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La charité et le prêtre

C'est évident le prêtre est tenu d'aimer Dieu. Il est homme, il est chrétien. A ce double titre, la loi de l'amour de Dieu s'impose à lui comme à tous ses frères. Mais la qualité de prêtre venant se surajouter aux deux autres, ne fait qu'accroître cette dette et donner à Dieu de nouveaux droits pour en réclamer le paiement intégral. C'est bien le prêtre surtout qui doit dire : '" Seigneur, tout prend une voix pour me commander de vous aimer. " (Saint Augustin). En lui l'amour est appelé à reconnaître des bienfaits exceptionnels.

" Voyez un peu par le menu, disait saint François de Sales à Philothée, combien Dieu vous a été doux et gracieux. " 11 en est peu qui ait été privilégiés comme le prêtre. Combien n'ont pas reçu la centième partie des grâces qui lui ont été prodiguées si abondamment ? Si le Seigneur se montrait visiblement à lui, il pourrait bien lui adresser, ces paroles qu'il disait autrefois à

son peuple représenté par une vigne : " Qu'est-ce que j'ai dû faire de plus à ma vigne que je ne lui ai pas fait ? " (Isaïe, v, 4).

Nous prêtres, il nous a fait naître dans une famille vraiment chrétienne dont le père donnait l'exemple de l'accomplissement de tous les devoirs, dont la mère pieuse nous apprenait à prier, entremêlant de caresses ses doux enseignements. . . Et pour ébaucher en nous le prêtre de l'avenir, Jésus était là, derrière ces êtres bénis, usant de leur ministère visible pour nous pénétrer sans plus attendre, de son invisible action.

11 nous a ensuite fait placer dans un de ces séminaires où l'on cultive les volontés avec autant de soin que les intelligences et d'où les jeunes gens sortent le front haut, le cœur pur, et capables de mettre sous les yeux de ceux qui les voient passer ce quelque chose que saint Jean Chrysostôme a si bien nommé " la face anticipée du royaume des cieux, quando vos videbant, quasi facîem regni cœlorum aspicient. "Et là Dieu, au plus intime de notre être, attisait le goût de la piété ; il nous inspirait les délicatesses de la pureté ; il nous faisait de plus en plus rêver du sacerdoce, comme d'autres à côté de nous rêvaient d'autres perspectives dans le inonde.

Supposez qu'au seuil de notre vie, en pleine jeunesse, un des plus célèbres personnages contemporains, grand philosophe, grand orateur, grand artiste, fut venu nous trouver dans l'obscurité de notre condition et nous eut fait des avances de ce genre : vous me connaissez de réputation, vous savez que je suis en possession d'une notoriété immense et des promesses de la gloire, voulez-vous que je vous associe à mes pensées, à mes œuvres ? Vous m'inspirez une amitié profonde ; voulez-vous y répondre ? Je vous ouvre ma demeure ; nous vivrons ensemble, ensemble nous travaillerons au triomphe des idées qui me sont chères. Vous serez pour moi un coopérateur intelligent et dévoué ; vous serez un frère, un fils, un autre moi-même ; le voulez-vous ?

Tous nous eussions été enthousiasmés d'une telle rencontre, d'une si flatteuse et si douce proposition, rien ne pouvant mieux séduire une âme bien faite et jeune encore que le service inespéré du génie.

Bien pauvre comparaison ! Ce n'est point seulement un hom-

me supérieur, un privilégié du savoir qui s'est présenté à nous au matin de notre existence ; c'est Jésus-Christ lui-même qui nous a appelés à partager son labeur. 11 nous a conduits au Grand Séminaire pour nous y faire mener une vie tout entière ensoleillée de Jésus-Christ, pour y purifier notre âme destinée à être l'ornement des autels du Dieu vivant. Là nous avons vécu uniquement pour Dieu dans le Christ Jésus, notre Seigneur, de telle sorte que nous pouvions dire ce que saint Paul ne craignait pas d'affirmer de lui-même : " Le Christ est ma vie ; pour tous Tunique ambition, l'unique pensée, l'unique occupation sera de vivre intérieurement de la vie du Christ et de la faire rayonner dans sa chair mortelle. " Là nous avons fait l'apprentissage de l'immolation car nous voulions nous donner au salut des âmes. De même qu'il y a des écoles où l'on apprend à s'enrichir et à jouir, il y en a d'autres où l'on apprend l'art de s'appauvrir et de souffrir.

Et un jour, couchés sur le pavé du sanctuaire, les lèvres dans la poussière, les yeux en pleurs, le cœur dans l'extase, nous avons fait généreusement à Dieu le sacrifice de notre vie et il nous a dit : " ego ero merces tua, je serai ta récompense. " Nous avons quitté notre bonne mère de la terre parce qu'une autre plus tendre encore et plus puissante, la Mère de Dieu et des hommes, nous avait transmis l'appel divin, la vocation sacerdotale et avec des accents doux et persuasifs avait murmuré à notre âme :

" Coule. . . les jours dans le saint lieu, Loin des périls, sous le regard de Dieu ; Sois cette lampe à Vautel allumée De la prière haleine parfumée ; Sois cet encens qu'offre le séraphin A V éternel avec V hymne divin. "

Nous sommes devenus prêtres. De quelle dignité nous sommes revêtus ! Rappelons-nous ce qu'en disent les saints.

Saint Ignace dit que le sacerdoce est la dignité suprême entre toutes les dignités créées " Omnium apex est sacerdotium." Saint Cyprien l'appelle une dignité infinie : " miraculum est stupendum magnum, immensa, infinita sacerdotii dignitas.,f Selon saint Jean

Chrysostôme, le sacerdoce, bien qu'il s'exerce sur la terre, doit néanmoins être compté au nombre des choses célestes : " sacerdotium in terris peragitur sed in rerum cœlestium ordinem référendum est. " D'après saint Augustin, le prêtre est au-dessus de toutes les puissances de la terre et de toutes les grandeurs du ciel ; il n'est inférieur qu'à Dieu : " Sacerdos Dei ! si altitudinem cœli conte?nplaris, sublimior es ; solo tuo creatore inferior es. "

Considérant la haute dignité des prêtres et la grandeur des saints mystères qui se célèbrent par leurs mains, ce grand saint, la lumière des docteurs, s'écrie avec admiration et avec étonnement : " O Prêtre que votre dignité est admirable. Le Fils de Dieu est tous les jours incarné dans vos mains comme il l'a été autrefois dans le sein de la Vierge. O céleste et admirable mystère que le Père, le Fils et le Saint-Esprit opèrent par vous ! Celui qui est assis au plus haut des ci eux avec son Père est en ce moment entre vos mains à l'autel. Oh ! que la sainteté de vos mains est digne de vénération et que votre ministère vous rend heureux ! O merveille qui fait véritablement la joie du monde ! Le Christ tient le Christ, c'est-à-dire, le prêtre touche et tient dans ses mains le Fils de Dieu qui met ses délices d'être avec les enfants des hommes ; aussi a-t-il donné aux hommes ce qui n'a jamais été accordé aux anges ; car le prêtre offre ce sacrifice ineffable et, durant qu'il sacrifie, les anges n'y assistent que comme pour le servir. Tout le ciel est dans l'étonnement de voir tant de grandeur et d'autorité dans un homme mortel ; la terre en est frappée d'admiration, les hommes en ont de la frayeur, l'enfer en est épouvanté, les démons en tremblent de crainte et toutes les puissances du ciel regardent cette merveille avec une très profonde vénération. "

11 En un mot, conclut saint Ephrem, la dignité sacerdotale surpasse tout ce qu'on peut concevoir, excedit omnen cogitationem donum dignitatis sacerdotalis. "

Et il est facile de comprendre que ces saints avaient raison de parler ainsi, si on regarde les grandes fonctions que le prêtre exerce. C'est la puissance de Dieu même que nous a été communiquée : " toute puissance m'a été donnée au ciel et sur la terre, disait le Sauveur à ses Apôtres, comme mon Père m'a

envoyé, je vous envoie, " c'est-à-dire, je vous associe à ma mission, je vous fais participer de ma puissance.

Comme, Dieu, nous sommes des créateurs. Il dit à son Verbe : " Filins meus es tu, ego hodie genui te ; nous montons à l'autel et, revêtus de la même paternité, nous pouvons adresser au Fils de Dieu tombé du ciel entre nos mains, les mêmes paroles : " ego genui Te." Quand, célébrant la sainte messe, nous prononçons sur le pain et le vin les paroles de la consécration, Jésus- Christ nous obéit et se rend réellement présent entre nos mains. On est frappé d'étonnement lorsqu'on pense qu'au commandement de Josué Dieu arrêta le soleil au milieu de sa course ". Soleil, dit le conducteur du peuple de Dieu, je te le commande, arrête ta course et n'avance pas contre Gabaon ". Et le soleil s'arrêta. Mais quelle plus grande merveille de voir Dieu obéissant à la voix du prêtre, venant se placer réellement entre ses mains, y venant partout et autant de fois que le prêtre le voudra. Et une fois entre les mains du prêtre, la Divine Victime y reste à sa disposition. Il pourra le transporter où il veut ; il pourra à son gré le renfermer dans le tabernacle, l'exposer sur l'autel, le porter hors de l'église ; il pourra se nourrir de cette chair divine et la donner aux fidèles. Jésus se laissera faire; il obéira toujours sans aucune résistance.

" Qu'il est grand le pouvoir du prêtre, s'écrie avec admiration saint Laurent Justinien ; par eux et aussi souvent qu'ils le veulent, s'opère le mystère de la transubstantiation ; par eux, le pain devient le corps de Jésus-Christ ; le Verbe incarné descend du ciel et se trouve réellement sur l'autel. Par un choix spécial de Dieu, l'homme devenu prêtre jouit de cet admirable privilège qui n'a jamais été accordé aux anges. Ceux-ci se tiennent en adoration au pied du trône de Dieu ; aux prêtres seuls il est permis de le tenir dans leurs mains, de le donner aux fidèles et de se nourrir eux-mêmes de sa chair divine. "

" La dignité du prêtre, écrit encore ce grand saint, est tout à fait grande et admirable. La puissance qui leur est donnée est incomparable, puisque par ce peu de paroles qu'ils prononcent quand il leur plaît, la matière du pain est changée substantiellement au corps de Jésus-Christ, le Verbe éternel du ciel en sa

propre chair, et se trouve véritablement sur l'autel. Ce privilège de grâce, qui n'a jamais été donné aux anges, était réservé aux prêtres de Jésus-Christ. Us assistent Dieu même ; ils le tiennent dans leurs mains ; ils le donnent au peuple et ils le reçoivent en eux-mêmes. Leur vie doit être plus angélique qu'humaine puisqu'ils sont même préférés aux anges qui assistent ou qui servent à ce ministère. Il faut qu'un prêtre monte à l'autel comme s'il était Jésus-Christ lui-même, qu'il y assiste comme un ange, qu'il y serve comme un saint, qu'il y offre les vœux et les prières du peuple comme pontife, qu'il y demande la paix comme médiateur et qu'il y prie pour lui-même comme étant sujet aux infirmités des autres hommes. Enfin il faut qu'il y soit zélé pour la gloire de Dieu, religieux en lui-même, humble de cœur, plein de compassion pour les fautes et les infirmités des autres. "

M. Olier a pu écrire : " Dieu a fait dans son Eglise deux chefsd'œuvre qui se ressemblent : la très Sainte Vierge et le prêtre. Marie est mère du Verbe fait chair. Au dire de saint Bernard, nous sommes " parentes Christi. " Cinq paroles d'humilité ont attiré le Verbe Divin dans le sein de Marie; cinq paroles d'autorité le font descendre sur l'autel. " 0 veneranda sacerdotum dignitas, in quorum manibus Dei Filius, velut in utero virginis, incarnatur (Saint Augustin). "

Mais Marie ne lui a donné naissance qu'une seule fois ; tous les jours il s'incarne entre les mains du prêtre, non plus homme de douleurs et mortel comme à Nazareth, mais impassible et immortel. Il vient non pas sur l'ordre de Dieu qui l'envoie mais sur l'ordre de l'homme qui lui dit de descendre. Quelqu'un s'étonnait de voir les prières du curé d'Ars à sainte Philomène si facilement exaucées ; elle obéit donc au curé d'Ars. " Elle peut bien lui obéir, répondit le saint prêtre, Dieu lui obéit bien. "

Sur le corps mystique de Jésus-Christ, lequel se compose de tous les fidèles, le prêtre a aussi un pouvoir qui lui est très spécialement réservé : c'est le pouvoir des clefs. " Quis potest diraittere peccata ? disaient les pharisiens. Ne faut-il pas une puis-

sance infinie pour détruire une maladie infinie ? Ne faut-il pas être plénipotentiaire de Dieu, sinon Dieu lui-même, pour qu'un arrêt rendu sur la etrre s'exécute immédiatement au ciel ?

Or le prêtre s'assit au tribunal de la pénitence. Un pécheur se présente ; la justice et la miséricorde se le disputent. La justice demande la condamnation du coupable ; la miséricorde sollicite le pardon. Le prêtre parle et la miséricorde triomphe ! Un faible mortel a le pouvoir de désarmer le Tout Puissant et de lui arracher la foudre des mains ! " Telle est la puissance du prêtre, dit saint Maxime, que de son jugement dépend le jugement de Dieu, tarda ei potestas attributa est judicandi ut in arbitrio ejus poneretur céleste judicium. " " Le prêtre prononce d'abord la sentence, dit saint Pierre Damien, et Dieu y souscrit, prœcedit Pétri sententia sententiam Redemptoris. " Ainsi, conclut saint Jean Chrysostôme, " le Seigneur suit son serviteur en ratifiant dans le ciel tous les jugements prononcés par son ministre au tribubnal de la pénitence, Dominus sequitur servum et quidquid hic in inferioribus judicaverit hoc ille in supernis comprobat. "

Ainsi on peut le dire en toute vérité, si Jésus-Christ descendait dans une église et s'asseyait dans un confessionnal pour y administrer le sacrement de pénitence et qu'en même temps, en face dans un autre confessionnal, un prêtre entendait la confession d'une autre personne, Jésus-Christ et le prêtre, sur un pénitent suffisamment disposé, prononceraient la même parole : ego te absolvo, cette parole dans la bouche du Sauveur et dans celle du prêtre, aurait exactement la même efficacité ; les deux pénitents seraient également absous de leurs péchés.

Quel pouvoir que celui-là ! Il nous élève au dessus de tous les êtres créés. " Sachez-le, dit aux prêtres saint Bernard, vous êtes plus grands que les rois, les empereurs, les anges, prœtulit vos, sacerdotes, regibus et imper atoribus, prœtulit angelis. " Saint Jean Chrysostôme en donne la raison que la puissance des rois s'étend seulement sur les biens temporels et sur les corps, tandis que celle des prêtres s'étend sur les biens spirituels et sur les âmes. D'où il conclut avec saint Clément que la dignité des prêtres l'emporte autant sur celle des rois que l'âme l'emporte sur le corps.

Il est certain que Dieu n'a jamais adressé ces paroles aux anges

aux chérubins, aux séraphins : " Tout ce que vous lierez sur la terre sera lié dans le ciel et tout ce que vous délierez sur la terre sera délié là. " (Math, xvl, 14). A aucun d'entre eux il a donné le pouvoir d'effacer le péché, de communiquer la grâce de fermer l'enfer, d'ouvrir le ciel.

Auquel des esprits célestes a-t-il dit ce qu'il a dit à tous les prêtres : " Sicut misit me Pater, et ego mitto vos. " (Jean, xx, 1). Je vous envoie comme mon Père m'a envoyé, c'est-à-dire, je vous envoie pour la même fin pour laquelle mon Père m'a envoyé, pour dispenser les mêmes mystères et les mêmes grâces que j 'ai dispensés, pour annoncer le même évangile que j 'ai institué, pour dissiper les ténèbres de l'enfer qui couvrent la terre et pour y répandre la lumière du ciel ; en un mot, pour exercer sur la terre les mêmes fonctions que j'y ai exercées et y accomplir l'œuvre de la Rédemption du monde.

Aussi les anges vénèrent le prêtre, reconnaissant en lui une dignité supérieure. Saint Grégoire l'affirme en ces termes : " Sacerdotium ipsi quoqae angeli venerantur. "

Un jour saint François de Sales venait de conférer la prêtrise à un jeune clerc. Celui-ci sortait du sanctuaire : le saint le vit s'arrêter comme pour céder le pas à quelqu'un. Interrogé sur ce fait assez étrange, le jeune prêtre avoua que le Seigneur avait, depuis quelque temps daigné le favoriser de la présence, visible à sa droite, de son ange gardien. Jusqu'à ce jour l'ange précédait son protégé ; mais, le voyant revêtu du sacerdoce, il voulut désormais céder le pas au prêtre et se tenir à sa gauche ; de là cet arrêt à la porte, accompagné d'une sainte contestation. Aussi saint François d'Assise ne craignait-il pas de dire : " si je rencontrais un ange et un prêtre, je m'inclinerais d'abord devant le prêtre et ensuite devant l'ange. "

Et pourquoi ne pas oser le dire ? Si Marie nous surpasse en sainteté, nos pouvoirs sont plus étonnants que les siens. La Mère de Dieu peut prier pour un pécheur ; elle est toute puissante sur son Divin Fils pour en obtenir des grâces de conversion, mais elle n'a pas, comme le prêtre, le pouvoir de l'absoudre. C'est le témoignage d'Innocent III : " Licet Beatissima Virgo excellentior fucrit apostolis, non illi sed istis Dominus claves regni cœ-

lorum commisit. " Sans doute elle a la suprématie d'honneur et d'intercession, mais à nous celle du pouvoir des clefs, de telle sorte que le prêtre peut lui dire, en baisant ses pieds avec confusion, avec saint Bernardin de Sienne : " excusez l'orgueil de ma foi, 0 Mère, je ne vous rabaisse pas en me plaçant même au dessus de vous, excusa me, Mater, non loquor contra te, sacerdotium ipse pratulit super te. "

Nous pouvons comprendre pourquoi le roi Eoleslas refusait de s'asseoir en présence des prêtres, pourquoi Constantin se contentait d'une modeste place à leurs pieds, pourquoi saint François fut pris d'un tel vertige à la seule hauteur du diaconat qu'il ne voulait pas monter jusqu'au sacerdoce, pourquoi saint Cyprien se cacha au moment de son ordination, pourquoi saint Athanase prit la fuite et pourquoi d'autres saints qui ne tremblaient pas sur les échafauds tremblaient au seuil du Saint des Saints : " pavete ad sanctuarium meum. " (Lev. xxvi, 2).

Dieu a voulu nous appeler au sacerdoce ; nous sommes donc des dieux, puisque nous occupons la place de Dieu en ce monde, puisque nous avons des pouvoirs qui n'appartiennent qu'à Dieu. Combien nous sommes redevables à Celui qui nous a appelés à un état si saint, si relevé, et qui nous a fait des faveurs si extraordinaires ! Quelle grâce, quel bonheur, quelle bénédiction d'avoir été appelés par Dieu à un ordre si divin et si rempli de merveilles ! Si au simple chrétien il est commandé d'aimer Dieu de tout son cœur, de toute son âme, de toutes ses forces, jusqu'où donc doit s'étendre ce commandement pour le prêtre ! " dont les actes, dit saint Grégoire de Naziance, doivent l'emporter en excellence sur ceux des simples fidèles autant que la vie d'un pasteur diffère de celle du troupeau ! "

L'interrogation qu'adressait Notre-Seigneur à saint Pierre atteint tous les prêtres : " M'aimez-vous plus que les autres ? " Voilà l'obligation rigoureuse qui correspond au privilège du sacerdoce : un amour plus grand, plus fort plus tendre, un amour qui se conforme à la règle posée par saint Bernard :

" Le motif d'aimer Dieu, c'est Dieu ; la mesure c'est de l'aimer sans mesure. "

La charité chez le prêtre doit être l'amour d'une âme éprise

de Dieu, lui disant de tout cœur : " Mon Dieu et mon tout ; " c'est l'amour d'une vie dominée tout entière par cette influence et marchant droit à son but sans s'arrêter, sans fléchir parmi les difficultés et les tristesses.

" Si vous n'aimez pas Dieu de tout votre cœur, dit saint Pierre de Blois, vous pouvez bien vous appeler prêtre, mais vous ne l'êtes pas. Depuis le jour de son ordination, en effet, le prêtre n'est plus à lui, il est à Dieu. C'est ce que le Seigneur a lui-même déclaré : Ils offrent l'encens du Seigneur et les pains de proposition ; ils doivent donc être des saints. " (Levit, xxi, 6).

Origène définit le prêtre : une âme consacrée à Dieu. En mettant le pied dans le sanctuaire, le prêtre a protesté qu'il aimerait Dieu par dessus toute chose et qu'il n'ambitionnerait jamais à d'autre héritage que Dieu : Dominus pars hereditatis meœ. Il ne doit donc vivre que pour Dieu.

La robe sacerdotale, cette chasuble vénérable qui, en couvrant le prêtre tout entier, lui est donnée dans son ordination, désigne cette charité pleine et entière qui est le lien et le comble tout ensemble de la perfection chrétienne et ecclésiastique " Accipe vestem sacerdotalem per quarn charitas intelligitur. " C'est cette reine de vertus qui ennoblira, qui perfectionnera en lui toutes les autres vertus, toutes ses actions et qui réglera tous les mouvements de son cœur.

Saint Alphonse ne cesse de rappeler aux prêtres l'amour qu'ils doivent avoir pour Jésus qui a été si bon pour eux. " Ils doivent être des saints, dit-il, parce qu'ils sont les ministres d'un Dieu saint, sancti estote quia ego sanctus sum (Levit, xi, 44). Ils doivent être prêts à donner leur vie pour les âmes, parce qu'ils sont les ministres de Jésus-Christ qui est venu mourir pour nous, ses brebis, ainsi qu'il l'a déclaré lui-même : Ego sum pastor bonus ; bonus pastor dat animam suam pro ovibus suis. (Jean, x, ii). Ils doivent faire tous leurs efforts pour allumer dans le cœur de tous les hommes le feu sacré de l'amour divin, puisqu'ils sont les ministres du Dieu incarné qui est descendu pour cette fin sur la terre comme il nous l'apprend encore lui-même: Ignem venimittere in terrant ; et quid volo nisi ut accendatur. "

Et comme ils ont aimé Dieu tous les saints de notre état !

Saint Pierre montra toujours sur son visage son amour tracé par ses pleurs. Cet amour fut en lui si vif, si ardent, si constant que, jusqu'à la mort, ses joues demeurèrent cavées par l'abondance et la continuité de ses larmes.

Saint Jean mérita le nom de disciple bien-aimé par la tendresse que Jésus-Christ eut pour lui et par celle qu'il eut réciproquement pour le meilleur des maîtres.

Saint Paul fut si passionné pour Jésus qu'à chaque parole qu'il écrivait, sa plume était sanctifiée par le nom sacré de Jésus qu'on trouve répété dans ses épitres jusqu'à deux cent vingt fois. De ces sentiments procèdent les divins transports qui le faisaient s'écrier que ce n'était pas lui qui vivait mais que Jésus-Christ vivait en lui.

Les hommes apostoliques qui succédèrent aux premiers prédicateurs de l'évangile eurent le même esprit et les mêmes sentiments. " Non, rien ne sera capable d'affaiblir mon courage ou de ralentir en moi le feu de la charité, disait saint Ignace martyr, impatient de ne pouvoir témoigner à Jésus-Christ son amour en se sacrifiant pour lui ; il vaut mieux mourir pour Jésus-Christ que de régner sur toute la terre. . . Pour moi, je ne vis plus que pour mourir pour Jésus-Christ. Et quoi, je verrais mon amour crucifié pour moi et je pourrais ne pas mourir ou d'amour pour lui ou de douleur de ne pas l'aimer ! "

Pour témoigner à Dieu son amour, saint Jean Chrysostôme déclare une guerre ouverte aux vices et gagne à Dieu des âmes sans nombre par ses prédications qui étaient autant d'étincelles du feu céleste dont il était embrasé. C'est cet amour qui lui faisait souffrir avec résignation et avec joie un double exil, la perte de ses biens et la vie même.

" O mon Dieu, s'écrie saint Augustin qu'on peut appeler le docteur de la charité aussi bien que le docteur de la grâce, je sens que je vous aime ; votre divine parole a percé mon cœur comme un trait de feu et elle y a allumé votre divin amour. "

Saint Bernard, dans son excellent traité de l'amour de Dieu, n'a fait qu'exprimer les tendres sentiments dont son cœur était pénétré pour son Dieu.

Saint Thomas d'Aquin ne voulait d'autre récompense de tout

A ires prAtro« 4

ce qu'il avait pu faire pour Dieu que Dieu lui-même possédé par un amour également tendre et constant.

" M'eussiez-vous haï, Omon Sauveur, disait saint Bonaventure, je devrais toujours vous aimer puisque vous êtes mon Dieu, combien donc ne dois-je pas vous aimer davantage puisque vous m'aimez, que vous me comblez de bienfaits jusque dans mes égarements et que vous semblez vous haïr vous-même pour me témoigner votre amour. "

Saint François-Xavier était si embrasé de l'amour divin que^ pour en tempérer les ardeurs, il était obligé de rafraîchir de temps en temps sa poitrine en y jetant de l'eau. " J'ai quelquefois la vie en horreur, convient-il à un de ses amis. J'aime mieux mourir que de voir tant d'outrages faits à Jésus-Christ sans pouvoir ni les empêcher ni les réparer. "

Suscité de Dieu pour rallumer le flambeau du Divin amour presque éteint dans son temps, saint François de Sales, après saint Augustin, ne pouvait assez admirer la bonté de Dieu qui non seulement nous permet, mais encore nous ordonne de l'aimer et qui nous menace des plus grandes peines, si nous lui refusons notre amour. " Je ne sais, ô mon Dieu, lui disait-il avec une tendresse que la charité seule peut inspirer, si je dois plus aimer votre infinie beauté qu'une si divine bonté m'ordonne d'aimer ou votre divine bonté qui m'ordonne d'aimer une si infinie beauté. O beauté ! combien vous êtes aimable m'étant accordée par une si immense bonté ! O bonté ! que vous êtes aimable de me communiquer une si immense beauté !" De là, dans ce grand saint ce désintéressement parfait qui lui fit mépriser tout ce que l'Eglise et le monde avaient de plus éclatant à lui offrir, de là en lui ce courage héroïque qui lui fit entre prendre tant de travaux et risquer tant de fois sa vie pour regagner à Jésus-Christ ce grand nombre d'âmes que le schisme et l'hérésie lui avaient ravies.

Le feu du divin amour allumé dans le cœur d'un saint Philippe de Néri, était si ardent qu'il n'eut pu en soutenir les efforts et la violence si le Seigneur n'eut miraculeusement élevé et dilaté sa poitrine par la rupture de deux de ses côtes.

L'amour divin a eu ses héros dans tous les siècles. Aujour-

d'hui encore, il y a encore des prêtres, des ouvriers évangéliques qui, pleins de l'amour de Dieu, ne désirent que de l'aimer et de le faire aimer aux autres.

Qu'il est heureux le prêtre véritablement animé de cet amour de Dieu ! Quel bien il fait à tous ceux qui l'approchent ! On dirait que sa présence leur apporte un parfum qu'ils aiment à respirer ; ils sentent en lui le divin.

Le poëte Jasmin voulut connaître le curé d'Ars et n'étant plus maître de son émotion après l'avoir vu et entendu, il s'écria : " J'amais je n'ai contemplé Dieu de si près. " Il l'avait vu à genoux dans le chœur de son église, immobile des heures entières, les yeux fixés sur le tabernacle, il l'avait entendu en chaire parler de Dieu et dire des paroles comme celles-ci : L'amour ! Oh ! nous en serons enivrés au ciel ! Nous serons noyés, perdus, dans cet océan de l'amour divin, anéantis dans cette immense chariré du cœur de Jésus. La charité est un avant-goût du ciel." Et il disait cela avec tant de conviction, avec tant de feu !

Tout prêtre véritablement embrasé de l'amour de Dieu, produit une fructueuse impression sur les âmes avec lesquelles il vient en contact. Il n'est pas seulement pour elles : " lucerna lucens ; " il ne leur donne pas seulement la lumière ; il leur communique la chaleur, il est lucerna ardens.

Saint Jérôme rapporte qu'au temps de saint Jacques de Jérusalem on faisait le voyage de la ville sainte pour contempler l'Apôtre, à cause de la frappante ressemblance qu'il avait avec le Sauveur. Au prêtre d'aimer le Christ afin de le former dans sa vie de sorte que, quand les hommes voudront le voir, ils n'aient qu'à regarder celui qui le représente ici-bas. Quelle grâce pour les fidèles quand ils peuvent dire aux prêtres avec un divin respect: " Christus in vobis est. " Et quelle force pour les prêtres, chargés de former le Christ dans les autres, de le sentir constamment agir, palpiter en eux-mêmes et de pouvoir dire " Christus in me loquitur ! "

Demandons donc tous , avec le grand évêque d'Hippone, demandons à Dieu de l'aimer, et répétons souvent avec lui : " O feu qui brûlez dès l'éternité et ne vous éteindrez jamais ! ô mon amour ! ô mon Dieu, embrasez-moi et que je sois tout entier consumé par vous !

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