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CHAPITRE QUATRIÈME

Préparation requise

" Ante orationem prœpara animant tuam et noli esse sicut homo qui tentai Deum. " (Eecl. XVII, 23)

Ces paroles de l'Esprit Saint dit à celui qui veut prier d'y préparer son âme à l'avance, la prière, quelle qu'elle soit, étant une œuvre de religion, c'est-à-dire un acte du culte à Dieu, une ascension de l'âme vers Lui, une supplication adressée à sa bonté en faveur de notre indigence ; or tout cela semble bien demander que celui qui veut prier laisse ses occupations, se sépare de ce qui pourrait le dissiper et se retourne vers Dieu dans la recherche de sa présence, s'humilie dans le sentiment de son indignité et excite sa confiance par le souvenir de la bonté et de la miséricorde divine. N'eût-on qu'une prière vocale à adresser à Dieu, on devrait encore s'y préparer en réfléchissant sur ce que l'on veut obtenir pour ne rien demander d'indiscret ou d'inutile à sa gloire et au salut final. Spirituellement encore plus qu'extérieurement, il faut pour prier, prendre une attitude1 religieuse et se mettre en un état favorable à la prière.

Si ce conseil concerne toute forme de prière, il prend une autorité qui confine à la nécessité quand il s'agit de la grande prière du sacrifice de la messe, qui l'emporte sur toutes les autres par son excellence, son objet et son importance, qui est de toutes les œuvres la plus auguste et la plus sainte.

Quel malheur si, nous approchant chaque jour de la source de toutes les grâces, nous méritions le reproche que le Prophète Aggée faisait aux Juifs : " Voici ce que dit le Dieu des armées : appliquez vos cœurs à considérer vos voies. Vous avez semé beaucoup et vous avez recueilli peu ; vous avez mangé et vous

n'avez pas été rassasies ; vous avez bu et votre soif n'a pas été étanchée ; vous vous êtes couverts d'habits et vous n'avez pas été échauffés et celui qui avait amassé de l'argent l'a mis dans un sac percé." (Aggée, 1, 5). C'est-à-dire qu'il a déposé le trésor du ciel et de la terre dans un cœur distrait et dissipé.

Il est fort à craindre que pour le prêtre qui n'apporte pas la préparation voulue à la célébration de la sainte messe, malgré l'état de grâce dont il est revêtu, malgré même l'attitude pieuse qu'il y garde, le saint sacrifice ne soit qu'une fonction surtout extérieure où l'âme ait peu de part active, où la ferveur des intentions soit appesantie par le poids de la tiédeur, où le regard de l'attention soit certainement détourné par le passage presque ninterrompu des distractions les plus futiles, où la liberté du cœur elle-même soit trouble par des souvenirs et des désirs importuns, sinon dangereux. Il descendra alors de l'autel aussi faible qu'avant d'y monter. Ce ne sera pas la faute de la nourriture qu'il y aura prise, puisqu'il suffit de s'en nourrir une seule fois, comme le disait sainte Marie Madeleine de Pazzi, pour devenir saint ; cela viendra du peu de préparation apportée à la célébration de la messe : " Defectus non in cibo est, dit aussi le cardinal Bona, sed in edentis dispositione. "

Il a beaucoup semé et il n'a rien recueilli ; quelle riche moisson devait lui procurer la célébration de tant de sacrifices et quel fruit en a-t-il retiré ? Il a mangé le pain des anges et il n'a pas rassasié sa faim ; il lui a fallu d'autres délices. Il a bu au torrent des pures et éternelles voluptés sans qu'elles aient étanché sa soif. Il a mis dans son sein le feu sacré qui dans tous les temps a embrasé le cœur des bons prêtres et le sien est resté froid, languissant. Quelle est la cause de cela ? L'Esprit Saint nous la fait connaître : " Quia domus mea est déserta : " La maison du Seigneur est déserte ; l'âme du prêtre qui ne se prépare pas à la célébration de la sainte messe, est comme une terre abandonnée, ouverte à tous les passants ; elle n'est ni recueillie, ni purifiée, ni ornée convenablement pour être la demeure du Dieu trois fois saint et pour mériter ses faveurs.

Lorsque David prenait des masures pour bâtir un temple au Seigneur : <; C'est uu grand ouvrage, disait-il ; car il ne s'agit

pas de préparer une demeure à un homme mais à Dieu. " On peut dire avec bien plus de raison la même chose quand on se dispose à dire la messe et à recevoir la sainte communion ; car jamais le Seigneur n'a habité dans le temple de Jérusalem d'une manière comparable à celle dont il habite dans nos cœurs.

" Si nous avons tant de soin, dit saint Jean Chrysostôme, que les vases sacrés soient nets, précieux et luisants, il est encore bien plus nécessaire que nos âmes soient pures et parées de tous leurs ornements qui sont les vertus ; car ces vases ne sont que comme le chemin par où le Sauveur passe pour venir chez nous, mais nos cœurs sont le palais et le temple où il vient faire sa demeure. "

Si l'on fait tant de préparatifs pour recevoir les rois de la terre, quand on n'attendrait d'eux aucune faveur, ne serait-ce pas une chose indigne que d'aller étourdiement et sans nulle préparation recevoir le roi du ciel, Lui qui vient dans nos âmes pour les combler de ses grâces.

Tous les saints Pères nous affirment que les effets produits par la messe dans les âmes de ceux qui la disent, par l'Eucharistie dans les âmes de ceux qui la reçoivent, sont en rapport avec les dispositions de ceux qui font ces sublimes actions.

Jésus-Christ, disent-ils, est comme le soleil qui verse continuellement les rayons de la lumière et de la chaleur et qui donne toujours avec une libéralité dont il ne mesure jamais l'étendue. Mais les rayons se versent suivant les dispositions des corps qui les reçoivent. Voyez une substance limpide et transparente. Le rayon du soleil semble s'y baigner avec amour ; il se joue à travers le cristal en produisant les plus doux reflets. Que ce même rayon vienne à tomber sur une substance opaque, il est comme obligé de se replier sur lui-même, sans avoir pu pénétrer. Ainsi en est-il de la Sainte Hostie qui remplira de lumière et de chaleur le cœur pur, rempli d'amour pour Jésus, mais qui ne pourra pénétrer dans le cœur froid et indifférent.

Jésus-Christ, disent-ils encore, est comme une pluie douce et chaude qui tombe la nuit sur un terrain parfaitement préparé. Dès le lendemain, les germes sortent de terre et se montrent avec un aspect verdoyant. Que cette même pluie vienne à

tomber sur un rocher nu et dépouillé, elle ne pénètre pas, elle se dessèche presqu'en tombant et il n'en reste aucun vestige.

Ou bien, ils comparent Jésus-Christ à l'océan dont les eaux se précipitent et inondent la plage. Supposez sur le rivage une succession de vases d'inégale grandeur. La mer d'un seul bond les remplit tous et avec la même facilité, mais elle donne beaucoup plus aux vaisseaux plus larges. De même la grâce de Dieu qui est infinie et qui est disposé à se livrer aux âmes. C'est en quelque sorte la capacité de chaque âme qui la limite.

Il faut d'abord une préparation éloignée qui remplisse toute la vie et qui s'étende ainsi d'une messe à l'autre. L'artiste ne pense-t-il à la statue qu il rêve qu'au moment où il prend le pinceau ? L'écrivain n'attend pas pour se recueillir le moment où il entre dans son cabinet et s'apprête à écrire ; dès longtemps il vit avec l'œuvre qu'il projette dans un commerce de toutes les heures. Le prêtre ne doit pas faire moins pour l'œuvre incomparable qu'il accomplit chaque matin ; il ne doit pas la traiter moins bien que les artistes et les écrivains pour des œuvres d'un prix borné et d'une caducité irrémédiable. Il doit vivre dans la pensée de sa messe quotidienne.

Quels sont les prêtres qui trouvent leur bonheur au saint autel ou au pied du tabernacle ? qui ne cessent de remercier Dieu de leur vocation, qui sont persuadés qu'il a plus fait pour eux en mettant entre leurs mains le sang de son Fils qu'en leur donnant l'empire de l'univers et tous les trésors du monde, qui ont peine à terminer leur action de grâces après le saint sacrifice ou plutôt qui ne la terminent jamais parce qu'ils gardent toute la journée le souvenir le l'Agneau divin qu'ils ont offert à l'autel, qui sentent leur esprit trop faible et leur cœur trop petit pour comprendre et goûter la grâce que Dieu leur fait dans la célébration des divins mystères ? Ne sont-ce pas les prêtres fervents, les saints prêtres appliqués à l'oraison, habitués au recueillement, les prêtres qui mènent toujours une vie pure et vertueuse ?

Ne sont-ce pas les prêtres qui se tiennent le plus possible unis à Dieu et occupés de Dieu, qui aiment à contempler les grands objets que supposent les divins mystères, la présence réelle du

Sauveur, sa vie intime au saint tabernacle, l'amour dont il brûle pour son Père et pour les âmes, l'offrande incessante qu'il lui fait de sa personne et de tout ce qu'il possède, la joie qu'il éprouve de s'anéantir à chaque instant pour sa gloire, le désir qui le presse, quand il descend en nous, d'unir notre cœur au sien et de l'embraser de sa charité ?

A force de prier, de méditer, de contempler, ces prêtres voient comme les saints, le jour se lever parmi toutes ces ombres. Tous ces mystères se dégagent de leur obscurité et s'éclairent les uns les autres. Et alors ces vrais amis de Dieu, conscients de leur devoir ont assez de lumière, ils sentent assez d'amour pour mettre leur sacerdoce et le bonheur qu'ils ont d'offrir le saint sacrifice infiniment au-dessus de toutes les gloires du monde, pour se croire plus honorés au saint autel que Moïse ne l'était sur le Sinaï, que saint Pierre ne le fut au Thabor, enfin pour n'avoir plus au cœur qu'un seul désir, mais un désir incessant, insatiable, toujours croissant, celui d'offrir dignement à la Majesté Suprême, avec une pureté de plus en plus grande et un amour de plus en plus parfait, l'Hostie trois fois sainte, la Victime adorable que le prêtre tient entre les mains et devant laquelle la création tout entière disparait comme un néant.

Quel admirable modèle nous est saint Martin ? L'Eglise dit de lui dans son office : " Il avait toujours les yeux et les mains levés vers le ciel et il ne relâchait jamais de la prière son esprit invincible. " Cette oraison continuelle, cette attention à marcher constamment en la présence de Dieu atteignaient leur plus haut point dans la célébration de la sainte messe. Il s'y préparait soigneusement dans une sacristie réservée pour lui ; quand il en sortait et marchait à l'autel, il ressemblait à un ange, tant il était absorbé par sa ferveur et brûlant de charité. Un jour, pendant le sacrifice, lorsqu'il éleva les mains, elles parurent rayonnantes d'une lumière divine et semblaient ornées de joyaux étincelants. Une autre fois, sa tête fut entourée de flammes comme si son esprit s'élançait vers les cieux.

Ceux qui ont tant de dévotion pour les saints mystères et qui sont si bien disposés pour les célébrer sont moins enclins que les autres à omettre la préparation prochaine. Loin*de les

porter à s'en dispenser, leur ferveur habituelle fait qu'ils s'y portent avec plus d'attrait. Le temps qu'ils y consacrent ne leur semble jamais long. On peut remarquer dans les vies de saint Charles, de saint François de Sales et de bien d'autres, qu'avant de monter à l'autel ils avaient coutume de se prosterner et de prier longtemps. Ces saints prêtres croyaient en cela imiter l'exemple que Notre-Seigneur nous a donné.

L'Ecriture Sainte nous dit qu'il consacrait des jours entiers à l'oraison et quelquefois des nuits mêmes : " exiit in montem orare et erat pernodaïis in oratione Dei. Il faisait précéder par la méditation les actes principaux de sa vie : l'élection de ses apôtres, sa transfiguration sur le Truxbor, sa passion au jardin des oliviers.

Pierre de Bérule s'était préparé par une retraite de quarante jours à son ordination sacerdotale ; il est évident que les messes qui suivirent furent préparées aussi avec le recueillement le plus profond et la plus fervente piété.

Rappelons-nous nous-mêmes à nous-mêmes : " Attendue ad petram undè excisi estix ", disait Isaie. Retournons donc à cette carrière d'où nous avons été tirés ; remontons le cours des années révolues et rappelons-nous notre première messe. Comment nous y sommes-nous préparés ? Avec quel recueillement, avec quelle crainte adoucie par la confiance et par l'amour, avec quelle joie grave ne nous apprêtions-nous pas à gravir les marches de l'autel î

Des années et des années peut-être ont déjà passé sur ce jour à jamais béni où pour la première fois nous exercions ce pouvoir divin de célébrer le saint sacrifice de la messe, où pour la première fois nous sommes montés à l'autel et nous avons accompli notre premier miracle. Jamais fête n'a été plus douce à nos cœurs que celle du jour de notre première messe. Comme nous étions heureux ce jour-là ! Comme tout le monde nous semblait heureux autour de nous ! Nous avions versé des larmes avant ce moment : larmes du regret de nos péchés, larmes de reconnaissance envers Dieu, larmes de saint désir de sa gloire et du salut des âmes ; mais les larmes qui inondaient notre visage durant cette première messe ne ressemblaient à aucune de ces

larmes. Au ciel, on doit pleurer ainsi. Les larmes qui mouillent les yeux des saints, c'est l'extase de l'amour qui les fait couler. Ce jour-là était bien le jour du Seigneur : " hœc est (lies guem fecit Dominus. " (Ps 117)

Depuis lors bien des choses ont changé en nous et en dehors de nous. Autour de nous peut-être cherchons-nous en vain ceux qui au jour de notre première messe entouraient l'autel. Mais l'autel est toujours debout ; Dieu n'a pas changé ; le sacrifice eucharistique garde son immuable sainteté ; nos devoirs envers Dieu n'ont pas changé non plus. Comme alors nous ne devons aborder l'autel qu'après une préparation sérieuse, peut-être même dans un certain sens, nous y sommes tenus plus qu'alors. Aux premiers jours de notre sacerdoce1, nous sortions à peine de la solitude ; la messe que nous allions célébrer était, si l'on peut dire, dans sa fraîche et majestueuse nouveauté. Depuis lors nous l'avons dite bien des fois ; et, nous le savons, la répétition des mêmes paroles, des mêmes rites, en émousse l'impression qui au début était si vive. Et puis, il a fallu entrer dans l'arène, affronter la lutte, s'exposer au tourbillon. Les âmes nous ont apporté leurs confidences, les affaires nous ont enlacés dans des liens qui sont parfois difficiles à rompre, de là souvent des préoccupations, des inquiétudes qui nous suivent à l'autel et assiègent notre esprit aux moments les plus redoutables, si nous ne faisons pas chaque matin un effort sérieux pour nous réveiller avant de monter à l'autel.

Proportionnons donc la préparation à l'excellence et à la valeur de l'acte à accomplir. Comment ne nous arrêteronsnous pas avant de monter à l'autel dans la réflexion laborieuse mais féconde de l'oraison pour nous pénétrer de l'incomparable importance de la messe que nous allons dire ? Comment ne nous laisserons-nous pas saisir jusqu'à l'étonnement et à la stupeur par cette vérité que, malgré notre indigence, notre impuissance et notre indignité, nous allons agir comme les délégués de l'Eglise et même du monde tout entier auprès de Dieu, traiter avec lui des plus graves affaires, des intérêts les plus précieux, des destinées éternelles de l'humanité rachetée ? Nous allons monter à l'autel pour rendre à Dieu l'hommage de l'adoration

de toutes les créatures, lui décerner la louange de reconnaissance que méritent les innombrables bienfaits dont il les comble sans cesse ; nous allons lui offrir les expiations que réclament tous les péchés du monde depuis qu'il existe ; faire monter vers lui les supplications les plus ardentes pour qu'il daigne accorder à tous les pécheurs qui courent vers leur perte étemelle, le pardon de leurs fautes, la délivrance de leurs chaînes, la grâce de persévérer dans le bien ; nous allons lui présenter les épreuves, les peines et les souffrances de tous les affligés et implorer pour eux le secours et la consolation ; pour chacun des fidèles sur la terre, nous allons demander la grâce et l'amitié de Dieu, l'accroissement de toutes les vertus, les biens spirituels et la part des biens temporels qui peuvent aider à leur salut.

Représentants de l'Eglise qui souffre, nous allons prier pour le soulagement et la délivrance des âmes qui se consument dans les flammes terribles du purgatoire. Nous allons accomplir la plus noble fonction de notre sacerdoce, la médiation solennelle entre les hommes et la Majesté divine en la propre personne de Jésus-Christ et renouveler le sacrifice qu'il offrit sur le Calvaire.

Enfin nous allons produire ce miraculeux changement du pain et du vin au corps et au sang de Jésus-Christ, merveille qui exige plus de puissance que la création des mondes et qui ne peut être faite, dit saint Thomas, que par Dieu même.

Nous n'aurons jamais la témérité de nous porter à l'accomplissement d'une telle œuvre sans recueillir toutes nos forces spirituelles, sans nous pénétrer de sa grandeur et de notre faiblesse, sans implorer longuement le secours divin pour en être moins indignes et moins incapables. Nous n'oserons jamais passer sans délai, comme sans transition morale, du lit à l'autel, rame engourdie et les yeux appesantis par la somnolence, ou de conversations plus ou moins longues, souvent inutiles et oiseuses, mais toujours contraires au recueillement ; nous craindrons de passer, sans la préparation apaisante de l'oraison, au divin et redoutable entretien avec Dieu où nos lèvres ont à prononcer les paroles les plus augustes qui soient sorties des lèvres du Verbe incarné, toutes tremblantes de religion j»t d'amour : " Hoc est corpus meum. "

Si donc nous voulons célébrer le saint sacrifice de chaque jour avec des dispositions convenables de cœur et d'esprit. en union avec les sentiments parfaits de Jésus-Christ dont nous sommes à l'autel les collaborateurs infiniment honorés, avec l'intelligence de l'œuvre immense que nous opérons pour la gloire de Dieu et le salut du monde, avec l'espoir fondé d'être les heureux bénéficiaires de ses fruits aussi précieux qu'abondants, adonnons-nous à l'oraison, sanctifions-nous par l'oraison, revenons sans cesse à la fidélité à l'oraison, afin que cette prière nous prépare, nous adapte et nous harmonise à la sublime prière du très saint sacrifice.

Si chaque matin, on n'a pas fait l'oraison, comment portera- , t-on au saint autel ce recueillement profond, cette foi vive, ce cœur brûlant d'amour que demande un si auguste ministère ? Au lieu de ces dispositions, on n'y portera que froideur, négligence, distractions, pensées inutiles et tous les fantômes d'une imagination en désordre. Que1 le différence entre un prêtre qui fait l'oraison et celui qui la néglige. L'un est tout respect, tout amour ; il goutte toutes les paroles que sa langue profère ; il apprécie toute la grandeur des fonctions qu'il remplit, tout en lui est pieux, exemplaire, également propre à toucher le cœur de Dieu et à édifier les fidèles, parce que le matin il a allumé le feu dans son cœur : " in meditationc meâ exardescet ignis. " L'autre, au contraire, est distrait, et tandis que les anges brûlent d'amour et tremblent de respect autour de lui, il est insensible comme la pierre et il laisse couler sur une langue froide et languissante les plus sublimes paroles de la liturgie ou les expressions les plus embrasées du saint Roi-Prophète ; il s'excuse et se tranquillise, appuyé sur la fragilité humaine, mais vaine excuse ; en négligeant et en faisant mal l'oraison, il pose la cause des distractions et froideurs qui lui arrivent ; par conséquent il en est responsable devant Dieu.

Ce n'est pas assez pour le prêtre d'avoir fait sa méditation ; il convient qu'avant de célébrer il se recueille toujours au moins quelques instants et considère bien ce qu'il va faire ; il doit laisser de côté toute autre pensée, oublier entièrement les choses auxquelles il s'est appliqué, mettre de côté toutes celles dont il

aura bientôt à s'occuper, pour ne penser qu'à la grande action qu'il va faire. S'il a une foi vive et une juste idée de la majesté de Dieu, le respect du divin mystère produira naturellement cet effet. Comme l'éclat du soleil dissipe les nuages et fait disparaître les étoiles, ainsi la vue du Sauveur piêt à descendre sur l'autel doit faire évanouir toute image profane et toute idée des créatures.

Il est dit dans l'Apocalypse qu'au lever du septième sceau, lorsqu'apparut à saint Jean l'autel d'or devant lequel Dieu a son trône, et que les anges firent fumer en présence de la Majesté divine l'encens de toutes les prières qui s'élèvent des cœurs des saints, le respect, le saisissement, l'admiration furent tels qu'il se fit dans le ciel un silence prolongé d'une demi heure : u et factum est silenciwn in cœlo quasi média hora. ' (Apoc. VIII, 1)

N'est-ce pas l'effet que doit produire sur l'âme du prêtre la vue de l'autel où le Fils de Dieu va s'immoler par ses mains et offrir à son Père avec son corps et son sang les hommages, les adorations, les prières et la vie même de tous ses membres. " Je ne sais rien, dit saint Jean d'Avila qui soit plus capable de toucher un prêtre, de le faire rentrer en lui-même et de le pénétrer d'une profonde religion que cette prière : "Je vais consacrer le Fils de Dieu ; c'est un Dieu que je tiendrai tout à l'heure dans mes mains, que je recevrai sur mes lèvres, avec qui je m 'entretiendrai cœur à cœur. " " Ah ! s'écrie le Psalmiste, tout mon être s'anéantit devant votre grandeur ; toutes mes puissances intérieures et extérieures tremblent de respect et d'admiration en votre présence " (Ps 88).

Que si certains souvenirs ou certaines préoccupations cherchaient à troubler notre recueillement, il faudrait, suivant l'avis de saint Bernard, imiter l'exemple d'Abraham allant offrir au Seigneur sur le mont Moria le sacrifice de son fils en figure de l'Homme-Dieu que le Père Eternel devait immoler un jour pour la Rédemption du monde. Ses serviteurs l'avaient accompagné jusqu'au pied de la montagne sans connaître ses desseins ; mais, à ce moment, il les arrête, leur remet sa monture, et, prenant avec lui les seules choses dont il a besoin : la victime, le glaive de l'immolation et le bois pour le bûcher : "Restez ici,

dit-il à ceux qui le suivaient et attendez en ce lieu ; laissez-nous monter jusqu'au sommet et offrir en paix notre sacrifice. Nous descendrons ensuite et nous vous reprendrons au retour. "

Il faudrait dire aux soucis, aux préoccupations, aux idées terrestres qui voudraient nous suivre à l'autel : arrêtez-vous ici ; n'entrez pas dans le sanctuaire ; je ne vous retrouverai que trop tôt, dès que j'aurai terminé la grande action qu'il m'est donné d'accomplir. Nous ne devons prendre avec nous que nos pensées les plus saintes et nos affections les plus pures pour les offrir au Seigneur : " intentiones, cogitationes, affectiones et omnia interiora mea, venîte, ascendamus ad montem ubi Dominus videt et videtur. " (Saint Bernard.)

" Il faudrait, dit saint François de Sales, vider son cœur de toutes choses afin que Notre Seigneur le remplisse tout de lui-même. . . Il vient en nous, ce Bien-Aimé de nos âmes, et il trouve nos cœurs tout pleins de désirs, d'affections et de petites volontés ; ce n'est pas là ce qu'il cherche ; car il les veut trouver vides pour s'en rendre le Maître et le Gouverneur. Alors il accomplira de son côté la promesse qu'il a faite de nous transformer en lui, élevant notre bassesse jusqu'à nous unir à sa grandeur. "

C'est ce que faisait ce grand saint. Aussi écrivait-il à sainte Jeanne de Chantai : " Quand je me retourne vers l'autel pour commencer la messe, je perds de vue toutes les choses de la terre. "

Au moment d'offrir le saint sacrifice, laissons toujours de côté toutes les pensées du monde ; songeons que nous allons appeler du ciel sur la terre le Verbe fait homme, pour nous entretenir familièrement avec lui, pour l'offrir de nouveau au Pè re Eternel et pour nous nourrir de sa chair sacrée.

Disons donc à Dieu : je veux vous offrir cet auguste sacrifice pour les fins qu'avait Jésus-Christ en l'instituant. Je veux l'offrir pour vous honorer infiniment par Jésus-Christ, au nom d e l'Eglise et de toutes les créatures ; pour vous remercier de c e que vous avez été si libéral envers la Sainte Humanité du S auveur, envers l'auguste Mère de Dieu, envers tous vos saints e t toutes les créatures. — Je veux l'offrir pour apaiser votre

justice irritée par le péché ; — je désire obtenir la conversion de tous les pécheurs, la rémission de tous les péchés et de toutes les peines dues aux péchés des hommes ; — je veux l'offrir pour obtenir l'augmentation de votre gloire dans tout l'univers, l'exaltation du nom adorable de Jésus, la propagation de la foi, la persévérance des justes, les secours spirituels ou autres dont toutes vos créatures ont besoin.

Disons-nous à nous-mêmes : je vais converser avec Jésus, je vais recevoir dans mon cœur Celui dont la douceur ineffable, aux jours de sa vie mortelle, ravissait tous les cœurs et les attachait à la vertu ; Celui dont la parole très suave consolait les esprits les plus affligés ; Celui dont le regard affectueux remplissait de componction les pécheurs les plus obstinés ; Celui dont les mains libérales répandaient les grâces avec tant de profusion sur tous ceux qui rapprochaient ; Celui qui disait et dit encore ; " venez tous à moi, O vous qui souffrez et je vous soulagerai " ; Celui qui, par son amour, pour moi a consenti aux humiliations eucharistiques ; Celui qui voila sa gloire pour me laisser auprès de Lui un accès plus facile ; Celui qui dans le ciel fait la joie, le bonheur, l'ivresse des saints.

Dites cela ; croyez-le énergiquement et vous brûlerez des plus vives flammes de la charité.

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