‹ À oté de la rampe, comédies & saynètesChapitre 70 sur 100 · GONTRAN · texte numérisé non relu

GONTRAN

Elle t'a dit que je voulais te demander d'être mon témoin?

M. DE VERNON

Oui, elle me l'a dit.

CONTRAN.

Eh bien, je te le demande toujours.

M. DE VERNOîî.

Comment!

CONTRAN.

Ce n'est plus de la même manière. J'ai abandonné le projet de ce mariage, mais j'ai Fintention de me battre.

M. DE VERNON

Te battre, et contre qui?

CONTRAN.

C'est ce que tu vas m'aider à savoir. J'ai renoncé à ce mariage parce que d'après l'embarras et les réticences de Louise, la rétlexion m'a fait comprendre que je devais cesser d'y penser; mais je porte une haine mortelle à l'homme qui l'a rendu impossible (car là doit être la cause du trouble de Louise), et je veux le tuer ou qu'il me tue.

M. DE VERNON

En vérité, Contran, tu pousses les choses trop loin. Tu voulais épouser et tu n'épouses plus. Que tu en aies un certain dépit, je le conçois, — quoique, mon cher ami, crois-en mon expérience, le mariage soit chose bien chanceuse; et puisqu'on a supprimé les autres jeux de hasard, l'on aurait fait aussi bien, peut-être, d'abolir également celui-là. Parlons sérieusement. Tu ne peux vouloir te couper la gorge avec un inconnu qui

était ton rival sans le savoir, en supposant qu'il fût ton rival.

CONTRAN.

Tu as raison sans nul doute, mais je professe sur la séduction en général une théorie probablement fort absurde, à laquelle je suis par malheur d'autant plus attaché en ce moment que ma passion est intéressée à la trouver sans réplique. Je te développerai ce système un autre jour, lorsque j'aurai mis mon homme sur le ilanc, à moins qu'il ne me loge une balle dans la tête, et dans ce ca^ ma théorie sera perdue pour toi et pour les autres. En attendant je compte sur tes bons offices dès demain, car il me tarde de régler cette affaire.

M. DE VERxXON.

Voyons, Contran, songes-tu à ce que tu me demandes? Tu ne peux vouloir, toi l'honneur môme, que je te livre, en supposant que je le connaisse ou que je parvienne à le savoir, le nom de l'homme que madame de Luçay a pu distinguer. Et de quel prétexte, d'ailleurs, colorer ton défi, car tu ne peux donner pour raison ostensible à ta querelle ce qui en est le motif véritable?

G 0 iN T R A N .

Oh! pour cela ne t'inquiète pas ; je saurai bien trouver un prétexte acceptable. Mais je vois que j'ai eu tort de te demander ce service. J'arriverai à ce que je désire; c'est une chose dont je m'occuperai moi seul. Tu voudras bien au moins être mon témoin. (Apercevant

le portrait que madame de Yernon a laissé sur la table.) Mais

dis-moi, ce portrait est celui de madame de Luçay?

M. DE VERNON

Oui, en etiet.

CONTRAN.

C'est bizarre. La copie ou l'original de la miniature qu'elle m'a donné, et que je croyais être le seul à posséder. Tu vas me trouver bien curieux ; mais comment ce portrait est-il ici?

M. DE VERNON

Contran!... (a part.) Ce diable d'bomme. Que n'est-il resté chez les Arabes !

CONTRAN.

Je répète ma question. Elle peut sembler impertinente, j'en conviens; mais la situation où je suis est tellement singulière qu'elle doit te rendre indulgent. Donc, mou cher Armand , dis-moi tout simplement, comment ce portrait se trouve chez toi; tu peux, sans nul doute, en expliquer la présence ici de la manière la plus naturelle et la plus plausible; mais, au nom du ciel, ne me refuse pas cette satisfaction.

M. DE VERNON

Mon cher Contran, tu perds décidément la tête. Il est des questions qu'un galant homme n'accepte pas, même lorsqu'il y pourrait donner une réponse absolument claire et satisfaisante; et l'interrogation que tu m'adresses est de cette nature.

CONTRAN.

Alors tu autorises toutes les suppositions, et si Thon-

neur d'une femme, le repos d'une autre peuvent avoir à en souffrir, tu auras à en porter la responsabilité.

M. DE VERNON

Contran, ce langage...

CONTRAN, élevant la voix.

Prends mes paroles comme tu voudras; je n'ai pas coutume d'y rien changer.

M. DE VERNON

Mais c'est presque une provocation.

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