‹ A mes séminaristes [microforme]Chapitre 27 sur 31 · LA DÉFIANCE DE SOI · texte numérisé non relu

LA DÉFIANCE DE SOI

Lespréten. Le Pape Léon XIII condamna, en 1889, dans sa dues vertus Lettre-Encyclique, Testem benevolentiae, ceux qui, spener: sous couleur d’exalter les vertus qu'ils disent misme etmo- «actives », déprécient celles qu’ils appellent dédaidernisme. gneusement « passives », en particulier l'humilité,

l'abnégation, l’obéissance.

Cette distinction de deux sortes de vertus est, d'aill :,ur non-sens, car il n’y a de vertu que dans ia mesure où s'exerce le libre arbitre (').

Sa Sainteté Pie X, dans son encyclique Pasrendi.

(1) « Virtus, quac vere passiva sit, nec est nec esse potest, observe l'Encyclique. Virtus,sic sanctus Thomas, nominat quamdam potentiae perfectionem ; uniuscujusque autem perfectio praecipue consideratur in ordine ad suum finem. Finis autem potentiae actus est. Et nihil est aliud actus virtutis, quam bonus usus liberi arbitrii. » S. Thomas, 18, 28e, art. 1, in C. et ad, 2.

DIEU EST AVEC NOUS 217 | renouvelle ja condamnation faite par son prédécesseur et signale le mépris des vertus « passives » comme un des indices caractéristiques du modernisme.

Au fait, le modernisme, sous son aspect moral, toutcomme l’américanisme religieux, tout comme la renaissance du XV° siècle, est une déformation de la vertu chrétienneetun retour,souvent inconscient, je le veux, à la Conception païenne de la vie.

Platon, dans un de ses plus beaux dialogues, le (rorgias, expose, par la bouche de Calliclès, l'idéal que l’élite intellectuelle de la société athénienne se faisait de la vie heureuse.

« Ceux auxquels vous faites honneur de leur tempérance ne sont que des sois, dit Calliclès. Car, enfin, comment un homme serait-il heureux s’il est asser vi à quoi que ce soit ? Je vais te dire avec une liberté entière en quoi j'estime que l’ordre de la naîure fait consister la beauté et la justice. Pour mener une vie heureuse, il faut donner à ses passions tout l'élan possible, ne les contrarier en rien, et lorsqu'elles sont parvenues à leur maximum d’intensité, il faut, par son énergie et par son habileté, se mettre en état de les satisfaire et de remplir chaque désir à mesure qu’il naît. Je reconnais que la plupart des hommes sont incapables d'en arriver là. Aussi le

La conception païenne de la vie.

L'exaltation du moi dans

vulgaire blâme-t-il les heureux et essaie-t-il de jeter le discrédit sur les intempérants. C'est sa façon à lui de masquer son impuissance. »

« Tu exposes ton sentiment avec beaucoup de courage et de liberté, répond Socrate à Calliclès : in dis nettement ce que les autres p nsent, mais n'osent dire (!). »

Voyez la fresque de la Chapelle Sixtine, certaines toiles de Rubens, — l'enlèvement des Sabines, par exemple, les fléaux de la guerre, — que sont-elles. sinon une expansion véhémente de vie physique ? Et les sujets préférés du Titien, que sont-ils, sinon un étalage somptueux de vie sensuelle ?

« Pauris vivit humanum genus, » une foule esclave au service d'uneélite dejouisseurs qui s’abandonnent à l'expansion, sans frein, de leur vie personnelle : telle était la société païenne aux plus beaux jours de l'empire romain.

Le païen part de l’idée que l'homme se suffit à lui-même et son énergie se mesure, en conséquence, à la confiance qu'il a en sa destinée et en ses propres forces. ;

Chose étrange, le protestantisme, qui, à l'origine, par la voix de Calvin surtout, s’affirmait comme

(!) Plator, Gorgias, XLVI, éd. Didot.

DIEU EST AVEC Nots 219

l’antithèse de la superbe paienne et anéantissait en l'homme la nature, pour y substituer la domination de la grâce, a conduit en fait ses adhérents à une exaltation anti. Chrétienne du moi. Secouant le j joug de l'Église et privé ainsi de l’aide sociale qu'elle assure à ses fils, le dise iple de Calvin et de Luther est confiné dans son individu: lité; à mesure que l'indifférence religieuse atténue dans le champ de

sa Conscience la foi à l'inspiration divi ine, il en est réduit à chercher en soi-méme tous les ressorts de son action, Isolé, dès l'abord, de Ia communauté sociale, soustrait graduellement aux influences bienfaisantes de la grâce, le protestant redescend fatalement vers l’état païen, où la nature ne peut compter que sur elle-même. Ces dispositions morales 6nt leur prolongement dans’ ordre physique et expliquent, en partie, l'espèce d'idolâtrie qu'on professe, en divers milieux anglo-saxons, sinon même françaisou be! Les, pour « la vie intense » et pour les m: unifestations artificielles de « la vie sportive »

L'observateur attentif peut y voir l'exagération ou le travestissement de la loi qui régit la conduite morale de l'agent libre et attache à sa coopération le succès de ses œuvres. Notre activité personnelle est nécessaire, sans doute, moralement obligatoire, mais n’est point, à elle seule suflisante.

ct par le Protestantisme,

Notre activité personnelle est indispensable, maisellen'est 2 suffisan-

Lorsque Virgile, qui, dans la Divine Comédie, personnifie la sagesse naturelle, arrive avec Dante au seuil du Paradis, il se reconnaît incapable de le franchir. Car, «le Souverain qui règne dansles cieux sait, dit-il, que j'ai été rebelle à sa Loi et ne veut. pas que par moi l’on entre en son royaume » (‘).

Nous sommes, en effet, appelés par Dieu à une fin que la théologie appelle « surnaturelle », pour signifier qu’elle dépasse les capacités et les prises de la nature. Dès lors, la nature est, d'elle-même, radicalement incapable de nous acheminer vers

notre destinée.

(1) Viens, suis mes pas : je serai ton guide Et te mènerai d’ici dans la geôle éternelle Où tu entendras les cris désespérés, Où tu verras les tourments des esprits déchus Qui tous appellent de leurs vœux leur anéantissement, Et tu verras aussi ceux qui dans les flammes Sont en paix, parce qu’ils ont l’espoir de rejoindre Tôt ou tard les multitudes bienheureuses.

Mais si tu veux, ensuite, monter jusqu’à elles, Il te faudra pour guide une âme plus digne que moi; Je te confierai à elle quand je prendrai congé de toi. Car le Souverain qui règne dans les cieux Sait que j'ai été rebelle à sa Loi Et ne veut pas que par moi l’on entre en son royaume. « Perch'io fui rebcllante allo sua Legge, » Non vuol che in sua città per me si vegna. » Inf. X, 112-125.

La doctrine de Notre Seigneur Jésus-Christ commentée par saint Paul et vigoureusement défendue Par saint Augustin contre le naturalisme des Pélagiens et des Semi-Pélagiens, est que l’homme, abandonné à lui-même, est impuissant à élaborer une pensée, à former un désir qui ait pour l'âme, établie dans l’ordre chrétien, une efficacité salutaire. « Sine me nihil potestis facere » (‘), dit notre divin Sauveur. « Non suffcientes sumus cogitare aliquid ex nobis quasi ex nobis, déclare l'Apôtre, sed sufficientin nostra ex Deo est (?). »

Le second Concile d'Orange, s'inspirant de la théologie du docteur d'Hippone, oppose le courage chrétien au courage païen. «Celui-ci a pour principe lé désir de jouir des biens de ce monde, celui-là s'inspire de la charité. Or, la charité ne naît point dans nos cœurs au gré de notre volonté propre, elle nous est donnée par l’Esprit-Saint, sans que nos œuvres l’aient méritée, Fortitudinem gentilium mundana Cupiditas, fortitudinem autem Christianorum Dei charitas facit, quae diffusa est in cordibus nostris, non per voluntatis arbitrium quod est « nobis, sed per Spiritum Sanctum qui datus est

(1) Joan. XV, 5.

(?) 2 Cor. IN, 5.

Il iui faut le complément indispensatle aussi, de la grâce

nobis, nullis moeritis gratiam praevenientibus ('). »

D'abord, l’homme n’a pas le droit de s’attribuer ce qu’il possède, attendu que le don de l'existence, point de départ obligé de toutes les capacités qui lui ont été octroyées, est l'effet d’un acte créateur absolument gratuit de la Toute-Puissance divine ; mais, en outre, les richesses les plus opulentes de sa nature sont hors de proportion avec la destinée surnaturelle qu'il a plu à la Providence de lui proposer et, en même temps, de lui imposer.

« Que vaut la sagesse du philosophe, demande saint Paul aux Corinthiens; que vaut la subtilité du scribe ; que valent les succès de ceux qui ne poursuivent que les intérêts du siècle ? La Providence n’a-t-elle pas suffisamment fait éclater la folie de la sagesse mondaine ?

» Parce que le monde n’a point voulu élever sagement sa pensée jusqu’au vrai Dieu, il a plu à Dieu d’humilier le monde en lui préchant, pour son salut, le Christ crucifié.…

» Ce que le monde tient pour insensé est ce qui, dans le plan divin, humiliera les sages ; ce que le monde tient pour faible terrassera les forts ; ce que le monde repousse avec mépris, ce qui à ses

(:) Conc. Arausic. II, cap. XVII.

me

yeux ne compte pas, Dieu le choisit pour réduire à néant ce qui a la prétention d'être quelque chose. Le Souverain ne veut pas que jamais la nature s'enorgueillisse en sa présence (!). »

À l’incapacité radicale dont est frappée la nature humaine pour toute œuvre capable de donner accès à la gloire célsste, S’ajoute en chacun de nous, pour nourrir dans l’âme la défiance de soi, le sentiment de nos nombreuses et continuelles défaillances.

Mes chers Amis, pas n’est besoin de nous arrêter longtemps sur ce thème : Que de misères dans chacune de nos consciences ! Qui de nous ne rougirait de voir étaler devant un public, même bienveillant, les replis de sa pensée ? Je ne connais pas la conscience d’un brigand, disait de Maistre, je ne connais que celle d’un honnête homme, mais je vous déclare que c’est affreux !

7 Supposé que le Juge suprême ouvrit aujourd’hui

(1) « Ubi sapiens? Ubi scriba ? Ubi conquisitor hujus saeculi ? Nonne stultam fecit Deus Sapientiam hujus mundi ? Nam quia in Dei sapientia non cognovit mundus per sapientiam Deum, placuit Deo per stultitiam praedicationis salvos facere credentes .… Nos autem praedicamusChristum crucifixum..Quae stulta sunt mundi elegit Deus, ut confundat sapientes, et infirma mundi elegit Deus ut confundat fortia, et contemptibilia mundi elegit Deus, et ea quac non sunt, ut ea quae sunt destrueret, ut non glorietur omnis Caro in conspectu cjus, » {I Cor. }, 20-20.)

Nous ne sommes pas seulement incapables ; nous sommes encoreet continuellement coupables.

224 FMMANUEL

sens eee CR

devant vous les pages de votre vie pour vous ; faire lire et vos œuvres, et vos actes, et vos intentions secrètes, et vos penchantsau mal, et vosrépugnances au bien, quelle rougeur vous monterait au front !

Liber scriptus proferetur

In quo totum continetur

Unde mundus judicetur…

Quid sum miser tunc dicturus ?… Culpa rubet vultus meus, Supplicanti parce Deus.

« Si Dieu nous traitait avec la rigueur qu’autoriserait sa justice, qui de nous oserait affronter son jugement ? Si iniquitates observaveris, Domine, Domine, quis sustinebit () ? »

Étendons même, si vous le voulez, le voile de l’oubli sur le passé et regardonsen face, aujourd’hui, l’état de notre conscience. Quelle déplorable irrésolution dans notre conduite ! Vingt fois, cent fois, nous promettons à Dieu de ne nlus l’offenser, et notre promesse n’est pas plus tôt lai. que nous la violons.

Nous nous repentons de notre infidélité, nous prions Dieu de nous épargner, Il a pitié de nous,

«) Ps. CXIX, 3.

nous pardonne, prolonge miséricordieusement notre temps d’épreuve, et à peine a:t-Il détourné de nous son bras justicier que nous provoquons à nouveau son courroux !

€ Confitemur in correctione quod 2gimus ; obliviscimur post visititionem quod flevimus.

« Si extendenis manum, facienda promittimus ; Si suspenderis gladium, promissa non solvimus.

€ Si ferias, clamamus ut Parcas : Si peperreris, iterum provocamus ut ferias (1). »

Tandis que nos années s’écoulent, nos repentirs se répètent, mais nos rechutes les suivent, et ainsi, à travers de perpétuelles alternatives de réhabilitation et de déchéance, notre vie se consume, sans que nous parvenions à nous affermir définitivement dans cet état d’intégrité morale que nous appelons de nos vœux et qui, semblable au lac d’eau vive qui fuyait devant les lèvres altérées de Tantale, échappe à nos plus ardents désirs. « Habes, Domine, confitentes rcos : novimus quod, nisi dimittas, rerte nos perimas (?). »

Les plus grands saints gémissent de se sentir misérables : plus la grâce les éclaire et les purifie,

(*) Oratio sancti Augustini ab Urbano Papa VIII edita. (*) Jbid.

nee

plus leurs fautes les plus légères leur pèsent ; plus le rayonnement de la pureté divine les enveloppe, plus ils souffrent du contraste hideux que leur péché fait à la sainteté infinie.

Toutenotre « Qui me délivrera de ce corps qui, moralement,

HEE ‘e d . 4 d 1Qa | 1 ] } SUPEC CS me fait mourir ? » disait saint Paul. « Quis me Uibesalutdoitêtre

en Dieu. rabit de corpore mortis hujus ? »

« Toute ma confiance, répondait-il, est dans la grâce de Notre Seigneur Jésus-Christ. « Gratic Domini nostri Jesu Christi (1). »

Quelle folie donc, ou plutôt quelle naïveté, de placer en soi les assurances de son salut !

Il y avait dans le temple, raconte l'Évangile, un pharisien et un publicain (*). Le pharisien, fort de ses œuvres, de ses jeünes, de ses aumûônes, se flattait d’être vertueux, «il avait confiance en luimême, x se confidebat et aspernabatur caeteros », et méprisait le pauvre publicain qui, se jugeant indigne de monter plus avant dans le sanctuaire et même de lever les yeux vers le ciel, se frappait la poitrine en disant : « Mon Dieu, à, °z pitié de moi, qui ne suis qu’un pécheur, Deus, propitius esto mihi peccatori. »

(1) Rom. VII, 24.

() Luc. XVII, 9.

Et en présence de ce contraste entre l’homme suffisant, qui n'a que du dédain pour les misères d'autrui, et le pécheur qui, avouant son indignité personnelle, recourt à la clémence divine, le Maître réprouve le premier et absout le second. « Dico vobis, desrendit hic Justifiratus in domum suam ab illo, quia omnis qui se craltat humiliabitur et qui se lumiliat exaltabitur kg

Cette scène évangélique vous peint au vif, mes chers Amis, les dispositions morales avec lesquelles il faut vous engager dans la vie.

Nous avez de grandes ambitions, je vous en félicite ; des désirs de progrès, des aspirations de conquête, je m’en réjouis.

Mais assurez-Vous, 4% ant de partir pour les rudes “Combats, que vous ne vous rechercherez pas vousmêmes, que votre idéal est le succès de Celui à qui reviennent, de droit, tout honneur et toute gloire, Soli Deo honor ct gloria (*). »

Le démon de la vanité ou de l’orgueil vous tentera, il fera miroiter à votre imagination de vains rêves d'avenir : « Voyez, vous dira-t-il, tout cela est Pour vous; fiez-vous à moi et votre action s'étendra

(1) Luc. XVIII, I4.

@) I Tim. I, 17.

——— name

Ne soyez pas le jouet de l’orgueil, mais plutôt mortifiez-le.

L’humilité n’est pas une abdication, mais une sublimetion de la volonté.

au loin, ti às loin, toujours plus loin, et le monde applaudira à vos succès, et vous dépasserez vos rivaux, vous arriverez à l'honneur, pourquoi pas à la gloire ? »

Mais vous écouterez la voix qui vous vient du désert : « Vous n'adorerez que le Seigneur Dieu, Il est :e seul maître qu'il vous est commandé de servir. Dominum Deum tuum timebis et illi soli servies (!). »

Au lieu de flatter votre orgueil, vous vous attacherez à le mortifier.

Les vertus chrétiennes — nous avons insisté sur cette pensée dans notre dernière conférence — ne germent que sur les ruines du vieil homme. Legrain de froment reste stérile tant qu’on ne le met pas en terre ; lorsqu'il y a été déposé, il ne libère pas, s’il n’y meurt, le germe fécond de la moisson. « Nisi granum frumenti cadens in terram mortuum fuerit. ipsum solum manet ; cum autem mortuum fuerit, mullum fructum affert (*). »

Non, non, l’humilité n’est pas une abdic.…..u. Elle est l’effort le plus intense de l’énergie mo:'ale.

Il ne faut point de volonté pour descendre la pete de ses passions ou pour suivre des rêves capricieux

(1) Deut. X, 20.

(2) Joan. XII, 24.

DIEU EST AVEC NOUS 229 qui flattent la vanité, 11 en faut pour opposer aux unes et aux autres ce non catégorique que réalise l’abnégation chrétienne.

Ce courage de la volonté, chers Amis, je l’attends de vous.

Vous le puiserez à sa source : conscients de votre impuissance et de vos fautes, vous appuierez votre intention de bien ‘uire sur la toute-puissance de Dieu et vous abriterez vos faiblesses dans le sein de sa miséricorde.

Nous ne vous demandons pas de vous annihiler. Les dons de Dieu, qu’ils appartiennent à la nature où à la surnature, ont tous leur destination providentielle et il serait aussi insensé que coupable de les laisser périr dans la stérilité.

Il ne faut étoufter ni vos affections ni vos désirs, Si Calliclès se fût contenté de revendiquer pour toutes les formes de l'activité humaine le droit à l'existence et la faculté d'expansion, le christia- 1 ‘smen'’eût point désavoué la conception athénienne de Ja vie.

L'imagination et le cœur soutiennent, intensifient

l’action morale.

Mais à la condition que ces puissances sensitives

se Mmeuvent dans leur sphère et ne sortent pas de leur rôle,

Les talents, les richesses, l'ambition et la personnalité du caractère sont légitimes, pourvu qu'ils s’exercent et se développent dans l’ordre.

Le rôle de l'élite dans le progrès de l'humanité

Que toutes les forces de la nature se développent sans frein et sans contrepoids, le cosmos s’effondrera aussitôt dans le chaos.

Non, Calliclès, il ne suffit point d’une expansion violente de forces inordonnées pour réaliser la beauté ; la justice n’est point l’assouvissement de tous les appétits de l'habile et du fort aux dépens du faible moins avisé ; le beau, resplendissement de l’ordre, exige que chacune des énergies qui l'engendrent soit à son rang et garde sa mesure; la justice, équilibre des droits de tous, proteste contre les usurpations ‘du jouisseur et la violence du despote.

Ceux qui prêtent à l'Évangile et à l’Église le rôle odieux de s'opposer à l'expansion naturelle de nos énergies, sont des calomniateurs. L'Évangile et l'Eglise ne condamnent pas l'activité, mais, parce qu’ils respectent et protègent l’ordre de la nature et de la société, ils la soustraient au désordre. Ils ne condamnent que l'anarchie.

L'Évangile ne désavoue nile talent, nilarichesse, ni le bien-être individuel ou social, ni l'effort continu vers le mieux.

* L'Église, qui connaît la marche coutumière de l'humanité, sait que les masses sont ordinairement remorquées par l'élite. Aux siècles les plus brillants

NII" EST AVEC NOUS 231 ———————___——————_____— de son histoire, au Iv°, par exemy:le, le siècle des grands Docteurs de la théologie, au xm°, le siècle de l’efllorescence philosophique, au xv° et au XvI°, les âges glorieux des arts, de l'éloquence, de l'histoire, n'a-t-elle pas suffisamment montré le prix qu'elle attachait, pour le succès de sa mission apostolique, à l'influence de ce que Le Play appelait les autorités sociales ?

Lorsque saint Paul s'insurge contre les Scribes et les Pharisiens, il ne plaide pas pour l'obscurantisme, mais pour la sincérité ; il n'attaque point la loi de Moïse ni son commentaire autorisé, mais son accaparement hypocrite par les commentateurs au profit de leur orgueil. Il ne dédaigne pas l9 sagesse haturelle ; il fait preuve, dans son Discours. à l’Aréopage notamment, qu’il n’ignore pasles maîtres de la philosophie grecque ; mais il dénonce la superbe de ceux qui arrètent leur pensée à euxmêmes et égarent les simples. L'avantage de ceuxci sur les doctes ne réside pas dans leur ignorance, mais dans leur éloignement de l'orgueil auquel se sont butés ceux qui ont abusé du savoir.

Tirez parti, mes chers S“minaristes. — nous vous ÿ Convierons ex professo dans nos conférences prochaines, — de tout Le trésor de vos talents naturels ; mais, mieux avisés que les Rabbins de la Judée et

n'est pas désavoué par l'Evangile:

mais qu'elle se souvienne donc que, toutcequ'elle possède, elle l'a reçu de Dieu.

hr tn atéitdandndedté chimie 0616 2EHAÉ Gourdon

RME rétine -ense ce

PE etait AR dE à truc jé cédant à

ATTEINTE TETS

Lagrâce,cn particulier, est un don gratuit; la sagesse naturelle ne peut atteindre à ses lumières.

La leçon du «Magnificat»

que la plupart des philosophes et des puissants de la société païenne, reconnaissez humblement que ce que vous possédez, vous l'avez reçu : « Quid autem habes, quod non a’cepisti ? Si autem arrepisti, auare gloriaris, quasi non acreperis (') ? » Dieu vous laisse tout le profit de vos œuvres; vous devez, en justice, Lui en laisser tout l'honneur.

Souvenez-vous fidèlement que sa miséricorde pouvait seule vous relever de votre déchéance ; que, laissés à vous-mêmes, vous ne pouviez ni trouver, ni soupçonner les merveilles de grâce et de gloire que sa Bonté daigñe réserver, dans l’ordresurnaturel auquel 11 nous a élevés, à ceux qui L'aiment. L'œil de l’homme est incapable de voir, son oreille incapable d'entendre, sa pensée incapable de concevoir les secrets du bonheur éternel. « Orulus non ridit, nec auris audivit, nec in vor hominis asrendit, que pracpararit Deus iis, qui diligunt illum (?). »

Écoutez le langage de la sainte Vierge Marie, la plus pure des créatures, la Reine des vierges ; la plus forte, la Reine des martyrs : elle vous livrera le secret de la grandeur d'âme.

« Mon âmeglorifiele Seigneur, dit-elle, ila daigné abaisser un regard bienveillant sur la basse condi-

{t} E Cor. IV, 7.

(2) 1 Cor. IL, 9.

DIEU EST AVEC NOtS 23:

mn tion de sa servante, et voici que je serai l'objet des bénédictions de toutes les générations futures. De grandes choses se sont accomplies en moi, elles sont l'œuvre de sa toute-puissance, Ses Mmiséricordes sont pouf ceux qui le craignent ; il les soutient de la force de son bras, tandis qu'il réduit à l'impuissance ceux qui se repaissent de désirs superbes. Il se plaît à faire descendre de leur trône les orgueilleux et à exalter ceux qui se cachent dans leur humilité. »

Méditez le Magnifirat, il vous donnera le sens et de l’abnégation chrétienne «1 de la force de l'âme en Dieu.

Il me souvie 1 d'un jeune prètre auquel je ne pui repenser Sans un serrement de cœur. Il était intel ligent, généreux, avait de grandes ambitions. Ses directeurs lui avaient recommandé avec instance l'humilité, la prudence. Ces vertus « passives » lui plaisaient peu : il craignait de s'annihiler. Il avait besoin d'air, d'espace, d'expansion. Coupons les amarres, disait-il, vouloir c'est pouvoir !

À peine quelques mois après son ordination sacerdotale, qu’il avait reçue d’ailleurs avec piété, son Cœur ardent s’éprit d’une affection qu’ils’obstinait à jugersans périlet qui l'eût indubitablement entrainé plus loin, plus bas, si une circonstance exiraordi-

Conseils de saint Augustin.

naire, providentiellement miséricordieuse, ne l’eût arrêté au bord du précipice et ne lui eût rendu, avec une défiance plus convaincue de sa faiblesse, le moyen de reprendre le chemin de sa vocation.

Celui qui pèche par l’esprit périra par la chair, dit quelque part saint Augustin, qui, mieux que personne, avait connu les défaillances naturelles du cœur humain et les ressources intinies d’une volonté docile à la grâce.

« Vous avez des désirs de grandeur? dit-il encore, faites-vous tout d’abord bien petit. « Magnus esse vis? À minimo incipe. » Vous avez conçu le dessein d'élever un grand éditice ? Sorgez en premier lieu à en asseoir en terre les fondements. « Cogitas magnam fabricam construere celsitudinis ? de fundamento prius cogites humilitatis. » Plus votre bâtisse doit monter, plus les assises qui la supportent doivent être profondes. « Et quantam quisque vult et disponit supcrimponere molem aedificii, quanto erit majus acdificium, tanto altius fodit fundamentum. »

» Tandis que vous le construisez, votre édifice s'élève, mais vous n’en creusez les fondements qu’en vous courbant vers la terre. « Et fabrica quidem cum construitur, in superna consurgit : qui autem fodit fundamentum, ad terram deprimitur. »

« Suivez donc bien l’ordre de la construction :

l'édifice, avant de s'élever, s'enfonce en terre, et rien ne dépasse le sol qui ne repose sur ce qui y est caché. « Ergo et fabrira ante celsitudinem humitiatur. et fastigium post humiliationem erigitur (1). »

Vouloir c'est pouvoir, sans doute.

Mais le vouloir raisonnable se subordonne à celui

dela divine Providence et recourt äelle pour pouvoir

ce que, par ses propres forces, il serait incapable de réaliser.

Attendre tout de Dieu, c’est du fatalisme ou du faux mysticisme.

Mais attendre tout de soi, c'est de la présomption.

Seule, la défiance de soi paralyse ; jointe à la confiance en Dieu, elle donne à l’ime l’assiette de l'ordre véritable, le sentiment de la possession de la vérité; elle autorise toutes les initiatives, met la volonté à la hauteur de toutes les résistances, reril possibles tous les succès.

« Gratia Dei mecum » (?), la volonté aidée de la grâce de Dieu, tel est le principe adéquat de l'acte qui nous sauve.

(1) S. Aug., Sermo 10 de Verbis Domini.

(?) I Cor. XV, 10.

Vouloir, c'est pouvoir tout, à condition dc régler sa volonté sur la confiance en Dieu etsur l’observation de sa loi.

FRS Ge De hi orne oem à mu 7 tre * " J

ol anse

LL 7" mtstaerq ur de Sata»

L'homme d'action ne travaille pas seul : Dieu est avec lui.

Les manifestations de laProvidence de Dieu.

Page 1