SCÈNE PREMIÈRE M. VALPINÇON, MATHILDE
M. YALPINÇON.
Brr. . bloqués par les neiges, comme à la Bérésina. Jolie situation!... Retour d'Italie, et le nez gelé!
MATHILDE
De la patience, mon ami; on s'occupe de déblayer la voie.
i98 BLOQUÉS PAR LES NEIGES
M. VALPINÇON.
Ah ouiclie! nous en avons pour vingt-quatre heures. Parlez-moi des sociétés de cliemin de fer. On fait des bénéfices superbes. Les administrateurs empochent des millions, et, au moindre accident, plus personne.
MATHILDE
Qui pouvait prévoir?
M. VALPINÇON.
Comment!... qui pouvait prévoir?... Mais s'il n'y avait qu'à rouler tout seul et toujours, cela serait par trop commode. Il ne fallait pas se laisser prendre , que diable !
MATHILDE
Ne te fâche pas.
M. VALPINÇON.
Si, je me fâcherai et très fort. D'abord cela entretient la circulation. Hygiéniquement, par vingt-cinq degrés de froid, la colère est une bonne chose!... Il n'y a même pas de feu dans cette bicoque.
MATHILDE
Nous aurions peut-être mieux fait de rester dans la voiture...
M. VALPINÇON.
Merci, j'avais des fourmillements dans les jambes... Aussi quelle nécessité d'aller en Italie! Tout le monde va en Italie. Mon bottier a vu le Vésuve. Il eût bien
mieux valu rester à Paris. Nous ne serions pas exposés maintenant à mourir comme Je capitaine Franklin, au milieu des glaces.
MATHILDE
Vous allez un peu vite!...
M. VALPINÇO.N.
Comment!... je vais un peu vite? Je sais bien que cela fait le compte de ton imagination. Quelle joie de pouvoir raconter, à ton retour, que nous avons été bloqués par les neiges. Tu pourras même placer un petit ours blanc dans le paysage!... Cela donnera du mordant au récit. Quant à ton pauvre mari, il serait perclus des quatre membres, la belle affaire!
MATHILDE
Vous êtes un égoïste. Croyez-vous que cela me divertisse beaucoup d'être retenue ici, par cette température glaciale, en compagnie d'un bomme qui me fait honte par ses impatiences et sa mauvaise humeur d'enfant? Fi! monsieur, vous devriez rougir de donner ce spectacle à votre femme. Savez-vous bien que nous valons beaucoup mieux que vous? Vous êtes incapables de rien supporter, ni le chaud, ni e froid, ni la faim, ni la soif, ni Ja moindre contrariété morale; tandis que nous, malgré notre nature délicate, nous nous raidissons contre ces misères.