QUE VOTRE RÈGNE ARRIVE
Nous avons salué Dieu comme notre Père en commençant cette sublime prière de l'Oraison Dominicale. Nous sommes ses enfants et nous l'aimons. Voilà pourquoi nous l'avons prié d'abord de faire que son nom soit sanctifié par toute la terre ; nous lui avons demandé son honneur et sa gloire.
Dans la seconde demande, nous lui parlons de notre intérêt, de notre bien ; nous le supplions de nous accorder la possession de ce royaume qui, dans son infinie bonté, il nous a préparé dan^ le ciel : Adveniat regnum tuum. Et saint Augustin nous dit qu'en faisant à Dieu cette demande, nous ne le prions pas seulement de nous accorder le paradis, mais encore de nous en rendre dignes, puisqu'il ne sera donné qu'à celui qui l'aura mérité.
Les Saintes Ecritures et les Pères de l'Eglise distinguent quatre règnes principaux de Dieu : son règne naturel sur toute la création, celui par lequel Dieu exerce sa souveraineté absolue sur toutes les créatures ; son règne temporel par le triomphe de l'Eglise, afin que les âmes rachetées du sang de Jésus-Christ cessent de se perdre dans les eaux du déluge de l'ignorance et de l'erreur ; son règne spirituel dans nos âmes par la grâce nécessaire à la pratique de la vertu et à la fuite du péché ; et son règne éternel dans la gloire sur les élus. Ainsi le royaume de Dieu, c'est tout à la fois le monde, l'Eglise, notre âme et le .séjour des bienheureux dans l'éternité.
Quel est celui des règnes qui est surtout voulu par cette demande de l'Oraison Dominicale ?
Evidemment il ne s'agit pas ici du règne de la nature qui existe nécessairement, qui se maintient dans toute la fermeté de son pouvoir, en dehors de tous les souhaits comme de toutes les dénégations et de tous les blasphèmes de l'homme. Dieu gouvernera toujours, au gré de sa sagesse, les sphères les plus élevées
de la création aussi facilement que les régions inférieures ; les soleils du firmament et ces millions d'astres perdus dans les espaces incommensurables lui obéissent avec autant de promptitude que le grain de sable agité par le moindre souffle. " Toute la terre est dans ses mains, " dit le Prophète (Ps, 94).
Nous ne pouvons donc pas demander que vienne le règne naturel de Dieu sur toute la création, puisqu'il est établi depuis la création du monde et qu'il est si inséparable de l'Etre de Dieu que Dieu ne peut l'abdiquer ni y renoncer. Tout ce que nous pouvons demander et désirer c'est que ce règne vienne à la connaissance de tous les hommes, qu'il soit connu de ceux qui l'ignorent comme les idolâtres et reconnu de ceux qui le combattent comme les incrédules et les athées.
Nous devons demander le règne de Dieu par le triomphe de son Eglise. Ce règne a été prophétisé par le roi David, lorsqu'il a dit en parlant de Jésus-Christ fondateur en chef de l'Eglise : " Il régnera d'une mer à l'autre et du fleuve jusqu'aux extrémités de la terre. (Ps.71) Le Prophète Isaïe avait aussi vu ce triomphe de la divine épouse de Jésus-Christ. S'adressant à l'Eglise qui devait naître, il lui disait : " Les nations marcheront à la lumière et les rois à la splendeur de ton aurore." (Isaie 60). "Le vrai Salomon, la Sagesse éternelle, disait le psalmiste, dominera d'une mer à l'autre ; tous les rois de la terre l'adoreront et toutes les nations lui seront assujetties."
C'est vrai, le roi Jésus a marché à grands pas vers l'accomplissement de ces oracles ; bien des peuples se sont déjà prosternés devant lui et ont baisé pieusenemt l'empreinte de ses pieds. Cependant il n'a pas encore fait sentir à tous la suave pesanteur de son joug, ni manifesté universellement sa vérité, sa loi, l'action de sa grâce. Combien de nations lointaines sont encore avilies par le double esclavage de l'ignorance et du vice ! Combien qui gémissent encore dans les ténèbres de l'idolâtrie ! Combien qui sont aveuglées par la fumée de l'hérésie et de l'incrédulité ! Nous ne devons pas rester indifférents au malheureux sort de ces abandonnés et de ces égarés. Disons donc à Dieu : Que votre règne arrive, c'est-à-dire, faites, Seigneur, que la bonne nouvelle de l'Evangile soit connue de tous ceux qui jus-
qu'ici l'ont ignorée ; envoyez leur des apôtres pour qu'ils étendent jusqu'à eux votre règne. Envoyez-en pareillement aux hérétiques et aux schismatiques pour désiller les obscurités qui les empêchent de voir la vérité et les retiennent loin de vous.
Ah î si nous voulions dire souvent et avec ferveur à Dieu : que votre règne arrive, des générations de missionnaires, d'hommes dévoués et héroïques, sortiraient des entrailles de l'Eglise pour aller, pauvres, dépouillés, vides de toutes les affections et de toutes les convoitises humaines, dire à ceux qui gisent encore dans les langes immondes du paganisme ou dans le schisme : " oportet illum regnare, il faut que Dieu règne. "
Qu'il est grand le missionnaire, l'apôtre ! Que l'on vante, que l'on exalte les œuvres de miséricorde, rien de plus juste : rompre son pain pour nourrir l'indigent, partager son manteau pour couvrir la nudité du miséreux qui grelotte de froid, s'asseoir au chevet de douleur du malade pour le consoler, descendre dans d'humides cachots pour relever le courage d'un prisonnier qui se désespère, c'est une mission de charité que le monde admire et que le ciel récompense ; mais l'apôtre qui porte au cœur une étincelle du feu sacré que Jésus-Christ est venu apporter à la terre, mais le missionnaire qui vole au secours de la plus lamentable des infortunes et va, au prix de son repos, de ses sueurs, de son sang, de sa vie, offrir à de pauvres âmes perdues l'amour de la vérité et du salut, ce sont là les héros devant lesquels il n'est pas permis de passer sans s'incliner avec respect, sans saluer avec admiration.
Demandons à Dieu que sa sainte Eglise soit de plus en plus exaltée, que tous ses enfants la reconnaissent pour leur maîtresse et leur mère, que tous les hommes ouvrent leurs yeux à la véritable lumière ; demandons que Dieu règne partout et alors le monde ne sera plus qu'un temple où il sera connu, loué, aimé, sur la terre comme il veut être connu, loué, aimé dans les cieux.
Lorsque nous disons à Dieu : que votre règne arrive, nous demandons que la justice, la vérité, la sainteté s'établisse partout
dans notre vie et surtout dans notre cœur ; nous demandons que partout Dieu soit le maître absolu et que sa souveraine domination soit reconnue dans la région des créatures libres comme elle l'est dans les sphères de la nature matérielle. Il aurait pu enfermer toute la création dans un cercle de fer sans qu'il fût permis à un seul être de s'en écarter d'une seule ligne. Il ne l'a pas voulu ; il a établi pour l'homme la grande loi de la liberté. Les autres êtres, placés en face des lois qui régissent la création ne peuvent pas refuser leur concours et leur soumission ; ils marchent comme une locomotive qui ne raisonne pas. Mais l'homme a le pouvoir de refuser à Dieu l'obéissance ; il possède icibas un noble et dangereux privilège : celui de se soustraire, au moins en partie, à la domination du Seigneur.
Par cette seconde demande de l'Oraison Dominicale nous prions Dieu d'éclairer l'homme, de le diriger, de verser sur lui toutes ses grâces de lumière et de sagesse afin qu'il fasse ce que Dieu veut de lui. Ces grâces éclairent l'esprit qui, sous cette clarté voit les choses telles qu'elles sont réellement : le vice avec sa laideur et ses fruits funestes ; la vertu avec sa beauté et ses salutaires effets; l'un et l'autre avec leur portée heureuse ou malheureuse pour nous. Et comme nous ne sommes pas assez ennemis de nous-mêmes pour préférer ce qui doit nous nuire, nous concluons qu'il faut faire l'acte qui est beau, qui est bon. De cette sorte, la vertu se pratique, le règne de Dieu est advenu.
Mais cette grâce, si puissante qu'elle soit, ne violente ni l'esprit, ni le cœur, ni la volonté. Elle les laisse en possession d'eux-mêmes ; son action n'anéantit pas leur liberté. La preuve, c'est que nous ne sommes pas toujours fidèles à la grâce ; bien souvent, au contraire, pour une cause, ou pour une autre, nous lui résistons. Ce qui faisait dire à saint Philippe de Néri ces touchantes paroles pleines de foi et de piété : " Défiez-vous de moi, Seigneur ; car je pourrais bien vous échapper. " Et qui donc n'a pas échappé à Dieu ? Ils lui échappèrent nos premiers parents dans de bien meilleures conditions de vie morale que nous. Notre propre histoire montre à chacun de nous les fois si nombreuses où notre cœur a échappé à Dieu et tous nous avons raison de dire : " Seigneur, défiez-vous de nous. "
Ce recours de la grâce, nous devons le solliciter. Nous devons chaque jour, et à plusieurs reprises, crier notre pauvreté, nos impuissances, notre aveuglement, nos penchants mauvais, nos passions, nos découragements. Nous devons prier beaucoup et toujours ; alors nous vaincrons ; nous aurons le règne de Dieu en nous par sa grâce.
Alors Dieu régnera sur nos pensées . " In omnibus diebus vitœ tuœ in mente habeto Deum. " (Tobie, iv. 1). Chez le vrai chrétien Dieu est le souffle de l'intelligence comme il est la constante chaleur de l'âme. Il éclaire la marche ; il est comme le phare que consulte le pilote en mer pour savoir s'il ne s'approche pas des écueils ; il éclaire la route ; il empêche l'homme de s'égarer ; il l'aide à remplir ses devoirs avec une exquise perfection. Alors le chrétien ne juge pas tout au point de vue du monde et des intérêts matériels. En regardant les choses de la terre, il est porté à dire avec saint Bernard : quelles sont leurs relations dernières avec Y éternité : quid hœc ad œternitatem, f "
Rappelez-vous toujours que la doctrine de Dieu transmise par le Christ a ouvert la voie de la vérité à toutes les intelligences, a projeté la lumière sur toutes les questions, même sur celles qui paraissaient insolubles à l'antiquité et aujourd'hui le chrétien le plus ignorant connait la réponse qu'il faut donner à toutes les questions qui l'intéressent et intéressent l'humanité. Demandezlui d'où il vient, où il va ; demandez-lui quelle est sa fin, sa destinée, il le sait encore ; demandez-lui quels sont ses droits, quels sont ses devoirs, il vous fera des réponses sublimes, inconnues aux grands génies de l'antiquité.
Cette doctrine divine non seulement éclaire et dirige les ignorants, les pauvres et les petits ; elle a été et elle est encore la nouriture la plus saine des plus grands génies. Tertulien, Origène, Augustin, Thomas, Pascal, Bossuet sont venus tour à tour s'incliner avec respect devant elle. Et si jamais il vous arrivait de rencontrer quelques-uns de ces esprits faux qui ont l'audace de s'appeler des esprits forts et qui voudraient douter de nos dogmes chrétiens, qui ne craindraient pas de proclamer faux ce que Descartes et Pascal, Newton et Leibnitz, ont cru après les plus profondes méditations, ce qu'ont cru les princes
de la science moderne comme Cauchy et Ampère, Cuvier et Leverrier, Récamier et Pasteur, demandez-leur combien d'heures ils ont donné à l'étude des questions morales et religieuses ; interrogez-les sur ces questions et vous verrez apparaître chez eux une étonnante confusion et une profonde ignorance ; car pour croire il faut savoir ; pour savoir il faut avoir étudié, pour étudier il faut une application sérieuse de l'esprit. Pas plus la foi que la science ne peut s'acquérir sans l'attention. Que Dieu règne toujours sur vos intelligences. Laissez toujours à d'autres le privilège d'oser traduire au tribunal de leur ignorance les plus belles vertus et les plus pures gloires de vingt siècles ; laissez-leur le privilège de condamner sans appel et sans examen la foi des plus nobles caractères et des plus hautes intelligences.
Demandez aussi à Dieu de régner sur vos cœurs. Car l'esprit n'est pas tout l'homme, n'est pas même le meilleur de l'homme. Le meilleur de l'homme, c'est la faculté d'aimer, c'est le cœur. Aussi Dieu veut être la souveraine affection de notre vie, affection qui ne détruit pas les autres, celles qui sont selon l'ordre de la nature et de la grâce, mais qui les fortifie au contraire en les réglant et qui leur donne de la vie en les divinisant. Aussi Jésus n'a cessé de répéter : " Aimez " ; il n'a dit nulle part : donne-moi ton esprit, mais il n'a cessé de dire : mon fils, donne-moi ton cœur. C'est qu'en effet la charité est la plénitude de la loi ; elle se rend bientôt maîtresse de la raison elle-même et l'esprit de l'homme est toujours plus ou moins à la remorque du cœur, comme sa noble et légitime conquête.
Et pour régner sur nos cœurs, il les a pris par l'amour ; il a voulu se faire aimer de nous ; il nous a aimés. Et comment nous a-t-il aimés ?
Saint Augustin disait au Seigneur : " Le ciel et la terre nous crient de vous aimer, ô mon Dieu ". Et, en effet, toutes les créatures, les anges, les astres du firmament, les arbres, les plantes, les montagnes, l'air que nous respirons, l'eau qui nous désaltère, les oiseaux qui nous réjouissent de leurs chants, les animaux qui nous prêtent leur aide dans nos travaux, ne sont-ils pas autant de voix qui nous disent d'aimer Celui qui a tout fait,, qui conserve tout, qui gouverne tout à notre profit ? Car enfin
tout ce qui est en dehors de nous n'est-ce pas l'amour de Dieu pour nous qui nous le fournit ?
Nous ne devons pas nous contenter de regarder les dons extérieurs qui viennent de Dieu, nous devons nous considérer nous-mêmes de la tête aux pieds. Qu'avons-nous que nous n'ayons reçu ? Notre corps avec tous ses membres et tous ses sens, à qui en sommes-nous redevables ? si étant aveugles-nés nous rencontrions un médecin qui nous rendrait la vue ; si un chirurgien, quand nos jambes auraient été tranchées par un fer meurtrier, nous les avait remises en place de telle sorte que nous puissions marcher à l'aise, pourrions-nous oublier ceux aux soins et à la science merveilleuse desquels nous serions redevables de l'usage de nos jambes et de nos pieds ? Dieu nous donne et nous conserve la vue, l'ouïe, le goût, avec tous nos sens, tous nos membres et cela depuis que nous sommes au monde, et tous les jours et à chaque instant. Il nous donne la vie goutte à goutte, la vie plus précieux de tous les biens temporels, puisque pour la conserver, nous sacrifions volontiers tout le reste ; il nous donne de plus notre âme, avec son intelligence, sa volonté libre, avec ses facultés qui en font la reine de la création, et nous oublierions Notre -Seigneur, notre Dieu !
Nous n'avons indiqué jusqu'ici que les dons naturels, qu'en est il de ceux de l'ordre de la grâce ?
Dieu nous a destinés à le voir lui-même face à face, à le posséder, à l'aimer comme il s'aime lui-même. S'il nous donnait une royauté ici-bas, nous nous fondrions en action de grâces. Il veut nous faire rois dans le ciel ; il nous prépare un héritage qui ne sera autre que lui-même ; il veut nous rendre semblables à lui, et nous n'en serions pas touchés !
Et pour nous faire arriver à cette destinée divinement glorieuse que nous n'apprécierons comme il convient que lorsque nous aurons le bonheur d'y parvenir, Celui qui nous a tout donné comme Créateur, s'est fait lui-même notre Rédempteur. Il est descendu du ciel, il s'est fait homme comme nous ; il a souffert pour nous le froid, la faim, la pauvreté, la Passion ; il a répandu son sang pour notre salut. Ce que n'ont fait pour nous ni père, ni mère, ni frère, ni sœur, il l'a accompli et dans des cir-
constances si merveilleuses que les anges en ont pleuré, que les bourreaux en ont été attendris, que les rochers s'en sont émus, que le soleil en a refusé ses rayons à la terre, que celle-ci en a été ébranlée. Ne faudrait-il pas avoir un cœur de tigre pour ne pas aimer Celui qui nous a tant aimés ?
Si ces bienfaits étaient anciens, nous trouverions peut-être une excuse à nos oublis dans le temps qui efface tout ; mais il n'en n'en est rien. Sans doute la Rédemption s'est accomplie depuis des siècles. Mais l'application des mérites de Notre-Seigneur se fait à nos âmes tous les jours depuis que nous sommes au monde et se fera jusqu'à notre dernier soupir. Comptons si nous le pouvons toutes les grâces qui ont inondé nos âmes depuis notre entrée dans la vie, grâces dont le Calvaire a été la source féconde : le baptême, l'instruction chrétienne, la première communion, les remords quand nous avons fait le mal, les bonnes inspirations, les saints désirs, la patience de Dieu à supporter nos fautes, à attendre notre retour, les bras de sa miséricorde toujours ouverts pour nous recevoir, les sacrements toujours offerts à nous pour nous rendre la grâce ou l'augmenter.
Qu'ils ont bien compris la légitimité de ce règne de Dieu sur les cœurs les premiers Apôtres avec leur longue famille de missionnaires ! Qu'ils sont beaux leurs pas ! Ils ont renoncé à tout, aux joies du foyer, à leur patrie, aux biens de ce monde, et ils bravent tout, les fatigues, les dangers, la mort pour conquérir des âmes au Dieu qu'ils aiment.
Comme ils ont bien compris cette vérité les premiers ermites avec leur longue famille de moines ensevelis au fond des cloîtres ! C'est aussi l'amour de Dieu qui les a poussés dans la solitude, qui a armé leurs mains de ces rudes instruments de pénitence dont s'effraie toute notre délicatesse.
Comme ils ont bien compris cette vérité ces légions empourprées de martyrs qui ont aimé Dieu jusqu'à l'effusion du sang ! Et il n'y a rien de comparable à ce témoignage de l'amour par le sang. On peut douter de toutes les protestations des lèvres ; car les lèvres sont souvent menteuses ; on peut même suspecter des actes en apparence sortis du cœur, car il s'en rencontre d'intéressés. Mais quand un homme va jusqu'à répandre son sang
pour celui qu'il aime, alors la preuve est décisive parce que, selon la parole même du Sauveur, l'homme n'a rien de plus à donner que sa vie : " Majorent hoc dilectionem nemo habet ut animant suam ponat quis pro amicis suis. "
Il ne nous sera pas donné à nous de verser notre sang pour prouver à Dieu que nous l'aimons ; mais chaque fois que nous réciterons notre Oraison Dominicale, chaque fois que nous dirons à Dieu cette prière : " Que votre règne arrive ! " nous lui demanderons sincèrement de régner en nous, nous lui dirons : En retour de tous vos bienfaits, régnez dans nos cœurs ; prenezles, Seigneur, ces cœurs et qu'ils ne battent plus que pour vous. Nous avons beau chercher loin de vous la tranquillité et la satisfaction de tous nos désirs, nous ne les trouvons pas. Il n'y a que vous qui puissiez étancher la soif qui brûle nos cœurs : venez et régnez à jamais en nous, adveniat regnum tuum.
Régnez dans le cœur de ceux qui trop longtemps ont vécu au gré de leurs caprices ; rentrez en eux, rétablissez-y votre empire; qu'ils se soumettent à vos lois avec une humble obéissance et un parfait amour ; que votre grâce les purifie et les inonde de ses lumières et de ses feux. Adveniat regnum tuum.
Régnez dans le cœur des pécheurs ; arrachez-les à l'empire de Satan ; pacifiez toutes les puissances de leur âme ; soyez désormais le principe de toutes leurs affections et de tous leurs désirs,.
Régnez sur les âmes fidèles, sur les chrétiens fervents. En eux le vieil homme n'est pas encore mort ; faites qu'ils vous aiment comme vous les aimez vous-même, pleinement, uniquement, purement.
Régnez sur les enfants ; tournez-les vers vous dès l'aurore de leur vie ; cueillez les prémices de leurs affections naïves et pures; ils sont des boutons de roses dont vous aimez à former votre diadème.
Régnez dans le cœur de ces pères de famille, de ces hommes affairés qui traversent l'âge mûr et dont la vie s'écoule loin de vous. Ils ne pensent souvent qu'à l'intérêt, qu'aux affaires de ce monde et ils oublient la grande affaire du salut, parce qu'ils ne vous aiment pas, parce qu'ils ne pensent pas à vous.
Régnez dans le cœur de ces hommes blanchis par les années et
qui ne cherchent qu'à entourer leur vieillesse de tous les biens et de tous les agréments de la vie. Faites qu'ils mettent à profit les jours de grâces que vous leur donnez et qu'ils réparent le temps perdu ; que votre règne, le règne de la grâce et de la charité arrive dans ces cœurs déjà glacés par la mort, souvent usés par le mal et qui bientôt vont cesser de battre.
Régnez dans tous les cœurs qui trouveront la joie et l'allégresse dans votre service et dans votre amour ; car servir Dieu, c'est régner. " C'est, dit saint Paul, être enrichis de grâces, vivre en paix sur la terre et dans la gloire au ciel. "
O notre Père, régnez en nous tous par votre grâce. Que nous soyons tous vos images ; si nous ne le sommes pas, que nous le devenions ; si nous le sommes, que nous ne cessions pas de l'être, croissant chaque jour en ressemblance avec vous. Sans doute sur cette terre nous ne pouvons être que des images ébauchées ; mais l'ébauche s'achèvera ; ce sera quand nous nous verrons sans voile et sans nuage. Alors ce sera la félicité consommée.
Disons donc souvent à Dieu : Que votre règne arrive par l'effusion de votre grâce. Le règne de Dieu : c'est la sûreté dans l'Etat ; c'est la paix et la tranquillité dans la famille ; c'est le calme chez les individus ; le règne de Dieu, c'est la société reconstituée sur de nouvelles bases ; c'est la famille rendue véritablement chrétienne ; c'est le citoyen revenu à ses devoirs et, en particulier, à ceux qui lui incombent envers Dieu. Le règne de Dieu c'est la générosité à la place de l'égoïsme, c'est la justice au lieu de l'iniquité, c'est la charité, l'amour de son semblable à la place de la haine. Le règne de Dieu c'est la félicité sur cette terre, aussi grande qu'elle peut l'être ici-bas, en attendant la félicité du ciel.
C'est cette félicité du ciel que nous demandons surtout quand nous disons à Dieu dans l'Oraison Dominicale : " Que votre règne arrive. "
Le règne de Dieu est arrivé pour nous dès cette vie quand nous avons le bonheur de vivre dans sa grâce et qu'il habite en nous par la charité. Il est alors vraiment notre Roi, puisqu'il régit
notre cœur, que nous aimons ce qu'il aime et détestons ce qu'if déteste. Cependant nous aspirons surtout à ce règne de la grâce en vue du règne de la gloire.
Par ces paroles : que votre règne arrive, notre âme demande principalement qu'à la mort, lorsqu'elle aura plié sa tente mortelle, elle soit reçue dans le ciel, nous le conjurons de nous rendre dignes par sa grâce d'habiter un jour sa maison sainte, d'être du nombre de ceux à qui il sera dit : " Venez, les bénis de mon Père, posséder le royaume qui vous a été préparé avant la création du monde. " Nous le conjurons de régner en nous par sa grâce de manière à ce que, lorsqu'il lui plaira de nous retirer de cette vie, lorsque notre dernière heure sera proche, nous puissions nous réjouir comme un prisonnier qui reçoit enfin la nouvelle de sa délivrance et s'écrie avec le Prophète : " Lœtatus sum in his quœ dicta sunt mïhi; in domum Domini ibimus." (Ps. 121). Cette nouvelle que ma mort approche me réjouit, me remplit de joie et d'allégresse. Ah ! je ne crains rien : " Cupio dissolvi et esse cum Christo. " (Saint Paul ad Phil. 1-2). Il me tarde de mourir et d'aller habiter avec Jésus-Christ : " Attollite portas principes vestras et elevamini portœ eternales et introibit rex gloriœ." (Ps. 23). Mais qui êtes-vous pour demander accès au séjour de la gloire ? Qui suis-je ? Je suis une âme chrétienne qui ai vécu sur la terre de la vie de la grâce et qui demande maintenant la vie de la gloire. Ouvrez les portes de la Jérusalem céleste ; je suis impatiente du bonheur des saints et de contempler à jamais la la face du Très Haut. — Viens, ô mon épouse chérie, dira Jésus- Christ, viens et reçois sur ton front la couronne que je t'ai préparée de toute éternité.
Oui, si nous faisons du fond du cœur cette prière : que votre règne arrive ; si nous mettons nos actes d'accord avec nos paroles, nous serons placés un jour sur ce trône de gloire que Dieu nous réserve dans les cieux.
Et comme notre Père céleste veut que nous désirions son royaume ! C'est Jésus, son Fils, qui nous ordonne en son nom de répéter souvent ce cri de la prière : que votre règne arrive. C'est pour cela qu'il nous a créés ; il a façonné l'homme de ses mains ; il lui a inspiré une âme vivante ; il Ta placé sur la terre afin
qu'il gagne le ciel. Sa volonté est notre sanctification. Si Jésus- <Dhrist est venu dans cette vallée de larmes, s'il y a prêché son Evangile, dans les fatigues et les persécutions, s'il y est mort dans les douleurs et la honte, c'était pour expier le crime de l'homme et, payant le prix de nos âmes, les reconduire au ciel.
Il a recommandé à son Eglise de le remplacer dans sa mission auprès des hommes. Aussi elle voyage par toute la terre, appe* lant à lui tous les enfants d'Adam, cherchant uniquement à recueillir des citoyens pour son royaume bienheureux. Nous devons la contempler, nous prenant au berceau par le baptême, nous apprenant à connaître Dieu, à l'aimer, à le servir, afin de nous rendre dignes de la vie éternelle ; elle nous suit en tous nos chemins, nous distribue les divins sacrements et les consolations de la foi jusqu'au milieu des ténèbres de la mort, renouvelant tous les jours le sacrifice qui nous réconcilie avec le ciel pendant notre vie comme après notre mort.
Et le Saint Esprit ne cesse de frapper à la porte de nos cœurs par les bons mouvements et par les remords, par les frayeurs de la mort et du jugement qu'il y inspire. Il veut nous préparer à cette cité sainte où rien de souillé n'entrera jamais. Il veut nous enflammer de ce désir brûlant du roi Prophète : "Qu'ils sont heureux, Seigneur, ceux qui habitent votre maison sainte ; ils chanteront vos louanges dans les siècles des siècles."
Et quand Notre-Seigneur nous a laissé sa Mère si tendre pour Mère, quand il nous a recommandés à ses Anges et à ses saints, il n'a voulu qu'une chose : nous rendre dignes, par leur assistance, de partager un jour leur bonheur.
Quelle consolation pour nous de penser que si, durant notre vie, nous avons permis à Dieu de régner en nous par sa grâce, à cette heure suprême, quand notre dernière maladie nous tiendra cloués sur un lit de douleur, quand les préludes de l'agonie épouvanteront nos proches et feront le vide autour de nous, quand les médecins nous auront abandonnés, quand nos amis, nos parents mêmes, incapables de soutenir le spectacle déchirant de notre dernière heure, alors la porte de notre chambre s'ouvrira et, dans les mains du prêtre, sous les voiles eucharistiques, nous verrons apparaître notre bien-aimé Jésus. Ce sera la dernière
visite de ce fidèle ami. A peine l'aurons-nous reçu, pendant quenous savourerons ses dernières faveurs terrestres, on nous mettra dans les mains presque glacées son image bénie, le crucifix. Notre dernier regard se reposera sur lui, contemplera ses traits amis et, quand la mort fermera nos yeux, ce ne sera que pour un instant.
Bientôt ils se rouvriront pour contempler encore Jésus, notre ami tout à l'heure, alors notre juge ; mais comment, disait sainte Thérèse, craindrions-nous d'être jugé par Jésus, quand toute notre vie il aura été notre ami ?"
Il nous amènera vivre avec lui dans son royaume dont rien n'égale la richesse et les splendeurs. Ici-bas nous ne rencontrons souvent que tristesse, douleurs, angoisses, tribulations dont la forme varie sans que l'âme cesse de souffrir ; un jour nous serons consolés dans un lieu où il n'y aura plus de deuils, plus de douleurs. Ici nous sommes soumis à la rude loi du travail ;: là-haut nous aurons toute une éternité pour nous reposer. Notre intelligence, faite pour le vrai, vit ici-bas dans les ténèbres ; un jour elle verra face à face Dieu qui est la vérité même. Notre coeur fait pour le bonheur, pour jouir, ne vit ici-bas que de privations ; un jour il sera mis en possession de Dieu même qui est le bien par excellence, nous jouirons d'un bonheur parfait ; Dieu nous abreuvera d'un torrent de volupté : "torrente vohuptatis poiabis eos". "Créé pour nous, dit saint Augustin, notre cœur sera inquiet et tourmenté jusqu'à ce que nous reposions en vous". Alors la soif de connaître, la soif d'aimer s'abreuveront à la source même du bien et du beau contemplés dans leur essence."
Saint Paul, qui avait été témoin de ce règne éternel de Dieu sur les élus dans le ciel, déclare "que l'œil de l'homme n'a pas vu, que son oreille n'a pas entendu-, que son cœur n'a pas compris ce que Dieu réserve à ceux qui l'aiment". (1 Cor. 11. 9). Pour ïsaïe, ce règne est un repos délicieux : "Mon peuple, dit-il, parlant au nom de Dieu, se reposera dans une paix agréable, dans des demeures d'assurance, dans une riche et abondante tranqujlité." (IsAÏE, 32). Et parlant aux justes, il disait : "Vous vous réjouirez et vous tressaillerez d'allégresse pendant toute l'éternité." (Isaïe, 65).
Voilà pourquoi les saints soupirent avec tant d'ardeur après la venue de ce règne au ciel. Remplis d'amour pour Dieu, exposés à l'offenser, leur unique souhait est de mourir au plus tôt afin d'entrer dans l'heureuse liberté des enfants de Dieu et de laisser régner sans partage en eux un si bon Maître. "Hélas, s'écrie David, que la demeure du monde me semble longue ! Ne finira-t-elle jamais ?" "0 Seigneur des vertus, que vos demeures sont aimables ! Mon âme languit et se consume par l'extrême désir qu'elle a d'entrer dans le palais du Seigneur." Ecoutez la plainte profonde de l'Apôtre Saint Paul : " Malheureux que je suis, s'écrie-t-il, qui me délivrera de ce corps de mort !" (Rom. vin).
Ne cessons donc pas de dire à Dieu : que votre règne arrive ; attendons qu'il nous y appelle et ne cessons de lutter dans le grand combat de la vie afin de pouvoir dire un jour : " j'ai combattu un généreux combat, j'ai terminé ma course et j'attends une couronne de justice qui me sera donnée par un juge rempli d'équité. (Tim. 4, 7).
Attendons l'appel avec patience, conservons notre doux espoir et chantons l'hymne de l'exilé sur la terre étrangère. Le marin séparé de sa patrie par une longue distance n'oublie pas qu'il est en route pour y arriver. Alors même qu'il ne compte pas sur un retour aussi prochain que son cœur le désirerait, il chante sur les flots les plus lointains l'hymne de la patrie ; et ce chant, trompant les heures, est une consolation pour son âme et un soulagement à ses regrets ; c'est comme une jouissance anticipée de ce qu'il désire. Ainsi chantons l'hymne du ciel, alors même que tout nous fasse supposer que l'heure du retour n'a pas encore sonné ; disons du fond du cœur et tous les jours, que votre règne arrive ; mais que ce cri de nos désirs retentisse comme un avertissement dans notre vie et comme une pressante exhortation à faire des progrès dans la vertu afin que ce règne de Dieu nous arrive un jour dans toute sa plénitude. Là nous chanterons de ces cantiques dont on ne dit jamais qu'on en est saturé, ainsi qu'une triste expérience nous oblige de le confesser des strophes de la terre ; là le règne de Dieu sera complet, parce que le Tout Puissant aura pris pleine possession de notre intelligence, de
notre cœur, de notre volonté, et Dieu sera tout en toutes choses . 41 Deinde Unis, cum tradiderit regnum Deo et Patri. . . ut sit Deus om.nia in omnibus. " (7 Cor. 15).
Mais ici comme toujours, n'oublions pas que Jésus-Christ nous recommande de désirer son royaume pour tous nos frères, poulies pécheurs dont nous devons chercher la conversion, le salut ; pour les âmes de nos parents, de nos amis, de tous les fidèles trépassés. Ah ! si notre foi était sincère, ne serions-nous pas moins indifférent sur le malheur lamentable de tant d'âmes qui nous sont chères, lorsqu'elles ne remplissent pas leurs devoirs, lorsqu'elles sont dévorées par le péché* mortel et s'en vont les yeux bandés à l'abîme ? Si notre foi était sincère, si nous pensions aux horreurs du feu du purgatoire et à la privation de Dieu, où gémissent tant d'âmes infortunées, que ne ferions-nous pas pour les introduire au lieu du rafraîchissement, de la lumière et de la paix ?
Et afin d'obtenir le règne de la grâce qui conduit au règne de la gloire, disons donc cette belle prière du vénérable serviteur de Dieu, Louis de Grenade : " Voyez, Seigneur, combien de maîtres, ou plutôt combien de tyrans \eulent nous dominer : le démon avec sa malice, le monde avec ses pompes, le chair avec ses voluptés, notre propre volonté avec sa concupiscence. Tous ces tyrans nous oppriment ; ils font violence à votre règne ; ils s'efforcent continuellement de renverser votre empire et nous pressent vivement de faire leur volonté. Levez-vous donc, ô céleste Roi ; renversez cette odieuse ambition ; rétablissez l'ordre et ne souffrez pas que cette cruelle tyrannie s'introduise jamais dans votre royaume ; effrayez ces despotes ; repoussez vos ennemis et ceux qui vous haïssent fuiront devant vos regards ; commandez, mon Divin Maître ; régnez et gouvernez seul ; que le trône de votre règne soit reconnu de nous ; habitez seul mon cœur et que votre règne occupe seul mon âme ; Faites, ô mon Dieu que désormais je ne pense plus qu'à votre règne et que je ne cherche plus rien autre. "
Prions avec cette ardeur ; ne cessons de demander avec confiance que le règne de Dieu arrive en nous et en tous ceux que Jésus a rachetés de son sang, et nous attirerons ainsi sur nous les bénédictions du ciel.