SCÈNE II Les Précédents, M. BLANCHET, LOUISE
LOUISE
Je te dis, mon cher ami, que je n'en peux plus. S'il faut périr, périssons; mais je suis à bout.
M. BL4.NCHET.
Voyons, mignonne, que veux-tu que j'y fasse?
LOUISE
Je n'en sais rien, mais on ne laisse pas une femme dans une pareille situation. Avec cela j'ai une faim, une faim...
M. BLANCHET, montrant Valpinçon.
Tiens, voilà un voyageur... gras... dans la même position que nous. C'est tout ce que je puis t'offrir pour Je moment.
M. VALPINÇON, à Mathilde.
Mathilde...
MATHILDE
Mon ami...
M. VALPINÇON.
Regarde donc ces voyageurs. Ils nous examinent d'un
air tout... chose. Sais-tu Lien que je ne nie sens pas trop en sûreté ici?
MATHILDE
Que veux-tu qu'il nous arrive?... Mais attends donc... Je les reconnais sous les fourrures qui les font ressembler à deux naturels de la Nouvelle ZeinLle... C'est M. et madame Blanche t.
M. VALPINÇOiN.
Tu rois?... En effet!.
M. BLANCHET
liigre de bigre... Mais c'est Valpinçon et sa charmante femme.
Louise
Mathildc
MATHILDE
LOUISE
M. VALPIKCON.
BlancLet!...
M. BLANCHET
Mon vieux!... allons! un petit ensemble :
O moment plein d'ivresse !
Chantons notre allégresse.
Une douce chaleur Me pénètre le cœur.
M. YALPINÇON.
Une douce ciialeur... tu es bien heureux!...
M. BLANCHET
Nous étions donc compagnons de route?
M. VALPINÇON.
Et d'infortune. Si un malheur nous arrive...
M. BLANCHET
Tu seras avec des amis. C'est une demi-consolation. Les journaux diront (je lis cela d'ici) : « On a trouvé dans une misérable hutte de cantonnier, parfaitement reconnaissables sous une épaisse croûte de glace, quatre voyageurs, M. et madame Blanchet, domiciUés à Paris, boulevard Haussmann, J3, et M. et madame Valpinçon, même boulevard, 72.
M. YALPINÇON, avec un soupir.
M. BLANCHET
74 . . . « Leurs mains étroitement enlacées témoignaient que ces malheureux n'avaient pas été insensibles, dans le moment suprême, aux pures jouissances de l'amitié. Plaignons les cœurs égoïstes, incapables d'apprécier et de ressentir ces nobles sentiments, qui rendent supportables et presque délicieuses les épreuves les plus cruelles. » On nous mettra dans un même mausolée. Le Figaro parlera de nous.
LOUISE
Voyons, monsieur, c'est bien assez que vous accabliez
votre feriime de vos ridicules plaisanteries, sans en assassiner encore les autres.
MATHILDE
Tu es bien heureuse d'avoir un mari qui prenne les clioses aussi gaiement.
M. VALPINÇON.
Et dire que nous étions dans le même train sans le savoir!...
M. BLANCHET
Que voulez-vous? On est empilé dans ces grandes machines roulantes suns avoir la moindre idée des êtres que la locomotive entraîne avec vous. Et il faut un hasard comme celui-ci pour que ces colis humains se retrouvent et se reconnaissent. Vous avez donc été en Italie comme nous?
M. VALPINÇON, soupirant.
Eh! mon Dieu, oui.
M. BLANCHET
Cela te fait gémir!
MATHILUE.
Si c'était la première fois encore!... Mais depuis que M. Valpinçon a mis le pied en Italie, c'a été une suite de regrets et une désolation sans fin. Nous devions visiter Rome et Naples, et déjà à Florence monsieur m'a signifié qu'il voulait retourner à Paris. Il soupirait après son cercle en regardant le Penseroso, et pendant que je le croyais en contemplation devant les portes du bap-
tishère il discutait avec un Anglais, son voisin, les mérites relatifs du Petit Faust et de Madame Angot.
M. BLANCHET
Mon cher ami, tu ferais bon ménage avec ma femme. Louise a promené son ennui pendant tout le temps de notre voyage.
LOUISE
Dites plutôt que votre grosse gaieté et votre contentement éternel finissaient par m'agacer les nerfs.
M. BLANCHET
Mais laissons cela. Nous n'avons pas besoin d'ajouter au froid de la température. Viens, Valpinçon; il faut ciiercher à se dégourdir un peu. Nous allons sortir à la découverte et voir si la neige commence à céder. C4es dames resteront ici en nous attendant; elles trouveront bien à occuper leur temps en médisant du prochain... et de leurs maris. Voyons, arrive.
M. VALPINÇON.
Diable, mais si je n'allais pas revenir?
MATHILDE
Monsieur, on vous pleurerait pendant une journée tout entière, et l'on s'arrangerait un joli petit deuil qui ferait honneur à votre mémoire.