SCÈNE IX Les Précédents, MADAME DE VERNOiV
Madame de Vernon a ouvert la porte aux derniers mots de M. de
Kersaint.
MADAME DE YERNON, à part.
J'arrive à temps. (Haut.) Pardon, messieurs, d'interrompre votre entretien, mais j'ai oublié ici quelque chose.
M. DE VERNON
Quoi donc?
MADAME DE VERNON
Un portrait. Le portrait d'une belle dame que M. de Kersaint connaît, et qui ne peut convenablement passer la nuit dans le fumoir d'Armand.
M. DE VERNON, à part.
Elle a tout entendu. Cbère Louise... De quelle situation elle me sauve !
MADAME DE VERNON
Justement, vous l'avez en mains, mon cousin. Comme vous tremblez. J'avais apporté ce portrait tout à l'heure après votre départ, pour le comparer avec celui que vous m'aviez montré, et que vous vous imaginiez, monsieur le présomptueux, être un exemplaire unique. Vous êtes arrivé. On m'a poliment mise à la porte, et dans ma précipitation, j'ai négligé de reprendre le portrait ; je ne me suis aperçue de l'oubli qu'en voyant la place du cadre vide dans ma chambre... (a part.) Je mens, je mens, je mens. (Haut.) Aussitôt je suis accourue, et... rendez-moi ce portrait.
CONTRAN.
Comme vous êtes émue... Vous allez vous trouver mal.
MADAME DE VERNON
Ce n'est rien. L'horrible odeur du cigare.
M. DE VERNON
Louise!
CONTRAN, à part.
Je devine tout... Leur trouble à mon arrivée... Elle nous écoutait. Je ne serai pas en reste de générosité avec elle.
MADAME DE VERNON
Et mon portrait?
CONTRAN.
Le voici. Il sera désormais le seul, (il tire de la poche de
son habit un cadre et le jette au feu.) Armand, oubliez mes
paroles.
MADAME DE VERNON
Mon cher Contran, je ne veux pas vous mettre à la porte, mais il est deux heures du matin, et nous mourons de sommeil.
CONTRAN.
Ma chère cousine, la pluie tombe à Ilots, il n'y a plus de voitures ; vous ne me refuserez pas Thospitalité. Je suis fort accommodant. Tenez, ce fumoir. Je m'installerai dans un fauteuil. J'ai campé moins bien que cela à Saigon et à Djemma Ghazouat.
M. DE VERNON
Je ne souffrirai pas que tu passes la nuit sur une chaise.
CONTRAN.
As-tu mieux à m'offrir?
MADAME DE VERNON
Mais il y a rappartement de M. de Vernon.
CONTRAN.
Fort bien.
M. DE VERNON
Et moi ?
CONTRAN.
Comment... et toi? 11 me semble que l'appartement de Louise... A moins que... Tu es difficile... Ah çà ! décide-toi, faut-il que je m'en aille?
MADAME DE YERNON sonne; un domestique parait.
Conduisez monsieur à l'appartement de M. de Vernon.
Gontran sort. — Un court silence.
M. DE VERNON
Et moi? Suis je destiné à camper dans ce fumoir? Je n'ai pas été à Saigon ni à Djemma Ghazouat. Et M. de Kersaint ayant pris mon appartement...
MADAME DE VERNON, lui montrant le calendrier.
Le 16 mars 1862. Rendez grâce à l'anniversaire de notre mariage, mais convenez que c'était bien un mercredi.
De grand cœur. Vous me pardonnez donc?
MADAME DE VER NON
Je ne pardonne pas, mais j'oublie.
M. DE VERNON
Chère Louise!
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MADAME DE L'ESTANG