la maison du bon Dieu ; on trouve le temps de s'arrêter tout autour ; on prend le temps d'aller saluer des amis, de converser avec un passant, de se rendre communiquer des nouvelles à des connaissances ; on ne trouve pas le temps d'entrer quelques minutes à l'église pour s'y agenouiller, pour demander à Dieu sa bénédiction, pour se joindre aux Anges et l'adorer dans son Sacrement ! Cet oubli, ce délaissement de Notre-Seigneur dans ses temples est quelque chose de navrant. Il ne signifie pas qu'on ne croit pas en Jésus- Christ ; non, on croit en Lui, on croit en sa présence réelle, mais on croit si froidement, si lâchement qu'on vit comme si on n'y croyait pas.

Quelle ingratitude et quel manque de logique ! Puisque nous croyons que là, près de nous, à quelques pas de notre maison, habite jour et nuit Notre-Seigneur ; puisque nous savons qu'il est là pour nous, afin de nous bénir, de nous consoler dans nos peines, de nous accorder ses grâces, d'écouter nos prières, de nous rendre meilleurs, pourquoi ne pas aller souvent à lui ? Puisque nous savons qu'il est le bon Dieu fait homme, le seul Dieu vivant et véritable, pourquoi ne point aller l'adorer, nous prosterner à ses pieds, lui rendre grâce et lui demander pardon ?

Un philosophe de l'antiquité a affirmé qu'il ne connaissait pas de peine qu'il ne pût adoucir par une heure de lecture. Avec combien plus de vérité pouvons-nous dire qu'il n'existe pas de douleurs humaines qui ne puissent se calmer après une demi-heure de visite au Saint-Sacrement. Dans la prospérité, dans l'adversité, dans les ténèbres, dans le malheur et dans la joie, Jésus- Christ est dans le Tabernacle un ami que rien ne remplace et qui au besoin peut remplacer tout le reste. Jamais nous ne saurons combien de larmes se sont séchées, combien de tristesses ont disparu, combien de désespoirs se sont calmés, combien de grâces

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ont été obtenues au pied des autels où Jésus réside sous les voiles de l'amour.

Non seulement Dieu fait de ses églises sa demeure ; non seulement il y reste pour recevoir notre visite ; mais il veut se donner en nourriture à nos âmes. Tous le savent, nulle vie ne dure qu'à la condition de s'alimenter ; il faut à chaque être vivant une nourriture en rapport avec son tempérament ; à la plante la goutte de rosée et les rayons du soleil, au poisson l'eau du fleuve, à l'abeille le calice des fleurs, à la brebis l'herbe des champs, à l'homme le pain fait du froment que Dieu bénit. Trois fois par jour, l'homme prend cette nourriture dont il sent le besoin ; il se garde bien de laisser jamais son corps souffrir de la faim et de la soif ; s'il a un léger prétexte à invoquer, il se dispense des lois de l'abstinence et du jeûne. Il prend donc soin de la vie de son corps. Prend-il un égal soin de la vie de son âme ? Cette âme, être vivant, a besoin aussi de nourriture ; elle cherche le vrai, le beau, le bien ; être divin, elle a besoin de Dieu qui est la source de toute vérité, de toute beauté, de toute bonté et Dieu se donne à elle à cette Table qu'on appelle la Table Sainte, à ce banquet sacré où l'on ne s'assied pas, où l'on s'agenouille, duquel on approche les mains jointes, le cœur brûlant de foi et d'amour, à cause de la sainteté, de la divinité de la nourriture qui nous y est servie.

S'unir à Dieu à la Table Sainte, c'est donner à son âme la vérité dont elle a faim et soif, à son cœur la beauté parfaite qui le charme, c'est jouir du ciel, but de tout être intelligent. Jésus pour qui ont été construites toutes ces magnifiques cathédrales, devant lequel les saints abaissent leur couronne et les savants leurs génie ; Celui qui a créé tous les mondes et les gouverne, celui-là veut se donner à l'homme, descendre dans son cœur, le combler de ses bénédictions : il veut donner à l'âme la nourriture qui lui convient et dont elle a besoin pour vivre éternellement bienheureuse et cet appel n'est pas entendu ! Et le soin que l'on donne au corps, on le refuse à l'âme ! Ici encore, quel manque de logique ! Quelle inconséquence !

Avant de se donner à nous dans la Sainte Eucharistie qui est le chef-d'œuvre de l'amour divin, Dieu ne nous avait pas ménagé les bienfaits. Quelque soit le point de vue où nous nous placions, Dieu se présente à nous comme le bienfaiteur le plus dévoué et le plus libéral. Qu'a pu faire pour nous le Seigneur, soit dans l'ordre de la nature, soit dans l'ordre de la grâce, qu'il ne l'ait fait avec un amour et une tendresse qui n'eurent jamais de bornes ! Quid ultra debui facere et non feci f

Dans l'ordre de la nature, c'est pour nous qu'il a créé le ciel et la terre, ce riche et vaste univers ; c'est pour nous qu'il l'entretient et qu'il le conserve dans tout son éclat, qu'il l'orne de tant de beautés, qu'il le charge de tant de fruits et de richesse. C'est lui qui nous a donné l'existence et la vie de préférence à tant d'autres qui sont restés et qui resteront à jamais dans le néant. Il eût pu nous placer au rang des êtres inférieurs ; il nous a créés à son image et à sa ressemblance ; il nous a donné une intelligence et un cœur capables de le connaître et de l'aimer. C'est lui qui nous conserve, nous protège et nous comble tous les jours de faveurs.

Quels bienfaits dans l'ordre de la grâce ! Il nous a fait naître dans un pays éclairé des lumières de la foi. Combien n'en est-il pas qui viennent au monde parmi les idolâtres, les juifs, les mahométans, les hérétiques et se perdent misérablement ? Dans la multitude des hommes, il en est peu qui ont le bonheur de naître dans un pays où règne la vraie foi et, par un amour tout particulier pour nous, Dieu nous a choisis pour faire partie de ce petit nombre. Il a nous donné des parents chrétiens qui nous ont fait pratiquer dès notre enfamce ces vertus qui conduisent au bonheur ; il nous a donné son Fils pour être notre guide, notre roi, notre modèle ; il a fait plus, il nous a préparé un ciel où nous seront plongés dans des torrents de délices qui ne se termineront jamais.

Ce Dieu si bon , ce bienfaiteur si insigne, nous demande quelques petits sacrifices ; il nous impose une loi ; il exige notre reconnaissance et cette reconnaissance, un trop grand nombre refuse d'en faire preuve. Cependant la reconnaissance est regardée par tous comme une dette qui doit accompagner tout

bienfait. La mère veut la reconnaissance de l'enfant qu'elle a porté dans ses bras ; le riche la demande au pauvre dont il a secouru l'indigence ; l'homme qui s'incline sur le malheur l'attend de celui dont il a séché les larmes. Et cette reconnaissance que l'homme témoigne à tout bienfaiteur, il la refuse souvent à Dieu, au plus insigne des bienfaiteurs.

Et ce Dieu envers qui les hommes montrent souvent une si désolante ingratitude est le plus puissant des êtres. Tout dans la nature lui obéit ; tout lui obéit sur nos têtes, tout lui obéit à nos pieds, tout lui obéit autour de nous. Voyez avec quelle fidélité, avec quelle perfection tous les êtres, en dehors de l'humanité déchue, se soumettent aux volontés du Seigneur. Dieu dit aux anges et aux saints de chanter ses louanges et toutes les phalanges célestes ne se lassent pas de chanter : "Saint, Saint est le Seigneur, le Dieu des armées " (Isaïe vi, 3). Il dit à la mer : " tu viendras jusque-là et tu n'iras pas plus loin et ici tu briseras tes flots orgueilleux ; " (Job, 38), et la mer se soumet. Il dit à l'oiseau de chanter, au papillon de montrer la beauté de ses ailes, à la fleur de s'épanouir et de répandre son parfum, au lion de rugir dans le désert, à l'insecte de bourdonner dans la prairie, à l'éclair de sillonner dans la nue, au tonnerre de gronder dans les cieux, et l'oiseau, le papillon, la fleur, le lion, l'insecte, l'éclair, le tonnerre obéissent.

L'homme et l'homme seul se dresse devant lui et méprise ses ordres ; l'homme seul fait ce que Dieu défend et refuse de faire ce que Dieu lui commande. Si les grands de la terre lui donnaient un ordre, si même ils lui manifestaient un désir, on le verrait ramper devant eux, esclave de leurs caprices, servile adulateur de leurs faiblesses, ministre complaisant de leur injuste volonté ; mais Dieu parle et l'homme brave sa colère ; Dieu commande, l'homme défie sa haine ; Dieu désire, et l'homme ne daigne pas l'écouter. Nous voyons donc Dieu vaincu par sa créature dont il ne peut fléchir la résistance impie ni par la sainteté de ses droits ni par la douceur de ses promesses, ni par la multiplicité de ses bienfaits.

Qu'elle est triste cette manière d'agir de plusieurs à l'égard de Dieu qui surpasse en beauté, en vertu, en grandeur, en pouvoir,

en bonté, en libéralité, en toutes sortes de perfections tout ce que les esprits créés peuvent comprendre ! Qu'elles sont regrettables ces inconsépuences dont un trop grand nombre se rendent coupables !

Pensons donc souvent à ce Dieu qui nous a aimés le premier et nous a aimés d'un amour tendre, comme un père qui a pitié de ses enfants dont il connaît l'extrême fragilité. Il nous a cherchés dans nos propres voies qui sont celles du péché ; il a couru comme un pasteur qui se fatigue pour retrouver sa brebis égarée ; il ne s'est pas contenté de nous chercher, mais, après nous avoir trouvés, il s'est chargé de nous et de nos langueurs ; il nous a aimés jusqu'à la mort de la croix.

Considérons souvent la bonté de Dieu qui, sachant nos ingratitudes et nos faiblesses, a voulu se servir de toutes sortes de moyens pour nous ramener à lui. Il nous promet des récompenses éternelles si nous l'aimons ; il nous menace de châtiments si nous ne l'aimons pas ; et c'est même dans ces menaces terribles que nous voyons mieux l'excès de sa miséricorde et de sa clémence ; car pourquoi menace-t-il ? C'est pour ne pas être obligé de nous punir de toate éternité.

Il ne demande pas de tous les chrétiens des austérités semblables à celles des anciens solitaires, ni leur solitude profonde, ni leur contemplation ; il ne demande d'ordinaire ni des actions éclatantes et héroïques, ni le renoncement aux biens légitimement acquis, ni le dépouillement des avantages de chaque condition. Il veut seulement qu'on soit juste, sobre, modéré dans l'usage de toutes ces choses ; il veut seulement qu'on n'en fasse pas son Dieu et sa béatitude, mais qu'on en use suivant son ordre et pour tendre vers lui.

Ouvrons notre cœur, mais ouvrons-le sans mesure, afin que Dieu et son amour y entrent sans mesure comme un torrent. " Heureux ceux qui se jettent tête baissée et les yeux fermés entre les bras du Père des miséricordes, du Dieu de toute consolation, " comme parle saint Paul.

Que tous nos efforts se concentrent donc sur la charité ; mettons tous nos soins à la pratiquer, bien assurés que si nous avons cette vertu, nous aurons tout le reste. D'elle en effet on peut dire l

Vénérant mihi omnia pariter cum illâ. " tous les biens me sont venus avec elle. "

Si Dieu nous demandait de faire des choses extraordinaires, des miracles, des actions d'éclat, de pratiquer des vertus héroques, nous pourrions lui dire : Je ne puis le faire ; j'en suis incapable. Mais quel est celui qui oserait dire : je ne puis aimer. Or c'est tout ce que Dieu nous demande pour nous sanctifier. Il ne nous dit pas : faites des miracles, chassez les démons, ressuscitez les morts, traversez les mers pour prêcher l'évangile, confessez Jésus-Christ devant les tribunaux, souffrez le martyre, accomplissez de grandes pénitences. Cela il le demande à quelques âmes d'élite et en même temps il leur en donne la force. Mais il nous dit : vous aimerez Dieu de tout votre cœur ; ce que tout le monde peut faire. Les malades, les enfants, les vieillards, les infirmes, les aveugles, tous le peuvent, et quelquefois mieux que les liches et les savants.

Saint Joseph n'était qu'un pauvre artisan, un ouvrier charpentier, et cependant c'est peut-être le plus grand saint après la très sainte Vierge Marie.

Sainte Agnès n'était qu'une petite enfant, et cependant elle a grandement aimé Dieu jusqu'à verser son sang pour lui, ce qui, d'après Notre-Seigneur Jésus-Christ, est la plus grande marque d'amour.

Saint Benoît Labre n'était qu'un mendiant repoussant aux yeux des hommes, et cependant il a aimé Dieu à un degré des plus héroïques.

Sainte Germaine Cousin n'était qu'une humble bergère, qui ne savait peut-être ni lire ni écrire ; et cependant elle a bien plus aimé Dieu que beaucoup de riches et de savants.

Le saint curé d'Ars, simple curé de campagne, a eu pour Dieu un amour plus grand que d'autres, placés au sommet de la hiérarchie et comblés d'honneur.

Saint Thomas nous dit " que la charité est la mère de toutes les vertus, la racine qui les produit et la source d'où elles jaillissent, on tant qu'elle donne à ces vertus une forme divine qui les rend dignes de la récompense éternelle. " De même que dans une plante c'est la racine qui donne la vie à tout le reste, de même que

la source alimente le ruisseau, ainsi la charité vivifie et alimente les autres vertus qai, sans elle, seraient desséchées et sans valeur. En pratiquant la charité, nous sommes sûrs que toutes les autres vertus viendront après elle et lui formeront comme une couronne «t une cour d'honneur.

Un jardinier qui veut avoir des fruits ne s'occupe que de soigner l'arbre qui doit les produire. Il sait très bien qu'une fois que l'arbre aura poussé, les fruits viendront sans faute. Il en est de même de la charité. Il faut la cultiver dans notre âme, lui laisser pousser de fortes racines ; elle produira infailliblement ses fruits qui sont les autres vertus.

Disons donc tous : " Oui, mon Dieu, nous voulons nous donner à vous ; donnez-nous en le courage, fortifiez notre faible volonté qui soupire après vous ; nous vous tendons les bras, prenez-nous ; si nous n'avons pas la force de nous donner tout entier à vous, entrainez-nous après vous par les liens de votre amour.

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