SCÈNE III LOUISE, MATHILDE
MATHILDE
Un excellent homme que ton mari.
LOUISE
Oui... et le tien?
MATHILDE
Oli, je suis résignée... Vois-tu, ma clière, les maris... Il n'y en a pas d'absolument bons ni de complètement mauvais. Les meilleurs ont des défauts gros comme le Saint-Gothard que nous venons de traverser, et les pires, en cherchant bien, ne sont pas loin de valoir les meilleurs. C'est une affaire de perspective conjugale. Le tout est de se mettre au point juste.
LOUISE
Encore faut-il le trouver.
MATHILDE
Avec de l'observation et de la patience on y arrive. Tiens, mon mari n'est certes pas l'idéal qui rêvent les jeunes filles; et quand nous étions en pension, songeant à l'époux que le dieu d'hymen formait exprès poumons, élégant, chevaleresque, poétique, j'étais loin de me douter que mon mari s'appellerait Casimir Valpiiiçon,
■2m BLOQUÉS PAR LES NEIGES
qu'il ferait sa forlune dans les cuirs, donnerait tout Rossini pour une ariette de la Belle- Hélène de M. Olfenbach, et dormirait régulièrement une heure et demie après son dîner. Mais que veux-tu? Il est mon mari et je ne suis pas une coquette. J'ai découvert d'ailleurs que M. Valpinçon avait un vrai cœur; à la naissance de ma petite GaLrielle, et lorsque j'ai été si malade il y a deux ans, il fallait le voir, le pauvre homme...
LOUISE
Tu m'attendris.
MATHILDE
Je ne t'en demande pas tant. Mais toi, qui n'es pas trop mal partagée cependant, tu me semblés ne point accepter aussi facilement ton sort.
LOUISE
Je n'ai pas de reproches à faire à M. Blanchet. Il a des goûts élevés et va au-devant de tous mes désirs... mais...
MATHILDE
Mais?...
LOUISE
Je ne sais pas. Enfin je ne suis pas complètement heureuse...
MATHILDE
Complètement?... Tu exiges beaucoup. Cela ne se voit qu'à la fin des contes de fées. « Ils vécurent parfaite-
ment heureux et eurent beaucoup d'enfants. » Que manque-t-il à ton bonheur? Tu aimes ton mari?...
LOUISE
Oh! certainement.
Tu n'aimes que lui?...
LOUISE
]\rais il me semble, ma chère...
MATHILDE
Prends garde; tu es sur la pente des aveux.
LOUISE
Comment, des aveux? Mais je n'avoue rien et je n'ai rien à avouer. p
MATHILDE
Cependant tu as un secret.
LOUISE
Encore... Comment sais-tu? J'aimerais mieux avoir affaire à un juge d'instruction. Mettons que j'aie un secret.
MATHILDE
Nous arrivons, si tu veux continuer à m'aider un peu. Nous disons donc que... monsieur... (je ne te demande pas son nom) te fait la cour...
LOUISE
Avec une témérité... Aïe!
MATHILDE
Ah!
LOUISE
Je veux tout te dire. Tu connais M. de Lussan?
MATHILDE
Non, mais il est du cercle de mon mari qui m'en a parlé à propos d'une demoiselle Paquita...
Paquita?
V^a toujours.
LOUISE
MATHILDE
LOUISE
Eii bien! c'est lui... Il est constamment sur mes pas; il nous a suivis en Italie... Oui, ma chère. Mon mari l'a aperçu plusieurs fois, et il a pai^u surpris de la fréquence de ses apparitions. Charles est jaloux et...
MATHILDE
C'est là tout?... Mais tu ne peux empêcher M. de Lussan de soupirer et de se montrer empressé. Seulement, à la première occasion, tu lui feras sentir que pour ton repos il doit modérer ses assiduités.
LOUISE
Oui... mais...
Ail! il y a un mais; ceci devient plus g:rave.
LOUISE
J'ai une imprudence à me reprocher.
MATHILDE
Une imprudence, et laquelle?...
LOUISE
M. de Lussan a une lettre de moi.
MATHILDE
Une lettre!... Mais c'est l'enfance de l'art. Une femme qui a le sentiment de la prudence n'écrit qu'à sa couturière et à son mari, et encore...
LOUISE
Je ne trouve plus un instant de tranquillité, et si j'ai le caractère fantasque, difficile, l'humeur insupportable par moments, c'est à cause du tourment que me donne cette malheureuse lettre. J'en fais souffrir cruellement mon mari, qui pourtant devrait être le dernier à en pâtir.
MATHILDE
Mais enfin cette lettre, comment l'as-tu écrite et que dit-elle?
LOUISE
M. de Lussan me faisait déjà la cour à Paris l'hiver dernier. Il était très assidu, très aimable, avait mille soins. J'étais flattée sans avoir encore le droit de me
fâcher. Un soir, en dansant avec lui, il me glissa, je ne sais trop comment, un billet dans la main. Tu comprends mon trouble. J'étais plus morte que vive. Cette lettre, que je lus en rentrant, me demandait un rendezvous, dans les termes les plus passionnés. Du Jean-Jacques. Tu connais la Nouvelle Héloîse?...
MATHILDE
Non... Oui... Cela ne fait rien. Va toujours.
LOUISE
Je fis la sottise de répondre — pour refuser, cela s'entend. Mais enfin je répondis, et j'eus le tort de mettre dans ma lettre une nuance de regret tendre; je déplorais que M. de Lussan m'eût ôté le droit de le traiter désormais en ami. Cela fut écrit un peu vite, et certains mots ont été peut-être au delà de ma pensée.
MATHILDE
Ma pauvre enfant! Mais M. de Lussan serait un misésable s'il cherchait à tirer avantage de cette lettre, qui le condamnerait, d'ailleurs, tout le premier.
LOUISE
Je ne dis pas non. Mais cela ne diminue en rien mon inquiétude.
MATHILDE
Pourquoi ne pas déclarer tout à ton mari?
LOUISE
Y penses-tu? Il pourrait faire un éclat, provoquer M. de Lussan...
MATHILDE
Ail! ma chère, on ne devrait pas savoir écrire. Après la pomme de cette bonne mère Eve, c'est l'écritm^e qui nous a fait le plus de mal. Le cas est embarrassant, très embarrassant. Laisse-moi y penser... Le hasard peut nous fournir un bon moyen.