CHAPITRE X
De la Population du Valais .
Comme le Valais est peut-être l’endroit de l’Europe le plus renfermé par la nature, et le plus dépourvu de ces communications qui transportent dans un pays les hommes et les choses, et y donnent le mouvement et la vie; aussi tune étendue , ou plutôt deux chaînes de quarante-deux lieues de montagnes de l’ouest à l’est, depuis St. Gingoulph jusqu’aux sources du Rhône, forment une vallée pittoresque qui dans sa plus grande largeur n’a pas plus d’une lieue; douze autres vallées latérales plus ou moins grandes et servant comme de branches à la vallée du Rhône, forment ensemble le territoire du Valais. Là vit sur les montagnes et dans la plaine une population de soixante-dix mille âmes variant de langage et d’espèce y suivant la localité et le climat qu’elle habite*
Le même instinct qui a fixé les masses de populations dans les contrées fertiles de la terre, qui a appelé et répandu les tributs et les familles dans les lieux de la fécondité , semble aussi avoir présidé à la distribution des peuples de ce pays. Partout où il y a une superficie de verdure, un plateau de terre cultivable, il y a une habitation, une cabane ou un châlet; partout où il y a une petite plaine,, il y a un bourg, un village; partout où la nature a formé un bassin plus étendu , il y a une petite ville ; le Valaisan s’est attaché au coin de la terre où il a pu vivre , et en a fait son domicile, son séjour, sa patrie»
Mais nonobstant tout cela, qu’on ne s’attende point à trouver dans le Valais une population proportionnée à l’étendue de son territoire. La totalité des terres susceptibles de culture est, à l’égard de celle des autres contrées de l’Europe , comme un est à quinze. Telle ville du second ordre, ou tel district d’un département de France, renferme plus d’habitans que le territoire de ce département dans la vaste enceinte de ses montagnes et de ses vallées ; la nature y a laissé aux hommes peu de terre habitable et cultivable, elle occupe tout le reste par seè monts, par ses fleuves , par ses torrens , par ses marais. Ce sont donc de petites portions de population disséminée et répandue ça et là ; c’est un horizon resserré et sombre; c’est le silence d’une vaste solitude; c’est, en général, à l’exception de quelques sites et tableaux animés par une végétation féconde, le spectacle de la nature usée , et se reposant sur des masses énormes comme après une longue et frappante révolution du globe. C’est aussi cet état de choses peut-être qui est la cause des sentimens de mélancojie que ressent Fhomme des grandes plaines , lorsqu’il
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parcourt pour la première fois, les pays des hautes montagnes; la cause qui rend l'homme qui les a toujours habitées, étranger aux idées , aux habitudes , aux goûts divers de celui qui vit au milieu des grandes communications sociales, et au centre des grandes villes. Mais je m'égare de mon objet qui est la population du pays , j’y reviens donc, et vais commencer en disant d’abord.
Que ce pays tout pauvre qu’il est, a néanmoins depuis les révolutions Valaisanes des années 1798 et 1799, vu s’accroître particulièrement le nombre des étrangers qui y sont venus fixer leur demeure; mais cet accroissement de la population s’est tout-à-coup manifesté depuis la réunion de ce pays à l’Empire Français, époque qui a rempli le pays d’habitans, et surtout la ville de Sion, où seuvent le locataire est obligé de céder sa maison à l’étranger qui arrive ; de manière qu’on ne risquerait pas de se tromper gros en disant que , presque la douzième partie de la population de la ville de Sion, sont de nouveaux venus, apparemment dans l’espérance d’y commercer et de s’y faire un sort pour l’avenir. Il en est de même des autres villes et villages de la plaine ; mais si celles-ci regorgent de nouveaux habitans, il n’en Sera pas ainsi des villages groupjés sur les montagnçs, ou des vallées latérales, où l’on observe que rarement des étrangers , et cela sans doute à cause de leur éloignement des grandes villes, qui rendrait le commerce plus difficile, ou parce qu’en s’établissant dans ces vallées, ou sur ces montagnes, à peine trouveraient-ils des vivres nécessaires, et seraient privés de toute société , à moins d’y vivre de ses travaux comme l’habitant né daas ces contrées. Mais pour fixer sa demeure dans ces endroits presque sauvages.
pour y séjourner pendant l’hiver , il faudrait être fait au climat le plus rude, et jouir d'une constitution inaltérable , ce qui n'est guères le sort de l’étranger , d’une complexion ordinairement faible et délicate.
De tout tems le Valais a manqué de population pour les travaux de la campagne, et si les ouvriers des nations voisines ne nous avaient point apporté leurs forces , nos champs et nos vignes seraient restées, en grande partie sans culture. Mais la Savoye et le canton de Conches nous a fourni des bras pour travailler nos campagnes et nos vignes. Le montagnard vient aussi quelquefois aider à celui de la plaine, les ouvriers de PEntremont se rendent en foule à Fiilly pour y travailler les vignes. Aussi les montagnes du Valais s’enrichissent, tandis que la plaine s’appauvrit, et cela pour bien des raisons; parce que la plaine emploie beaucoup d’ouvriers pour les tra^ vaux de l’été, parce qu’elle est surchargée de tous les fardeaux qu’entraînent nécessairement les passages presque continuels des troupes; qu’elle est obligée d’acheter des commcslibles de tout genre; que le montagnard lui vend bien cher ses denrées , et que le luxe et la vie molle, minent chaque jour ses revenus.
Enfin, une dernière réflexion , et qui, seule, dans cet état des choses, peut subvenir à la plaine et à ses habitons, c’est l’amélioration des terres de celle-ci et l’effacement de ses marais, afin d’y attirer le montagnard et de l’engager à se fixer en plaine pour y faire le travail de la campagne; alors l'argent y resterait au lieu d’en sortir. Mais à qui pourroit-on mieux s’adresser pour y réussir, qu’au Gouvernement qui a les moyens, à notre auguste Monarque, dont la bonté reconnue n’a besoin que d’indi-
cation, et dont la volonté suffirait à l’exécution, ayant donné tant de marques non équivoques de ses bonnes intentions pour le pays, lorsqu’il ordonna la route du Simplon et l’amélioration dei autres routes. Ainsi, chers compatriotes , confiez-vous en sa bonté, en sa puissance, en sa volonté constante de faire le bonheur de ses peuples; il connaît vos besoins, il vous soulagera.
Mais puisque je suis à parler des marais, je ne puis me dispenser d’en dire encore quelque chose. D’abord tout Voyageur qui traverse le Valais d’un bout à l’autre , depuis St.Gingoulph jusqu’à l’origine du Rhône en Conches , doit nécessairement souffrir de voir, que presque toute cette étendue est marécageuse, au point même qu’en Conches il y a beaucoup de marais, jusque même aux pieds de la montagne de la Furca, puisqu’à Ulrichen , tout est presque marais jusqu’au Rhône. Il en est de même à Gœschinnen , en dessus de Mynsler , ainsi qu’en dessous , savoir à Rekingen , èt ainsi de suite. Quoique depuis Brigue, ou depuis la fin orientale du -Valais, on monte cependant par une route au moins de huit lieues de durée, nonobstant cela , tout regorge de marais à cette hauteur. Qu’on juge donc de la plaine , où toutes les eaux se rendent et restent en stagnation, faute d’issue et de sortie convenable. Ces marajis sont ainsi formés par les débordemens des eaux du Rhône et de celles des torrens latéraux. Aussi ces marais occupent la grande majorité de la plaine , ccftnme un seul coup-d’œil jeté dessus peut le faire voir au voyageur curieux.
Il est de plus certain, que ces exhalaisons méphitiques et meurtrières de# marais, outre qu’elles détruisent une grande partie de l’espèce humaine qui habite ces lieux
du Valais.
"voisins, dégradent l’autre, la rendent Cretine ou languissante, et enfin la plus disgraciée de la nature , pour me servir des propres paroles d’un écrivain qui a écrit sur le Valais; mais qui certainement a été mal informé lorsqu'il dit que cette malheureuse espèce y périmait bientôt , si elle n’était régénérée par les alliances des étrangers et les hommes des régions supérieures. Malheureusement pour cette prétention , ce sont les étrangers nés français ou savoyards qui ont des enfans de cette espèce dans la ville de Sion; le fait est au jour; qu’on parcoure le quartier de la porte du Rhône et l’on en sera convaincu. Mais j’établirai ailleurs, qu’il y a une infinité d’autres causes qui disposent au goëtre comme au crétinisme, c’est ce que je me propose d’établir dans un autre ouvrage particulier, sur ces deux fléaux de l’humanité valaisane , sur les moyens de les prévenir, ou d’y remédier lorsque le mal est encore dans sa naissance. Mais il en est tout autrement de la progéniture des montagnards du pays avec les filles de la plaine ; seraient-ils plus voisins encore des marais, ils n’ont point d'enfans imbécilles. Cela dépend encore d’autres causes qui seront manifestées dans l’ouvrage cidessus désigné. Une cause notable et différencielle est celle de la différence de l'àge auquel ils se marient , celle du genre de vie, tant relativement à la nourriture, qu'aux dispositions actuelles de l’homme qui s’occupe de la génération , sil venia verbis , nam castis omnia cas/a. Outre que les montagnards du Valais plus robustes que le Savoyard ou le Français, peuvent communiquer plus de foi ‘ce à leur génération que ceux-ci.
Quant au Rhône , comme auteur des marais de-" la plaine par son versement, s'il n’a rencontré dans le peuple
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de ce pstys aucun effort de l'industrie, aucun travail d’ensemble qui soit parvenu à diriger ses eaux , et à les resserrer dans leur lit; si l’habitant insouciant dort à côté de ses marais infects, qui empoisonnent sa demeure et sa famille , et dégrade son héritage, il n’est pas étonnant; car la cause de son découragement était aussi son impuissance, et le défaut d’une ordonnance entendue de la part de ses supérieurs ou de son Gouvernement, qui se bornait à ordonner aux communes riveraines de faire les barrières, sans leur en présenter le plan et la manière, bien moins encore d’ordonner des travaux publics pour cet effet* quoique d’un intérêt majeur pour la patrie entière. Aussi quelle négligence de la part du pays, de ne pas s’opposer de toutes ses forces à un fléau aussi visible que général, tel qu’était le débordement annuel du Rhône dans la plaine du pays en été, au point d’empêcher souvent le voyageur de poursuivre sa route et de l’arrêter au milieu de son voyage , tandis qu’il n’aurait coûté que de faire venir quelques bons ingénieurs , connaisseurs dans celte partie, de suivre leur plan, les honorant d’une reconnaissance publique en leur érigeant quelques monumens durable dans la patrie, pour attester à la postérité leurs grandes actions. Enfin ce qui était le plus blâmable , c’était qu’on abandonnait le soin et la direction de quelques cantons à des particuliers qui ne s’y entendaient rien. Aussi les travaux répondaient-ils à leurs connaissances, puisque souvent à la première crue des eaux, les barrières étaient entraînées et les plaines inondées. Pourquoi dans un besoin si grand et d’un intérêt si général, ne pensaitoh pas d’envoyer dans l’étranger quelques jeunes gens doués de tajens, pour y apprendre la manière de restrein-
du Valais.
dre les eaux et de diriger leurs cours? Certainement cela aurait été ce qu’on aurait pu faire de mieux; nfais encore ici comme ailleurs, le Valaisan aimait mieux continuer à languir et à souffrir, que d’entreprendre un moindre changement avantageux , telle était son insouciance et son indifférence dans ses intérêts meme. Il n’est pas de doute, que si le peuple Valaisan s’en était pris de bonne manière, il aurait arraché son territoire aux eaux du Rhône depuis quelques siècles, et l’aurait rendu un des plus fertiles, à l’exemple du patient, et industrieux Batcive qui a vaincu la nature, a arraché son sol des eaux de l’Océan; le Rhône, au lieu de régner en tyran dans ce pays, comme il l’a toujours fait, aurait été le premier assujetti et obligé de gémir sous sa contrainte, en le traversant. Aussi que de vœux ne faisaient pas les passans pour une amélioration dans celte partie,en voyant souvent toute la plaine inondée? Mais aussi toujours infructueux, parce qu’on ne s’en occupait pas. Jamais aussi ce pays, comme l’observe judicieusement et paternellement M.r £ Esckassc/ iaux , dans sa lettre sur le Valais, ne pourra renaître à un état prospère , jamais il ne verra florir son agriculture , jamais il ne jouira d’aucune salubrité dans la plaine sous l’influence funeste des marais et des dévastations du Rhône; et c’était dans cette même intention bienfaisante qu’il exhorta le Gouvernement de prendre un nouvel essort , car ce sont ses propres paroles , d’employer toute l’énergie qu’il retrouvait naturellement dans son dit nouvel état , à vaincre la grande difficulté qui s’était opposée jusqu’ici à la régénération de son territoire; que c’était de ce côté, qu’il devait tourner toute l’attention, diriger tout l’intérêt du peuple; que c’était là. que résidait la fqj'tune publique
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du Valais; qu’un peuple qui n’avait point d’armées à entretenir, point de forteresse à construire, ni de Frontières à garder , ne pouvait rien faire de mieux que de porter toutes ses forces et son courage vers l’amélioration de son sol. Et en effet son gouvernement d'alors comme celui d’aujourd’hui ne peut avoir d’autre politique , d’autres intérêts et d’autres vues que d’ouvrir de nouvelles sources de revenus publics, de richesses et d’industrie pour la nation; aucun autre but, ni intérêt plus pressant ne peut atteindre son administration. On dira peut-être, qu’il manquait de moyens? Mais on y répondra, qu’il a dea bras, et que toutes les communes du Valais sont appelées à partager les travaux, comme à jouir un jour des bienfaits de cette grande entreprise , du dessèchement des marais, de la direction du Rhône et des routes les plus abrégées. Il doit demander à l’Empire quelques-uns de ces hommes supérieurs, qui connaissent les moyens, dirigent les travaux qui améliorent les états ; ces hommes donneront des plans peu dispendieux , et d’une exécution facile. Au milieu du Valais, dans la route du Simplon repose un frappartt exemple de la nature vaincue ; et supprimer les débordemens du Rhône , diriger et diguer le lit de ce fleuve nuisible , présente un bien moins grand obstacle de la nature, exige une moindre conception de l’art, un moindre effort de travail. Une nation n’a qu’à vouloir pour venir à bout d’une entreprise pareille , surtout sous les auspices d’un Monarque aussi grand que celui de l’Empire Français. Ce n’est ’qu’en l’exécutant que le peuple du Valais peut s’absoudre aux yeux de l’étranger, de son caractère fciactif, de son insouciance, et avoir la gloire de léguer à la génération future un beau monument de son industrie, et la source la plus riche de sa prospérité.
D v Valais.
Certainement cet illustre Auteur, ce grand protecteur du pays ne pouvait pas mieux parler; mais les choses sont restées au point où elles étaient alors, quant au Rhône ; peut-être par l’impuissance de fournir aux frais nécessaires , surtout ensuite de tant de malheurs de tout genre, que ce pays a subit. Mais aujourd’hui les choses prennent un autre ton , l'affaire devient facile , et nous osons même en espérer l’exécution prochaine, d’après l’extrême bienveillance reconnue de notre auguste Monarque envers tous ses sujets.