NOTRE PÈRE QUI ÊTES AUX CIEUX
" Notre Père qui êtes aux cieux. " Tel est le premier cri que Notre-Seigneur demande à voir jaillir de notre cœur, voilà de quel nom Dieu, l'Eternel, Flnfini, le Saint, nous dit de l'appeler du nom de Père, de ce mot que les lèvres roses de l'enfant balbutient, joyeuses et confiantes, en souriant à celui dont la tendresse le protège, de ce nom qui reste toujours doux et sacré et pour qui toujours la voix se fait émue, reconnaissante et grave.
Sous l'ancienne loi, on était profondément pénétré du sentiment de la grandeur de Dieu et comme accablé sous le poids de sa majesté. Aussi on multipliait pour le louer et l'invoquer les expressions pompeuses et grandioses. On l'appellait : l'Etre par excellence, l'Eternel, l'Immense, le Très-Haut, le Tout-Puissant, le Souverain Seigneur, le Maître des maîtres, le Roi des rois, le Dieu des armées célestes, le Dieu des dieux. C'était alors la loi de crainte. Mais Jésus est venu proclamer la loi d'amour filial. C'est pourquoi il veut que, nous adressant à Dieu, nous commencions notre prière par ce doux nom de Père.
Et c'est Jésus qui dit à de pauvres créatures comme nous de nous adresser à Dieu en l'appelant notre Père. Qui n'admirerait cette infinie bonté ! Dieu consent à oublier la distance incommensurable qui le sépare de ses créatures pour se rapprocher de nous aussi près que possible et pour cela il veut que nous l'appelions Notre Père parce qu'il sait qu'il ne peut y avoir d'union plus étroite que celle qui existe entre un père et un fils.
Ah ! certes, il ne manquait certainement pas, dit le catéchisme romain, d'autres titres pour invoquer Dieu dans la prière. Les Saints Livres nous en donnent un grand nombre. C'est celui de Roi des rois, Rex regum ; de Seigneur des seigneurs, Dominus dominantium ; de Juge suprême des vivants et des morts, Judex supremus vivorum et mortuorum, et une multitude d'autres
semblables qui conviennent si bien à Dieu et expriment mieux sa grandeur et sa toute puissance. Mais Jésus a voulu choisir le nom le plus tendre, le plus affectueux, le nom de Père, nom de douceur et d'amour, nom dont il s'est servi lui-même le premier en nous parlant de Dieu : " Votre Père vous voit, Pater qui videt in abscondito reddet tibi ; " (Saint Math, vi, 6) " Votre Père connaît vos besoins, Pater scit ea quœ vobis sunt necessaria ; (Saint Luc, xii, 30) " Votre Père vous écoute, Pater vos audit. " (Saint Luc.)
Pour nous, quel sujet d'admiration et de reconnaissance qu'il' nous soit permis, qu'il nous soit ordonné d'appeler du nom de Père un Dieu si grand, le Maître souverain, l'Immuable, l'Eternel ! Nous, sortis, du néant, nous, condamnés à la mort, nous, la proie du temps, avoir pour Père le Dieu qui est avant tous les siècles !
Quel prodige, s'écrient les Saints Pères, quel prodige qu'il nous soit permis à nous, viles créatures, en nous adressant à Dieu, de l'appeler Notre Père ! Et cependant non seulement Dieu nous le permet ; mais il nous l'ordonne même. Qui de nous aurait osé, en s'adressant à Dieu, lui donner ce nom, si Jésus-Christ luimême ne nous avait enseigné à lui parler ainsi ?
Aussi l'Eglise, à la sainte messe, fait-elle précéder cette prière de ces paroles d'excuse : Prœceptis salutaribus moniti et divinâ institutione fonnati, audemus dicere : Pater noster, etc. Ce qui veut dire : Nous nous permettons d'employer ce nom que parce que nous en avons reçu l'ordre de Jésus-Christ : Vos autem sic orabitis.
Quelle gloire incomparable que d'être les enfants de Dieu ! Cette alliance relève notre condition et transforme notre bassesse en une dignité auguste, ineffable. Nous devenons princes du sang, mais du sang de Jésus-Christ ; nous sommes associés à l'empire, mais à l'empire d'un Dieu ! Un Ange gardien est placé à nos côtés comme une sentinelle d'honneur à la porte du palais des rois. Entrer dans la famille de Dieu, être associé à la Trinité Sainte, pouvoir dire à la première personne : vous êtes mon père ; à la seconde qui est Dieu également : vous êtes mon frère aîné ; à la troisième personne, au Saint-Esprit qui est Dieu
comme le Père et le Fils : vous êtes l'âme de mon âme et le principe d'une vie nouvelle en moi. Quelle dignité ! quelle splendeur.
Avec quelle confiance nous devons dire ces deux premiers mots : Notre Père ! Comment n'avoir pas confiance quand on parle à un père ! " J'irai à mon père, disait le prodigue, et je lui dirai : Mon Père, j'ai péché contre le ciel et contre vous. (Luc xv, 18) Ah ! s'il avait dû comparaître devant tout autre que son père, jamais cet enfant coupable n'eut eu le courage d'entreprendre un retour si difficile. Mais c'était un père qu'il avait offensé; c'est à un père qu'il allait demander pardon. Cette pensée soutenait sa confiance et lui faisait surmonter tous les obstacles.
Hélas ! nous sommes des prodigues ; nous avons offensé notre Père céleste. Allons à Lui et, prosternés à ses pieds, disons- Lui : Notre Père.
Notre Père qui êtes aux deux, ces six mots simples, courts mais pleins de choses forment la préface de la prière du Maître ; ils contiennent deux de nos plus beaux dogmes chrétiens, celui de la paternité divine et celui de fraternité humaine.
Et nous savons, nous devons nous rappeler que Dieu est notre Père à un double titre : il est notre Père à titre de création et de conservation d'abord ; il est notre Père à titre d'adoption.
C'est Lui qui a fait l'homme : il l'a fait avec tant de réflexion, de soin, de complaisance, que l'on reconnaît aisément en Lui le chef d'oeuvre de sa tendresse, l'enfant privilégié de son cœur ; il Fa créé à son image et à sa ressemblance ; il a imprimé sur son front et dans son âme quelque chose de ses traits augustes et de sa majesté.
C'est Lui qui nous a créés tous et nos parents n'ont été que des instruments libres dont il s'est servi. Ce n'est pas moi, disait la pieuse mère des Machabées à ses enfants, qui ai façonné et réuni tous vos membres ; ce n'est pas moi qui ai fait battre vos cœurs, * ni ordonné à ces ruisseaux de sang d'enfler vos veines ; j'ignore profondément l'art singulier qui préside à cette merveilleuse organisation. Ce n'est pas moi surtout qui vous ai donné l'âme, l'esprit et la vie, c'est le Créateur des mondes, non ego sed creator mundi. " Oui, c'est vous, ô mon Maître, disait le saint homme
Job. ce sont vos divines mains qui ont travaillé mon corps comme îe potier façonne l'argile ; vous êtes le puissant architecte de ce nouveau tabernacle ; vous m'avez formé de nerfs et d'ossements, vous m'avez enveloppé d'un tissu précieux comme d'un manteau royal et, de vos lèvres adorées, vous avez soufflé dans cette boue une âme vivante, un esprit créé à votre image. "
Et cette vie qu'il nous a donnée, c'est lui qui nous la conserve ; il nous soutient à chaque moment, à chaque minute du jour ; à chaque seconde dans cette existence que nous lui devons et sans lui nous retomberions infailliblement dans le néant d'où il nous a sortis. " De même que si le soleil retirait un seul instant sa lumière, toute clarté disparaîtrait subitement, ou de même que si un poids suspendu dans l'espace cessait un seul instant d'être retenu, il ferait une chute immédiate, de même, tout rentrerait dans le néant. De là cette parole de l'Apôtre : " Il soutient tout par la puissance de sa parole. " (Heb. 1, 3)
Dans ce premier sens, tous les hommes sans exception peuvent appeler Dieu leur Père, parce que tous sont ses créatures, parce que tous ont été tirés du néant par Lui, parce que tous ont été formés par Lui à son image et à sa ressemblance. Mais c'est surtout parce qu'il nous a adoptés pour ses enfants par Jésus- Christ que Dieu est notre Père, à nous chrétiens. Nous sommes venus au monde souillés par le péché originel, à cause de la malheureuse désobéissance de notre premier père, nous étions les esclaves de Satan et condamnés à être privés pour toujours de la vue de Dieu ; mais la régénération baptismale est heureusement survenue ; elle nous a délivrés de l'esclavage du démon ; nous avons été mis aussitôt en possession de l'héritage céleste que nous partagerons avec Jésus-Christ, notre frère, dont nous viendrons les heureux cohéritiers. " Hœredes Dei, cohœredes Christi. " (Rom. vin, 17) Voilà pourquoi l'Apôtre appelle le baptême un bain de renaissance, " lavacrum regeneratio7iis, " parce que c'est dans ce sacrement qu'étant lavés de nos péchés, nous renaissons et que Dieu nous adopte pour ses enfants. C'est ce qui est si véritable que les Pères de l'Eglise n'ont pas craint de comparer l'eau baptismale avec le sein de la Vierge. Voici comment en parle le grand saint Léon : " chacun, dit-il, reçoit
une naissance spirituelle en sa régénération. L'eau du baptême est au nouveau chrétien ce qu'est à Jésus-Christ le sein de la Vierge, et le même Esprit qui l'a remplie, remplit pareillement cette sainte fontaine. "
Nous sommes donc doublement fils de Dieu : fils de Dieu par la création et la conservation ; fils de Dieu par l'adoption divine du saint baptême. Aussi pouvons-nous dire que nous avons reçu de Lui une double naissance : naissance corporelle et naissance spirituelle, et que Dieu est doublement notre Père, et dans l'ordre de la nature et dans l'ordre de la grâce.
Quel grand amour Dieu nous a montré, puisque nous portons le titre d'enfants de Dieu et que nous le sommes en réalité, " Videte quale m charitatem dédit nobis Pater ut fflii Dei nominemur et simus. " Sans doute, la distance entre Dieu et nous reste infinie ; néanmoins si grand, si puissant, si sage, si saint, si parfait qu'il soit, et si faibles, si infirmes, si impuissants et si imparfaits que nous soyons sous tous les rapports, nous sommes de nom et réellement ses enfants : " ut filii Dei nominemur et simus. "
" O chrétien, disait le grand Pape saint Léon, reconnais ta dignité ; elle te rapproche de Dieu jusqu'à t'égaler en quelque sorte à lui. N'y a-t-il pas une certaine égalité entre le père et le fils ? Or tu es l'enfant de Dieu ; sans doute, tu ne l'es que par l'adoption qu'il a faite de toi ; mais l'adoption donne à celui qui la reçoit la participation aux avantages du fils par nature. L'Apôtre saint Pierre t'enseigne que ta qualité de chrétien, d'enfant de Dieu, te rend participant de la nature divine : divinœ consortes naturœ. Bossuet rappelant le fait d'un embassadeur qui, paraissant au milieu des sénateurs romains, se crut dans une réunion d'autant de rois, déclare que, pour lui, dans une assemblée de chrétiens, d'hommes baptisés, il lui semble qu'il est en présence d'autant de dieux. Il faut donc que le chrétien ait une noble et glorieuse estime de lui-même.
Nous devons comprendre pourquoi les saints, ces véritables grands hommes dans tous les temps, mettaient la grâce de leur baptême bien au-dessus de toutes les richesses, de tous les honneurs. Saint Louis, placé si haut par sa foi, sa sagesse, par sa vaillance, signait souvent ses actes du nom de Louis de Poissy,
parce que c'était à Poissy qu'il avait été baptisé. De nos jours, les fidèles, disciples de Notre-Seigneur ou, en d'autres termes, les bons chrétiens, solennisent chaque annexe avec amour l'anniversaire de leur baptême.
Nous avons Dieu pour Père. Sainte Thérèse fait admirablement ressortir toutes les conséquences de ce fait indéniable lorsqu'elle ne craint pas d'indiquer à Dieu les nombreux devoirs, les obligations rigoureuses qui résultent de sa qualité de Père et les droits qu'ils confèrent aux enfants de la grande famille. " Seigneur, s'écrie-t-elle, en demandant à Dieu de nous regarder comme ses enfants, vous le forcez à accomplir toutes les obligations de cette parole et ce n'est pas pour lui une petite charge ; car, étant notre Père, il doit nous supporter, quelque graves que soient nos offenses, pourvu que nous revenions à lui comme le prodigue. Il doit nous pardonner, nous consoler dans nos travaux, comme doit le faire un tel père qui est obligé d'être meilleur que tous les pères de ce monde. "
Nous avons Dieu pour père ; nous avons le bonheur d'être ses enfants. Nous devons nous rappeler que ce titre nous impose des devoirs. Et le premier de ces devoirs, le devoir du cœur, est celui d'aimer Dieu. L'amour des enfants envers leur père est un sentiment naturel au cœur de l'homme ; il en découle spontanément comme l'eau découle de la source. Nous devons aimer Dieu puisqu'il nous a tout donné et qu'en échange il nous demande notre cœur : " FM, prœbe mihi cor tuum. " (Pror. xxiii).Nous devons aller à lui comme l'enfant va à son père ; nous devons nous jeter dans ses bras avec confiance ; sa miséricorde sera toujours assez grande pour nous les ouvrir et son amour assez fort pour nous prendre sous sa protection et nous défendre contre nos ennemis.
Cet amour que nous devons avoir pour Dieu, notre Père, n'exclut pas le respect ; il en est au contraire la règle et le principe. Quand on aime véritablement, on respecte toujours. Et comment ne pas respecter Dieu ? Tout nous parle de sa grandeur ; tout nous révèle son immensité ; les cieux racontent sa gloire ; l'océan mugit en son honneur ; l'insecte bourdonne ses louanges, le lion de la solitude fait monter vers lui sa rugissante prière ; l'homme
raisonnable serait-il le seul qui ne comprît rien à ce concert de bénédictions et d'hommages ?
(V respect de Dieu, manifestons-le quand nous le prions, quand nous franchissons le seuil de l'église qui est sa demeure, quand nous prononçons son nom adorable. Clarke et Newton, ces princes de la philosophie et de la science, inclinaient respectueusement leur front chargé des stigmates de la science, quand ce nom leur tombait sous les yeux. Nous devons toujours rendre à Dieu avec empressement le tribut de notre piété filiale et nous conduire de manière à ce qu'il ne puisse pas répéter en nous voyant ce qu'il disait aux juifs par la bouche du Prophète Malachié : " Si je suis votre Père, où est donc V honneur qui m'est dû f "
Si nous aimons vraiment Dieu, si nous l'entourons de respect, nous lui obéirons. " Les enfants, dit saint Paul, doivent obéir à leurs parents, c'est justice, filii, obedite parentibus vestris, hoc enim justum est. " L'homme remplit ce grave devoir de l'obéissance envers Dieu en observant soigneusement ses commandements et ses lois, en soumettant humblement sa volonté à la sienne, en répétant en toutes choses cette parole de soumission tombée de la bouche du Divin Maître : " Mon Dieu, que votre volonté se fasse et non la mienne." (Saint Luc xxii). Nous «ommes toujours sûrs que notre Père nous aime tendrement et ne désire que notre bonheur. Quand il nous commande quelque chose, c'est parce que cela est juste, que cela est dans l'ordre, que cela doit contribuer à nous rendre meilleurs et plus heureux. Quand il nous refuse quelque chose, il ne nous interdit que le mal et il ne nous défend que ce qui peut faire notre malheur ici-bas et dans l'éternité. On dit dans le monde : noblesse oblige ; on peutdire avec plus juste raison : déification oblige ; et c'est ici qu'il faut s'écrier avec saint Léon : " Reconnais, ô chrétien ta dignité, agnosce dignitatem tuam, et garde-toi bien de descendre, par une vie indigne des sublimes hauteurs où la main de Dieu t'a placé et de compromettre ta gloire et tes nobles espérances. "
Nous devons donc nous montrer de véritables enfants aimants, respectueux, soumis, pour Celui qui est pour nous un véritable père. Et c'est pour exciter en nous ces sentiments d'amour et de confiance, pour nous rappeler les devoirs que nous impose notre
titre d'enfants de Dieu que Jésus-Christ nous fait donner à Dieu le titre de Père en commençant à le prier. Lorsqu'on se présente à un prince pour solliciter une faveur, dit saint Augustin, il est important de commencer par lui adresser quelques paroles propres à raffermir notre courage et à nous gagner son cœur. Or c'est précisément d'après ce principe que Notre-Seigneur nous fait donner à Dieu le titre de Père. S'il nous eût commandé d'appeler Dieu notre Maître, notre Roi, notre Juge, peut-être aurions pu craindre qu'il ne nous écoutât pas ou du moins qu'il ne nous écoutât pas avec une suffisante bienveillance. Mais en nous commandant de l'appeler notre Père, il veut que nous ayons en lui toute la confiance d'un enfant en son père. Et comme la confiance d'un enfant en son père est sans limites, parce qu'il en obtient toujours ce qu'il lui demande de juste, alors même qu'il a cent fois démérité de l'obtenir, ainsi notre confiance en Dieu qui est notre Père, doit être sans bornes, quelque coupables que nous
soyons.
Nous sommes tous les enfants de Dieu. C'est Dieu qui nous a créés et mis au monde ; il a pétri du même limon et animé du même souffle le riche et le pauvre, le maître et le serviteur. Dans l'ordre de la nature et comme hommes, nous sommes donc tous frères et comme chrétiens nous sommes frères dans l'ordre de la grâce. Dieu nous a tous honorés de la même adoption ; c'est le même Rédempteur qui nous a purifiés dans son sang et qui est mort pour nous sur une croix ; ses mérites forment comme un trésor de famille où chacun vient puiser pour s'enrichir. Pour exciter davantage notre confiance, Jésus veut que nous disions toujours : " Notre Père. " Seuls, nous n'oserions peut-être pas approcher de Dieu, nous l'avons si souvent offensé ! Nous n'oserions pas lui donner le nom de Père ; nous méritons si peu d'être du nombre de ses enfants ! Aussi Jésus-Christ a-t-il soin de nous rappeler que nous ne sommes pas seuls, lorsque nous paraissons devant la majesté divine, que ce n'est pas en notre nom seulement que nous lui adressons des supplications. Nous prions avec toute l'Eglise ; nos prières sont unies aux prières des justes;
Jésus-Christ lui-même prie pour nous et avec nous ; il nous couvre de son sang, de son amour, de ses mérites ; c'est en son nom que nous paraissons devant Dieu et que nous lui disons : Notre Père. Nous n'avons plus rien à craindre.
Puis en commençant ainsi notre prière, c'est comme si nous disions : O mon Dieu, nous devons vous aimer d'un amour filial, respectueux, reconnaissant et confiant parce que vous êtes Père. Mais nous ne pouvons pas ne pas aimer ceux que vous aimez. Et puisque tous les hommes sont, aussi bien que moi, votre image et votre ressemblance, enfants de votre puissance créatrice et de votre amour, je veux les aimer en vous et à cause de vous. Vous êtes notre Père à tous : Pater noster. En disant cela avec conviction, avec piété, avec ferveur, j'ai la confiance d'accomplir toute la loi, puisque vous l'avez dit : " Aimer Dieu et le prochain, c'est toute la loi. " (Math, xxii, 10).
Et comme les premiers chrétiens s'acquittaient bien de ce premier devoir qui découle de la fraternité humaine et chrétienne ! Ils s'aimaient si parfaitement que saint Luc a pu écrire d'eux qu'ils n'avaient tous ensemble qu'un cœur et qu'une âme, que ce que chacun possédait appartenait à tous. Au rapport de Tertulien, les païens étaient frappés d'étonnement et d'admiration à la vue d'un spectacle si nouveau et ils s'écriaient : " Voyez donc comme ils s'aiment ! Ils n'ont pas assez de leurs pauvres, ils adoptent même les autres. "
Les chrétiens d'aujourd'hui accomplissent-ils aussi fidèlement ce devoir de la charité fraternelle que nous rappellent les premiers mots de la prière du Maître ? Prient-ils souvent les uns jxmr les autres ? Se pardonnent-ils toujours leurs offenses ? Cherchent-ils toujours à consoler ceux qui sont dans la peine, à assister ceux qui sont dans le besoin, à instruire les ignorants, en un mot, à accomplir toutes les œuvres de miséricorde qui sont en leur pouvoir ? Qu'ils se rappellent donc que la charité fraternelle doit être en eux : Charitas fraternitatis maneat in vobis, et un jour ils pourront tous aller réclamer un commun héritage.
Chaque fois que nous réciterons l'Oraison Dominicale, pensons donc qu'en appelant Dieu notre Père, nous faisons un acte d'amour de Dieu et d'amour du prochain, que nous unissons
notre prière à celle de tous les chrétiens qui, obéissant au désir et à l'ordre du Divin Maître, récitent le Pater, que nous suivons le conseil de l'Apôtre saint Jacques : " Priez les u?is pour les autres, afin que vous soyez sauvés. " Et saint Jean Chrysostôme ajoute à cette belle réflexion :" La nécessité nous force à prier pour nous mêmes et la charité fraternelle nous invite à prier pour le prochain ; la prière la plus agréable à Dieu n'est pas celle que la. nécessité lui adresse, mais celle que lui présente la charité. •'
Dieu est le Père commun de tous les hommes et à tous il donne rendez-vous dans les cieux où il habite, séjour bienheureux de son éternelle majesté. C'est pour cela que Jésus nous fait dire : Notre Père qui êtes aux cieux.
Sans doute, Dieu est partout ; il est plus haut que les cieux, plus profond que les abîmes ; l'immensité est son temple, l'univers est rempli de la majesté de sa gloire ; c'est ce que lui-même déclare par la bouche d'un de ses prophètes : " Est-ce que je nej'emplis pas le ciel et la terre ? " (Jer. xxii) " Où irai-je, Seigneur, pour me dérober à votre connaissance ? s'écrie le Prophète. Où fuirai-je pour éviter vos regards ? Si je monte au ciel, vous y êtes ; si je pénètre jusqu'au centre de la terre, vous y êtes encore. Quand j'aurais des ailes et, prenant l'essor dès le point du jour, j'irais faire ma demeure au delà des mers, ce serait encore votre main qui m'y conduirait. C'est elle qui me soutiendrait dans ma course. " " C'est en Dieu, dit saint Paul, que nous avons l'être, le mouvement et la vie. "
Il est sur la terre par sa Providence, dans le ciel par son amour, dans l'enfer par sa justice, mais c'est dans le ciel qu'il a dressé son trône : " Dominus in cœlo paravit sedem suam. " (Ps. 102) C'est là que Jésus-Christ s'est élevé le jour de son Ascension ; là que Marie a été triomphalement emportée par les anges dans son assomption, c'est là que sont reçues les âmes justes après la mort ; c'est là que Jésus-Christ a voulu élever nos pensées, en nous faisant dire : Notre Père qui êtes aux cieux. Il a voulu voir les hommes lui présenter leurs adorations et leurs requêtes, là
où il tient sa cour royale, là où il reçoit les hommages des anges, là où il a rassemblé et où il comble d'inexprimables délices ceux de ses enfants qui l'ont servi avec fidélité et constance, là où il tient apprêté l'héritage de bonheur et de joie qu'il nous destine, si nous l'aimons jusqu'à notre dernier soupir.
Par ces paroles, Notre-Seigneur nous rappelle que notre véritable demeure n'est pas en ce monde, mais là-haut où notre Père nous appelle et nous attend pour nous béatifier. Saint Paul la commentait cette invocation de la prière dominicale lorsqu'il disait aux fidèles : " Cherchez ce qui est en haut et non ce qui est sur la terre, quœ sursum surit sapite non quœ super terrant. "
Jésus-Christ par ces paroles nous donne donc le grave avertissement de penser au ciel, de vivre pour le ciel. La demeure naturelle des enfants, n'est-ce pas la maison paternelle ? Puisque Dieu est notre Père, puisqu'il habite dans les cieux, les deux sont donc pour nous la maison paternelle, notre future demeure ; par conséquent la vie présente n'est qu'un passage et cette terre n'est qu'un lieu d'exil. " Non habemus hic, manemtem civitatem, sed futuram inquirimus, dit saint Paul ; nous n'avons pas ici-bas une demeure permanente mais nous en cherchons une qui doit venir. Nous devons nous regarder comme voyageurs ici-bas, détacher de plus en plus notre cœur des choses de la terre que nous quitterons tôt ou tard et diriger sans cesse nos pensées, nos affections vers le ciel où nous attend une demeure permanente. Etant nés de Dieu, il faut que nous retournions à Dieu et c'est au ciel que nous le trouverons.
Remercions donc Dieu de nous avoir rappelé clans notre prière quotidienne que notre Père est aux cieux où il nous attend et que, par conséquent nous devons penser au ciel et nous conduire toujours de manière à y aller vivre éternellement.
Quelle belle invocation est donc celle-ci : Notre Père qui êtes aux cieux ! On raconte qu'un prêtre de l'oratoire, dans le cours de ses missions, rencontra un jeune berger dans les environs d'une ville où il était allé exercer un ministère. Le bon père pa-
rut avoir besoin de repos ; il s'arrêta et, toujours missionnaire, c'est-à-dire, toujours parlant de Dieu en toute occasion, il demanda au jeune homme s'il aimait Dieu, l'exhortant à le prier de tout son cœur, à réciter tous les jours son chapelet et lui demandant s'il en avait un. "Assurément, lui répondit le jeune berger, mais je ne puis achever mon Pater et depuis longtemps je ne dis plus que les premiers mots. " Comment cela, répartit le missionnaire et quelles distractions vous empêchent de continuer votre prière ? — Ce ne sont pas des distractions, mon père. mais on m'a toujours recommandé de penser sérieusement à ce que je disais en priant Dieu. Je le fais et je trouve tant de choses que je passe des heures entières sur les mêmes paroles et je dis : " Notre Père qui êtes aux cieux. " A cette seule pensée que Dieu est mon Père, je me représente toute la bonté, toute la tendresse d'un père. Je me dis : comment, je suis le fils d'un Dieu, moi, pauvre gardien de moutons ! J'ai pour père Celui qui créa le ciel et la terre d'une parole, Celui qui a fixé au ciel ces mille étoiles que je vois le soir en ramenant mon troupeau ! Et alors je me mets à rêver, à pleurer et je ne puis dire autre chose. Je sens combien je dois l'aimer, m'intéresser à sa gloire, mettre mon bonheur à lui obéir, désirer que son règne s'établisse dans mon cœur, craindre surtout de l'offenser et mettre en Lui toute ma confiance. Tels sont les devoirs si doux qui naissent de cette qualité de père. Comme Jésus-Christ nous a appris à dire à Dieu : Notre Père, je ne sépare pas Dieu, Jésus-Christ et les hommes ; je me les représente : sous ces douces images : les hommes comme enfants de Dieu et mes frères. Ainsi mes devoirs envers Dieu et les hommes me semblent si étendus et si doux à remplir que je ne me lasse pas de m'en occuper. Il faut pourtant poursuivre cette belle prière et, sans me détacher de ces consolantes paroles : Notre Père, lorsque je dis : Qui êtes aux cieux. je me sens porté à ne rien demander à notre Père céleste que ce qui peut me conduire plus sûrement au ciel où il règne dans sa gloire. Quand je réfléchis encore que moi qui ne suis qu'un pauvre petit berger auquel personne ne pense en ce monde, j'ai un père dans le ciel qui m'aime avec tendresse, qui a un royaume éternel et qu'il veut me le donner et qui, pour m'en assurer ta
possession, . a livré son propre Fils à une mort cruelle, alors je me sens rempli de joie et il me semble être d'avance dans le ciel aux pieds de ce bon Père et je ne puis que lui dire, dans les transports de ma reconnaissance et de mon amour : 0 mon Dieu que vous êtes bon ! "
Que ce petit berger nous serve de modèle. Disons souvent là prière divine, l'Oraison Dominicale ; disons-la toujours avec une foi profonde, une piété émue. Prions avec confiance Dieu qui est le meilleur, le plus généreux, le plus tendre, le plus miséricordieux des pères. Il exaucera notre prière ; il nous comblera de ses grâces et nous nous conduirons de manière à aller le rejoindre et le posséder à jamais dans les cieux.