CHAPITRE DEUXIÈME
Dignité du Prêtre qui offre le saint sacrifice de la Messe
Qu'elle est grande la dignité du prêtre! "De toutes les dignités terrestres, la première, dit saint Ignace, martyr, est hicentestablement celle du sacerdoce : omnium apex est sacerdotium ".
" Grande, immense, infinie, dit aussi saint Ephrem, est la dignité du sacerdoce : miraculum est stupendum ; magna, immensa, infinita sacerdotii dignitas. "
" Le sacerdoce s'exerce sur la terre. Ce n'en est pas moins une fonction céleste, dit saint Jean Chrysostôme : sacerdotium in terris peragitur, sed in rerum, cœlestium ordinem référendum est. "
Aussi saint Augustin affirme que le prêtre est élevé au-dessus de toutes les puissances du ciel et de la terre, qu'il n'est inférieur qu'à Dieu seul. Oui, dit Innocent III, supérieur à l'homme, le prêtre ne voit que Dieu au-dessus de lui. Et saint Ephrem de dire : "La dignité sacerdotale est au-dessus de toute conception. "
" Le prêtre, dit le saint curé d'Ars, ne se comprendra bien que dans le ciel. Si on le comprenait sur la terre, on mourrait non de frayeur mais d'amour . . . Voyez la puissance du prêtre : la langue du prêtre d'un morceau de pain fait un Dieu ! C'est plus que créer le monde ! Quelqu'un disait : sainte Philomène obéit donc au curé d'Ars ? Certes, elle peut bien lui obéir puisque Dieu lui obéit. "
Que cela est vrai ! Ce n'est pas sur une simple créature, sur un être dépendant et borné, comme tout ce qui est dans le monde
que le pouvoir du prêtre s'exerce à l'autel. C'est sur une personne divine, sur Dieu Lui-même auprès duquel ce qu'il y a de plus grand dans la création, et la création même tout entière, n'est qu'un néant. Quoi de plus incompréhensible !
Celui que Dieu engendre éternellement de sa propre substance dans les splendeurs des saints, le prêtre l'engendre en quelque sorte et l'immole en même temps dans la mystérieuse obscurité de nos sanctuaires !
Celui qui s'est incarné une fois dans le sein virginal de Marie s'incarne tous les jours dans les mains du prêtre ; la production de Jésus-Christ opérée par le prêtre à l'autel est vraiment la continuation de la génération du Fils de Dieu dans le sein de la Très Sainte Vierge Marie. " Verè veneranda sacerdotum dignitas, dit saint Augustin, in quorum manibus Dei Filim velut in utero Virgin is incarnatur. "
Et M. Olier a exprimé h même pensée en écrivant ces mots : " Dieu a fait dans son Eglise deux prodiges ressemblants : la Sainte Vierge et le prêtre. Encore semble-t-il qu'à l'autel les miracles de Bethléem soient surpassés. Marie n'a ouvert le ciel qu'une seule fois et a attiré une fois le Verbe de Dieu dans son sein virginal. Le prêtre ouvre le ciel chaque jour et en fait descendre sur l'autel, à chacune des messes, le Verbe Divin. " Marie porta Jésus dans ses bras jusqu'à ce qu'il eut grandi ; le Divin Sauveur prolonge son enfance toute la vie du prêtre. Comment celui-ci pourrait-il penser à tout cela sans être convaincu de la sainteté réclamée par ses redoutables fonctions ?
On ne peut imaginer une autorité plus grande, une puissance plus étonnante que celle de produire ainsi Jésus-Christ à l'autel. A peine la parole sacramentelle est-elle prononcée que Jésus descend et se rend infailliblement présent sous les frêles apparences du pain et du vin. Il arrache au pain et au vin leur substance pour n'en laisser subsister que les purs accidents, tout juste ce qui est nécessaire à ses desseins, afin de couvrir sa présence réelle à nos regards mortels, de sorte que les saintes espèces flottent comme un voile léger sur sa personne adorable en son Sacrement. Voilà ce qui défie toute puissance, toute force,, toute industrie humaine.
Le prêtre enfante tous les matins le Christ sauveur du monde sur l'autel et, une fois entre ses mains, la Divine Victime y reste entièrement à sa disposition ; plus heureux que les mères, il peut ensuite prendre le fruit de ses lèvres, le mettre dans ses mains comme dans un berceau, le faire reposer sur sa langue comme sur un trône, le faire descendre dans sa poitrine, dans son cœur, le mêler à son amour, à sa vie, à son sang-, faire circuler sa vertu divine dans ses veines ; il peut le transporter où il veut ; il peut à son gré le renfermer dans le tabernacle, l'exposer sur l'autel, le porter hors de l'Eglise ; il peut le donner en nourriture aux fidèles. Jésus se laisse faire ; i1 obéit toujours, sans aucune résistance : " Ego autem, non controdico. n (Isaie, h 5)
" Qu'il est grand le pouvoir du prêtre, s'écrie aussi avec admiration saint Laurent Justinien. Par lui, et aussi souvent qu'il le veut, s'opère le mystère de la transsubstantiation ; par lui, le pain devient le corps de Notre-Seigneur Jésus-Christ ; le Verbe incarné descend du ciel et se trouve réellement sur l'autel. Par un choix spécial de Dieu, l'homme devenu prêtre jouit de cet admirable privilège qui n'a jamais été accordé aux anges. Ceux-ci si; tiennent en adoration au pied du trône de Dieu ; aux prêtres seuls il est permis de le tenir dans leurs mains de le donner aux fidèles et de se nourrir eux-mêmes de sa chair divine.
Ouvrons l'Ecriture Sainte, nous y voyons que lorsque Dieu créa le monde, il s'écria : " Fiat lux, que la lumière soit. " Et la lumière jaillit dans l'immensité. Le prêtre, nouveau créateur, jette lui aussi son fiât lux du haut de l'autel et la lumière jaillit entre ses doigts, non celle qui chasse la nuit terrestre et que la nuit (-liasse à son tour, mais la lumière immortelle qui illumine tout homme venant en ce monde.
On est frappé d'étonnenient lorsque l'on pense qu'au com^ mandement de Josué Dieu arrêta le soleil au milieu de sa course." " Soleil, dit le conducteur du peuple hébreu, je te le commande, arrête ta course, n'avance pas contre le Gabaon ". Et le soleil s'arrêta ; mais n'est-ce pas plus grande merveille que Dieu, soleil de justice, obéissant à la voix du prêtre, vienne se placer
réellement (Mitre ses mains, qu'il y vienne partout et autant de fois que ee prêtre le voudra. Et une fois entre les mains du prêtre, la Divine Victime y reste entièrement à sa disposition. Dieu disait à Job : " As-tu le bras puissant comme moi qui tonne dans le ciel ? " Le prêtre peut dire à Dieu ce que Job n'aurait pu lui répondre : " Oui, Seigneur, j'ai le bras qui fait les miracles ; car mon bras peut aller vous prendre sur votre trône et vous placer sur l'autel ; oui, j'ai la voix plus puissante, puisque je commande au Maître du tonnerre.
Dieu dit au Verbe : " Ego hodie genui Te, je t'ai engendré aujourd'hui." De même le prêtre peut dire à Jésus : Et moi aussi, Seigneur, j'ai cet honneur, cette consolation de vous engendrer chaque matin par cette génération mystique de l'autel admirable et inénarrable, comme votre génération éternelle. 0 veneranda sacerdotum dignitas !
Saint Jean Chrysostôme, avec les lumières et la ferveur de sa foi, cherche à faire comprendre aux chrétiens quelle vénération ils auraient pour le ministère du prêtre, s'ils se faisaient de la messe et de la Divine Victime l'idée qu'il doivent en avoir.
" Quand vous voyez, dit-il, le Sauveur du monde immolé sur l'autel au Saint Sacrifice, le sacrificateur penché sur la Victime et tous les fidèles prosternés à i'entour, les lèvres teintes du sang précieux, vous vous croyez encore sur la terre au milieu des mortels ? Ne vous semble-t-il pas plutôt être transportés au ciel, dans la société des bienheureux et des anges ? Keprésentez-vous Elie sur le mont du Carmel au jour où il sacrifia publiquement au Seigneur, où il ramena à son Dieu tout un peuple infidèle. Une foule immense l'environne dans l'attitude la. plus religieuse et le silence le plus profond. La victime est étendue sur le bûcher. Tout à coup le Prophète élève la voix pour invoquer le Seigneur ; le feu du ciel tombe sur l'holocauste et le peuple s'écrie tout d'une voix : " Dominus ispe est Deus. " (11 Reg. 18-20). Voilà un prodige assurément, un prodige ineffable qui saisit rame tout entière. Mais si vous êtes chrétiens, n'avez-vous pas à admirer dans nos églises un autre prodige mille fois plus étonnant et plus sublime encore. Joignez-vous à vos frères à l'heure des saints Mystères et réveillez votre foi.
Voyez-vous le sacrificateur debout à l'autel, appelant sur la terre, non un feu matériel qu'un souffle peut éteindre, mais l'Esprit du Dieu vivant ? Il prie, non pour qu'une flamme consume son holocauste mais pour que la divine grâce, descendant ici-bas avec la Victime, embrase les cœurs de tous les fidèles. Dieu prête l'oreille à la prière de son ministre, les cieux s'inclinent à sa voix et le mystère de la foi s'accomplit.'
C'est cette pensée qui faisait dire à saint Bernard : " O prêtres, que vous êtes donc grands et que votre dignité est sublime ! Le Seigneur ne vous a pas seulement élevé au-dessus des princes et rois ; il vous a placés dans un rang supérieur à toutes les grandeurs de la terre ; que dis-je ? i) vous a mis audessus des Anges et des Archanges, au-dessus des Trônes et des Dominations. De même que pour opérer la Rédemption, il ne s'est pas uni à la nature angélique mais à la nature humaine., selon la remarque de l'Apôtre, ainsi n'est-ce pas à des anges mais à des hommes, à ses prêtres exclusivement qu'il a confié le pouvoir de consacrer son corps et son sang et de les offrir en sacrifice. "
Le prêtre ne doit donc oublier la grâce singulière que Dieu lui a faite, qu'il n'a pas accordée aux Anges et aux autres hommes. Dans ses mains le pain est transubstantié au corps du Fils unique de Dieu. Les Séraphins eux-mêmes qui, plus que tous les autres Anges, sont approchés do l'auguste Trinité par leur amour et leur élévation, n'ont pas ce glorieux privilège de consacrer le corps et le sang de notre Rédempteur. Tous les chœurs des bienheureux Esprits, quoiqu'ils jouissent de la suprême félicité, sont pleins de respect pour la gloire du prêtre et d'admiration pour sa dignité. Saint Grégoire l'affirme en ces tenues : " Saœrdotium ipsi quoque Angeli venerantur. "
Les Anges contemplent face à face le Très Haut, mais leurs privilèges quelque divins qu'ils soient le cèdent donc à ceux du prêtre. Ils sont supérieurs au prêtre en nature, mais le prêtre l'emporte sur eux par l'excellence de ses fonctions ; leur puissance est grande ; celle du prêtre est sans limites ; ils portent le monde, comme dit Job, ils courbent leurs ailes sous le poids de la majesté de Dieu des vertus à qui ils servent de trône. Lr
prêtre le fait descendre du cieJ et le porte sans peine dans ses mains.
Saint François de Sales venait de conférer la prêtrise à un jeune clerc. Celui-ci, sortant du sanctuaire, le saint le vit s'arrêter comme pour céder le pas à quelqu'un. Interrogé sur ce fait assez étrange, le jeune prêtre avoua que le Seigneur avait, depuis quelque temps, daigné le favoriser de la présence, visible à sa droite, de son Ange gardien. Jusqu'à ce jour, l'Ange gardien précédait son protégé ; mais, le voyant revêtu du sacerdoce, il voulut désormais céder le pas au prêtre et se tenir à sa gauche; de là cet arrêt à la porte, accompagné d'une sainte contestation.
Saint François d'Assise ne craignait pas aussi de dire : " Si je rencontrais un ange et un prêtre, je m'inclinerais d'abord devant le prêtre et ensuite devant l'ange."
Sans doute grand est le prêtre chaque fois qu'il exerce n'importe quelle fonction de son ministère sacré ; il est grand lorsqu'il ouvre le ciel à l'enfant qui vient de naître. Il est grand quand sa parole, douée d'une puissance plus qu'humaine, éclaire les esprits et transforme les âmes. Il est grand lorsqu'il guérit les âmes meurtries dans des chutes profondes et ramène au bercail les brebis égarées. Mais ne l'oublions jamais, rappelons-nous le souvent, il est surtout grand à l'autel. Là il commande à Dieu et Dieu lui obéit ; là il va saisir Dieu dans les hauteurs des cieux et le ramène dans notre exil à l'état de victime ; là, tenant l'Hostie sainte, il a en sa main tous les trésors de Dieu même. De l'autel, il les verse sur tous les assistants dont le cœur est ouvert pour les recevoir. Puis il les dispense à sa famille, à sa paroisse, à toute 1 Eglise. Là il s'étend jusqu'aux régions les plus lointaines et fait participants de ses trésors les chrétiens des deux mondes. Il va même hors de l'Eglise chercher des indigents à qui il communique ses inestimables richesses ; il prie pour les hérétiques, pour les infidèles, et il obtient pour eux des grâces de salut. Il fait plus encore ; après tant de largesses, le trésor qu'il a en main n'est pas épuisé. Il sort de cet univers visible, il entre dans un autre monde ; il se place à l'entrée du purgatoire, sur les bords de l'étang du feu ; il incline le calice du salut sur ces flammes. Toutes les âmes accourent à
l'envi et celles qui ont le bonheur d'en recueillir les gouttes précieuses sont soulagées et quelquefois délivrées à 1 instant ; elles sortent de cet abîme plus pures, plus lumineuses que le soleil et montent vers le ciel avec la rapidité de l'éclair.
A certains jours solennels, à Rome, sur la place de saint Pierre, quand le Pape jouissait de la liberté, une foule immense semblait ondoyer comme une mer. Là étaient des représentants de toute la. terre et Ton croyait voir les nations absentes se lever de toutes les contrées pour regarder de loin ce qui allait s'accomplir. Tout à coup au frontispice de La grande basilique, un homme paraissait, un prêtre, un roi, un père, un vieillard. Son regard s'élevait vers le ciel comme pour convier Dieu à regarder cette fête ; son cœur s'ouvrait dans l'expansion de l'amour, comme pour embrasser toute cette multitude où chacun était son enfant ; sa main s'étendait pour bénir avec elle l'humanité entière prosternée devant lui. Et tandis que des milliers et des milliers d'hommes étaient à genoux comme un seul homme, tandis que le canon faisait entendre au château Saint- Ange ses grondements solennels, que toutes les cloches ébranlées jettaient sur la Ville éternelle leurs joj^euscs volées, la voix du Père catholique chantait, et son cœur encore plus que sa voix : Bénédiction à la Cité, bénédiction à l'univers : Urbi et Orbi.
Il faut l'avouer, c'était émouvant, c'était sublime ; et celui qui aurait pu contempler ce spectacle sans en être profondément ému, celui-là aurait perdu le sens qui suppose les grandes âmes, le sens de la grandeur. Mais le Pape est-il vraiment au plus haut de sa gloire lorsque, se levant ainsi dans toute la majesté du suprême pontificat, il étend ses mains sur l'univers et bénit la Ville et le monde ?
Non. L'autel î Voilà son véritable trône et le dernier degré de son élévation. Ni le prêtre, ni l'évêque, ni le Pape ne saurait monter plus haut et des milliers d'hommes ne se prosterneraient pas sous la main d'un vieillard, s'ils ne savaient pas que ce vieillard, ce Moïse descend de la montagne et qu il apporte de l'autel, dans ses mains sacerdotales, la bénédiction de Dieu.