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L'amour du prochain est un devoir

La charité ressemble à un bel arbre dont les branches montent tout d'abord droit au ciel pour s'incliner ensuite vers la terre et offrir aux hommes les fruits que la rosée et la chaleur venant d'en haut ont fait naître et mûrir en elles. Le véritable amour de Dieu ne va pas sans l'amour du prochain ; ils sont inséparables. " Si quelqu'un dit : J'aime Dieu, et qu'il haïsse son frère, c'est un menteur ; " car " celui qui n'aime pas son frère qu'il voit, c'està-dire, son prochain, comment pourrait-il aimer Dieu qu'il ne voit pas ? " (Saint Jean, iv, 20).

Aimer Dieu par dessus tout, aimer le prochain comme soimême, non pour des motifs terrestres et humains, mais uniquement pour Dieu : voilà la charité chrétienne.

Ces deux commandements se résument en un seul ; le second est la conséquence du premier ; le premier est le principe du second.

" L'amour de Dieu, dit saint Grégoire, produit nécessairement l'amour du prochain et l'amour du prochain entretient, fortifie, nourrit l'amour de Dieu. "

Ce grand devoir de la charité fraternelle Jésus-Christ ne cessa de le proclamer pendant sa vie mortelle.

Un jour les pharisiens l'entourent et, avec l'hypocrisie qui était leur caractère distinctif, l'un d'eux l'interroge : " Maître, quel est le grand commandement de la loi ?" Jésus-Christ répond : " Tu aimeras le Seigneur ton Dieu de tout ton cœur, de de toute ton âme, de tout ton esprit. Voilà le premier et le plus grand commandement. Le second est semblable au premier : Tu aimeras ton prochain comme toi-même. " (Math, xxii, 39).

Dans une autre occasion, un docteur de la loi fit une demande semblable pour le tenter : " Maître, que faut-il faire pour avoir la vie éternelle ? " " Que lisez-vous dans la loi, lui dit Jésus ? Tu aimeras le Seigneur ton Dieu et ton prochain comme toimême. " Alors, ajoute le Sauveur, " Vous aurez la vie. " (Luc, x, 25).

Dans une autre circonstance, celui qui a les paroles de la vie éternelle, dit encore : " Aimez-vous les uns les autres, prêtezvous mutuellement assistance et secours, donnez et on vous donnera. Enveloppez tous vos frères dans votre affection ; aimez jusqu'à vos ennemis ; rendez l'amour pour la haine ; ainsi vous serez véritablement les enfants du Père qui est dans le ciel, qui fait lever son soleil et fait tomber la pluie sur le champ du juste qui le bénit et sur celui du méchant qui l'outrage. "

Il disait encore : " Si à l'autel, les mains riches de présents, il te revient à la pensée que ton frère est irrité contre toi, Ah l n'approche pas, laisse là ton offrande, quitte le temple, va te réconcilier avec ton frère et après seulement, je recevrai cette offrande et accueillerai ta prière. " (Math, v, 23).

Les exemples de Jésus-Christ confirment sa doctrine. Il faisait des prodiges pour montrer qu'il était Dieu, mais dans ces prodiges se manifestait bien plus sa charité, la bonté de son cœur que l'éclat de sa puissance. Sur qui en effet s'épanchaient les inépuisables trésors de sa miséricordieuse bonté ? Sur les infortunés qu'il soulageait, qu'il consolait, qu'il guérissait. C'était sur le lépreux de la montagne, sur l'aveugle de Jéricho, sur la veuve de Naïm, sur la foule affamée qui l'avait suivie pour l'entendre. Il voulait ainsi montrer l'amour fraternel qui dévorait son âme et l'inspirer aux autres par son exemple.

Quand du haut de la montagne il laissait tomber sur la multitude cet admirable discours qui résume toute sa doctrine, qui proclamait-il bienheureux ? Les pauvres, les persécutés, les doux, les miséricordieux ; voilà ceux auxquels il montre le ciel comme leur étant destiné.

Un jour il est repoussé d'une ville de Samarie où il devait en passant prendre quelque repos et semer ses enseignements divins. Irrité d'un semblable accueil, deux de ses disciples s'écrient :

Maître, vous à qui les cieux, la terre, les ondes obéissent, faites tomber la foudre sur ce peuple qui vous méconnait et vous maltraite " " Faites tomber la foudre, répond le Sauveur ; vous ne savez donc pas de quel esprit vous êtes ! Vous ne savez donc pas la douceur et la mansuétude qui doivent remplir vos âmes ! Vous ne savez donc pas que mon Evangile est une loi de miséricorde, de grâce et d'amour ! " (Luc, iv).

Cet amour du prochain, Jésus-Christ l'élève et l'ennoblit encore ; il le divinise en quelque sorte, en lui donnnat pour mobile, pour règle, pour limites, l'amour dont il est lui-même pénétré pour nous tous. C'est ce modèle infini dans sa perfection dont il nous faut reproduire les traits dans notre charité envers le prochain : " Je vais vous donner un commandement nouveau, dit Jésus-Christ, celui de vous aimer les uns les autres comme je vous ai aimés moi-même c'est à ce signe qu'on vous reconnaîtra comme mes disciples. " (Jean, xii, 35).

Ce commandement était nouveau. En effet, avant le Christ l'homme n'aimait que lui-même ou ce qui est la prolongation de lui-même, comme ses frères, ses biens, ses sentiments, ceux qui avaient des goûts comme ses goûts, des affections comme ses affections, des haines comme ses haines, des intérêts comme ses intérêts, des opinions comme ses opinions, une naissance, une patrie comme les siennes.

Jésus-Christ a procédé d'une autre manière. Il a quitté le ciel, il s'est détaché pour ainsi dire de son Père, de sa gloire, de sa puissance de tout lui-même, et là, dans cet état de sacrifice et de mystérieux amour, il nous a fait une loi de charité nouvelle qu'il signe à la fin de tout son sang. " Vous aimerez le prochain comme vous-mêmes. " Toutes ces tendresses que vous avez pour vousmêmes, tous ces soins, toutes ces délicatesses, cette patience, et cet amour vous les aurez encore pour vous, mais vous les aurez aussi pour tous les autres, pour le plus grand et le plus chétif, pour le meilleur et pour le pire, pour l'ami et pour l'ingrat.

C'est cette belle charité qui est le signe le plus authentique de la ressemblance de l'homme avec Dieu que Jésus veut voir régner entre ses enfants. Ecoutez religieusement le dernier vœu sorti de son cœur, la dernière prière qu'il adresse pour nous à son Père

avant de monter au Calvaire ; les derniers accents de cette voix qui va s'éteindre doivent rester à tout jamais gravés dans notre cœur comme la volonté d'un ami, du meilleur des pères.

Près de marcher au supplice, Jésus tourne ses regards vers le ciel et, s'adressant à son Père, il lui dit : " Mon Père, elle touche à sa fin la mission que vous m'aviez confiée ; votre nom était méconnu, je l'ai manifesté aux hommes que vous m'avez donnés ; je pars ; je viens à vous, conservez-les, ces hommes que vous m'avez donnés, afin qu'ils soient un comme nous. "

Voilà ce que Jésus demande pour ses Apôtres et en eux, pour tous ses élus. Qu'ils soient un comme nous, s'unissant ensemble en toute cordialité et vérité, non en paroles seulement mais en œuvres et par les effets d'une charité sincère.

Et cette ardente prière fut exaucée. Le monde vit avec admiration l'Eglise naissante grandir dans la charité la plus parfaite. Unis par les liens d'une même foi, d'une même espérance, des mêmes devoirs, les premiers chrétiens ne formaient qu'un cœur et qu'une âme ; point de malheureux, point de faible ou de deshérité qui ne trouvât des cœurs ouverts, des consolations, des soutiens, des amis, de véritables frères.

Frappée d'un spectacle si ravissant et si nouveau, la société païenne, rongée par l'égoïsme et les vices qu'il engendre, ne pouvait s'empêcher de tomber en admiration . Et qu'est-ce qui convertit ces païens ? Est-ce la nouveauté de la doctrine ? elle jetait de si beaux rayons dans d'horribles ténèbres ! Est-ce la nouveauté des miracles qu'en ce temps-là Pierre et Paul et Jean et tous les Apôtres semaient sur leurs pas, comme chaque soir au firmament une main invisible sème les étoiles sur les pas de Dieu ? Ou encore l'étrange spectacle d'enfants, de jeunes gens, de jeunes filles, s'en allant à la mort, le sourire sur les lèvres et le cantique à la bouche ? Sans doute peu à peu ces merveilles frappèrent les païens et les rendirent songeurs ; mais ce qui tout de suite les étonna, ce qui les remua profondément et leur arracha, avec des cris d'admiration, des larmes d'attendrissement, ce fut parmi les disciples du Christ le spectacle de la charité fraternelle : " voyez, se disaient-ils entre eux, voyez comme ils s'aiment î "

Héritiers de la parole du Christ, héritiers de son œuvre, de son âme tout entière, les Apôtres parcoururent la terre, versant à flots sur elle l'esprit du Maître, esprit de charité, de fraternité et d'amour. Et le monde d'ouvrir son cœur à ces voix célestes, comme l'œil s'ouvre, après une longue cécité, à la lumière qui lui est rendue, comme la terre s'ouvre, après les ardeurs de l'été, pour boire à longs traits les eaux que lui donnent les nues.

Quel bel exemple donne saint Jean l'Evangéliste, surnommé l'apôtre de la dilection, tant l'amour de Jésus-Christ et de ses frères remplissait son âme. Dans les derniers temps de sa longue existence, il écrivit des lettres de sa main tremblante et, dans ces lettres qu'est-ce qu'il ordonne, qu'est-ce qu'il recommande, qu'est-ce qu'il loue, qu'est-ce qu'il exalte ? Ce qu'il recommande, ce qu'il loue, ce qu'il exalte, c'est la charité fraternelle, la loi de l'amour.

" Frères bien-aimés, dit-il aux nouveaux baptisés, il est passé pour vous le règne des ténèbres et la vraie lumière luit maintenant à vos yeux; aux obscurités d'une nuit profonde, ont succédé les splendeurs du jour ; vous avez été transportés de la mort à la vie. " Pourquoi, grand saint ? Quelle est la cause de cette transformation, de cet immense bienfait ? Et saint Jean répond ; " Parce que vous chérissez vos frères " et il continue : " Ne l'oubliez jamais, ce que nous vous avons annoncé, ce que vous avez appris dès le commemencement, c'est de vous aimer les uns les autres ; car il n'est pas de Dieu celui qui n'aime pas ses frères, et celui qui n'a pas cet amour dans son cœur demeure dans la mort. "

Lorsque la faiblesse de son grand âge, peut-être aussi les infirmités contractées dans les persécutions, ne lui permirent plus d'écrire, ni de faire de longs discours, saint Jean, pendant son séjour à Ephèse, se faisait porter par ses disciples dans l'assemblée des fidèles et, à chaque fois ses lèvres prononçaient les mêmes paroles : " mes enfants, mes petits enfants, aimez-vous les uns les autres. " Ses frères lui demandèrent enfin pourquoi il répétait toujours la même chose. " C'est, répondit-il, le précepte du Seigneur et, si vous l'observez, cela suffit. "

Admirable réponse du grand saint Jean,, disciple favori du

Sauveur, réponse qui devrait être gravée en caractères d'or sur le front et dans le cœur de tous les hommes.

Les interprètes les plus autorisés de la parole évangélique, les témoins et les gardiens de la tradition, ces hommes qui, comme des phares lumineux, nous guident dans la voie de la vérité, les Pères de l'Eglise : saint Augustin, saint Jérôme, saint Ambroise, saint Jean Chrysostôme, saint Bernard et les autres, ne cessent de nous rappeler, dans leurs immortels écrits, ce grand devoir de la charité chrétienne.

Et que de raisons nous avons d'aimer le prochain non pas précisément à cause de ses qualités mais à cause de Dieu lui-

même

Le prochain, c'est-à-dire, tous les hommes sans exception, sont les enfants de Dieu par la création ; ils ont tous le droit et le devoir de lui dire : " notre Père qui êtes aux cieux. " Dès lors, en exclure un seul de notre affection, ne serait-ce pas blesser ce tendre père à la prunelle de l'œil ?

Comment un père, une mère veulent-ils qu'on traite leurs enfants . Les blesser, c'est les blesser eux-mêmes ; ils pardonneraient plutôt un outrage fait à leur personne qu'une injure faite à des êtres qui leur sont chers. Vouloir le bonheur de leurs enfants, c'est leur procurer la plus grande jouissance. Or aucun père, aucune mère n'est aussi tendre pour ses enfants que Dieu l'est pour les siens. " Quand même, nous dit-il dans l'Ecriture, qu'une mère viendrait à oublier son enfant, moi, je ne vous oublierai jamais. " (Isaïe, 49). De là il est facile de comprendre quels égards, quelles attentions nous devons avoir pour le prochain puisqu'il est l'enfant de Dieu et que Dieu, par conséquent, est sensible à la peine qu'on lui fait comme si on la lui faisait à lui-même.

Tous les hommes sont l'image de Dieu, puisque la Sainte Ecriture nous apprend que Dieu a fait le premier homme à sa ressemblance. N'est-ce pas assez pour que nous les ayons tous en

grande estime, malgré les défauts qu'ils peuvent avoir ; un peu de poussière sur un diamant, une toile d'araignée sur un tableau de grand mérite, n'en diminuent pas le prix.

Tous les hommes sont les amis de Dieu. Comment pourrait-on en douter lorsqu'on sait qu'il est allé jusqu'à livrer son propre Fils à la mort pour les sauver et qu'il les comble chaque jour de tant de bienfaits ?

Nous devons aimer notre prochain ; c'est notre propre intérêt. Car pour nous y exciter le plus possible, Jésus-Christ a voulu placer dans la négligence ou l'observation de ce devoir la mesure de notre condamnation ou de notre pardon : " je me servirai dit-il, envers vous de la mesure dont vous vous serez servi envers le prochain. " (Math, xxiv, 41).

Au jour du jugement quand le Fils de l'homme viendra dans sa gloire, avec tous les anges, il s'assiéra sur le trône ; toutes les nations seront assemblées devant lui ; il séparera les hommes les uns des autres comme le berger sépare les brebis d'avec les boucs; il mettra les brebis à sa droite et les boucs à sa gauche. Alors le Roi dira à ceux qui seront à sa droite : venez, vous qui êtes bénis de mon Père ; prenez possession du royaume qui vous a été préparé dès le commencement du inonde. Car j'ai eu faim et vous m'avez donné à manger ; j'ai eu soif et vous m'avez donné à boire ; j'étais étranger et vous m'avez recueilli ; j'étais nu et vous m'avez vêtu ; j'étais malade et vous m'avez visité ; j'étais en prison et vous êtes venu vers moi. Les justes lui répondront: Quand t'avons-nous vus avoir faim et t'avons-nous donné à manger, ou avoir soif et t'avons-nous donné à boire ? Quand t'avons-nous vu étranger et t'avons-nous recueilli, nu et t'avons-nous vêtu ? Quand t'avons-noas va malade ou en prison et sommes-nous allés vers toi ?

Et le Roi leur répondra : je vous le dis en vérité, toutes les fois que vous avez fait ces choses à l'un de ces plus petits de mes frères, c'est à moi que vous les avez faites.

Ensuite il dira à ceux qui sont à sa gauche : retirez-vous de moi ; allez au feu éternel ; car j'ai eu faim et vous ne m'avez pas donné à manger ; j'ai eu soif et vous ne m'avez pas donné à boire ; j'étais étranger et vous ne m'avez pas recueilli ; j'étais

nu et vous ne m'avez pas vêtu ; j'étais malade et vous ne m'avez pas visité.

Ils reprendront aussi : Seigneur, quand t'avons-nous vu ayant faim ou ayant soif ou étranger, ou nu, ou malade, et t'avons-nous pas assisté ? Et il leur répondra : je vous le dis en vérité, toutes les fois que vous n'avez pas fait ces choses à l'un de mes plus petits, c'est à moi que vous ne les avez pas faites. Et ceux-ci iront aux châtiments éternels, mais les justes à la vie éternelle. (Saint Math, xxv, 31).

Image grandiose et capable de susciter nos étonnements. Toute la vie réduite à un mot ; toute la gamme des vertus et des vices résumée en une seule note, tout le drame du jugement dernier, interrogatoire, considérants, sentence, sanction, ramené à un unique point : la charité.

Quel plus étonnant commentaire le Christ aurait-il pu nous donner de son affirmation : " l'amour contient tout : la loi et les prophètes. " Quelle preuve plus palpable que la charité est l'accomplissement intégral et nécessaire de la religion chrétienne ? Toutes les vertus s'unissent pour forcer la porte du royaume des cieux ; une seule trouve la clef et sans efforts, en un geste d'une suavité céleste, l'ouvre à deux battants devant l'âme bienheureuse.

C'est pour cela que, dans tous les siècles, des hommes vraiment apostoliques ont consacré leurs jours et leurs veilles, leur force et leur santé au salut de leurs frères, à leur soulagement spirituel et corporel. A la vue d'un tel dévouement, le monde lui-même a poussé un cri d'admiration et a baisé avec respect la trace de leurs pas.

C'est pour cela que, depuis dix-neuf siècles, l'Eglise ne cesse de répandre sur le monde et à grands flots la vérité et l'amour. Que d'œuvres magnifiques et charitables n'a-t-elle pas fondées ! Ces œuvres rayonnent à son firmament aussi nombreuses et aussi brillantes que le soleil et les étoiles au firmament de la nature. Que d'asiles elle a ouverts ! Que d'Ordres religieux elle a enfantés, qui se consacrent sans mesure au soulagement de toutes les douleurs ! La foi chrétienne a toujours élevé deux monuments voisins : l'église où elle adore son Dieu sous les apparences de

l'hostie, l'hospice où elle l'aime et le sert sous les apparences du malheureux. Même parmi ceux de ses enfants qui vivent au milieu du siècle, que d'admirables dévouements, que de généreux sacrifices n'a-t-elle pas inspirés ! "

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