CHAPITRE CINQUIÈME
Noblesse du rite de cette haute fonction
Le prêtre a médité sur la responsabilité dont le charge l'Eglise, sur la mission qu'elle lui confie en l'envoyant à l'autel, sur les infinies perfections de celui à qui le ciel, la terre et le purgatoire vont présenter par lui les hommages de la louange et les supplications de la prière ; il est bien convaincu des conséquences que peut avoir une seule messe pour le monde entier et pour lui-même. Ainsi préparé, le cœur rempli des plus beaux sentiments et, selon l'expression de saint Bonaventure, devenu déjà tout divin, ne voyant et ne sentant que Dieu, il va offrir le saint sacrifice.
Revêtu du linge blanc qu'il vient de poser sur sa tête et qui représente le voile dont les soldats couvrirent la face de Jésus pendant qu'ils le frappaient ; de la longue tunique blanche, symbole du vêtement dont Héiode affubla le Seigneur, du cordon qui le ceint comme les liens qui attachèrent le corps adorable de Notre Divin Sauveur, du manipule qu'il porte à son bras comme les cordes qui attachèrent les mains du libérateur du monde, de la chasuble qui le couvre comme le vêtement de pourpre que les soldats jetèrent sur les épaules meurtries du Maître du ciel et de la terre, il va renouveler le sacrifice qui sauve le genre humain. C'est Moïse qui va sur la montagne s'entretenir avec Dieu comme un ami qui parle à son ami. Avec quel recueillement il s'avance alors vers l'autel ! Avec quelle gravité modeste il en monte les degrés ! On voit qu'il est sous l'action de l'Esprit Saint, qu'il lui a déjà dit : " emitte lucem tuam " et qu'il a été exaucé. Cette lumière d'en haut lui donnera l'intelligence de tout ce qu'il va dire, de tout ce qu'il va faire.
Avant de monter à l'autel, il a entendu le Souverain Prêtre
lui dire : O mon élu, ô mon bien-aimé en qui je demeure qui demeure en moi, monte à l'autel ; donnons satisfaction et gloire à mon Père ; pourvoyons au salut du monde ; l'Eglise de la terre attend le renouvellement des trésors de la grâce : l'Eglise souffrante soupire après le soulagement et la délivrance; l'Eglise du ciel appelle un accroissement de gloire et de joie. Servons efficacement tous ces intérêts. Rapproche-toi de moi dans une même pensée, unis-toi plus étroitement à moi dans un même amour : n'ayons qu'un dessein ; faisons la même œuvre en disant ensemble les mêmes paroles toutes puissantes : " Hoc est enim corpus meum ; hic est enim calix. "
Avant de monter à l'autel il a dit à Dieu : Père tout-puissant, je vais dire la sainte messe pour votre gloire, pour la joie des anges et des saints, pour la rémission de mes péchés, pour le soulagement des âmes du purgatoire, pour le bien spirituel et temporel de toute l'Eglise. Aidez-moi à bien célébrer, je vous en conjure, ô Jésus, Fils de Dieu ; vous qui êtes la vie, vivifiezmoi par votre grâce ; vous qui êtes la lumière, éclairez-moi ; vous qui êtes un feu ardent, enflammez-moi ; vous qui êtes la pureté, purifiez- moi.
Avant de monter à l'autel, il s'est dit : comme je suis pécheur, imparfait, tiède dans le service de Dieu, moi qui ose offrir la Victime adorable ! Quelle est la grandeur inestimable, quel est le prix de cet Agneau divin qui va reposer dans mes mains et dans mon cœur î Quelle est la majesté incomparable du Très-Haut que je vais glorifier par l'immolation de ce sacrifice ! Quel est le nombre, quelle est la gravité des besoins de l'Eglise et de ses enfants, besoins auxquels il faut subvenir par le sacrifice eucharistique ! Ces pensées ont porté son âme à l'amour et à la dévotion.
Ces sentiments se manifestent par le respect, par la gravité avec laquelle il accomplit les cérémonies prescrites par l'Eglise. Tout dans ses actes et ses paroles est digne de l'Esprit Saint qui, par l'intermédiaire de l'Eglise, a réglé le rite extérieur de la. messe.
A la cour des rois et des princes, il existe des codes de politesse qu'on ne violerait pas impunément. 11 ne saurait être interdit
à l'Eglise qui reçoit les inspirations de l'Esprit Saint d'instituer un cérémonial appelé à régler nos rapports avec Dieu et à nous enseigner de quelle façon nous devons nous comporter à son service. Nous avons souci d'user toujours vis-à-vis des grands de la terre d'une correction parfaite, et dans nos rapports avec eux, de ne point commettre la moindre infraction aux règles de la bienséance. Combien plus soucieux nous devons être avec un Dieu si grand de nous conformer scrupuleusement aux règles que l'Eglise nous a tracées ? Quoi de plus important qu'une génuflexion par laquelle nous témoignons à Dieu de notre dépendance et lui rendons le culte de l'adoration ? Quoi de plus sublime que ces signes de croix que nous traçons sur l'hostie et sur ^ calice qui abritent la présence d'un Dieu ? Quoi de plus excellent que la prière qui monte -vers Dieu au nom de toute l'Eglise ? Quoi de plus merveilleux que l'acte d'un homme qui touche de ses mains l'hostie dans laquelle un Dieu est présent, qui brise cette hostie et la change de place à son gré ? Celui qui accomplit de tels actes avec précipitation, d'une façon distraite, inconsidérée, donne bien lieu de craindre que la lumière de la foi ne soit pas chez lui voilée sous le nuage d'une légèreté coupable et d'une étourderie sans excuse.
Lorsqu'Esther entra chez Assuérus, " la reine, dit la Sainte Ecriture, chancela ; elle pâlit et s'affaissa dans les bras de sa servante " Et nous, en présence de Dieu, en présence du Roi des rois, nous ne fléchirions pas respectueusement le genoux, nous n'aurions pas l'ombre d'un sentiment de crainte î Quelle perfection d'attention, quel sentiment de tristesse vraie, sincère, dans la prière que la reine adressait à Assuérus pour sauver le peuple juif : " Mon Seigneur, qui êtes notre seul roi, assistezmoi dans l'abandon où je suisf puisque vous êtes le seul qui puissiez me secourir. " Et nous, quelle attention, quelle sincérité ne devons-nous pas apporter dans les prières où ce n'est pas seulement le salut tempoiel de tous les fidèles qui est en question mais aussi leur salut éternel ! Saint Jean Baptiste ne touchait pas le corps de Jésus ; il ne faisait que vers3r l'eau sur sa tête ; et cependant il s'arrêtait hésitant et, d'une voix tremblante, s'écriait : " C'est moi qui dois être baptisé pur vous et c'est vous
qui venez à moi ! " N'est-ce pas aussi avec un saint tremblement, avec une respectueuse hésitation que nos mains devraient toucher l'Hostie qui contient le Christ lui-même ? Nous qui ne sommes que petitesse, nous nous approchons de la grandeur ; nous qui ne sommes que ténèbres, nous nous approchons de la lumière ; nous qui ne sommes que faiblesse, que péché, nous nous approchons de la puissance et de la sainteté ! Pauvres créatures, nous nous approchons d'un Dieu créateur !
L'Eglise nous fait une loi de cette exacte connaissance de nous-mêmes lorsqu'elle nous ordonne de dire avant la communion, non pas une fois, non deux fois, mais trois fois : Seigneur je ne suis pas digne, etc. Indignes de recevoir notre Dieu, nous le sommes vraiment trois fois ; notre indignité sous ce rapport est complète ; elle est absolue ; indignes parce que nous l'avons offensé et que nous avons violé sa loi sainte ; indignes parce que nous ne l'aimions jamais pleinement de tout notre cœur : indignes parce que nous ne sommes que poussière, tandis que lui est un Dieu tout-puissant, un maître d'une sagesse infinie, un Rédempteur d'une sainteté consommée.
Nous nous approchons du Père commun des anges et d^s hommes, respectons un tel Père ; nous nous approchons du maître de tout ce qui existe, respectons un tel Maître ; nous nous approchons de celui que les Dominations adorent, devant qui les Puissances tremblent, devant qui les Séraphins si purs " se voilent de leurs ailes, ne pouvant supporter V éclat de sa face, (Job IX, 24) traitons-le avec respect, recevons-le avec le repentir dans le cœur.
Célébrons donc toujours la messe avec la piété convenable ; faisons toujours les cérémonies d'une manière édifiante.
Donnons toujours le temps voulu à ce saint sacrifice. Se pouiTait-il que le prêtre accomplît la plus sublime de ses fonctions avec précipitation, comme en courant, comme pour s'acquitter le plus promptement possible d'une obligation pénible et onéreuse ? Serait-il possible qu'il parût regretter le peu d'instants que cette fonction exige et laisser croire que sa principale préoccupation en montant à l'autel semble celle d'en descendre au plus tôt ?
Saint Alphonse de Liguoii, dans ses écrits sur le saint sacrifice, affirme que ce défaut existait de son temps : "En voyant avec quelle attention ces prêtres disent parfois la messe, on pourrait bien leur faire le reproche que Clément d'Alexandrie adressait aux prêtres païens : qu'ils faisaient du ciel un théâtre et de Dieu le sujet de leur comédie." " Comme les cérémonies, ajoutait-il, expriment le respect, de même quand elles sont mal faites, elles sont une marque d'irrévérance qui, en matière grave, est un péché* grave ".
Le Concile de Trente nous enseigne que c'est une faute grave de dire la messe avec trop de précipitation. " Les cérémonies de la messe, dit-il, ont été instituées par l'Eglise afin d'inspirer aux fidèles une haute idée de cet auguste sacrifice et toute la vénération qu'on doit avoir pour les sublimes mystères qu'il renferme. Mais ces cérémonies, quand on les précipite, n'inspire plus au peuple aucune vénération ; elles lui font plutôt perdre le respect que mérite un mystère aussi saint." Une messe célébrée avec dévotion inspire la dévotion à ceux qui y assistent ; au contraire, une messe célébrée sans dévotion fait perdre la dévotion aux assistants.
Si les fidèles voient le prêtie s'avancer bruyamment et à pas pressés vers le sanctuaire, monter avec rapidité les marches de l'autel, aipenter à grands pas les gradins supérieurs, regarder à droite et à gauche, prononcer les prières avec une telle précipitation qu'ils ne peuvent savoir où il en est ni comment il est arrivé si vite, fléchir le genou et le relever avec une telle hâte qu'il semble craindre d'être surpris dans une attitude d'adoration et de prière, se tourner vers le peuple, lever et mouvoir les bras, bénir les fidèles ou leur donner la Sainte Hostie avec des mouvements si prompts ou si brusques qu'on a peine à lui supposer une pensée de foi ou un sentiment de dévotion, comment ces fidèles ne se diraient-ils pas à cette vue : qu'est-ce donc qui le préoccupe ou qui le presse à ce point ? A-t-il à faire quelque chose de meilleur que ce qu'il fait ?
Saint Jean d'Avila assistait un jour à une de ces messes dites avec trop de précipitation. Il fut pénétré d'une si vive douleur que, ne pouvant souffrir ces irrévérences, il se leva de sa place
et, s'approchant doucement de Tau tel, comme pour y arranger quelque chose, il se tourna vers le célébrant et lui dit : d'une voix basse : u Ne traitez pas si mal Celui qui est entre vos mains, il ne le mérite pas. "
Quand à la messe nous sommes en rapport direct avec la Majesté divine, quand nous l'approchons d'aussi près que les anges, que nous prononçons des lèvres les prières les plus touchantes ; quand le Sauveur multiplie les prodiges pour descendre jusqu'à nous, qu'il renverse toutes les lois pour se mettre entre nos mains pour se faire notre victime et notre aliment, nous devons lui témoigner nos plus grands égards pour sa grandeur, notre vive gratitude pour son amour.
" Jamais je n'oublierai la messe du Père Lacordaire, dit un religieux qui l'avait vu souvent à l'autel. Il la disait chaque jour comme au lendemain de son ordination. Dès son arrivée à l'autel, il semblait n'être plus de ce monde et appartenir à Dieu sans partage. Quelle lenteur mesurée par le tact du respect ! Quelle lecture simple, intelligente pénétrée des Epitres, de l'Evangile, du Credo ! Quel recueillement au Sanctus ! Rien d'affecté, rien de négligé, rien de trop hâté. La routine, dans une action qu'il renouvelait tous les jours, n'eut jamais prise sur lui ". C'est que le Père Lacordaire fut avant tout un véritable religieux, un prêtre de foi, de prière, de recueillement.
Personne ne fut plus admirable que saint François de Sales à l'autel toujours parfaitement recueilli, il prononçait, dit sainte Jeanne de Chantai, toutes les paroles de la messe d'une voix grave, douce, posée, sans jamais se presser, quelque affaire qu'il eut. Il sortait de la sacristie tout enflammé d'amour s'approchait de l'autel, commençait, poursuivait et achevait le saint sacrifice avec tant d'auguste et humble majesté jusqu'aux moindres cérémonies, avec une si intime attention, avec une si profonde soumission intérieure, avec une si sublime, sérieuse et modeste gravité, avec une si naïve, pieuse et vénérable sérénité, tranquillité, douceur en tous ses gestes, mouvements et actions, avec tant de zèle, ferveur d'esprit et de corps, qu'on voyait rejaillir au visage et en tout ce Bienheureux une je ne
sais quelle splendeur toute singulière qu'il ressemblait plus à un séraphin céleste qu'à un homme terrestre, il semblait que tout son cœur était près de sortir par sa bouche lors même qu'il ne disait mot. "
Le grand saint disait lui-même : " Jamais je ne me presse. La précipitation étouffe la dévotion. Assez tôt, si assez bien. "
Avec quel soin le Bienheureux Perboire se préparait à dire la messe. Chaque matin il disait à Dieu : " Voici, 0 mon Divin Sauveur, que malgré mon indignité, je vais vous offrir à l'autel et vous donner dans votre sacrement une existence nouvelle. Par votre bonté et votre miséricorde, je vous prie et vous conjure d'opérer en moi une merveille qui réponde à celle que j'opérerai en vous. Tandis que je dirai : ceci est mon corps, et que, en vertu du pouvoir que vous m'avez donné, le pain sera changé en votre chair adorable, faites que je sois moimême changé et transformé en vous . . . Détruisez en moi par votre toute-puissance tout ce qui n'est pas de vous. Faites que je vive plus qu'en vous et pour vous et que je puisse dire avec vérité comme l'apôtre : " Vivo, jam non ego, trivit veto in me Christus. "
On conçoit avec quelle piété un prêtre si fervent disait la sainte messe et aussi comme il exhortait ceux qu'il dirigeait à bien offrir le saint sacrifice.
" Efforcez-vous, disait-il, d'avoir toujours l'idée la plus haute des divins mystères. Figurez-vous, en allant à l'autel, que vous êtes le seul prêtre sur la terre, chargé d'intercéder pour tous vos frères et que, de tous côtés, ceux qui sont intéressés à cette grande action accourent pour vous prier de recommander à Dieu leurs suppliques ; pensez que ces suppliques sont en si grand nombre qu'elles s'élèvent de la terre jusqu'au ciel. Ce sont des milliers de justes qui demandent des milliers de grâces. C'est un plus grand nombre de pécheurs de tout âge, de toute condition, de tout pays. Ce sont les anges même et les saints du ciel, las anges gardiens et surtout les saints patrons qui sollicitent en faveur de ceux dont ils sont les protecteurs. Ajoutez à ces recommandations les gémissements lameutables de tant de défunts qui, retenus en purgatoire, s'attendent à recueillir
quelque avantage de votre sacrifice. Quelle impression de telles pensées ne doivent-elles pas faire sur votre cœur ! Est-il possible que vous vous laissiez aller à la négligence à la distraction quand vous pensez que, par une messe dite, vous pouvez contribuer au bien spirituel de tant d âmes et leur obtenir des grâces précieuses. "
S'entretenant avec un ecclésiastique qui avait sa confiance, le saint curé d'Ars s'écria : " Pour dire la messe, il faudrait être un séraphin ". Et il se mit à pleurer à chaudes larmes. Il reprit, après un moment de silence : "Ah ! voyez-vous, mon ami, je le porte à droite, il reste à droite ; je le porte à gauche, il reste à gauche. . . Si on savait ce que c'est que la messe, on mourrait. On ne comprendra le bonheur de dire la messe que dans le ciel. . . Mon ami, la cause du relâchement du prêtre, c'est qu'on ne fait pas assez d'attention à la messe. Hélas ! mon Dieu, qu'un prêtre est à plaindre qui fait cela comme une chose ordinaire ! "
Qu'une foi vive nous accompagne toujours à l'autel ; elle tiendra nos yeux tellement ouveits au monde surnaturel que le monde terrestre et visible disparaîtra à nos regards. La grandeur et la sainteté de Dieu à qui nous nous adressons, la dignité de la victime dont nous lui faisons l'offrande, la multitude des esprits célestes attentifs à notre sacrifice, la gravité des intérêts dont nous sommes chargés, l'importance infinie des grâces que nous sollicitons, voilà de quoi nous serons frappés et qui absorbera toute notre attention. Le recueillement de notre âme se peindra sur notre visage et sur tout notre extérieur. On ne pourra nous regarder sans constater que notre esprit est au ciel et que nous n'avons d'intelligence, d'activité et de vie que pour Dieu. On dira de nous comme de Moïse : " invisibilcm tanquam videns sustinuit. '' Nous n'aurons pas besoin de fermer les yeux ou de détourner les regards pour éviter les distractions ; elles ne se présenteront même pas à notre pensée. Nous ne serons troublés par aucune impression, si forte ou si inattendue qu'elle soit. C'est ce qu'éprouvait saint François de Sales. " Une fois à l'autel, disait-il, j'y suis tout entier ; rien ne me distrait ; je perds de vue toutes les choses du monde ". Ce
qui l'occupait était trop grand et trop sublime pour qu'il fit attention à des objets si futiles.
Durant la messe, on doit faire des efforts pour ne prononcer aucune parole sans y appliquer son esprit, sans se pénétrer des pensées et des sentiments qu'elle exprime ; on doit s'appliquer à réciter toutes les prières avec attention et piété, de manière qu'elles sortent de nos lèvres non comme des formules officielles et des paroles de commande, mais comme autant d'aspirations naturelles et spontanées. C'est la pratique que l'Eglise suggère quand elle nous fait dire : Oremus, sursum corda. C'est aussi ce que conseillent les maîtres les plus sages et les plus expérimentés. Plusieurs recommandent même de lire des yeux dans le missel toutes les paroles qu'on prononce. Ils voient dans cette observance un secours de plus pour soutenir l'attention et une précaution pour ne pas tomber dans l'embarras où l'on se trouverait si, après une distraction un peu longue, on restait indécis sur les prières qu'on a dites et sur celles qui restent à dire.
Rien n'inspire aux fidèles plus de vénération pour l'auguste saciifice que la vue d'un prêtre anéanti à l'autel devant la Majesté divine et s'appliquant de toute son âme à lui témoigner sa religion et son amour. Ce spectacle est pour eux la plus efficace des prédications. A cette vue, ils se recueillent, ils s'agenouillent, ils prient ; ils se disent comme Jacob à Bethel : " Le Seigneur est vraiment ici ; c'est la maison de Dieu et la porte du ciel." (Gen. 28).
Mais que l'impression est différente si le prêtre ne parait être à l'autel que de corps, ne prier que des lèvres, si ses mains, si ses bras, si ses yeux, au lieu d'obéir aux inspirations de son cœur ne semblent que céder à la routine ou accomplir un mouvement convenu. Au lieu de prier Dieu avec lui, on se laissera aller comme lui à des idées de tout genre et chacun trouvera dans la négligence dont il est témoin une excuse à son indévotion personnelle.
Le meilleur moyen de dire la sainte messe avec toute la piété voulue, c'est d'avoir tout présent à l'esprit que la messe c'est la Passion de Noire-Seigneur renouvelée. Les sentiments qui
doivent nous animer à la messe, ce sont ceux que nous aurions eus au pied de la croix si nous avions assisté au drame sanglant, ceux qu'y portèrent saint Jean, l'apôtre de l'amour, sainte Madeleine, la pécheresse repentante. Ah ! pendant qu'autour d'eux les uns blasphémaient, branlaient la tête et se moquaient du Sauveur, que d'autres restaient indifférents, se tenaient à distance, se contentant de regarder sans prendre part au sacrifice, les groupes des amis, des fidèles, des convertis et, parmi eux, Marie, saint Jean, Madeleine et le bon larron, le centurion romain qui se frappait la poitrine, étaient là debout au pied de la croix, stabant justa crucem, suivant du regard la scène qui se déroulait sous leurs yeux et en ressentant le contre-coup au plus profond de leur cœur.
L'amour, le repentir, ces dispositions qu'ils personnifiaient, nous avons à les porter à l'autel ; les sentiments qu'ils éprouvaient sur le Calvaire, la compassion, la contrition, l'abandon à la sainte providence, la foi, l'espérance, la charité, nous les devons éprouver à l'autel.
Ah ! si nous avions été les témoins de l'agonie de notre bon Sauveur, si nous avions vu sa tête douloureuse penchée, son regard voilé par le sang et les lannes, ses membres meurtris, son côté percé par la lance du soldat, nous aurions été saisis par une respectueuse douleur en présence de ce Dieu mourant pour nous. Eh bien ! à l'autel, ce spectacle nous est offert. L'impression qu'il nous produira, si nous le considérons avec foi et avec amour, sera celle d'une profonde et respectueuse compassion, d'une vive et pénétrante émotion ; notre cœur sera embrasé d'amour, de repentir, de reconnaissance.
Quel bien produira sur nous la sainte messe que nous célébrons, si nous savons y voir la réitération de la Passion de Notre Sauveur. " Si le prêtre qui dit la messe, dit le Concile de Trente, si le peuple qui l'entend, ont présents à leur souvenir la Passion et la mort douloureuse du Sauveur, leurs prières seront infailliblement exaucées. "
Et l'Imitation de Jésus-Christ nous dit : " Lorsque vous célébrez le divin sacrifice, il doit vous paraître aussi grand, aussi digne d'amour que si, ce jour là même, Jésus-Christ,
descendant pour la première fois dans le sein de la Vieige, se faisait homme, ou que, suspendu à la croix, il souffrit et mourut pour le salut des hommes.
Que l'amour de Jésus sur l'autel appelle notre amour, mais que sa Majesté crée en nous la crainte et le respect. Sous l'empire de ce terrible sentiment d'amour, de crainte, de respect, nous traiterons dignement les divins mystères et nous recueillerons tout le fruit attaché à l'oblation d'un sacrifice si efficace. Jésus-Christ nous dévoilera dans une vision secrète, intime, mystérieuse, non point l'éclat de sa face et de ses vêtements, mais les richesses de son cœur, et l'autel sera pour nous la vraie montagne de la Transfiguration, le Thabor ou le parvis du cieL