CHAPITRE UNIQUE
L'Action de grâces
Après la messe, le célébrant doit descendre les degrés de l'autel avec la gravité d'un homme qui vient du ciel, qui a vu et qui porte Dieu dans son cœur. C'est alors le moment de se mettre à l'écart et de pratiquer en silence l'avis de Notre-Seigneur " Intra in cubiculum tuum et, clauso ostio, ora Patrem tuum qui videt in abscondito. " L'Apôtre saint Jean a dit du perfide Judas : " Quum accepisset buccellam, exivit continuo. " Ne serait-ce pas une triste ressemblance que se donneraient les prêtres si, à peine descendus de l'autel, et rentrés dans la sacristie, ils se débarrassaient en toute hâte des ornements sacerdotaux: qu'ils jetteraient sans plus de respect que s'ils étaient des vêtements profanes, s'ils donnaient sur le champ audience à quiconque voudrait leur parler, n'exceptant que Jésus-Christ qui aurait tant de choses à leur dire, tant de bien à leur faire, et si, iiprès quelques courtes formules récitées sans attention, ils s'échappaient de l'Eglise comme des captifs de leur prison, emportant l'Hôte adorable au milieu des affaires et des conversations frivoles, et l'oubliant dans leur poitrine comme un mort est oublié dans son tombeau : Oblwioni datus sum tanquant mortuus a corde. "
Après la messe, le célébrant doit donc rester avec Jésus pour le remercier, avec Jésus pour l'adorer, avec Jésus pour le prier, avec Jésus pour n'être qu'un dans la fusion, dans la communion de l'amour. Tous les actes de vertus qu'il produit alors ont un mérite spécial, une valeur particulière, comme étant produits par une âme substantiellement unie au Fils de Dieu, tout doit se taire en présence d'une Majesté si grande »t
si aimable : " Dominus in templo sancto suo ; sileat a facie ejus omnis terra. "■
Il doit passer au moins quelques instants dans le silence du recueillement et de l'amour pour bien s'acquitter de ses devoirs envers Jésus-Christ qui est venu le visiter, se donner à lui. Agir autrement serait une impolitesse bien plus monstrueuse que si nous laissions seul dans notre appartement un roi qui nous aurait fait l'honneur de nous visiter.
Ce serait manquer aux plus vulgaires bienséances. Quand on est invité à la table d'un grand de la terre, n'est-il pas pour le moins convenable de s'entretenir au moins quelques instants avec son hôte avant de prendre congé de lui ? Dieu nous invite à sa table et, après un si grand honneur, nous nous en irions précipitamment sans le saluer ! " Voulez- vous savoir, dit saint Jean Chrysostôme, à qui ressemblent ces personnes ? Eh bien ! Rappelez-vous Judas s'échappant après la communion d'au milieu des apôtres qui rendaient grâces à Dieu avec Jésus-Christ pour aller, lui traître, consommer son acte impie et livrer le Sauveur aux mains de ceux qui avaient conspiré sa mort. "
Et de quelle ingratitude se rendrait coupable celui qui ne ferait pas son action de grâces !
Une loi dont on ne peut étouffer la voix quand on n'a point abdiqué tout sentiment de nature, une loi gravée au fond de tous les cœurs, c'est la loi de la reconnaissance et du merci . u Pour le moindre bienfait, dit saint Jean Chrysostôme, les hommes exigent de notre part des témoignages de reconnaissance ; ils veulent être payés de retour. Combien, pour ses immenses bienfaits, Dieu n'a-t-il pas plus droit à notre reconnaissance qu'il réclame du reste uniquement pour avoir une nouvelle occasion de nous faire du bien ?" Si vous ne pouvons pas, ajoute-t-il, remercier Dieu autant qu'il en est digne, remercions-le au moins autant qu'il est en notre pouvoir. Quel bienfait peut égaler celui que nous avons reçu de lui ! Ce ne sont pas des trésors, ce n'est pas un empire qu'il nous a donné ; c'est Lui-même. Or qui est comme Dieu, quis ut Deus ? Et nous ne lui témoignerions pas notre reconnaissance f
Les apôtres ne quittèrent le Cénacle, dit l'Evangile, qu'après avoir prié avec leur Maître et remercié Dieu du don qu'ils avaient reçu : hymno dicto, exterunt (Math. 26-30). Comment le prêtre qui n'a pas seulement participé aux saints mystères, mais qui vient d'offrir le saint sacrifice pourrait-il s'éloigner de l'autel sans témoigner sa reconnaissance au Seigneur et sans lui renouveler l'assurance de sa fidélité ?
Rien ne serait plus blessant pour notre Divin Sauveur. On peut voir dans l'Evangile combien il est sensible aux témoignages de la reconnaissance. On sait ce qu'il dit au lépreux de Samarie qui vint le remercier de sa guérison ; on sait quelle affection il garda pour Zachée et pour Madeleine, quelle prière il fit en faveur des apôtres, après qu'ils eurent rendu grâces avec lui au Cénacle du don qu'il leur avait fait. Comment donc un prêtre envers qui il se montre chaque jours plus généreux qu'il ne l'a été envers Zachée, envers Madeleine et même envers ses apôtres à la dernière Cène, pourrait-il répondre à son amour par une froideur si déraisonnable ? Quoi, le Fils de Dieu «vient de renouveler en lui et par lui l'œuvre de la Rédemption du monde ! Il lui offre la principale part aux fruits de son immolation ; non content de s'être mis entre ses mains, comme sa victime et sa rançon, il est descendu dans sa poitrine pour être son aliment et sa vie ! Ce prêtre le sait ; il sait que Notre Sauveur est présent dans son cœur, qu'il y est présent et vivant comme son Dieu, qu'il y est prêt à recevoir ses hommages, à exaucer ses prières, qu'il n'aspire qu'à demeurer en lui, qu'à se communiquer à lui pour être sa consolation, sa force et sa lumière ! Et il le délaisse ! Il ne pense ni à lui rendre ses devoirs, ni à lui exprimer ses vœux ! Il préfère s'occuper de frivolités où perdre son temps dans la langueur et l'ennui ! Sa conversation le fatigue ; sa société lui est à charge ! Est-il possible que ce Divin Maître ne ressente pas l'ingratitude de son ministre, qu'il ne lui reproche pas vivement son insensibilité, qu'il se résigne longtemps à rester dans ce cœur indifférent et glacé que tout son amour ne peut ni échauffer ni émouvoir ?
Si le plus petit bienfait veut être reconnu et par un sentiment de gratitude intérieure et par un témoignage extérieur, parole
où geste, quels remerciements partis du fond de l'âme et longuement exprimés, abondamment répétés, ne doivent pas être rendus à notre infatigable bienfaiteur pour le don ineffable qu'il daigne nous faire chaque jour de lui-même ! Grattas Dea super inenarrabili dono ejus. (11 Cor. 1X-15).
Grâces au Père qui nous aime tant que de nous donner son propre Fils pour nous faire vivre de sa vie divine. Grâces à Jésus qui se donne lui-même avec tous ses pardons, avec tous ses mérites, avec toutes ses vertus et toutes ses forces pour le bien ; qui se donne aujourd'hui comme il s'est donné hier et, depuis si longtemps, tous les jours ; qui se donne avec la ferveur et l'élan du même généreux amour, malgré nos froideurs, avec le même désir de nous faire du bien, de nous sanctifier, d'opérer en nous la rédemption et de nous faire avancer d'un grand pas vers notre salut éternel, malgré souvent le peu de correspondance fournie de notre part.
Ah ! ce bienfait qui nous met en possession du Dieu infini, ce bienfait toujours gratuit, toujours répété, n'est-il pas de nature à faire jaillir de nos cœurs les flammes de la reconnaissance, à créer en nous le besoin de la dire et de la redire encore, afin de trouver au moins dans la répétition de nos sentiments une compensation à leur trop réelle faiblesse : " Benedic anima mea Domino et omnia quœ intra me sunt, nomini sancto ejus, . . Benedic anima mea Domino et noli oblivisci retributiones ejus ".
Disons-lui donc :
O Divin Jésus, quelle reconnaissance
Peut égaler votre munificence !
Possédez à jamais, pour marque de retour,
Mon âme, mes désirs, mon cœur et mon amour."
C'est vrai, nous nous sentons incapables de remercier nousmêmes comme il faut, d'offrir à Dieu un merci digne de lui ; offrons-lui le merci de Jésus. A la messe, Jésus est nôtre ; il nous est donné et il devient notre propriété. Prenons-le entre nos bras, comme autrefois le vieillard Siméon dans le temple ; prenons-le dans nos cœurs, comme Marie lorsqu'elle le portait dans son sein virginal ; offrons-le à Dieu comme Marie à lacroix le lui offrait, sanglant et immolé ; offrons-le en action de
grâces ; offrons-le en témoignage de notre reconnaissance et surtout de notre amour ; car l'amour est la perfection de la reconnaissance. Offrons à Dieu la reconnaissance et l'amour de Jésus ; offrons-lui le merci de Jésus, le cœur immolé de Jésus et nous serons quittes envers la majesté divine ; notre action de grâces ainsi faite égalera ses bienfaits.
Le prêtre, après la messe, possède en lui-même non seulement toutes les grâces, mais le principe même de tous les dons, Vauteur de la vie, le Fils unique de Dieu, le Rédempteur des hommes. Ego in eis, disait le Sauveur en parlant de ses Apôtres après la Cène, c'est moi-même qui suis en vous. Le prêtre qui vient de célébrer les saints mystères a, comme eux, Jésus-Christ dans son cœur. Cette présence de Dieu ne doit-elle pas éveiller en lui les sentiments de l'adoration ?
Dans les cieux saint Jean aperçut le Verbe sous la figure d'un ange et les célestes phalanges étaient groupées en chœurs autour de son trône, elles l'adoraient. A la crèche, nous voyons un petit enfant et, à ses pieds, sont prosternés les bergers et les rois ; ils l'adorent. Après la messe, ce Créateur des mondes, ce Maître de l'univers, est dans nos âmes ; pouvons-nous ne pas nous anéaantir devant lui et ne pas l'adorer en silence ? Dans cette solitude intime où Jésus est venu établir son trône, ne devons-nous pas appeler notre raison, notre foi, notre intelligence et notre volonté pour l'adorer : Venite, adoremus et procidamus ante Deum. Contemplons le Divin Sauveur dans le silence de l'adoration et de l'amour ; oublions tout le reste pour ne penser qu'à lui ; tenons-nous à ses pieds sous l'impression de sa présence et offrons-lui, avec l'humilité dont nous sommes capables, les hommages les plus profonds de l'adoration. Abaissons-nous, anéantissons-nous devant la Divinité et disonslui avec l'Eglise :
Adoro Te devôtè, Mens Deltas
Quœ sub his figuris vere loiitas ;
Tibi se cor meum totum subjicit
Quia te contemplons totum déficit.
Et nos adorations, unissons-les à celles de Marie lorsqu'elle reçut le même Fils de Dieu dans son sein virginal, à celles des anges prosternés alors autour de nous comme autour du tabernacle ; invitons toutes les hiérarchies célestes à l'adorer en nous et avec nous : Adorate eum, omnes angeli. (Ps. 96). Anéantissonsnous devant ce Dieu anéanti en nous et pour nous ; adorons cet adorateur. Plus il s'abaisse dans nos intérêts, plus il mérite que nous compensions, autant que nous le pouvons, son abjection par nos adorations. Adoro Te. . . Jesu, quem velatum nunc aspicio.
Et c'est alors qu'il faut prier avec confiance. Notre âme est unie à Jésus-Christ selon ce qu'il a déclaré lui-même : " Qui manducat meam carnem et bibit meum sanguinem in vie manet et ego in Mo. " (Jean VI, 57). Qu'alors, dit saint Jean Chrysostôme, rame ne forme plus qu'une seule chose avec Jésus-Christ; aussi les actes ont plus de mérites, parce qu'ils sont faits par une âme unie à Jésus-Christ qui s'empare de nos prières et leur donne une valeur immense. " Sainte Thérèse disait que Jésus- Christ est alors dans l'âme comme sur un trône de grâces et qu'il lui dit : " Quid vis ut tibifaciam ? "
Comment se faire une juste idée de la puissance de cette prière de Jésus ? Rassemblons par la pensée les prières de tous les anges et de tous les saints ; figurons-nous entendre ce concert universel, formé des accents les plus émouvants et des harmonies les plus douces et les plus profondes ! Une seule note de la prière de Jésus les surpasse en beauté, en force, en influence sur le cœur de Dieu. Il obtient plus par sa prière que toutes les créatures ensemble. Aux jours de sa vie mortelle, quand il offrait au Père ses supplications, il criait, dit saint Paul, et pleurait, et le Père exauçait sa prière par déférence pour la Sainte Victime et à cause de l'hommage qu'il en recevait".. Quelle irrésistable éloquence, en effet, que celle d'un Dieu tout en larmes, teint de son propre sang et murmurant pour nous le le Pater noster de la messe ! Mêlons donc notre voix à sa voix, que notre prière ne soit pas autre chose qu'une expansion de son cœur.
" C'est le sentiment des plus graves théologiens, dit le Père
Chaignon, que les actes de vertu produits immédiatement après la communion ont un mérite spécial, une vertu particulière, -comme étant produits par une âme substantiellement unie au Fils de Dieu. Tout ce que vous faites dans ces heureux moments par l'inspiration de Celui qui devient la vie de votre vie, l'âme de votre âme, Jésus-Christ le fait avec vous ; vous adorez, il adore ; vous remerciez, il remercie ; vos actes, com me les siens sont, en quelque sorte, théandriques, ou divinement humains. Et voilà ce qui attire, ce qui fixe sur vous les regards et la complaisance de Dieu. "
Puisque notre visiteur est riche et puissant, puisqu'il vient pour donner, il convient de demander. Entendons tomber de ,ses lèvres ces paroles de l'Evangile : " Ne craignez rien ; que voulez-vous que je fasse pour vous ? Vous ne me demandez rien ; voilà pourquoi vous ne recevez rien. Demandez et vous recevrez. "
" Considérez ses mains, dit saint Bernardin, elles sont pleines <te bienfaits ; elles lui pèsent ; il a besoin de les décharger. Que dis-je, elles sont perforées, de sorte que la bonté en découle, presque que malgré lui, mais non pas malgré son cœur qui, lui .aussi, est largement ouvert pour la répandre. Demandez donc avec confiance. '"
Parlons à Dieu de nous, de nos besoins, de notre âme, de notre corps, de notre avenir, du bien que nous voulons faire, des âmes au salut desquelles nous voulons travailler.
Tout ce qui nous intéresse l'intéresse ; 11 attend de nous un cœur où nous lui parlerons de tout. Causons-lui donc de nos peines, de nos épreuves . . . La familiarité qui vient de la souffrance lui plait. On trouve dans la vie des saints de ces causeries .si tendres, si naïves qui scandalisent les sages du siècle ; mais Jésus les approuve ; il aime à converser avec les petits et les humbles. Présentons-lui nos plaies ; il y versera le baume qui adoucit. Parlons-lui de nos croix ; s'il ne juge pas à propos de nous les enlever sur l'heure, il y ajoutera l'onction qui les rend supportables.
Donnons-nous entièrement à Celui qui s'est donné à nous. Donnons notre cœur à Celui qui emploie des moyens si puis-
sants pour l'obtenir. Résisterons-nous aux attraits d'une bonté si ravissante ? C'est son amour qui nous l'a donné ; que notre amour nous donne à Lui. Faisons à un ami si généreux une entière et pleine cession de tout nous-mêmes, nous abandonnant entre ses mains, lui confiant toutes nos sollicitudes, tous nos intérêts pour le temps et pour l'éternité, n'ayant plus d'autres soucis que de lai plaire, le laissant agir et vivre en nous comme dans une demeure où tout lui appartient, où il est le maître absolu, où il sera désormais le seul obéi, le seul aimé, disonsnous : " Delectus meus mihi et ego illi. Prenez-moi, mon Dieu, prenez-moi ; je veux être à vous, rien qu'à vous. Je ne veux plus faire que ce que vous voulez. Vous vous donnez à moi : Delcctus meus mihi, il est bien juste que je me donne à vous : Et ego illi. Vous serez mon père, ma mère, mon frère, ma sœur ; vous serez ma science, ma richesse, mon honneur, ma gloire, ma vie. " Tu cris mihi omnia, Deus meus et omnia. " Rien ne sera capable de nous séparer jamais : " Quis nos separabit a tharitate Christi. " Ensemble nous serons sur la terre pour être ensemble durant toute l'éternité.
Mane nobiscum, Domine, demeurez avec moi dans mes joies pour les sanctifier ; dans mes tristesses pour les consoler, dans mes tentations pour m'aider à les vaincre. Demeurez avec moi •dans mes prières pour leur donner la ferveur et la force ; dans mes travaux et mes œuvres pour les inspirer et les bénir ; dans mes espérances et mes désirs pour les désintéresser de la terre, me faire agir uniquement pour vous. Avec vous tous les maux de la vie me seront supportables ; avec vous, je veux vivre et mourir, Mane nobiscum Domine.
Offrons-nous d'abord à Jésus et offrons ensuite Jésus à son Père. Disons à Notre Divin Sauveur : " recevez le don de tout moi-même. Acceptez ma mémoire et gravez-y le souvenir ineffaçable de toutes vos bontés ; mon intelligence et que sa plus chère occupation soit de méditer votre loi et de penser à vous ; ma volonté que je soumets pour toujours i\ la vôtre. Disposez de moi comme il vous plaira dans l'intérêt de votre ■gloire ; santé et maladie, succès et revers, joies et peines, vie •et mort, gouvernez tout selon votre bon plaisir ; je ne suis
plus à moi, je suis à vous ; toute mon ambition désormais sera de pouvoir dire avec votre apôtre : Mihi vivere Christus est. Après avoir dit la sainte messe avec ferveur, après avoir bien fait notre action de grâces, nous nous éloignerons de l'autel pour aller là où le devoir nous appelle et, durant le jour, ceux qui nous approcheront respireront la bonne odeur de Jésus- Christ et cette vertu divine qui s'échappera de nous dans nos paroles et dans nos actions les portera au bien, à la vertu, à Dieu.