SCÈNE III Lf.s Précédents, SYLVIO
Sylvio entre oomine un homme qui vient d'être brusquement éveillé, en bâillant et en étirant les bras.
LE podestat.
Que faisais-tu là, drôle ?...
LE TYRAN DE FORLI 12o
SYLVIO
Un rêve. Je songeais Que de la tête aux pieds tout à coup je changeais ; Des pieds à la tête, oui, crac... j'avais fait peau neuve. Ma garde-robe était en un tour de main veuve De ces grôgues à jour, transparente cloison, Où le frais quelquefois entre hors de saison ; De ceci qui jadis fut une souquenille, Et qu'on nommerait bien en l'appelant guenille, Et du feutre roussi que je tiens à la main. Bref, tout disparaissait par le même chemin. Et je me retrouvais vêtu de brocatelle. Ayant à chaque manche un fm tour de dentelle.
LE PODESTAT
Les rêves sont parfois un avertissement, Dit-on, et l'avenir se découvre en dormant : Un songe t'a prédit que tu quittais ces bardes. J'entends que pas un jour de plus tu ne les gardes.
SYLVIO
En vous prétendant ladre on vous calomniait : Je le soutins toujours contre qui le niait. Vos générosités n'ont pas besoin de digue, Et l'on irait trop loin en vous disant prodigue, Certe... Mais on a vu moins libéral que vous, Et ces méchancetés sont propos de jaloux, Qui crèveront de rage en voyant la livrée Dont vous m'allez vêtir, d'or et de soie ouvrée.
LE PODESTAT
Si tu n'as pas le choix d'un autre vêtement,
Je t'engage à ne plus sortir que nuitamment, En évitant la lune... Assez de verbiage ; Pour parler net et bref, tu vas plier bagage.
SYLVIO
Apprenez-moi mes torts.
LE PODESTAT
Des raisons ?... Il me plaît, Sans dire le pourquoi, de changer de valet. Je n'ai point là-dessus de raisons à produire." Je reconduis... c'est que je te veux éconduire. Voilà tout.
SYLYIO.
Le silence est le pire motif Et ne passa jamais pour fort démonstratif.
LE PODESTAT
Tu m'échauffes enfin. Sans plus tarder détale.
SYLVIO, se renversant dans un fauteuil.
Où je me trouve bien, per Bacco, je m'installe : Or, je suis bien ici ; pourquoi quitter, dès lors?
LE PODESTAT, à Jacomo.
Saisis-moi ce vaurien, et le jette dehors.
JACOMO
Y pensez-vous, bon Dieu !... Je ne suis pas de taille; D'un souffle le maraud finirait la bataille.
SY'LVIO, toujours assis.
Je témoigne, il est vrai, quelque civilité
En estimant si fort votre hospitalité :
Vous habillez vos gens... la meilleure peinture
Serait pâle à côté des choses en nature;
Par quelle métaphore égaler ce pourpoint?
Et vous les nourrissez... voyez mon embonpoint :
C'est de votre cuisine une enseigne vivante,
Et l'abstinence j parle une langue navrante ;
Mais, lorsque l'estomac a su se résigner
Aux menus qui d'abord pouvaient lui répugner.
On aime cette vie honnête et bien réglée
Pour conduire à cent ans savamment calculée ;
Et j'attends, quant à moi, l'exprès commandement
D'un arrêt pour songer au déguerpissement.
J'en puis même appeler.
LE PODESTAT
Je te veux faire pendre Haut et court, au plus tôt.
SYLVIO
Mieux serait de m'apprendre Peut-être — on est d'un' âge à pouvoir s'amender — De quel chef vous avez à me réprimander.
LE PODESTAT
Morbleu, c'est un récit à prendre une heure entière; J'y manquerais de souffle avant que de matière, Mais je veux défiler un bout du chapelet. Et tu t'amenderas... hors d'ici, s'il te plaît : Passer tout le saint jour à bayer aux corneilles, Lorsqu'il faut écouter xie pas avoir d'oreilles. Mais en être soudain mieux pourvu que Midas,
Quand la discrétion veut qu'on n'entende pas ; Et, de mt;me. tantôt aveugle et cul-de-jatte, Tantôt subtil de l'œil et dispos de la patte; Constant en un soûl [)oint, au métier d'aigrefin ; Et, pour que rien ne manque à ta conduite, enfin. Se permcllrc. Monsieur, de galantes visées, Et sans vergogne aller sur mes propres brisées : Drôle, si c'était là d'un bon sujet le fait, Je t'en proclamerais le modèle parfait ; Mais comme j'entends peu les choses de la sorte, J'exige, encore un coup, que de chez moi tu sorte, Et je...
Apercevant Cynlhie ; à part.
Mais la voici...
JACOMO
Ferme ! Ne bronchez pas.
LE PODESTAT, à part.
Ah! qu'elle a chaque fois plus de grâce et d'appas!,
A Sylvio.
Sors.
Sylvio sort.