‹ À mes prêtresChapitre 48 sur 62 · DONNEZ-NOUS AUJOURD'HUI NOTRE PAIN DE CHAQUE JOUR · texte numérisé non relu

DONNEZ-NOUS AUJOURD'HUI NOTRE PAIN DE CHAQUE JOUR

" En priant Notre Père des cieux pour que son nom soit sanctifié, pour que son règne arrive, que sa volonté soit faite, nous demandons, dit saint Thomas, des biens spirituels que nous ne pouvons posséder en toute perfection que dans la vie éternelle. Il était nécessaire après cela que Jésus nous apprît ce dont nous avons besoin et que nous pouvons posséder parfaitement dans notre vie présente, nous montrant ainsi que Dieu est notre providence dans l'ordre temporel. "

Les trois premières demandes du Pater regardent la gloire de Dieu ; dans cette admirable prière Dieu est le premier objet de nos vœux et il est juste qu'il en soit ainsi, Dieu avant tout. Nous devons l'aimer plus que nous-mêmes ; à lui doivent aller les prémices de notre esprit, de notre cœur, de nos lèvres ; sa gloire doit nous être plus chère que le monde entier. Mais Dieu veut que nous nous occupions aussi de nous-mêmes et de nos propresintérêts, que nous lui demandions d'y veiller.

La première demande que nous lui adressons pour nous se rapporte à l'entretien même de notre vie et nous lui demandons la nourriture de chaque jour : Panem nostrum quotidianum da nobis hodie. Mais comme homme et comme chrétien, nous avons besoin de deux sortes de nourriture : l'une matérielle pour la vie du corps ; l'autre spirituelle pour la vie de l'âme et voilà pourquoi nous demandons tout à la fois l'une et l'autre sous le nom de pain. Dieu n'a pas moins à cœur nos besoins temporels que nos besoins spirituels. *

Le vrai chrétien aime à se considérer comme le mendiant de Dieu, selon l'expression de saint Augustin : ovines mendici Dei sumus. Il tend la main au souverain riche, il invoque son infinie munificence et par sa prière il sollicite ce cœur paternel déjà si

parfaitement disposé à nous venir en aide. Le chrétien sait que s'il est fidèle à la loi du Seigneur, rien ne lui manquera sur la terre, que les cheveux de sa tête sont comptés et que le Dieu qui nourrit les petits oiseaux des champs et qui veille à la conservation des fleurs de la vallée, ne négligera pas ce qui est nécessaire à la vie naturelle de ses enfants ni même ce qui est utile à la convenable splendeur de leur position. Mais il n'oublie pas que la prière est un moyen établi de Dieu pour obtenir plus efficacement et quelquefois avec plus d'abondance ce qu'il était déjà tout prêt à accorder.

Nous lui demandons d'abord le pain matériel. Par ce mot, nous devons entendre non seulement la nourriture qui apaise notre faim, mais le breuvage qui nous désaltère, l'air que nous respirons, véritable pain de vie, pabulum vitœ, le vêtement qui nous couvre, gardien de la pudeur, le toit qui nous abrite ; enfin tout ce qui nous protège contre les forces ennemies que notre corps désarmé rencontre dans la nature ; en un mot, le strict nécessaire de notre vie corporelle. Si nous demandons plus, nous cessons de prier comme Jésus-Christ nous a enseigné de le faire.

Cette demande de l'Oraison Dominicale ne nous dispense pas de travailler chacun dans sa sphère et sa condition. Tout hommedoit manger son pain à la sueur de son front, les uns dans la culture des champs, dans un travail manuel quelle qu'en soit la forme, les autres dans le cabinet au milieu des sueurs de l'étude. La prière ne dispense donc pas de ce travail qui a été imposé à l'homme et sans lequel rien ne fructifie ; car le Seigneur veut que, dans les fruits de nos œuvres, il entre quelque chose de nous-mêmes ; des sueurs de notre corps ou des sueurs de notre intelligence et de notre cœur, et souvent des deux à la fois. Mais de même que le travail de l'agriculteur ne suffit pas pour la fécondité du sol et qu'il faut de plus la rosée du ciel, ainsi la bénédiction du Seigneur est nécessaire au véritable succès de nos affaires ; ceux qui veulent s'en passer ou bien ne réussissent pas dans leurs projets ; ou bien, s'ils réussissent, ces succès temporels et transitoires sont souvent une cause de vrais malheurs pour eux.

" Nous ne disons pas à Dieu, dit très bien saint Grégoire de

Nysse : accordez-nous les richesses, les plaisirs de l'opulence, des habits de pourpre, de l'or et des pierreries, de nombreux troupeaux d'hommes ou de bêtes asservis à notre luxe, les talents qui font l'orateur, les récompenses que les hommes décernent au mérite. Tout cela ne fait que détourner l'âme de ce qui doit faire son premier besoin ; nous lui demandons du pain. "

En nous faisant demander du pain, Notre-Seigneur nous apprend à nous contenter du nécessaire, de ce qui est indispensable à notre subsistance et à ne désirer rien de superflu : Victus et vestitus, le vivre et le vêtement, voilà ce que nous devons demander à Dieu dans l'Oraison Dominicale. Il a voulu par là nous prêcher le détachement de tous les biens de la terre.

Ils sont trop rares malheureusement ceux qui sont disposés à se contenter du nécessaire, ceux par conséquent qui font cette demande avec sincérité. Un trop grand nombre sont dévorés d'une soif ardente d'acquérir encore, de s'enrichir chaque jour davantage, d'amasser des trésors, d'accumuler des richesses. Il semble que plus ils possèdent et plus ils veulent avoir. " L'avarice et l'ambition, dit Fénelon, sont plus mécontentes de ce qu'elles n'ont pas qu'elles ne sont satisfaites de ce qu'elles possèdent déjà. " Ces hommes toujours inquiets et mécontents sont sans cesse occupés à se créer de nouveaux besoins et à se demander comment ils pourront s'y prendre pour les satisfaire. Et comment oser dire alors à Dieu : donnez-nous aujourd'hui notre pain, c'est-à-dire le nécessaire, lorsqu'on ne se contente pas de cela et qu'on porte toujours plus loin ses désirs et ses prétentions ?

Sans doute, le désir d'améliorer sa situation et d'arriver à une plus grande aisance n'est pas défendu, pourvu cependant qu'il soit renfermé dans de justes bornes ; mais ce qui est certainement contraire à notre demande, c'est cette cupidité désordonnée, cette avarice coupable qu'on remarque chez un grand nombre ; souvent ils abusent de ce que Dieu leur donne ; ce n'est pas pour thésauriser, ce n'est pas non plus pour dépenser follement qu'ils ont reçu plus qu'il ne leur fallait ; c'est au contraire pour venir au secours de ceux qui n'ont pas le nécessaire, en se contentant pour eux-mêmes de ce que requiert leur état, leur condition; c'est là le pain de chaque jour qu'ils réclament et auquel ils ont

droit. " Xe me donnez ni les richesses ni la pauvreté, Seigneur, dit le Sage, mais accordez-moi seulement ce qui est nécessaire à ma subsistance. " (Prov. xxx ,8). Si nous voulons davantage pour amasser, nous allons contre les intentions de la Providence; si nous voulons davantage pour dépenser plus que nous n'avons besoin, nous abusons des biens de Dieu et nous serons sévèrement punis.

En récitant le Pater, que le pauvre dise : du pain, panem, et que, ne portant pas au delà ses désirs, il se contente du sort que la Providence lui a fait et qui a bien du reste, même en ce monde, mais surtout dans l'autre, ses compensations et sa récompense. Que le riche dise : du pain, panem, et qu'il n'abuse jamais de ce que Dieu dans sa bonté ajoute à ce pain, qu'il ne se crée pas des besoins factices qui laisseraient ailleurs des besoins réels sans apaisement. La vie alors sera plus heureuse ; les riches traiteront les pauvres comme des frères malheureux ; les pauvres s'attacheront aux riches comme à leur seconde Providence. Ils se sauveront tous les deux l'un par l'autre ; ceux-ci par la résignation et la gratitude, ceux-là par la sobriété et par la charité.

Dans cette prière, Notre-Seigneur nous fait dire : Notre pain et non pas : mon pain, afin de nous rappeler que nous ne prions pas pour nous seulement et de ranimer en nous le sentiment de la fraternité qui doit unir ensemble tous les hommes. Disons à Dieu : le pain, donnez-le au riche, mais donnez-le aussi au pauvre et qu'il ne lui coûte ni trop de sollicitations ni trop d'humiliations ; donnez-le à l'ouvrier et que le travail ne manque jamais à ses bras, ni ses bras au travail ; donnez-le au vieillard infirme, à la veuve, à l'orphelin ; donnez plus de pain où il y a plus de besoin ; donnez plus de force à qui doit supporter plus de fatigue, plus de courage à qui doit braver plus de périls ; donnez à tous vos enfants qui sont nos frères, les ressources de l'existence dans la mesure où elle les reclame ; qu'il ne s'en trouve pas un seul n'ayant pour se couvrir que des haillons, pour se sustenter qu'une nourriture insuffisante et mauvaise, pour habiter qu'un réduit malsain privé d'air et de lumière.

Nous demandons à Dieu de nous donner notre pain, c'est-àdire, celui que nous avons légitimement acquis par notre travail

ou que nous possédons par héritage ou de toute autre manière légitime quelconque, et non pas celui qui nous viendrait de Tinjustice ou de la fraude. Notre cœur n'est pas jaloux ; nous ne jetons pas sur nos frères un regard d'envie; nous ne prions pas le Seigneur de les dépouiller pour nous enrichir. Non ; à chacun ce qui lui appartient ; à chacun ce qui lui est dû. Ce que nous demandons, c'est que la Providence nous aide à vivre du travail de nos mains et par des gains légitimes ; qu'elle nous donne la force, le temps et la santé nécessaire pour faire vraiment nôtre le pain que nos besoins réclament.

En nous faisant dire : Notre pain, le Divin Sauveur a voulu nous rappeler encore que ce pain ne nous est pas donné pour notre usage exclusif, mais pour que nous y fassions participer les autres autant que nous le pouvons et qu'ils en ont besoin ; il a voulu nous dire que l'aumône n'est pas seulement de conseil, mais qu'elle est de précepte pour tous ceux qui en sont capables et, au dernier jour, il suffira d'avoir négligé ce devoir pour être condamné sans miséricorde.

L'obligation pour les riches d'assister les pauvres en leur distribuant leur superflu est si grande que les Pères les considèrent comme des voleurs lorsqu'ils ne le font pas. " C'est un vol et une rapine dit ouvertement saint Jean Chrysostôme, que de ne pas faire part de ses biens aux pauvres. Nos richesses, de quelque part qu'elles nous soient arrivées, sont des biens du Maître que nous servons. Dieu nous les fait posséder plus abondamment, non pour les dissiper en plaisirs, en gourmandises, en habits somptueux et en mollesse, mais pour les distribuer aux pauvres. Et de même qu'un trésorier qui reçoit les deniers du roi, s'il néglige de les distribuer selon l'ordre qui lui a été donné et les emploie à ses propres délices, mérite d'être châtié et de perdre sa charge, de même un homme riche doit se considérer comme le trésorier et le receveur des biens de Dieu qui lui ordonne de les distribuer aux pauvres. C'est pourquoi, s'il en prend pour soi plus que sa propre nécessité ne l'exige, qu'il sache qu'il en sera sévèrement puni ; car ce qu'il possède ne lui appartient pas, mais ii ses co-serviteurs qui sont dans l'indigence. "

Les riches de la terre sont les économes de Dieu, les fermiers

■de sa Providence. Dieu a fait les riches pour aider les pauvres et il a fait les pauvres pour éprouver et sanctifier les riches. Les pauvres n'ont pas le droit de rien prendre aux riches, mais c'est un devoir pour les riches de leur donner.

Ce n'est donc pas assez de s'apitoyer sur l'infortune, d'être sensible à la misère de ceux qui n'ont pas leur pain quotidien, de le demander à Dieu d'une manière générale. Il reste à ceux qui ont reçu plus que le nécessaire de la vie, un devoir à accomplir : donner aux pauvres de leur abondance. "Je le veux, je l'ordonne, dit le Seigneur ; ouvre ta main sur le pauvre, sur l'indigent qui demeure auprès de toi sur cette terre : " ut aperias manum tuam egeno et pauperi qui tecum moratur in terra. "

Et quel mot plein de sagesse et de profondeur est le mot suivant de l'Oraison Dominicale ! Jésus-Christ ne se contente pas de nous faire dire : Père, donnez-nous notre pain ; il ajoute : notre pain de chaque jour, le pain dont nous avons sans cesse besoin. Par là nous faisons l'humble aveu de notre faiblesse et nous reconnaissons devoir à Dieu une gratitude qui ne se ralentisse jamais pour la bonté qu'il ne cesse de nous témoigner.

Comme elle est fragile notre vie d'ici-bas puisqu'il faut la réparer chaque jour par une nouvelle nourriture, parce que chaque jour elle s'en va, elle s'use. Notre vie n'est qu'une défaillance continuelle et nous mourons lentement, comme dit saint Paul : " quotidie morior ; " la nourriture n'est qu'un remède contre la mort qui nous tourmente et nous presse.

Jésus-Christ par là veut donc nous apprendre que notre vie est courte, qu'elle ne dure qu'un jour en comparaison de celle qui nous attend dans l'éternité ; que par conséquent nous ne devons pas tant nous occuper de l'avenir, ni nous surcharger d'embarras et d'affaires, comme si nous étions immortels ou que nous dussions vivre plusieurs siècles ; mais nous regarder toujours comme des voyageurs et des étrangers, tenir notre cœur détaché de ce monde et nous contenter de peu. Un voyageur, qui retourne à sa patrie, lors même qu'il se trouve mal dans une auberge,

ne s'en inquiète pas beaucoup parce qu'il sait qu'il n'est là qu'en passant.

Comme cette vérité est bien de nature à nous donner l'humilité ! Car si nous sommes obligés de manger chaque jour et plusieurs fois par jour pour maintenir notre vie, cette vie n'est donc en quelque sorte que vie d'emprunt, comme le feu qu'on alimente avec du bois qui ne nous appartient pas. Et à qui empruntonsnous des atomes de vie pour remplacer ceux que nous perdons à tout moment ? Nous les empruntons à des créatures placées audessous de nous et auxquelles nous demandons l'aumône. Nos maîtres sont les animaux de nos étables, les fruits de nos jardins, l'herbe des champs, l'eau des fontaines. Toutes ces créatures dépendent de Dieu et c'est Dieu par conséquent qui peut, aussi longtemps qu'il le juge à propos nous conserver l'existence qu'il nous a donnée.

Cette expression nous rappelle donc le peu que nous sommes ; elle est bien de nature à faire germer l'humilité dans nos cœurs • elle est surtout propre à exciter en nous la plus vive reconnaissance à l'égard de Dieu dont les délices sont d'être avec les enfants des hommes et qui a voulu avoir par tendresse à s'occuper sans cesse de nous. Tous les jours, en effet, il nous apprête notre nourriture, soit en envoyant la pluie pour faire germer le grain que nous mettons en terre, soit en envoyant des froids pour détruire les insectes qui le mangerait en herbe, soit en rapprochant 'le nous son soleil pour faire mûrir nos moissons. Il n'y a pas de jour qu'il ne s'occupe de nous, pas d'instant que sa sollicitude à notre égard se ralentisse. Sa bonté est quotidienne, incessante, comme notre infirmité est quotidienne.

Ils sont trop peu nombreux les chrétiens qui, en demandant à Dieu le pain qu'il nous apprête chaque jour, ont pour lui la reconnaissance qui chaque jour lui est due. Loin de lui témoigner une juste reconnaissance, un trop grand nombre répondent à ses bienfaits par des offenses. Voici comment un célèbre prédicateur déplore cette ingratitude : " Lorsque vous pensez le moins à lui, disait-il à ses auditeurs, lorsque vous êtes occupés à lui déplaire, il pense à vous, il agit pour vous et vous destine le travail et les sueurs de ses créatures. Voyez de grâce la noblesse

et la suavité de ce cœur vraiment royal et divin. Pendant que vous le mettez en oubli et même que vous l'offensez, il fait tomber sur vos collines les rosées du ciel ; il forme les fruits sur vos arbres et les légumes dans vos jardins ; il fait lui-même les appâts de votre table et vous dit non de parole mais d'effet : vous me désobligez au dernier point, vous commettez le péché qui me déplaît infiniment ; tenez, pour toute vengeance, voilà des fleurs parfumées, voilà des fruits délicieux que je vous présente : gustate videte quoniam suavis est Dominus. N'est-ce pas être bien doux que de prodiguer tant de douceurs au lieu de tant d'amertumes que vous lui présentez chaque jour ? "

C'est pour combattre cette déplorable ingratitude en nous rappelant l'incessante bonté de Dieu et pour nous préserver de l'orgueil en nous inspirant des sentiments d'humilité que Jésus- Christ nous fait dire : "Donnez-nous aujourd'hui notre pain de chaque jour ? "

Remercions donc le bon Dieu de ce qu'il veut bien pourvoir à nos besoins temporels. Que de fois il nous a donné le pain de chaque jour sans que nous ayons songé à le lui demander. Disonslui continuellement : Merci, ô mon Dieu, pour les biens de toutes sortes dont vous m'avez comblé tous les jours ; merci en particulier pour ce pain quotidien que vous m'envoyez pour sustenter ma vie ; merci pour celui que vous m'avez donné hier, merci pour celui que vous m'envoyez aujourd'hui, en attendant que je vous dise merci pour celui que vous m'enverrez demain : " Gratias tibi ago pro universis beneficiis tuis. "

Que tous surtout prennent la pieuse et sainte pratique de dire la prière avant et après les repas. Puisque nous tenons tout de Dieu, n'est-il pas juste de le remercier de la nourriture qu'il nous donne et dont nous serions privés sans lui ? Que les riches, dont la table est chargée de toutes sortes de mets pendant que les pauvres meurent de faim à leur porte, remercient le Seigneur qui se montrent bon pour eux jusqu'à leur donner non seulement le nécessaire mais aussi l'utile et l'agréable. Que les pauvres n'oublient pas que si le pain qu'ils mangent est amer et arrosé de larmes, c'est à Dieu qu'ils le doivent et ce Dieu, s'ils veulent se soumettre à sa volonté et le bien servir, leur donnera un autre

pain, le pain véritable celui-là, le pain vivant descendu du ciel, le pain qui leur fera oublier vite leur pauvreté, car il apporte avec lui une douceur et une consolation toute céleste : " Panent de cœlo prœstitisti eis, omne delectamentum in se habentem. "

Notre pain vient donc de Dieu; aussi le meilleur moyen de bien réussir dans ses affaires temporelles est de bien se tenir avec lui et d'estimer plus son amitié que tous les biens de ce inonde. Qu'ils sont à plaindre ces chrétiens qui, dans leurs infortunes, recourent tantôt à un moyen, tantôt à un autre, et ne pensent pas plus à Dieu que s'ils pouvaient faire quelque chose sans lui, et qui au contraire, pendant ce temps-là, restent dans son inimitié avec des péchés mortels sur la conscience, et même continuent à provoquer sa colère par de nouveaux outrages ! Ah ! Que c'est là une fausse prudence ! Qu'ils commencent donc toujours par s'adresser à Dieu qui peut les faire sortir avec succès même des affaires les plus désespérées ; qu'ils implorent son secours ; qu'ils se remettent en grâce avec lui, qu'ils donnent à la prière, à la fréquentation des sacrements, à la visite des églises et aux exercices de piété un peu de ce temps qu'ils consacrent tout entier à leurs travaux, et alors leurs entreprises réussiront mieux, il recevront leur pain quotidien avec plus d'abondance. Voilà le conseil que Jésus-Christ lui-même leur donne : " Quœrite primum regnum Dei et justitiam ejus et hœc omnia adjicientur vobis. "

Ce pain nécessaire, nous demandons à Dieu de nous le donner. Par là nous reconnaissons d'abord que Dieu n'est pas seulement l'auteur des biens spirituels et célestes, mais qu'il l'est encore des biens naturels et terrestres ; puisque nous les lui demandons, puisque nous le prions de nous les donner, c'est que nous supposons qu'il les possède et les distribue comme il lui plaît. Le laboureur qui sème ne peut récolter que s'il pleut, mais il ne peut faire une goutte d'eau. Nous avons raison de recourir à lui, de nous agenouiller à ses pieds et de lui dire : Père, donnez-nous ; les hommes ne le pourraient pas et en disant ces mots, nous faisons acte de foi.

Nous faisons aussi un acte d'humilité ; nous confessons notre indigence et notre misère. Lorsque nous disons : donnez-nous notre pain de chaque jour, nous avouons que nous sommes les mendiants de Dieu. Mais il ne faut pas en rougir ; car quelque riche qu'on soit des biens de la terre, on ne laisse pas d'être mendiant de Dieu. Un pauvre mendiant est à la porte du riche et le riche même est à la porte de Dieu, du grand riche. Ce pauvre lui demande l'aumône et lui la demande à Dieu. S'il n'était pas dans le besoin, il ne pousserait pas vers Dieu le cri de sa prière. Mais de quoi un homme riche a-t-il besoin ? Je le dis hardiment, tout riche qu'il est, il a besoin du pain de chaque jour ; car pourquoi a-t-il tout en abondance et d'où ses biens lui sont-ils venus, sinon de Dieu qui les lui a donnés ? Et qu'aura-t-il si Dieu vient à retirer sa main ? Combien de gens étaient riches quand il se sont couchés, qui le lendemain se sont trouvés pauvres à leur réveil ? Qu'il soit donc persuadé que ce qu'il a lui vient de la miséricorde de Dieu et non de sa propre puissance et de son industrie.

Nous disons à Dieu : donnez, parce que nous savons que nous ne méritons rien. Nous ne lui disons pas comme le serviteur dit à son maître : payez-nous ; car il ne nous doit rien ; c'est nous qui lui devons tout ce que nous avons et tout ce que nous sommes. Nous ne lui disons pas : avancez-nous, car si le passé ne nous a laissé que des dettes, il est à craindre que l'avenir ne nous trouve encore insolvables. Nous ne lui disons pas : Prêtez-vous. Qu'est-ce que nous pourrions lui rendre ? Nous lui disons : donnez-nous, donnez-nous sans retour.

Nous faisons cet acte d'humilité et nous le faisons avec confiance ; nous ne faisons valoir aucun motif à notre requête ; car nous savons que si Dieu a soin de l'insecte qui se cache sous l'herbe et s'il est attentif à ses besoins ; s'il a soin du lys des champs et s'il l'habille avec magnificence, comment, pourra-t-il négliger le chef-d'œuvre de ses mains toutes paternelles ? Comment pourra-t-il ne pas le nourrir et ne le pas vêtir ? Nous savons que Dieu est bon, la bonté même, que notre voix trouvera de l'écho dans son cœur, que c'est assez de demander pour obtenir et que par conséquent un mot suffit.

C'est pour cela que Jésus nous fait dire à Dieu : donnez-nous aujourd'hui notre pain quotidien. Dieu veut que nous recourions chaque jour à lui et, en confessant notre indigence, que nous reconnaissions ainsi notre dépendance absolue de sa main paternelle. Il veut par là nous rappeler que toute journée qui commence peut être celle où nous finirons. Pourquoi demander à Dieu en vue du lendemain ? Notre vie est entre les mains de Dieu qui nous la donne le matin et qui a bien pu décider de nous la ravir le soir. Dès lors il nous appartient d'implorer le vivre que pour aujourd'hui, afin de reconnaître la volonté souveraine de Dieu.

Il veut aussi nous enseigner à ne pas trop nous inquiéter pour l'avenir comme plusieurs le font souvent, mais à nous reposer en toute confiance sur la Providence de Dieu qui ne nous abandonnera pas. Elle no as a fourni le nécessaire dans le passé ; elle nous le fournira encore chaque jour, elle ne nous en laissera donc pas manquer à l'avenir.

Quelles belles paroles nous dit à ce sujet Notre Divin Sauveur: " Voyez, dit-il, les oiseaux du ciel ; ils ne sèment pas, ils ne moissonnent pas, ils n'amassent pas de provisions dans leurs greniers ; c'est votre Père céleste qui les nourrit. Or n etes-vous pas plus qu'eux ? Voyez les lys des champs ; ils ne travaillent pas, ni ne filent, et pourtant, je vous déclare que jamais Salomon dans toute sa gloire n'a été vêtu comme l'un d'eux. Or si Dieu nourrit les oiseaux du ciel, s'il veut bien vêtir les lys des champs, à combien plus forte raison aura-t-il soin de vous, ô hommes de peu de foi ? " (Math, vi, 26).

Sans doute Notre-Seigneur Jésus-Christ ne veut pas nous défendre tout souci et toute pensée de l'avenir. Il y a des soucis, des préoccupations mêmes qui sont légitimes, naturelles, tout à fait dans l'ordre des choses. Dieu ne condamne pas une sage et tranquille prévoyance ; il nous exhorte au contraire à semer dans la jeunesse pour moissonner dans l'âge mur ; il renvoie le paresseux à la fourmi prévoyante et laborieuse qui prépare en son temps ce qui lui est nécessaire. Et lorsqu'il nous cite l'exem-

pie des oiseaux qui ne travaillent, ni ne sèment, ni ne moissonnent il ne dit pas qu'ils ne volent pas et ne cherchent pas ce dont ils ont besoin, suivant l'instinct de la nature, autrement ce serait tenter Dieu que de vouloir s'appuyer uniquement sur sa providence, attendant qu'elle nous fournisse tous les jours sans travail ce qui est nécessaire.

Mais autre chose est de penser à l'avenir, autre chose est de s'en tourmenter. Prendre ses mesures pour l'avenir et se prémunir contre les besoins qui peuvent nous arriver, c'est une sage et louable prudence que Dieu ne condamne pas ; au contraire, il condamne l'imprévoyance de ceux qui dépensent sans règle et sans mesure, dévorant follement en un seul jour de quoi vivre toute une semaine, surtout si ce sont des pères de famille qui se doivent à leurs enfants. Ce que Dieu réprouve : c'est ce tourment, cette inquiétude, cette anxiété continuelle qui portent à conserver avec trop d'avarice ce que l'on possède, ou à se procurer avec trop de sollicitude ce que l'on n'a pas. Cette sollicitude est une faute ; car elle provient d'un défaut de confiance en Dieu, parce qu'elle montre que l'on compte uniquement sur soi-même, sur son industrie et non sur le bon Dieu, et parce qu'elle empêche de s'occuper de son âme et de ses devoirs religieux, tout absorbé que l'on est par la pensée de s'enrichir et d'acrroître son bien.

Dieu n'a pas voulu que nous lui demandions une fois pour toutes seulement le nécesaire à notre vie temporelle. Une fois satisfaits, nous aurions pu oublier à la longue notre Divin Bienfaiteur. Il y a tant d'ingrats en ce monde à l'endroit de la Providence ! C'est pour nous épargner cette faute, pour nous retenir près de lui dans une filiale intimité, pour que nous lui donnions chaque jour un témoignage de notre piété filiale, qu'il nous demande de lui rappeler chaque jour que nous avons besoin de sa libéralité, par ces paroles : panem nostrum da nobis.

En disciples fidèles, en enfants pieux, tous les jours de notre vie, demandons-lui avec discrétion, avec humilité, avec confiance, avec piété, le pain nécessaire à notre subsistance, les biens qui sont rigoureusement indispensables à l'entretien de notre vie- Nous n'en désirons pas davantage ; qu'il nous donne ce que son

amour juge bon pour nous. Nous avons une confiance absolue en sa Providence, en sa bonté, et nous voulons nous réserver à chaque jour le bonheur de lui adresser la même prière ; car s'il est doux à un père de donner, il est doux aussi à l'enfant de se rapprocher continuellement du cœur de son père, de présenter ses vœux et ses demandes à celui qui l'a engendré.

Nous demandons à Dieu le pain du corps ; mais celui de l'âme est encore plus nécessaire ; car le pain du corps, c'est pour le temps que nous traversons rapidement, et le pain de l'âme, c'est pour l'éternité où nous serons à jamais fixés.

Mais quelle est cette nourriture spirituelle que nous sollicitons de Dieu en lui disant : " donnez-nous notre pain quotidien ? " C'est la parole de Dieu, c'est la grâce divine, ce sont les Sacrements institués par Notre-Seigneur Jésus-Christ et, en particulier, le Sacrement adorable de l'Eucharistie.

C'est d'abord la parole de Dieu, selon la déclaration formelle de Jésus-Christ dans le Saint Evangile : " L'homme ne vit pas seulement de pain, mais de toute parole qui sort de la bouche de Dieu. " (Saint Math. 4).

Dieu a parlé à nos pères, c'est-à-dire, à ceux qui, dans l'ancienne loi devaient conserver le dépôt sacré de la révélation jusqu'au jour où la pleine lumière de la loi nouvelle devait éclairer le monde. Il est descendu du ciel pour nous parler, pour nous faire entendre cette parole indispensable à l'homme, afin qu'il puisse aller au salut. C'est cette parole qui apprend à l'homme les vérités célestes, c'est-à-dire ce qu'il doit faire pour que Dieu daigne l'attirer à lui durant le voyage ; c'est elle aussi qui lui apprend les préceptes, c'est-à-dire ce qu'il doit faire pour qu'au terme Dieu daigne l'accueillir.

Jésus-Christ est venu nous parler. Il a été rappelé aux cieux par le Père qui l'avait envoyé, mais il nous a laissé sa parole : " Le ciel et la terre passeront, a-t-il dit, mais ma parole ne passera pas. " Elle a été accueillie par l'Eglise à qui il a donné la mission de perpétuer sa présence et de répandre son enseigne-

ment. Il lui a dit : " Tu es une avec moi, comme je suis un avec mon Père ; va, mon Père m'a envoyé, je t'envoie ; prêche l'Evangile aux nations ; apprends-leur à garder ma doctrine et mes lois. Qui t'écoute, m'écoute ; qui te méprise, me méprise. Invisible à tous les jreux, je suis pourtant avec toi jusqu'à la consommation des siècles. "

La majesté et la souveraineté de Dieu se retrouvent tout entières dans la majesté et la souveraineté de l'Eglise enseignante. Il n'est pas nécessaire que toute l'Eglise enseignante se présente à nous, dans sa pompe doctrinale, pour que la parole de Dieu nous soit donnée. Dans la bouche du plus humble des prêtres en communion avec l'Eglise et parlant en son nom, nous pouvons l'entendre ; nous pouvons la lire dans les livres de doctrine, de direction morale et spirituelle, que l'Eglise approuve et auxquels elle a donné la garantie de son infaillible autorité,et surtout dans la vie des saints où elle nous apparaît vécue et traduite en d'héroïques actions.

Cette parole de Dieu, ce pain divin, nous le demandons à Dieu tous les jours parce que tous les jours nous devons le manger ; cette parole, il faut l'avoir sans cesse à l'esprit et la faire entrer en quelque sorte dans notre conduite. Et si nous faisons de la parole de Dieu un usage convenable, la vie et les vertus de Notre- Seigneur Jésus-Christ, paraîtront dans nos discours, dans nos actions; ce sera à la gloire de Dieu et à l'édification du prochain.

Pour que cette parole de Dieu produise en nous son effet, il nous faut un autre pain : c'est la grâce qui est à la fois une force qui nous aide à résister au démon et à triompher des tentations, une lumière qui nous éclaire sur ce que nous devons faire ou. éviter, une flamme qui réchauffe notre cœur et l'attache au Divin Maître. L'action de cette grâce est le grand secours de l'âme qui, sans ce secours, resterait stérile comme une terre sans eau ; car elle est la source de toutes les bonnes pensées, de toutes les bonnes résolutions, de toutes les bonnes œuvres qui servent à nous préparer à la vie éternelle et à nous la mériter. C'est la grâce qui est la cause de ces actions méritoires pour le ciel que nous accomplissons ici-bas, pour l'édification du prochain et pour le salut de nos âmes. C'est la grâce qui est la vie de notre

âme7 de telle sorte que, lorsqu'elle en est privée, elle est morte devant Dieu.

Il faut donc obéir avec docilité et promptitude aux inspirarations de la grâce et ne pas les rendre inutiles ; au contraire il faut y coopérer de notre nieux ; car une seule de ces grâces peut devenir le principe de notre salut éternel.

Cette grâce, ce sont les sacrements qui nous la donnent. Ils ont été en effet institués pour nous communiquer les mérites de la Passion et de la mort de Jésus-Christ, pour nous rendre la justice, si nous l'avons perdue, et l'augmenter de plus en plus en nous, si nous l'avons déjà. Ils sont les foyers mystérieux où la mort trouve la vie et la vie la vigueur. Le baptême, en effet, fait renaître par l'eau et l'Esprit Saint, l'enfant nouveau-né ; la pénitence rend à l'adolescent son innocence ; par la confirmation, le jeune homme fortifie sa vertu ; par le mariage; les époux sanctifient leurs noces ; de l'Ordre viennent au ministre de Dieu ses pouvoirs divins ; et dans l'Extrême-Onction, le mourant trouve de quoi bien mourir.

Mais c'est surtout le Sacrement du corps et du sang de Jésus- Christ qui est l'aliment divin auquel est dû, plus qu'à tout autre, le nom de pain.

Jésus a voulu non seulement nourrir les âmes de sa grâce, il a voulu les nourrir de sa substance. Le propre de l'amour c'est de donner ; mais l'amour a des degrés, a une marche ascensionnelle. Donner peu, c'est aimer peu ; donner beaucoup, c'est aimer beaucoup ; donner tout, c'est aimer à plein cœur. Eh bien ! en nous donnant le pain eucharistique, Jésus-Christ nous a aimés à plein cœur, car il s'est donné lui-même à nous tout entier, son corps, son sang, son âme, sa personne adorable.

Tout Dieu qu'il est, pouvait-il pousser plus loin l'amour? Saint Augustin écrit sur ce grand mystère eucharistique trois phrases célèbres. Il a dit: "Dieu est tout puissant et cependant, en dépit de sa toute puissance, il n'a pu donner davantage. Dieu est infiniment sage et, en dépit de son infinie sagesse, il n'a pas su donner davantage. Dieu est l'opulence même, et en dépit de ses immenses trésors, il n'a pas eu de quoi donner davantage. "

Voilà dix-neuf cents ans que Dieu-Homme a terminé l'œuvre de notre Rédemption par un triomphe public et que l'humanité chrétienne croit et confesse qu'il est assis aux cieux à la droite de son Divin Père. Cependant allons frapper à la porte du Tabernacle, il nous répondra : "Ecce ego vobiscum sum, je suis au milieu de vous. " Et pourquoi est-il réellement et substantiellement présent, cet auguste Captif ? Est-ce pour que nous lui offrions nos prières et notre encens, pour que nous lui prodiguions nos hommages et notre adoration ? Oui, sans doute ; mais si tel était son seul dessein, il aurait choisi des apparences plus glorieuses et plus capables de nous éblouir et de nous imposer le respect, au lieu des apparences fragiles et périssables sous lesquelles il se présente. Il veut que nous le mangions comme nous mangeons le pain quotidien qui nourrit notre corps. De même que pour l'entretien du corps l'homme se nourrit du pain matériel, pour l'entretien de son âme, Jésus veut qu'il se nourrisse d'un autre pain, le pain eucharistique, le pain vivant descendu du ciel qui n'est autre que sa chair elle-même : "panem quem ego dabo est caro mea pro mundi vita." ( Saint Jean, vi, 52) Le pain que je vous donnerai à manger, c'est ma propre chair immolée pour le salut du monde. "

Nous avons absolument besoin de ce pain eucharistique pour parvenir à nos hautes destinées. Rien au monde ne peut nous dispenser de recourir à cette source de vie. C'est Notre-Seigneur lui-même qui nous l'affirme sous serment : " En vérité en vérité je vous le dis, si vous ne mangez la chair du Fils de l'Homme et si vous ne buvez son sang, vous n'aurez pas la vie en vous. " De même donc que le corps ne peut se passer de pain, ou bien il s'affaiblit, il languit et meurt, de même notre âme ne peut se passer du pain eucharistique ou bien elle s'affaiblit, languit et meurt.

Aussi la Sainte Communion a toujours été considérée comme le centre et la source de la vie chrétienne. C'est à cette source d'eau vive que les âmes sont allées se désaltérer ; c'est là que les faibles sont allés chercher la force ; les affligés une vraie consolation ; les cœurs tristes du courage pour continuer à marcher dans le désert de la vie ; c'est là que les parfaits se sont fortï-

fiés pour courir dans la voie des commandements et des conseils.

Les chrétiens de la primitive Eglise communiaient chaque jour ; ils faisaient de l'Eucharistie leur pain quotidien, comme saint Luc nous l'apprend : " Tous les jours, nous dit-il, ils rompaient le pain dans leurs réunions." Le grand combat de& persécutions allaient commencer, il fallait prendre des forces. Ils assistaient au saint sacrifice de la messe et devaient y communier sous peine d'être exclus de l'Eglise.

Saint Clément, Pape et disciple de saint Pierre, atteste que de son temps, on était dans l'usage de communier chaque jour.

Saint Denis l'Aréopagite, disciple de saint Paul, parle ainsi : Après l'Evangile, on chassait de l'Eglise ceux qui n'étaient pas disposés à recevoir l'Eucharistie ; et le prêtre, après avoir communié tous les assistants, achève les saints mystères en rendant grâces à Dieu. Assister au sacrifice et ne pas y participer était alors un scandale si grand qu'on chassait de l'Eglise ceux qui s'en rendaient coupables. On regardait comme inséparables l'assistance et la participation aux saints mystères.

Saint Basile, écrivant à un de ses amis, lui parlait de la consolation qu'éprouvait son cœur d'évêque et de père, en voyant tous les fidèles de son diocèse de Césarée, communier plusieurs fois la semaine.

Saint Augustin disait lui-même :" C'est le pain quotidien, prenez-le tous les jours afin que'il vous soit utile tous les jours. "

Tous les saints, tous les docteurs sont d'accord pour dire que le droit chemin pour assurer son salut, s'abstenir de tout péché, orner son âme de vertus, vaincre toutes sortes de tentations, résister aux attaques et aux assauts du démon, c'est de recevoir souvent le pain eucharistique.

L'Eglise dans ses conciles a toujours recommandé la communion fréquente. Voici ce que dit le Concile de Trente : " Le saint concile désirerait qu'à toutes les messes, les fidèles assistants reçussent la sainte Eucharistie, non pas seulement par de pieux désirs, mais sous les espèces sacramentelles. " Et dans un autre endroit, le même Concile épuise sur ce sujet la tendresse de ses expressions : " Le Concile, animé d'une paternelle affection, avertit, exhorte, prie, conjure, par les entrailles de la miséricorde

de notre Dieu ; il désire que tous ceux qui portent le nom de chrétien se souviennent de l'amour infini que nous a témoigné Notre-Seigneur en mourant pour nous et en nous laissant sa chair pour nourriture, qu'ils se rendent dignes de recevoir souvent ce pain de la vie éternelle qui opérera en eux la vie et la santé de l'âme

Voici ce que nous ont dit les Pères du Concile de Reims. " Comme la religion chrétienne n'a rien de plus excellent et de plus auguste que le Sacrement de l'Eucharistie et que rien n'est plus efficace pour vivre saintement que la fréquente participation à ce mystère, nous sommes affligés de voir que telle est l'incurie des chrétiens de nos jours qu'ils reçoivent rarement le secours d'un sacrement si salutaire. C'est pourquoi les curés et les prédicateurs devront désormais parler de l'antique usage de la fréquente communion, de ses merveilleux effets, de son utilité; ils chercheront à persuader aux fidèles qu'il n'y a pas de moyen plus propre et plus rapide pour rendre à notre siècle la physionomie des temps apostoliques. Aussi nous exhortons tous les fidèles et nous les conjurons par les entrailles de la miséricorde de notre Dieu de communier le plus souvent possible. "

Jamais Pontife n'a plus travaillé que notre cher et vénéré Pie X à montrer aux fidèles combien sont riches les rayons de lumière et de chaleur qui jaillissent de l'Eucharistie sur l'intelligence et le cœur des croyants.

Jamais Pontife n'a montré un zèle aussi grand pour convaincre les chrétiens que lorsque le Divin Soleil dont le nôtre n'est que l'ombre se lève su** l'autel, tous les cœurs devraient aller se grandir, s'épanouir, se diviniser.

Jamais Pontife n'a supplié plus tendrement ses enfants de se jeter souvent dans les bras de Jésus-Hostie, de le recevoir souvent dans la sainte Eucharistie, de s'approcher souvent de la Table Sainte, la seule au monde à laquelle on ne s'assied pas, de laquelle on s'approche les yeux baissés, les mains jointes, le cœur palpitant d'émotion et d'amour à cause de la divinité de la nourriture qui y est servie.

Jamais Pontife n'a mieux compris que tous ses enfants, grands

«et petits, riches et pauvres, ont besoin de lumière, de force, de consolation et à tous il n'a cessé de dire : allez donc communier •et toutes vos peines mystérieuses tomberont devant l'aliment que Jésus vous donnera et qui n'est autre que Lui-même. Allez communier et vous terrasserez toutes les passions qui s'ameutent au fond de votre âme, vous les tiendrez rugissantes mais inertes sous vos pieds vainqueurs et vous célébrerez vos victoires la main tendue vers le tabernacle en disant : "Quis ut Deus, qui est fort comme Dieu ? "

Que le père, souverain d'un petit empire, communie souvent, et il puisera à la source de l'autorité la force d'user uniquement pour le bonheur des siens celle dont il est investi. Plus de colères, plus de rigueurs inutiles, plus d'indifférence.

Que la mère, l'épouse, la femme, si souvent obligée de tremper ses lèvres au caprice de la douleur, communie souvent ; elle puisera le courage, la résignation, le dévouement au calice eucharistique, en Celui qui a enduré sans se plaindre, l'abandon et le reniement des siens, la flagellation, le couronnement d'épines, la croix, la mort.

Que les enfants communient souvent ; ils recevront à la Table Celui qui s'est fait obéissant jusqu'à la mort et ils apprendront à pratiquer l'obéissance.

Que les domestiques communient souvent ; ils penseront que Notre-Seigneur a appliqué ses mains créatrices au travail matériel, qu'il s'est fait esclave de tous, esclave jusque dans l'Eucharistie où il est le prisonnier de son amour, afin de relever toutes les conditions et de rétablir entre tous la véritable égalité.

Que le riche communie souvent ; il apprendra à mépriser la richesse auprès de Celui qui, maître de tout, n'a pas trouvé une pierre pour reposer sa tête.

Que le pauvre communie souvent ; il apprendra de Notre- Seigneur Jésus-Christ que la vraie richesse, c'est de l'aimer et de le posséder.

Puissent tous les chrétiens rendre amour pour amour à Celui qui nous a tant aimés et prendre souvent ce pain indispensable

dont personne ne peut se passer s'il ne veut pas mourir, ce pain eucharistique préparé, accommodé tout exprès pour nous et où Dieu se donne à nous jusqu'à l'intimité lapins incroyable. Quels biens ils retireraient d'une telle manière d'agir! C'est un grand saint; saint Léon qui nous dit : " Quand vous communiez, c'est Jésus-Christ qui vient vous honorer de sa présence, vous oindre de sa grâce, vous soigner par sa miséricorde, vous guérir avec son sang, vous ressusciter par sa mort, vous éclairer de sa lumière, a7ous enflammer avec son amour, vous consoler par son infinie douceur, s'unir à vous et épouser votre âme, vous faire participant'de son Divin Esprit et de tous les biens qu'il a gagnés sur la croix, avec la chair qu'il nous offre, dans le Très Saint Sacrement "

Ces vérités tous les saints les ont comprises. Ils trouvaient dans la communion un repos, une tranquillité ineffables ; la communion les faisait entrer dans une jubilation de cœur qui les mettait hors d'eux-mêmes. " Sans la Divine Eucharistie, dit le saint curé d'Ars, il n'y aurait pas de bonheur en ce monde ; quand on fait la sainte communion on sent quelque chose d'extraordinaire, un bien-être qui parcourt tout le corps. On est obligé de dire comme saint Jean : c'est le Seigneur.

Un saint religieux disait : " Si la foi ne nous enseignait pas qu'au ciel il y a plus grande joie que celle qu'on trouve dans l'Eucharistie, je ne le croirais pas. "

" Ma plus grande joie en quittant le monde, écrivait sainte Marguerite-Marie, c'était de penser que je communierais souvent ; car jusque-là on ne me l'avait permis trop rarement. Les veilles de communions, je me sentais abîmée dans la pensée de Dieu ; je ne pouvais parler qu'avec peine, toute préoccupée de la grande action du lendemain ; et lorsque je l'avais faite, j'aurais voulu ne plus voir, ne plus entendre ni parler, tant étaient excessives les consolations et la paix que j'éprouvais. "

Montrons-nous donc avides et affamés de ce Divin Sacrement que Jésus nous ordonne de demander à son Père dans l'Oraison Dominicale. Disons à Dieu avec sincérité et confiance: ' 'Donneznous aujourd'hui notre pain quotidien ; donnez-nous le pain du corps, le pain matériel, mais donnez-nous surtout le pain do

l'âme ; le pain de votre parole, le pain de votre grâce, le pain des sacrements, le pain surtout qui est au dessus de toute substance, le pain eucharistique, le pain qui est votre corps, votre chair, votre substance sacrée, pour être la vie et Faliment de nos âmes; le pain qui fait ici-bas la joie et les délices des saints, le pain qui seul nous retient sur la voie du salut et peut nous conduire au ciel."

PARDONNEZ-NOUS NOS OFFENSES COMME NOUS PARDONNONS A CEUX QUI NOUS ONT OFFENSÉS

Dans les quatre premières demandes de l'Oraison Dominicale, nous prions Dieu de vouloir bien nous faire sanctifier son nom adorable, ce qui est le bien par excellence et doit être le terme de tous nos vœux. Nous lui demandons ensuite l'avènement de son règne en nous sans quoi son nom ne peut être glorifié par nous ; puis l'accomplissement de sa très sainte volonté qui est la condition de l'avancement de son règne et enfin, pour notre âme et pour notre corps, une nourriture quotidienne qui nous permette d'accomplir sa volonté. Sans la nourriture corporelle et spirituelle dont nous avons besoin, nous ne pouvons accomplir la volonté de Dieu ; d'autre part si nous n'accomplissons pas la volonté de Dieu il ne saurait établir en nous son règne ; et si Dieu ne règne pas en nous , nous ne pouvons glorifier son nom. Ces quatre demandes si parfaitement unies ensemble comprennent donc tous les biens spirituels et corporels qui nous sont nénessaires pour assurer notre bonheur, en nous faisant atteindre notre fin qui est de glorifier éternellement Dieu dans le ciel après avoir commencé à le glorifier dès ici-bas.

Mais il ne suffit pas de demander à Dieu les biens dont nous avons besoin, il faut le prier d'écarter de nous les maux qui nous menacent, de nous délivrer du péché, de ce mal souverain avant tous les autres. Aussi Jésus nous fait dire à son Père : ''Pardonneznous nos offenses. "

Ces paroles nous invitent à l'humilité, au repentir, à la crainte des jugements de Dieu ; elles nous font implorer sa miséricorde afin de ne pas tomber entre les mains de sa justice. Par ces paroles nous reconnaissons que nous sommes des pécheurs et nous demandons grâce. Quel est celui qui n'ait pas des fautes à se reprocher et qui n'ait pas un besoin continuel de la miséricorde

divine. " Si nous prétendons être sans péché, dit saint Jean, nous nous séduisons nous-mêmes et la vérité n'est pas en nous (2 Saint Jean, 1, 18). "Quel est celui qui tient ce langage, dit saint Augustin? ..C'est ; le disciple bien-aimé, celui qui dans la dernière cène avait reposé sur le cœur de Jésus, et lui-même se met au nombre des pécheurs. "

Et l'Apôtre saint Jacques : " Nous péchons tous en beaucoup de choses." (Jac, ii, 2). Le roi Prophète nous disait que le juste lui-même tombe sept fois par jour, c'est-à-dire un nombre indéfini de fois. De même le Sage dit dans les Proverbes : " Qui estce qui peut dire : mon cœur est pur ; je suis exempt de péché ? " Il est tellement vrai que nous péchons tous que le Sage ne craint pas d'affirmer aussi que " personne au monde ne sait s'il est digne d'amour ou de haine. " A part Nbtre-Seigneur qui était impeccable par nature et la Sainte Vierge qui était impeccable par grâce, tous les hommes sont pécheurs, tous sont capables de faillir et ils t'aillent plus ou moins.

Comme tous les saints étaient convaincus de cette vérité ! Ecoutez saint Philippe de Néri qui disait à Notre-Seigneur, pendant son action de grâces après la messe : " Prenez bien garde à moi, Seigneur, car je suis capable de vous trahir aujourd'hui même. "

Du reste le doute sur ce point n'est pas possible, lorsqu'on voit Notre-Seigneur lui-même faire une obligation à ses Apôtres et à tous ceux qui croiraient en lui dans la suite des temps, quelque saints qu'ils puissent être d'ailleurs, de répéter chaque jour : "Notre Père, pardonnez-nous nos offenses." Si tous doivent faire cette prière, c'est donc que tous ont des dettes à l'égard de Dieu, c'est-à-dire, des péchés dont il faut implorer le pardon.

Nous demandons le pardon de nos offenses avec le sentiment de David après son péché : " Ayez pitié de moi, Seigneur, selon votre grande miséricorde ; mon péché est toujours devant mes yeux comme un reproche amer. Créez en moi un cœur pur, un esprit nouveau ; ne rejetez pas le sacrifice d'un cœur brisé de componction."

Avec ces sentiments, avec cette humilité, ce repentir, nous aurons la volonté, nous prendrons la résolution généreuse de ne

plus offenser Dieu qui nous a pardonné nos fautes passées.

Et nous devons avoir confiance en la miséricorde de Dieu. Quelle confiance en effet ne devons-nous pas avoir, quand nous parlons à un père et à un père tel que Dieu ? Il en est peut-être qui pourraient s'imaginer que les dettes qu'ils ont contractées envers Dieu sont si grandes qu'il leur serait impossible d'en obtenir la rémission. Ils ont tort. C'est Notre-Seigneur qui nous a ordonné de dire : pardonnez-nous nos offenses ; c'est Lui qui nous fait faire cette prière ; nous devons donc ouvrir nos cœurs à la confiance, espérer fermement que la voie du pardon ne nous est pas fermée, quels que soient le nombre et la malice de nos fautes. Nous ne devons pas dire comme Caïn assailli par le désespoir : " Mon iniquité est trop grande pour que j'en mérite pardon. " La miséricorde de Dieu est plus grande encore que la malice de nos fautes ; elle est infinie et nos péchés, si nombreux qu'ils soient, sont toujours finis. Il n'est point de péché, il n'existe pas de crime, si grand qu'il soit, qui ne trouve auprès de Dieu pardon et miséricorde, s'il y a dans le cœur coupable un regret sincère, une contrition véritable de l'avoir commis.

Et cette confiance doit être d'autant plus grande que Jésus nous fait demander à son Père d'avoir pitié de nous, d'oublier nos fautes et qu'il nous fait ajouter : comme nous avons pitié nous-mêmes de nos semblables et comme nous oublions leurs torts. Si ces paroles sont vraies, sincères ; si elles expriment bien nos dispositions et les sentiments de notre cœur, quelle sainte confiance ne doivent-elles pas nous inspirer! Dieu peutil être moins bon que ses enfants ? Se laisserait-il vaincre par eux en générosité ? Et si nous pardonnons de tout notre cœur, refuserait-il de pardonner lui-même ? Si nous avons î-envoyé notre débiteur plein de joie, renverra-t-il le sien dans l'affliction et l'amertume ? Sans doute nous devons plus à Dieu que le prochain ne peut jamais nous devoir ; il n'y a aucune proportion assurément entre nos péchés et les injustices et les torts de nos frères envers nous. Mais aussi, nous ne sommes que de pauvres créatures, Dieu est Dieu et Jésus-Christ est son Fils. Si donc nous qui sommes toujours faibles et portés au mal, nous savons cependant oublier une injure, à combien plus forte raison

notre Père qui est dans les cieux saura-t-il pardonner nos offenses et nous recevoir dans sa miséricorde. Notre âme est sensible à une excuse, à une parole de supplication, à une larme de repentir et d'amour. Dieu méprisera-t-il un cœur contrit et humilié ? Jamais ? Dieu l'emportera en bonté et en miséricorde, et il nous pardonnera comme nous pardonnons à ceux qui nous ont offensés.

Le pardon des injures reçues, cette charité à l'égard du prochain, Jésus en proclame la nécessité ; cette loi de l'amour, de l'amour malgré l'offense, de l'amour toujours et quand même, est si chère au cœur du divin Maître qu'il la nomme son commandement par excellence : " prœceptwn meum. "

Vous savez, dit Jésus-Christ, qu'il a été dit aux anciens : " Vous aimerez votre prochain, et les docteurs de la loi ont ajouté, vous haïrez vos ennemis. Mais moi, je vous dis : aimez vos ennemis, faites du bien à ceux qui vous haïssent ; priez pour ceux qui vous persécutent et vous calomnient afin que vous soyez les enfants de votre Père céleste qui fait lever son soleil sur les bons et sur les méchants ; car si vous n'aimez que ceux qui vous aiment, quelle récompencse aurez-vous ? Les publicains ne le font-ils pas ? Et si vous ne saluez que vos frères, quel mérite avez-vous ? Les païens ne le font-ils pas."

Ces paroles sont si claires et si formelles qu'il est impossible d'en éluder le sens et le précepte rigoureux. Jésus-Christ ne conseille pas seulement, mais il ordonne et il parle en souverain : " Mais moi, je vous dis : aimez vos ennemis ; " et pour montrer l'étendue du précepte, il entre dans les détails : faites du bien à ceux qui vous haïssent, priez pour ceux qui vous persécutent et vous calomnient. "

" Lorsque vous présenterez votre offrande à l'autel, continue le Divin Sauveur, et que vous vous souviendrez que votre frère a quelque chose contre vous, laissez là votre offrande devant l'autel et allez auparavant vous réconcilier avec lui ; vous reviendrez ensuite présenter votre offrande. "

" O ineffable bonté de Dieu, qui surpasse toute expression, dit saint Jean Chi ysostôme ! Il méprise sa propre gloire, lorsqu'il s'agit d'établir la charité que nous devons avoir les uns pour

les autres. Allez d'abord vous réconcilier et ensuite vous viendrez offrir. "

" Je le proclame à haute voix, dit saint Jean Chrysostôme, et je le soutiens avec confiance : que celui qui a un ennemi n'ose pas s'approcher de la Sainte Table, qu'il aille d'abord se réconcilier. Ce n'est pas moi qui le dis, c'est le Seigneur lui-même. "

Que de fois Jésus-Christ a répété ce grand précepte du pardon des injures ! de la nécessité de faire du bien à ses ennemis ! Bienheureux, dit-il, les miséricordieux parce qu'ils obtiendront miséricorde. — Pardonnez et vous serez pardonnes — si vous ne remettez pas aux hommes leurs fautes, votre Père non plus ne vous remettra pas vos péchés. — Vous frappe-t-on sur une joue, tendez l'autre, — quiconque ne pardonne pas, fût-il baptisé, ne mérite pas le nom de chrétien. C'est un païen, c'est un juif, c'est qui vous voudrez, ce n'est pas un fils de l'Evangile et la récitation du Pater ne convient plus à ses lèvres.

Nous devons donc pardonner, c'est notre devoir de chrétien. Mais c'est aussi de notre intérêt éternel ; car il y va de notre salut. N'oublions pas qu'au terme de cette vie, dont la plus grande est si courte, Dieu paraîtra devant nous, la loi à la main pour nous juger. Et son arrêt sera celui-ci. " Avez-vous pardonné ? N 'avez-vous pas pardonné ?" Si vous avez pardonné, je vous pardonne; si vous n'avez pas pardonné, je ne vous pardonne pas. Ma miséricorde dépend uniquement de la vôtre : pardonnez-nous nos offenses comme nous pardonnons à ceux qui nous ont offensés. Nous avons pour ainsi dire entre nos mains le pardon de nos propres fautes.

Profitons alors du moyen certain d'être pardonnes en pardonnant nous-mêmes. Bientôt nous ne serons plus au nombre des vivants et vite nos amis, nos proches nous oublieront. Bientôt ils seront plus froids que la pierre de nos tombeaux, mais la charité envers ceux qui nous ont offensés, notre indulgence à les pardonner, nous mériteront à nous l'indulgence de Notre-Seigneur Jésus-Christ qui nous recevra dans la famille heureuse de ses élus; dans la cité de la paix et de la concorde inaltérables.

C'est aussi notre intérêt temporel ; car il y va du peu de bonheur qui nous a été promis en ce monde.

Quand nous avons pardonné, notre cœur bat plus à l'aise, débarrassé du lourd fardeau qui l'oppressait ; une grande paix descend en nous, nous sommes heureux. Mais si nous ne pardonnons pas, adieu la paix intérieure. Regardons dans notre âme : c'est l'océan avec toutes ses agitations et ses colères. Notre ennemi prospère-t-il ? Nous voilà au désespoir. L'adversité s'abat-elle sur lui ? Nous sommes tout à la joie, mais à une joie mauvaise qui nous diminue à nos propres yeux. Cet ennemi, nous pâlissons rien qu'à le voir ; nous frémissons rien qu'à l'entendre. Ce n'est pas là le bonheur.

Le Pater nous dit en deux mots à qui nous devons pardonner : debitoribus nostris, à tous nos offenseurs. La loi du pardon ne souffre pas d'exceptions.

Avant tout, nous devons pardonner à ceux qui nous ont offensés. Hélas ! Qui dans la vie n'a jamais eu à souffrir du contact des hommes. Que de fois, sous le coup d'une criante injustice, de quelque injure sanglante, n'avons-nous pas senti notre cœur bondir d'indignation, tout prêt à éclater comme un volcan. Dans ces heures d'effervescence malsaine, si nous écoutions notre nature, nous dirions à cet homme qui nous a cruellement offensés : Va, je te hais et je ne me propose qu'une chose, c'est de me venger. Il y a pourtant quelque chose de mieux à faire, quelque chose de plus beau, de plus grand, C'est de tendre la main à cet homme et de lui dire avec bonté : je vous pardonne.

César avait un cerveau admirablement organisé, une mémoire prodigieuse. Au rapport de ses biographes, il n'oubliait rien de ce qu'il avait vu, lu ou entendu ; il se ressouvenait de tout, excepté des injures : nihil Cœsar solitus oblivisci nisi injurias. Nous laisserions-nous faire la leçon par ce païen ?

" Le vrai chrétien n'est l'ennemi de personne, disait Tertulien, christianus nullius est hostis. " Nous devons être de ces chrétiens là pour avoir le droit de répéter chaque jour la miséricordieuse parole du Pater : nous pardonnons à ceux qui nous ont offensés.

Pardonnons aussi à ceux que nous n'aimons pas sans motif. Autour de nous, près de nous, il y a parfois des personnes qui ne nous ont fait aucun mal, qui nous veulent du bien peut-être

et qui nous en font, mais pourtant nous ne les aimons pas, parfois nous trouvons plaisir à les noircir. C'est souvent l'envie qui cause ce sentiment. Car on ne se venge pas que des injustices, on se venge aussi de la justice, de la prospérité, du talent, de la vertu, de tout ce qui est plus que nous, de tout ce qui vaut mieux que nous, à ce point que la modestie la plus vraie, la plus parfaite, suffit à peine pour faire pardonner la moindre supériorité. Ne nous laissons donc pas dominer par l'envie et pardonnons au moins à ceux qui ne nous ont point offensés.

Ayons aussi le courage de pardonner à ceux que nous avons offensés nous-même. Tacite dont la plume savait dire en peu de mots tant de choses profondes, à écrit ces quelques mots : " C'est le propre du cœur humain d'en vouloir à ceux que nous avons blessés. " Hélas ! oui, la nature humaine est ainsi faite ; et après dix-neuf siècles de christianisme, la sentence du vieil historien latin n'a rien perdu de sa vérité. A-t-on eu des torts envers quelqu'un ? Il semble qu'il faille qu'on les venge et plus il est innocent, moins on lui pardonne.

Puis Notre-Seigneur nous enseigne comment il faut pardonner en traçant lui-même notre route et en marquant les étapes.

La première étape, c'est d'aimer nos ennemis : diligite inimicofs. Il ne suffit pas, en effet, de pardonner du bout des lèvres ; il faut que le cœur se mette de la partie. Et il ne faut pas attendre ; car plus nous attendons, plus la réconciliation sera difficile.

La seconde étape c'est de rendre à nos ennemis le bien pour le mal. " Ont-ils faim, dit saint Paul, donnez-leur à manger. Ont-ils soif, donnez-leur à boire. Sont-ils nus, couvrez-les. S'il* sont dans le besoin, volez à leur secours. C'est ainsi qu'un chrétien se venge par des bienfaits.

Enfin la prière est la dernière étape. Orale pro perseqaentibuS vos. La prière pour nos ennemis a de grands avantages pour nous : elle calme notre irritation ; elle décharge notre cœur et nous laisse un profond sentiment de suavité intérieure. Portée par les anges elle agit aussi à distance, elle rapproche les âmes et prépare la joie d'une réconciliation chrétienne. C'est la prière

surtout qui allume les charbons ardents de la charité ; c'est elle qui adoucit le cœur de nos ennemis et en triomphe dans une lutte bienheureuse où il n'y a ni vainqueur ni vaincu.

Pour nous aider à accomplir ce précepte du pardon, nous pouvons envisager l'exemple de Notre-Seigneur. Sur le Calvaire, la croix de Jésus-Christ est dressée.. Durant de longues heures défilent les Juifs, l'injure et l'insulte à la bouche. Ils repaissent leur regard féroce de l'agonie de leur innocente victime. Voici ces mains clouées sur le bois, qui ont béni les enfants et guéri les malades ; voilà ses pieds transpercés qui se sont usés à propager la Bonne Nouvelle. Les miraculés d'hier sont là peut-être qui insultent à leur bienfaiteur. Suprême infamie, deux voleurs de grand chemin encadrent le Juste et le Saint. C'est ainsi que les débiteurs entendent payer leurs dettes. Quelle vengeance va-t-il tirer ? Il entr'ouve ses lèvres mourantes qu'on vient d'abreuver de fiel et de vinaigre, un cri de paix et de miséricorde s'y. promène. " Audi precantem, écoutez sa prière, dit saint Augustin, mon Père pardonnez-leur, car ils ne savent ce qu'ils font. " C'est le précepte sublime que Jésus nous donne par cet exemple d'indulgence et de pardon. Imitons ce Divin Modèle qui nous apparaît sur la montagne du Calvaire ; en considérant sa douceur et sa patience, la haine expirera nécessairement dans nos cœurs et le pardon des injures nous deviendra une douce et impérieuse nécessité.

Ces grands exemples de l'Homme-Dieu ont trouvé des imitateurs chez les Apôtres et dans tous les saints de tous les siècles.

Saint Paul avait reçu de Jésus-Christ la mission de souffrir beaucoup et en même temps de beaucoup pardonner. " J'ai supporté bien des travaux, dit le grand Apôtre ; plusieurs fois j'ai vu la mort ; j'ai été battu de verges, lapidé, exposé aux tempêtes de la mer. Partout j 'ai rencontré des dangers sur terre et sur mer, dans la solitude et au sein des villes." (7 Cor, n, 25). Au milieu de ces souffrances et de ces persécutions, écoutons-le lui-même : " On nous maudit, s'écrie-t-il, et nous bénissons ; on

nous persécute et nous souffrons ; on blasphème contre nous et nous prions. " (Ad. vu, 55).

Saul persécute Etienne ; Saul le fait lapider par ses sicaires et il préside en personne au supplice. Or tandis que les pierres vont leur train, que fait Etienne ? Il prie pour ses bourreaux, " Seigneur, dit-il, ne leur reprochez pas ce péché. " Voilà comment il se venge. Prier pour ses ennemis, quelle noble et glorieuse vengeance ! Et que fait Dieu ? 11 arrête Saul sur le chemin de Damas ; il le terrasse, il l'étend à ses pieds tremblant et confus. Et Saul devenu Paul achèvera lui-même cette divine vengeance en châtiant son corps, en purifiant son âme, en travaillant tous les jours à vaincre en lui ce péché régnant, cette tyrannie de ses passions qui l'avaient porté à de si extrêmes violences.

Et il n'y a presque pas de saints dans la vie desquels on ne puisse lire des traits aussi admirables et cela, parce qu'ils avaient à un très haut degré l'esprit de Notre-Seigneur.

Rappelez-vous saint Jean Gualbert, noble officier florentin du onzième siècle. Ce jeune homme nourrissait une haine profonde contre le perfide meurtrier de son frère et il ne respirait que les fureurs de la vengeance. L'ayant rencontré un jour sur son chemin, il se précipita sur lui l'épée nue à la main, prêt à l'en percer ; ce malheureux se jette à ses pieds, tremblant et éperdu, et saisissant l'occasion du vendredi saint qui tombait précisément ce jour-là, il place ses mains sur sa poitrine en forme de croix, le prie et le conjure, par la passion et la mort de Jésus-Christ, de lui accorder la vie. Touché de cette pensée, Gualbert retient l'épée prête à frapper, il reste un moment indécis et interdit; enfin il s'adoucit, s'apaise, embrasse le meurtrier et lui promet de le prendre pour le frère qu'il lui a ravi. Quel fut le fruit d'une si belle et si difficile victoire remportée, par amour pour Dieu, sur les transports de cette passion furieuse ? Peu de temps après, Gualbert, dégoûté de sa profession, de la licence et des désordres de la vie militaire, renonce au monde, prend l'habit religieux et devient le fondateur et le propagateur d'un Ordre célèbre dans l'Eglise, il devient un prodige de sainteté. Voilà quelle est, sur le coeur de Dieu, la puissance d'un pardon généreusement accordé.

Rappelez-vous saint François de Sales qui disait à quelqu'un qui l'avait outragé : "Quand vous m'auriez fait perdre un œil, je vous regarderais de l'autre aussi affectueusement que le meilleur ami que j'aie au inonde. "

Rappelez-vous cette belle parole d'un vrai chrétien, Thomas Morus, le grand chancelier de l'Angleterre : " Il faut écrire les injures sur le sable et graver les bienfaits sur le marbre. " Graver les bienfaits sur le marbre, c'est-à-dire, en garder le souvenir dans un cœur éternellement reconnaissant ; écrire les injures sur le sable, c'est-à-dire, les effacer à jamais de sa mémoire, comme on efface du revers du pied les caractères qu'on vient de tracer sur la poussière du chemin.

Faisons donc à Dieu le sacrifice de nos ressentinemts ; oublions les injures reçues ; pardonnons à nos ennemis, c'est le plus sûr moyen d'obtenir le pardon de Dieu. C'est Jésus-Christ luimême qui nous l'affirme. Soyons miséricordieux envers le prochain et le Divin Maître le sera un jour pour nous. Bienheureux les miséricordieux, nous dit-il dans son magnifique sermon sur la Montagne, parce que eux aussi obtiendront miséricorde. Bienheureux, non pas parce qu'ils sont destinés au bonheur de ce monde, bonheur passager, fragile, périssable, et qui ne mérite point de fixer notre cœur, mais, ce qui vaut infiniment mieux, bienheureux, parce qu'ils sont destinés à jouir un jour du bonheur qui ne passe pas et que Dieu leur réserve dans les cieux.

Disons donc à Dieu: "O notre Père qui êtes aux cieux, elles sont nombreuses nos offenses envers vous, nous vous en demandons le pardon ; qu'elles soient pour nous comme si elles n'avaient jamais été. Jetez-les ces offenses, loin, bien loin ; qu'elles ne soient plus présentes à la pensée de votre justice. Cette grâce que nous vous demadons, nous vous remercions de l'avoir fait dépendre de nous. Vous nous avez assurés de nous pardonner si nous pardonnions à notre frère. C'est du fond du cœur, sans qu'il y reste la moindre impression d'animosité ou de haine, que nous lui remettons la dette qu'il a contractée envers nous en nous offensant ; nous lui ferons du bien si vous en fournissez l'occa-' sion et les moyens. En accomplissant vos ordres, nous obtien-

drons de votre bonté les grâces qui nous préserveront de la nécessité de vous demander encore pardon en nous préservant du malheur de vous offenser de nouveau. Pardonnez-nous nos offenses comme nous pardonnons à ceux qui nous ont offensés.

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