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NE NOUS LAISSEZ PAS SUCCOMBER A LA TENTATION

Le péché est le plus grand de tous les maux ; nous avons demandé à Dieu de nous en délivrer. Mais nous ne devons pas oublier que nous demeurons sur cette terre d'exil et d'épreuves et que nous sommes continuellement exposés à commettre de nouvelles fautes. Notre faiblesse est si grande, les tentations auxquelles nous sommes exposés sont si fréquentes qu'à peine délivrés de nos péchés nous les commettons bientôt si la miséricorde de Dieu qui nous a tirés de l'abîme ne continuait à veiller sur nous et à nous protéger. A quoi nous servirait d'avoir été tirés d'un abîme si nous devions fatalement tomber dans un autre ? De quoi nous servirait de voir nos dettes éteintes si nous allions aussitôt en contracter des nouvelles. Et c'est ce qui arriverait infailliblement sans le secours de la grâce de Dieu que Jésus nous dit de demander à son Père. Il était juste qu'après avoir invoqué la céleste miséricorde sur nos péchés passés nous fissions une sainte violence au ciel pour être préservés des rechutes et des péchés à venir. Nous avons sollicité le pardon ; nous demandons maintenant la persévérance. Et comme nous ne commettons Je péché qu'en succombant, nous supplions Dieu de ne pas nous y laisser succomber.

La tentation, c'est l'excitation à ne pas observer la loi de notre dépendance vis-à-vis de Dieu, à ne pas chercher en lui et par lui notre bonheur, à ne pas user de nos facultés et à ne pas nous servir conformément à sa volonté des choses qu'il a mises à notre disposition. Il n'est personne qui n'éprouve la tentation ; c'est par ses instances répétées que nous méconnaissons le devoir, que nous laissons la voie qui nous est tracée par Dieu pour nous en ouvrir une et la suivre à notre gré.

Quand nous demandons à Dieu : ne nous induisez pas en tentation, nous ne voulons pas dire que c'est Dieu qui nous tente. Cette seule pensée serait un affreux blasphème. Dieu n'est-il pas infiniment pur, infiniment saint, infiniment parfait,

n'est-il pas la perfection même ? Or, en cette qualité, il ne peut ni vouloir le péché, ni le conseiller, ni l'aimer, ni porter personne, en quelque manière, à le commettre ? Et comment nous ferait-il dire : ne nous laissez pas succomber à la tentation, si c'était lui qui nous l'envoyait et la faisait naître en nous ? Sans doute. Dieu permet les tentations et encore ne les permet-il que dans la mesure où nous pourrons les supporter ; mais on ne peut dire ni penser que Dieu est l'auteur de ces tentations ; car ce serait affirmer par là que Dieu veut le mal.

Quand nous disons à Dieu : ne nous laissez pas succomber à la tentation, nous le prions d'écarter de nous les tentations ou, s'il les permet, de nous fournir les moyens d'y résister, de les vaincre, d'en triompher ; car notre faiblesse est si grande que la victoire pourrait bien nous échapper. Il y a parfois si près entre sentir et consentir !

D'où viennent donc les tentations. D'abord elles viennent du démon. Cet ange déchu pour qui Dieu a dû créer l'enfer. Plein de haine pour Celui qui l'a si justement condamné et dont la gloire . l'aigrit et le désespère ; par jalousie contre nous ensuite il cherche tous les moyens de nous perdre. C'est lui qui a tenté et perdu le premier homme ; il voudrait perdre tous ses descendants appelés à prendre sa place dans les rangs incomplets des légions triomphales.

Et à cela, il emploie toute sa ruse, toute sa méchanceté, toute sa malice. Le diable, dit saint Pierre, est comme un lion rugissant qui tourne autour de nous, cherchant quelqu'un à dévorer. " (7 Pet. v, 8). Et lorsqu'il aura été assez heureux pour réussir à nous faire succomber, il se réjouira, il jettera à Dieu un nouveau cri de défi ; il entonnera du fond de ses abîmes éternels, un chant de triomphe.

, Après le démon, notre ennemi le plus à craindre, le plus redoutable, c'est notre propre chair, cette chair conçue dans le péché et qui nous porte sans cesse au vice ; cette chair qui lutte sans cesse contre l'esprit de Dieu et qui oppose en nous les penchants de la nature à toutes les impressions de la grâce ; ennemi d'autant plus funeste que nous le portons sans cesse avec nous, qu'il fi'est autre chose que nous-mêmes. Nous portons donc en nous

notre plus grand ennemi ; il n'est pas un de nos sens, pas une de nos facultés qui ne nous tente et ne nous expose'. Les passions fermentent plus ou moins dans tous les cœurs ; c'est l'orgueit qui nous élève ; c'est l'avarice qui nous tend un piège ; c'est l'envie qui nous tourmente ; c'est la luxure qui voudrait souiller en nous rame et le corps ; c'est la colère qui transporte, la gourmandise qui avilit, la paresse et l'oisiveté qui enseignent tous les vices.

Cette épreuve de la chair est extrêmement pénible pour les hommes de Dieu ; car cette chair est un ennemi dont nous ne pouvons nous débarrasser, quoique nous fassions ; nous pouvons la réduire, nous pouvons la mater, mais elle est toujours là, vivante et exigeante, murmurant quand nous ne la contentons pas, se livrant à tous les excès quand nous lui lâchons la bride.

Ecoutez saint Paul, ce grand Apôtre, dont l'âme avait été ravie au troisième ciel où elle avait eu l'honneur d'être admise à la participation des décrets divins : " L'aiguillon de ma chair me poursuit. Je ne fais pas le bien que je veux et, lorsque je veux faire le bien, je trouve en moi une loi qui s'y oppose.: La partie supérieure de mon âme s'attache à la loi de Dieu, mais je sens dans les membres de mon corps une autre loi qui combat contre la loi de l'esprit et qui rend captif sous la loi du péché. Malheureux que je suis, qui me délivrera de ce corps de mort ? (Rom. VII, 19)."

Saint Paul avait été purifié par la grâce de Dieu et par les dons de l'Esprit Saint les plus riches et les plus;abondants. Et cependant il sentait parfois si vivement le poids de la chair, le vieil homme : l'enveloppe extérieure de l'âme lui livrait de tels assauts, que cette peine, jointe à toutes les autres souffrances de l'apostolat, le surchargeait au delà de toutes ses forces et que la vie lui était à dégoût.

Ces tentations dont se plaignait saint Paul, tous les saints ont eu à les combattre. Et on sait ce qu'ils faisaient pour les surmonter. Ils châtiaient leur corps et le réduisaient en servitude. Ils se donnaient la discipline, portaient des haires, des ci lices, des ceintures à pointes de fer ; et le sang bouillonnait dans leurs veines, ils le répandaient dehors par les plaies qu'ils faisaient volontai-

rement à. leur corps ; et la chair, cette chair misérable qui se révoltait en eux et réclamait des jouissances coupables, ils la faisaient voler en lambeaux sous les fouets et les bâtons.

Voilà le plus terrible et le plus redoutable de tous les tentateurs, parce qu'il est en nous et qu'il est inséparable de nous.

Il y a un troisième ennemi qui nous tente. C'est le monde, c'est-à-dire, l'ensemble des créatures visibles qui nous sollicitent à les aimer pour elles-mêmes, indépendamment de Dieu, à cause des quelques reflets des beautés divines qu'elles offrent à nos regards et qui nous séduisent au point de nous faire croire que nous trouverons en elles le bonheur pour lequel nous sommes créés et que Dieu seul peut nous procurer.

Le monde, c'est l'ensemble des chrétiens qui, par leurs exemples, leurs conseils, leurs plaisanteries cherchent à nous détourner du service de Dieu et de la vertu. Le monde est un puissant tentateur et voilà pourquoi un si grand nombre, voulant arriver à la perfection chrétienne, l'ont quitté, se sont enfermés dans les déserts, dans les solitudes, dans les cloitres, et ont mis entre le monde et eux une barrière infranchissable. Ils ont entendu, ceux-là, la malédiction portée contre le monde : " Malheur an monde, parce qu'il n'est rempli que de scandales, vœ mondo a scandalisa (Saint Math. 18, 7).

Les vrais chrétiens qui ne se sont pas enfermés dans un cloître et sont restés dans le monde, y ont vécu comme s'ils n'étaient pas dans le monde ; ils n'ont pas prêté l'oreille à ses discours pervers ; ils n'ont pas attaché leurs cœurs aux appâts trompeurs qu'il étale à leurs yeux ; ils ont craint de voir s'engloutir leur piété, leur vertu, leur foi dans le tourbillon des réjouissances, des fêtes et des plaisirs qu'il prodigue sans cesse ; ils se sont éloignés des mauvaises compagnies et ils n'ont jamais perdu de vue ce petit proverbe :

" Evitez du plaisir la dangereuse amorce

Et la main du Très Haut vous 'prêtera sa force."

Ils ont compris que si nous voulons jouir de tous les plaisirs du monde, nous nous perdrons ; si nous renonçons à tous les faux plaisirs pour nous attacher à ceux de la vertu, nous trou-

verons en elle la véritable vie, non seulement cette vie éternelle que Dieu promet à ceux qui l'aiment et qui le servent, mais encore ici-bas des plaisirs infiniment supérieurs à ceux de ce monde : le calme de la conscience, l'estime des gens de bien, une conduite irréprochable, les consolations célestes, et ce goût de la parole de Dieu que le saint roi David éprouvait si bien, lorsqu'il disait que cette parole était plus douce à son cœur que le miel le plus excellent ne l'était à sa bouche.

Nons avons donc besoin d'adresser à Dieu cette demande. Nons sommes entourés d'ennemis au dedans de nous-mêmes ; la révolte de la chair, les passions mauvaises ; ennemis aussi en dehors de nous-mêmes : le monde, le démon. D'autre part, il est de foi que nous ne pouvons vaincre la tentation par nos propres forces. Voilà pourquoi Jésus-Christ nous a appris à faire cette demande ; voilà pourquoi il a placé dans notre bouche les paroles du Pater ; voilà pourquoi il nous fait redire chaque jour cette prière : ne nous laissez pas succomber à la tentation.

Nous ne demandons pas par cette prière d'être à l'abri de toute épreuve, de tout combat, puisque la vie de l'homme est une guerre sans fin contre les ennemis de notre salut. Le germe des tentations est en nous ; une tentation est-elle apaisée qu'une autre s'élève. Toujours nous aurons quelque chose à souffrir, parce que nous avons perdu le bien de la félicité primitive. Il n'est point d'homme si saint, point d'âge dans la vie qui n'ait à redouter une tentation ou une autre. Le démon tenta Notre-Seigneur dans le désert, non pas qu'il pût succomber, car Il était impeccable, mais Jésus voulait nous apprendre qu'il n'y a pas d'état si saint où l'on soit à l'abri des tentations. Aussi la Sainte Ecriture appelle-t-elle la vie de l'homme sur la terre une lutte, un combat continuel, une guerre sans trêve ni merci : militia est vita hominis super terram : guerre de l'esprit contre la chair, guerre de la raison contre les passions mauvaises, guerre de la foi contre les sens révoltés, guerre de nous-même contre nous-même.

Nous, soldats de Jésus-Christ, nous devons donc veiller com-

me la sentinelle sur le rempart, rester armés du bouclier de la foi, afin de repousser les traits enflammés de nos ennemis. Par ces paroles : ne nous laissez pas succomber à la tentation, nous implorons la grâce de Jésus-Christ afin de n'y point donner notre consentement, de garder à Dieu notre cœur pur et fidèle au milieu de toutes les séductions. " Il ne permettra pas que nous soyons tentés, dit F Apôtre, au delà de nos forces, mais il nous fera même tirer avantage de la tentation."

La tentation a en effet de grands avantages. D'abord elle est pour nous une source d'humilité. Rien en effet de plus propre à nous montrer notre néant et notre bassesse que les formes variées de la tentation, que ces attaques subites et violentes de l'ennemi de notre salut. Sans la tentation nous pourrions parfois nous croire remplis de vertus et affranchis de la corruption originelle. Par la tentation nous sommes avertis que nous sommes toujours faibles et toujours portés au mal, par conséquent toujours portés à tomber, si Dieu ne nous soutient pas. Saint Paul nous avoue qu'il était tourmenté par des tentations humiliantes au suprême degré et cela pourquoi ? " pour que la grandeur de ses élévations ne l 'élevât pas, ne magnitudo revelationum extollat me. " Il appelle ces tentations des soufflets de Satan " Angélus satanœ qui me colaphizet. " Il demande à Dieu d'en être délivré et Dieu le lui refuse. Non, lui dit-il, ma grâce te suffit ; la vertu se perfectionne dans l'infirmité, c'est-à-dire, dans le sentiment de sa faiblesse.

La tentation ne nous rend pas mauvais, dit l'Imitation de Jésus-Christ ; elle nous montre seulement tels que nous sommes. Comment oserions-nous être orgueilleux, oserions-nous critiquer la conduite des autres, quand, rentrant en nous-mêmes, nous y trouvons tant de faiblesse, tant de manques d'égard envers Dieu et envers le prochain ?

La tentation, si nous savons la subir avec un esprit chrétien rend cet immense service de nous détacher de la terre et de nous unir plus intimement à Dieu. Lorsque le vent de la tribulation ébranle notre édifice spirituel jusque dans ses fondements, l'âme éprouve une violente secousse ; elle regarde autour d'elle et ne trouvant sur cette terre aucun appui pour mettre le pied en sûre-

té, elle retourne d'elle-même à Dieu qui Fa créée, semblable à la colombe qui, ne rencontrant aucune parcelle de terrain solide en dehors de l'arche, revint naturellement à la main qui lui avait donné la liberté.

Quand la mer est tranquille et que le ciel est calme et serein, le pilote s'endort dans un sommeil profond, il oublie celui qui commande aux flots, qui dirige les étoiles de la mer, et ses mains ne se lèvent pas pour louer Dieu qui ouvre la voie sûre au milieu des vagues. Mais si l'heure de la tempête arrive, si la vague irritée menace d'engloutir le capitaine du navire et tout son équipage, alors on se rappelle qu'il existe un Dieu, souverain dominateur des flots et les voix s'élèvent pour implorer son secours.

Image de la vie. Lorsque notre esprit est en paix et que notre cœur goutte d'une manière constante les douces joies de la vertu naturellement nous sommes portés à nous arrêter aux dons célestes et nous paraissons oublier la main bienfaisante qui les répand sur nous. Mais si la tentation, comme une mer immense, vient envahir notre âme, alors il s'établit une lutte dans notre intérieur ; l'âme chrétienne réunissant ses forces, se soulève et s'écrie : " Mon Dieu et mon tout ; il m'est bon de m'attacher à vous ; vous êtes mon Dieu pour l'éternité. " (Ps. 72).

Cette vie, il ne faut pas l'oublier, est un lieu de pèlerinage ; notre patrie est le ciel et Dieu est le terme du voyage. Le Seigneur ne veut pas que nous prenions le lieu de notre exil pour la patrie. Nous serions exposés à cette tentation si sur la terre nous ne rencontrions que des sites agréables et des paysages enchanteurs. Aussi, par une Providence secrète et admirable. le Seigneur nous fait un mélange de joies et de souffrances et il permet que cette vie soit exposée aux peines et aux tentations afin de nous faire soupirer après Celui qui est le terme du voyage et le centre du véritable amour.

Soyons convaincus que durant la tentation Dieu n'est pas loin de nous. " Mon Dieu, disait une sainte, les yeux mouillés de larmes, où étiez-vous au temps de mes épreuves ? " Et elle l'entendit lui répondre : "Au plus profond de ton cœur ; je net'ai pas oubliée un seul instant ; j'ai recueilli tes soupirs, tes prières et tes larmes ; j'ai vu tous tes combats, toutes tes souf-

frances ; j'ai compté tes efforts, tes victoires, tes mérites. J'étais là toujours à veiller sur toi, à t 'inspirer, à te soutenir, à essuyer tes pleurs comme fait une mère pour son enfant qui souffre. Prends donc confiance ; ce que tu as semé dans les larmes, tu le moissonneras dans l'allégresse."

Paroles consolantes que nous ne saurions trop méditer. Quelque terrible que soit la tentation, elle ne rejaillit pas sur l'âme qui lui ferme ses avenues et Dieu ne se détourne pas de cette âme mise à l'épreuve. Non, il la contemple de son trône comme du haut de la colline le général contemple les soldats qui combattent dans la plaine et lorsque l'ennemi est enfin terrassé, les anges entonnent le cantique d'allégresse et ils enchâssent un nouveau diamant à la couronne qui sera déposée, après la lutte suprême, sur la tête du vainqueur. Aussi l'Esprit-Saint dit : " Il est nécessaire, soldat du Christ, que tu passes sous le feu de la tentation, necesse fuit ut tentatio probaret te ; c'est nécessaire afin que tu signales ton ardeur, ton courage, ta fidélité ; et c'est encore nécessaire afin que tu cueilles, sinon avec du sang, au moins avec de pénibles efforts, la palme des élus."

Quelles que soient les tentations que nous avons à souffrir nous devons croire que ce que dit l'Apôtre est vrai : " Heureux l'homme qui souffre la tentation, parce que, lorsqu'il aura été éprouvé, il recevra la couronne de vie. " C'est là le grand avantage des tentations de nous préparer une belle couronne ; car la récompense sera en proportion des combats soutenus.

" Le royaume des cieux souffre violence, dit Jésus-Christ et ceux-là seulement le ravissent qui se font violence." (Math, ii, 12). La céleste patrie nous est toujours représentée dans les Saintes Ecritures comme une récompense : " Voici, dit le Sauveur, que votre récompense sera grande dans le ciel." (Luc,vi, 22). Qui dit récompense suppose un mérite, un droit acquis, et non pas seulement une grâce, une faveur, un don de pure bienveillance. " J'ai combattu de glorieux combats, dit l'Apôtre ; j'ai consommé ma course et il ne me reste plus qu'à attendre la couronne de justice que me donnera le juste juge des vivants et des morts. " (2 Tim. iv. 7). Saint Paul réclame une couronne de gloire, mais sur quoi appuie-t-il son espérance ? Sur ses combats

de tous les jours, sur les épreuves sans nombre qu'il a traversées, sur les tentations qui ont assiégé sa vertu. " Je souffre, dit-il, ailleurs, mais j'espère toujours ; car je sais à qui j'ai confié le dépôt de mes peines." (2 Tint, i, 12).

Après le combat de la vie, Dieu distribuera aux vainqueurs la gloire et le bonheur de sa maison, d'après le nombre et la valeur de chaque combattant. Que cette pensée doit être consolante pour les âmes éprouvées par les tentations et les épreuves de la vie ! Cette vie, c'est pour elles le feu de la bataille. Mais quelle gloire et quel bonheur au jour où le Souverain Seigneur des âmes les classera selon l'ordre de leurs mérites ! Alors se vérifieront pleinement les paroles de l'Ecriture : " Les justes ont souffert, mais leur espérance est pleine d'immortalité ; comparée à la grandeur de leur récompense, leur affliction a été légère. Dieu les a éprouvés et les a jugés dignes de Lui ; il les a éprouvés comme l'or dans la fournaise ; il les a reçus comme une hostie entièrement consumée par son amour, et ils brilleront pendant toute l'éternité, emportant avec eux une couronne de gloire immortelle." (Sap. 3-4). Ils chanteront un cantique dont le refrain sera : " O Seigneur, nous tressaillions d'allégresse à la pensée des jours où nous avons été humiliés, au souvenir des années qui ont été les témoins de nos maux." (Ps. 84).

Saint Ambroise résume très bien cette question quand il dit : " Personne ne peut être couronné, s'il n'a vaincu ; personne ne peut vaincre sans combat. Nous ne devons pas craindre la tentation, car elle est la cause de la victoire, la matière du triomphe."

Comment devons-nous nous y prendre pour résister toujours à la tentation ? Quels moyens pratiques employer pour y résister ? Notre Seigneur lui-même les signale dans le Saint Evangile: " Veilliez et priez pour que vous n'entriez pas en tentation." (Math. 26-41). La vigilance d'abord, mais une vigilance incessante, continuelle, de chaque instant ; car le démon est toujours là, rôdant sans cesse autour de nous et cherchant à nous dévorer.

Et quelles armes avons-nous contre lui ? Saint Pierre nous le dit : " Résistez-lui par la force de votre foi. " Et saint Paul de

nous dire : " Fortifiez-vous dans le Seigneur et dans la puissance de sa vertu ; Revêtez-vous des armes de Dieu afin que vous puissiez tenir ferme contre les embûches du diable.' ' C'est cette foi forte, comme dit saint Pierre qui nous fait croire indubitablement que " Dieu ne permettra pas que nous soyons tentés au delà de nos forces, " et, ajoute-t-il, aussitôt que nous serons en danger de faiblir, il viendra nous soutenir au premier cri que nous pousserons vers lui. " Si nous croyons cela, nous n'aurons jamais peur de la tentation. Or c'est la peur qui nous fait le plus de mal et nous ne pouvons plus lutter. Si, au contraire, nous n'avons pas peur, nous défions le démon, nous le menaçons, nous l'effrayons et finalement nous le mettons en fuite. " Résistez au démon, dit saint Jacques, et il s'enfuiera." (Jac. 17-7).

Pour vraincre la tentation, il faut donc la confiance ; il faut n'avoir pas peur du démon, être convaincuqu'il ne peut pas nous faire de mal, si nous ne le voulons pas. Saint Augustin le compapare à un chien enchaîné qui ne peut ne mordre que ceux qui approchent de lui. "Il peut aboyer, dit-il, il peut faire peur, mais il ne peut pas mordre, excepté si l'on veut absolument être mordu. "

Après cela, comme notre ennemi est très rusé, il faut se défier de lui et surveiller ses menées. Chacun de nous a son tempérament, sa passion dominante par dessus toute autre, comme une place de guerre a toujours son côté plus faible et de ce côté doivent se tourner tous les efforts de notre vigilance. Il faut combattre la passion dominante par la vertu contraire. Ainsi le sensuel et l'ivrogne triompheront de leurs penchants par la privation et le jeûne ; l'orgueilleux par des actes d'humilité et de mépris de lui-même ; le luxurieux doit crucifier sa chair et la réduire en servitude, l'avare multiplier ses bonnes œuvres et ses aumônes, l'indifférent multiplier ses prières, ses méditations sur la mort, l'enfer, l'éternité malheureuse.

La vigilance nous fait aussi éviter la tentation sans retard aussitôt qu'elle se présente. "Pendant que notre ennemi est encore faible, dit saint Jérôme, étouffez-le dès sa naissance ; autrement si vous le laissez croître, vous n'en viendrez peut-être plus à bout. " La tentation est comme une étincelle qui peut consumer toute une forêt mais qu'on peut éteindre sans peine en met-

tant le pied dessus.'' " A scintilla unâ augetur ignis" dit le Sage. Une seule étincelle peut causer un grand embrasement. Quelle imprudence si, pouvant l'éteindre dès le commencement, nous la laissions s'étendre au point de ne plus en devenir les maîtres !

Vous êtes tenté de regarder un objet inconvenant qui vous donnera de mauvaises pensées. Késistez de suite à cette tentation ; vous vous épargnerez toutes les mauvaises pensées qui seront les suites de ces regards, vous garderez intacte la pureté de votre âme et la ferveur de votre charité. Au contraire, si vous cédez à la curiosité, vous aurez un terrible combat à soutenir contre la multitude de pensées mauvaises qui s'élèveront en vous et qui sait si vous n'y succomberez pas ? Si vous êtes vigilant dès le commencement, vous n'aurez rien à craindre et vous aurez moins à lutter.

La vigilance nous fait veiller sur nos sens ; il ne faut pas les les laisser errer à l'aventure sur toutes sortes de choses, regarder indifféremment tous les objets qui se présentent, prêter l'oreille aux discours de tous ceux qui nous sommes avec en relations, éviter soigneusement ces fêtes mondaines qui sont le plus souvent une pierre d'achoppement et une cause de perdition. Il faut veiller sur la plus dangereuse de nos facultés, sur l'imagination, qui emporte la créature humaine dans un monde de chimères et de rêves menteurs, fait miroiter adroitement à ses yeux émerveillés la douceur des jouissances charnelles et la satisfaction que procurent les plaisirs terrestres.

Il faut veiller sur ses sens. La vie d'un grand nombre de chrétiens de nos jours est une vie passée dans des plaisirs continuels, une vie toute répandue au dehors. On veut tout voir, tout lire, tout entendre ; on veut absorber la jouissance par toutes les fibres de l'âme sensitive ; on est à la porte de toutes les découvertes que peut faire la science du bien-être. Et quand la partie inférieure de l'homme a été ainsi cultivée, gâtée, idolatriée, on se plaint d'éprouver des tentations, d'avoir de nombreux combats à soutenir. Ce serait un miracle si l'incendie ne se développait pas dans une maison où l'on jette continuellement des matières enflammables.

I] faut fuir l'oisiveté ; au dire de l'Ecriture Sainte, elle est la mère de tous les vices : " Maltam malitiam docuit otiositas. " (Eccl. 33). Il faut aussi fuir l'occasion où la vertu peut sombrer : " Celui qui aime le danger y périra, " dit l'Ecriture Sainte. Et un ancien philosophe disait : " Fuyons au plus loin tout sentier où Ton glisse ; sur le terrain le plus sûr, nous sommes déjà si peu fermes. " ((Sénèque).

Mais pour résister à la tentation, il faut surtout joindre la prière à la tentation. Il es't de foi que nous ne pouvons rien sans la grâce de Dieu : " Sans moi, vous ne pouvez rien faire, " nous dit Jésus-Christ. Et si nous ne pouvons rien sans la grâce de Dieu, il est évident que nous ne pouvons pas lutter contre cet ennemi terrible, redoutable, acharné à notre perte, qui se nomme la tentation. Or le moyen pour obtenir la grâce, c'est la prière, canal de la grâce, moyen tellement nécessaire qu'aucun autre ne peut le remplacer. Nous aurions beau veiller sur nous, nous aurions beau prendre toutes les précautions que la sagesse humaine conseille, si nous ne recourions pas à la prière et si, par elle, nous n'obtenions pas la grâce de Dieu, nous ne pourrions rien.

" Aussitôt que vous sentirez en vous quelque tentation, dit saint François de Sales, faites comme les petits enfants qui voient une bête féroce dans la campagne. Tout aussitôt, ils courent dans les bras de leur père et de leur mère ou pour le moins les appelle à leur aide et secours. Recourez de même à Dieu, réclamant sa miséricorde et son secours. " Il était difficile d'exprimer d'une manière plus simple et plus gracieuse l'abandon avec lequel nous devons nous jeter entre les mains de la Providence au milieu de nos dangers. Dieu est notre père ; il nous aime et s'il nous aime, sera-t-il sourd à notre voix lorsque nous lui demandons d'accourir à notre aide pour nous préserver de l'offenser et de nous perdre ? Quel est le père qui ne sentirait pas ses entrailles frémir à un semblable cri de son enfant ? Et Dieu est le meilleur, le plus tendre, le plus dévoué des pères.

Et il n'est rien qui plaise autant à Dieu, qui l'attire plus à nous que cette confiance que nous lui manifestons par nos prières. Aussi le roi David ne faisait-il pas valoir d'autre raison pour engager le Seigneur à avoir pitié de lui. " Ayez pitié de moi, Sel-

gneur, lui disait-il, ayez pitié de moi parce que mon âme met sa confiance en vous et que j'espère à l'ombre de vos ailes." (JPs.52). Et Dieu ne trompait pas une confiance si touchante et il disait : " Je serai son protecteur parce qu'il a reconnu ma puissance. " (Ps. 90).

Imitons ce grand roi, adressons à Dieu notre prière avec confiance dans nos tentations et " il proportionnera sa grâce à nos besoins, afin que nous puissions soutenir l'épreuve avec avantage," (Cor. 10), ainsi que nous l'enseigne expressément l'Apôtre saint Paul.

Quelquefois il nous semble que le Seigneur ferme l'oreille à nos supplications. Mais, disent les saints, c'est une attention et une prévenance amoureuse de notre Dieu ; il veut éprouver notre foi et nous obliger à recourir à lui avec plus d'abandon et plus de persévérance. Continuons donc de frapper, à demander et nous ne tarderons pas à recevoir le secours d'en haut. Disons donc à Dieu avec l'effusion d'un cœur contrit et humilié : " Je jette les yeux vers vous, Seigneur, qui habitez au plus haut des cieux ! " (Ps. 122). "C'est du plus profond abîme de ma misère que j'élève mes cris vers vous ; que vos oreilles soient attentives à la voix de mes prières ; mon âme se confie à la parole du Seigneur et elle espère en lui. " (Ps. 129). "Je souffre, disait l'Apôtre, mais j'espère toujours ; car je connais la bonté et la puissamce de Celui en qui j'ai placé toute ma confiance. "

(ÏSAÏE, 38).

Nous devons donc nous attendre à être tentés. C'est la loi ; Notre-Seigneur a été tenté ; tous les saints ont été tentés et nous le serons.

Nous ne devons pas nous en plaindre. Les tentations, selon le mot du Père Faber, sont la matière première de la gloire ; ce n'est qu'à ce prix-là qu'on gagne le ciel.

Mais la Providence nous a mis en mains les armes dont nous avons besoin pour vaincre les tentations. Il nous faut veiller et prier. " Nous pouvons tout en Celui qui nous fortifie. " Nous devons dire à Dieu avec confiance : O notre Père, qui êtes^aux cieux, ne nous laissez pas succomber à la tentation.

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