‹ À mes prêtresChapitre 50 sur 62 · DÉLIVREZ-NOUS DU MAL · texte numérisé non relu

DÉLIVREZ-NOUS DU MAL

La septième demande du Pater peut être considérée comme l'abrégé et la récapitulation de toutes les autres. Elle résume les autres comme le seul commandement de l'amour de Dieu comprend tous les autres commandements. En effet, demander à Dieu qu'il nous délivre du mal, c'est le prier, en une seule parole, de nous délivrer tout à la fois, du mal de ne pas sanctifier son nom, de ne pas le faire régner dans notre cœur, de ne pas accomplir sa volonté, de manquer de la nourriture dont notre âme et notre corps ont besoin, de demeurer dans son inimitié par le péché ou d'y retomber en succombant à la tentation.

Cette dernière demande ajoute cependant quelque chose aux autres. Nous le prions de nous délivrer de tous les maux passés, présents et futurs, de tous les maux spirituels et temporels qui sont la conséquence et le châtiment du péché. Aussi saint Cyprien affirme que cette simple et courte demande, sous une forme concise, est le résumé de toutes nos prières: " Universas petitiones et preces nostras collecta brevitate concludens. "

Le soir de la Cène, pendant l'heure d'action de grâces qui suivit l'institution de la Sainte Eucharistie, Notre-Seigneur, s'attendrissant sur ses bien-aimés disciples qu'il allait quitter et qu'il ne voulait pourtant pas laisser complètement orphelins, crut devoir encore les recommander d'une manière toute spéciale à son Père et il prononça sur eux cette prière que saint Jean, l'Apôtre de l'amour, nous a rapportée :" Mon Père, je vous ai glorifié sur la terre ; j'ai couronné l'œuvre que vous m'aviez donné à faire ; j'ai manifesté votre nom aux hommes que vous m'avez donnés de ce monde. Ils étaient à vous et vous me les avez donnés. Et maintenant que je ne suis plus dans le monde, eux sont dans le monde et moi je viens à vous. O Père saint r conservez en votre nom tous ceux que vous m'avez donnés afin

qu'ils soient un comme nous le sommes. Lorsque j'étais avec eux, je les conservais en votre nom ; j'ai gardé ceux que vous m'avez donnés et personne d'eux n'a péri, si ce n'est le fils de perdition parce que l'Ecriture devait s'accomplir. Mais maintenant je viens à vous. . . Et le monde les hait, parce qu'ils ne sont pas du monde comme moi-même je ne suis pas du monde. Je ne vous demande pas que vous les enleviez du monde mais que vous les préserviez du mal. Sanctifiez-les dans la vérité. Et je ne prie pas seulement pour eux mais aussi pour ceux qui croiront en moi, afin qu'ils soient tous un comme vous, mon Père, vous êtes en moi et moi en vous, et qu'ainsi ils soient un en nous, afin que le monde croie que vous m'avez envoyé. " (Jean, 17-15).

Cette prière ou plutôt cette effusion d'amour, par laquelle Notre-Seigneur terminait en quelque sorte sa mission évangélique en ce monde, est la même par laquelle il veut que nous terminions aussi la prière que nous adressons à son Père : Préservez-les du mal, disait-il, en parlant de nous. Et nous, il nous fait dire : délivrez-nous du mal. C'est la même demande, c'est le même désir de nous préserver de tout ce qui pourrait no as arriver de fâcheux. C'est le souhait du père et de la mère qui embrassent leur fils qui prend congé d'eux pour un long voyage. " Que Dieu soit avec toi, cher enfant, qu'il te conduise et te protège partout, qu'il te ramène sain et sauf ; qu'il te préserve de tout mal. "

Le même amour dans le cœur de Notre-Seigneur lui fait souhaiter la même chose pour nous et il veut que nous le demandions avec Lui à son Père.

Et quel est le mal dont nous demandons à Dieu de nous délivrer ? Nous demandons à Dieu de nous délivrer d'abord du péché. De tous les maux qui peuvent nous arriver en ce monde -dans l'ordre matériel et dans l'ordre spirituel, dans la sphère de la nature et dans celle de la grâce, le péché est le plus grand.

Le péché est un outrage fait à Dieu. Or tous savent que la grandeur d'un outrage se mesure sur la grandeur de la personne offensée. Par exemple un soufflet donné à un roi est bien plus ;grave qu'un soufflet donné à un paysan. Si la gravité de l'offense grandit à mesure que la personne que l'on offense est plus élevée,

en arrivant à Dieu, elle doit être infinie, car la grandeur et la majesté de Dieu sont infinies. De là il suit que de même que nous ne pouvons pas comprendre cette grandeur et cette majesté infinies de Dieu, nous ne pouvons pas non plus mesurer toute la malice du péché.

Et non seulement Dieu est grand mais il est bon, saint Jean dit que Dieu est Amour: " Deus cari tas est ." Or par le péché Dieu est un amour inconnu.

Songeons donc à ce qu'il a fait pour nous. Avant de nous donner l'existence, il nous aimait déjà ; car s'il faut l'en croire, et sa parole est de celles qui ne trompent pas, la tendresse qu'il nous a vouée date de toute éternité : " In perpétua caritate dilexit te."

C'est Lui qui nous a créés, et depuis notre entrée dans le monde, comment pourrions-nous compter ses bienfaits ? C'est Lui qui, après nous avoir donné l'être, nous le conserve. Chaque pas que nous faisons sur la route de l'existence, nous le lui devons. Qu'il cesse tout à coup de prolonger sur nous son action créatrice et nous sommes rayés du nombre des vivants. Sa bonté nous suit partout, son amour nous enveloppe et nous protège. Puis nous ne devons pas l'oublier, pour nous il s'est fait tout petit enfant, pour nous il a versé jusqu'à la dernière goutte de son sang ; il a voulu même se donner à nous en nourriture.

Quelle tendresse nous devrions avoir pour celui qui n'a eu pour nous que des miséricordes ! Comme nous devrions reconnaître les immenses bienfaits que nous avons reçus de Lui, rendre notre gratitude tendre et affectueuse, ne nous lasser jamais de le bénir, de l'admirer, de savourer les douceurs ineffables de son amour et d'en faire l'objet constant de nos contemplations pour devenir davantage ensuite l'objet de ses tendresses et de ses miséricordieuses complaisances.

Et cependant quand ce Dieu si bon nous demande en échange de ce qu'il a fait pour nous un peu de notre cœur, nous osons parfois le lui refuser.

Aussi Jésus se plaint de nous : " Filios enutrivi et exaltavi. " J'avais des fils ; ils m'étaient chers, je les ai nourris, je les ai élevés, je les ai exaltés. Qu'ai-je dû faire pour eux que je n'ai pas fait ? Je les ai comblés de tous mes dons ; je les en ai accablés.

Et eux, qu'ont-ils fait pour moi ? Hélas ! Ils m'ont méprisé : " ipsi vero spreverunt me. "

Comme tous les saints comprenaient bien la laideur du péché ! Des méchants l'ont compris aussi.

L'empereur de Constantinople, hérétique, était un jour violemment irrité contre saint Jean Chrysostôme, qui lui reprochait ses fautes. Il dit en présence de ses courtisans : " Que je voudrais donc me venger de cet évêque ! " Quatre ou cinq d'entre eux donnèrent leurs avis. L'un dit : envoyez-le en exil, si loin que vous ne le voyiez plus jamais. — Confisquez ses biens^ dit un autre. — Non, dit un troisième : jetez-le en prison chargé de fers. — Le quatrième dit : N'êtes-vous pas le maître, faites-le périr ; délivrez-vous de lui par la mort. — Un cinquième courtisan, plus avisé que les autres, répliqua : non, Sire, ce n'est pas là le moyen de vous venger et de le punir. Si vous l'envoyez en exil, la terre entière est sa patrie. Si vous confisquez ses biens, vous les enlevez aux pauvres et non à lui. Si vous le mettez dans vos cachots, il baisera ses fers et il s'estimera heureux. Si vous le condamnez à mort, vous lui ouvrez le ciel. Le seul moyen de vous venger, prince, c'est de lui faire commettre an péché ; car c'est là la seule chose au monde qu'il redoute. Il ne craint ni l'exil, ni la perte de ses biens, ni le fer, ni le feu, ni les tourments, il ne craint au monde que le péché. Et, en effet, dans une autre circonstance, comme on faisait au Saint de grandes menaces de la part de l'Impératrice à qui il avait refusé une chose qu'il ne pouvait pas lui accorder, il. fit cette belle réponse : " Allez dire à l'Impératrice que Jean ne craint qu'une chose au monde : le péché."

Voilà les sentiments que nous devrions tous avoir, si nous jugions des choses à la lumière de la foi.

Les maux spirituels dont nous demandons à être délivrés, ce sont encore les suites funestes que le péché laisse après lui, même après avoir été remis. Car, de même qu'après une longue et douloureuse maladie, le malade reste quelque temps sans force, sans énergie, sans sommeil, de même aussi après la rémission du péché, le pécheur conserve une faiblesse extrême, une grande dffi culte pour le. bien, un penchant violent pour le mal, toutes

choses, qui, avec la force des mauvaises habitudes qu'il a contractées, rendent les rechutes très faciles et très fréquentes.

Nous demandons aussi d'être délivrés de nos maux temporels. Nous le savons, ce n'est pas sans raison que nous appelons laterre, une vallée de larmes, in hac lacrymarum voile. Depuis l'enfant qui vient de naître jusqu'au vieillard qui va mourir, depuis le prince dans son palais jusqu'au mendiant dans son grenier, on ne trouverait pas un seul des enfants d'Adam qui n'ait eu à en verser. Allez frapper à toutes les portes ; franchissez le seuil de chaque demeure, partout vous verrez des larmes dans les yeux. Ici les larmes de la misère qui gagne péniblement son pain à la sueur de son front ; ici les larmes de la maladie aux prises avec d'indicibles souffrances ; plus loin les larmes du deuil qui pleure un être enlevé par la mort ; ailleurs les larmes de l'amour-propre froissé, de l'ambition meurtrie, de la conscience coupable, qui gémit de ses fautes, les expie et recommence chaque jour le rude travail de sa sanctification.

Oui , il y a des larmes au fond de tous les cœurs et c'est ce qu'on peut appeler le martyre de toute vie humaine. L'homme, quoiqu'il fasse, ne peut pas refaire de cette terre d'exil un paradis ; il faut qu'il y souffre de toutes les misères, parce que la souffrance est une suite du péché et qu'elle est la condition indispensable qui mène à la béatitude. Donc nous aurons tous et toujours à souffrir, indépendamment de ce grand mal immense, effroyable qui attend les pécheurs à la mort : maux de corps, maux de l'âme, peines du cœur, peines de l'esprit, des sens, peines de fortune, privations de tout genre, injustices, calomnies, inimitiés, en un mot, tout ce qui peut s'appeler affliction, souffrance, désolation. De tout temps ces maux ont été innombrables et la parole de Bossuet est bien vraie : " Le déluge des eaux n'est venu qu'une seule fois, celui des afflictions est perpétuel. " C'est de tous ces maux que nous demandons à Dieu d'être délivrés, lorsque nous répétons ; délivrez-nous du mal. Ce n'est donc pas seulement du démon, ni du péché, ni de l'enfer que nous demandons d'être délivrés, c'est de toutes les afflictions, de toutes les adversités de ce monde. Mais nous prions Dieu d'être délivrés de ces maux temporels en tant qu'ils peuvent être

une occasion de péché et un obstacle à notre salut éternel. Il y a une foule de choses que nous regardons comme un bien, telles que les richesses, les honneurs, la gloire, la distinction , la santé, et autres choses semblables, qui peuvent être pour nous un véritable mal, à cause de l'abus que nous pouvons en faire. Il faut donc savoir dire à Dieu de nous en priver si leur possession peut nuire à notre salut. S'il juge à propos, pour nous préserver du péché et de la damnation éternelle de nous priver des consolations dont nous jouissons, de nous envoyer des tribulations et des croix, soumettons-nous à sa divine volonté ; ces consolations privons-nous-en , ces croix, supportons-les. Dans tout ce que nous souffrirons avec résignation et avec amour, il y aura un mérite surnaturel qui dépassera de beaucoup toute la peine que nous pourrons éprouver. Notre âme gagnera en beauté, en perfection aux yeux de Dieu et des Anges et Dieu nous aimera d'autant plus que nous le mériterons davantage ; son amour pour nous s'accroîtra avec chaque souffrance bien supportée ; cet amour le forcera à nous récompenser par de nouvelles grâecs dans cette vie, par une gloire incomparable dans l'autre.

N'oublions pas que la vie présente n'est pas le dernier mot de Dieu ; la douleur n'est pas seulement une expiation qui répare le passé ; elle est encore une épreuve, une occasion de mérite et comme la condition nécessaire de l'éternel bonheur.

Ouvrons le saint Evangile et prêtons l'oreille aux paroles qui tombent des lèvres du Sauveur : "Le royaume du ciel souffre violence ; il ne peut s'obtenir que par la lutte, l'immolation, la douleur. " (Saint Math. 11-12).

Après le Maître, écoutons le disciple : " C'est par beaucoup de tribulations qu'il nous faut entrer dans le royaume de Dieu. Les peines de ce bas monde, si dures soient-elles, ne sont rien, comparées aux joies futures qui doivent en être le prix ; un moment de souffrance peut nous conquérir un poids immense de gloire et une éternité de béatitude. " (II Saint Paul ad Car. v, 17).

Recueillons les commentaires que les Saints nous donnent des enseignements divins. Saint Léon nous affirme : " qu'il n'est pas conforme à l'ordre ni à l'équité que le bonheur de jouir

précède le temps de souffrir. " Saint Antoine nous déclare que " supprimer le combat des justes c'est leur enlever leur couronne et que retrancher leurs tourments, c'est leur ravir leur félicité. " Et le grand évêque d'Hippone nous assure que " celui qui n'éprouve pas les peines du pèlerinage ne goûtera pas les douceurs de la patrie. "

Ne nous scandalisons donc pas de voir le juste souffrir. Pour lui, les souffrances sont un témoignage marqué de la prédilection divine ; elles l'affermissent dans le bien, en lui donnant la sécurité et la félicité de la vertu ; elles hâtent sa perfection en lui servant de creuset où il se purifie de tout alliage ; elles sont pour lui un honneur, une gloire, et comme une sorte de transfiguration. Heureux les justes qui souffrent ! Il n'est pas une de leurs douleurs qui n'aura son dédommagement, pas un de leurs sacrifices qui ne recevra sa récompense, pas une de leurs larmes qui ne sera consolée par une joie de plus, pas une de ses humiliations qui ne sera payée par une élévation dans la gloire.

Il ne faut jamais oublier que les maux que nous souffrons, c'est Dieu qui les permet, et par conséquent c'est à lui que nous devons recourir pour en être délivrés. Ne recourir à Dieu que lorsqu'on a épuisé tous les autres moyens et qu'on n'a plus d'espérance du côté de la terre, c'est lui faire une véritable injure.

Souvent aussi nous demandons à Dieu de nous délivrer d'un mal que Dieu sait nous être utile. Que de fois un malade démaille des aliments qui lui feraient du mal î II voudrait n'être plus obligé de l'ester au lit, de garder sa chambre, de s'observer dans la nourriture : ce sont des sujétions qui lui pèsent et dont il voudrait être affranchi. Si le médecin lui porte un vif intérêt, consentirait-il à ses vœux imprudents ? Evidemment non, au contraire il insistera davantage encore pour que le malade observe toutes ses prescriptions.

C'est ainsi que le bon Dieu fait souvent avec nous. Nous lui demandons des choses qui pourraient nous nuire, par exemple, de nous délivrer d'une maladie qui, pour un temps au moins, nous préserve du péché, ou bien d'une injustice, d'une calomnie, d'une inimitié ; or tout cela dans l'intérêt de Dieu, doit nous être utile, nous faire pratiquer la vertu, nous faire acquérir des

mérites ; pourquoi voudrions-nous forcer Dieu à nous retirer le bien qu'il a voulu nous faire par là ? ,

Soyons convaincus que si Dieu permet le mal dont nous souffrons, c'est qu'il sait que ce mal est un bien pour nous ; sans cela il ne le permettrait pas. Un Père qui aime tendrement son enfant et qui peut empêcher qu'on lui fasse du mal, permettrait-il qu'on lui en fît sous ses yeux, et en quelque sorte avec son consentement ? Non, cela n'est pas possible. Or si ce n'est pas possible pour un père, c'est encore bien moins possible pour Dieu. Par conséquent si ce dont nous nous plaignons nous semble un mal et que Dieu ne le fasse pas cependant cesser, malgré nos prières, c'est qu'en réalité ce n'est pas un mal ; alors accomplissons la volonté de Dieu et n'essayons pas d'y substituer la nôtre. Nous ne savons pas aussi bien que lui ce qu'il nous faut et peutêtre prendrions-nous un poison au lieu d'un remède.

Par conséquent quand nous demandons à Dieu qu'il nous délivre du mal, nous lui demandons de nous délivrer de tout ce qui pourrait causer directement ou indirectement du mal à notre âme, que nous le sachions ou que lui seul le sache.

Avec la simplicité et la confiance du petit enfant, disons donc . à notre Père des cieux : O Père bien-aimé, vous qui m'aimez avec mille fois plus de tendresse que les pères de ce monde, cette vie est semée de précipices et de dangers et, ce qu'il y a de plus triste, c'est que nous sommes incapables la plupart du temps de les deviner ; veillez donc sur nous, éloignez de nous les vrais maux quelles qu'en soient la nature et la forme. Eloignez tout ce qui nuirait à notre vrai bonheur. Protégez-nous par le bouclier de votre amour ; gardez-nous dans les sentiers •de la vertu où nous jouirons de la paix de la conscience qui est le paradis sur la terre et que nous quitterons pour aller au ciel où nous chanterons vos louanges pendant toute l'éternité.

Page 1