‹ A.-P. de CandolleChapitre 14 sur 45 · CHAPITRE XI · texte numérisé non relu

CHAPITRE XI

Des hautes Montagnes du Valais.

Quoique on trouve par toute la terre des plaines et des montagnes, je ne sais néanmoins par quelle aventure, et pourquoi les nôtres par leur hauteur prodigieuse frappent plus particulièrement nos cœurs et nos âmes , et nous engagent plus à les admirer, que les plaines ies plus étendues et les plus belles, et pourquoi il a plu à la Providence de renfermer notre pays par d’immenses masses de pareilles montagnes qui ne lui laissent qu’une entrée et qu’une sortie, l’une par St. Maurice , et l’autre par le Simplon. Il est certain, que pendant l’été, lorsqu’un air brûlant desséche ailleurs les campagnes, et tarit la source des rivières et des fontaines , le Valait devient le séjour des eaux , et c’est dans la belle saison surtout, qu'il faut admirer leurs jeux. A l’époque de la fonte des neiges , tput se meut, tout s’anime; le Rhône s’enfle et devient

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plus impétueux; les torrens , les ruisseaux roulent ave<* plus de rapidité ; les cascades abondent ; partout on n’cntend que le bruit des eaux qui jaillissent, qui circulent, qui tombent; et pour une imagination qui se plait à saisir cet ensemble, et à contempler en grand, ce pays lui parait une vaste cascade, une mécanique dont toutes les parties sont mises en mouvement. Mais je m’aperçois que je m’écarte de mon objet, et que je reste dans la plaine, tandis que je dois gravir les montagnes , aussi je m’y rends, et dirai d’abord, que

Tout est phénomème, tout a un caractère extraordinaire dans ces montagnes: voyez ce torrent rouler aujourdliui quelques sables, et quelques légers graviers entre ses rives tranquilles; un autre jour, rompant son lit et précipitant lout^à-coup ses eaux impétueuses, il couvre de ses débris des espaces immenses ; les maisons des villages en sont remplies, les champs en sont couverts, les prairies comblées , et ses bords hérissés de rocs énormes attestent ses fureurs passées.

On voit encore ce mont qui semble braver les orages; sa cime est couverte de la neige des hivers , sur ses flancs $ont d’immenses pâturages. Pendant des siècles, ses antiques forêts ont vu s’asseoir soüs leur ombrage les familles du pays; hameaux, cabanes, bergers, troupeaux, tout semble respirer la tranquillité dans ces heureux asiles; un instant après, cabanes, bergers, troupeaux, tout dis- , parait. Miné par les eaux, par les feux souterrains, ébranlé jusque dans ses fondemens, le mont s’entroüve, se brise, et n’offre plus qu’une vaste ruine, qu’un entassement affreux de rochers et de plaines ravagées. Lè théâtre de ce terrible événement , lors même que des

siècles se sont écoulés sur lui, inspire encore de l’épouvanle aux voyageurs. Le Valais, comme tout le reste des Alpes, offre vingt exemples de ces bouleversemens.

Quels effets étonnans ne produisent pas ces avalanches, ces tourmentes, ces débordemens furieux, dont tant de naturalistes ont fait d’effroyables peintures ? Tous ces phénomènes produits par les memes causes prouvent bien, que si les eaux ont puissamment concouru à la formation des montagnes, elles sont aussi l’agent le plus actif de leur destruction , soit qu’elles minent sourdement , ou ébranlent ces grandes masses, soit qu’elles les creusent et les sillonnent , ou qu’après les avoir dépouillées par les éboulemens de leurs couches végétales, elles livrent leurs rocs nuds et décharnés à l’action des pluies, et à la rigueur des gelées de l’hiver. 11 n’est donc pas douteux , que les montagnes n’aient perdu de leurs dimensions, et de leur grandeur primitive^ et qu’elles en perdent encore. Les Alpes ne sont plus ce qu’elles ont été à l’époque de leur formation. C’est une architecture vieille, usée, démembrée; la plupart des vallées, les enfractuosités , les chutes , les bouleversemens des monts, sont des nouvelles créations qui ont défiguré et modifié la figure primitive des Alpes , et chaque jour est une transformation , un changement sensible.

Par tous les graviers, les rocs, les décombres , les débris, que les torrens, les fleuves, les rivières entraînent; par toutes les décompositions et les dégradations que les neiges, les eaux qui les pénètrent, opèrent sur ces grandes masses, par l’aspect de tant de vallons comblés, par tant de ruines ou éparses , ou amoncelées, ou entraînées même aû$ fonds des mers, des lacs, ou dans les plaines , on

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pourrait pour ainsi dire calculer dans un teins donné, l’époque où, par l’abaissement, le nivèllement ou la destruction successive des monts, la nature aura perdu ou changé ses lois, et appellera une autre dévolution physique. , pour replacer le globe dans son système primitif, ou dans un nouvel ordre de choses, comme le dit encore ingénieusement M.r d’Eschassériaux.

C’est encore la hauteur des monts du Valais, la position de leurs chaînes au nord et au midi , qui font aussi ressortir merveilleusement les contrastes des objets dans *e pays; car en face d’une montagne ombragée , d'une forêt de sapins, est sur l’autre rive une montagne couverte de vignoble. Ici croît l’arbre de Sibérie ; là s’élève l’arbre de l’Afrique ou de Judée ; ici s’offre la plante des zonçs glaciales, là vous trouverez la plante des climats brûlans. Vous trouverez dans la même montagne plusieurs régions, plusieurs températures , plusieurs sols différens ; à ses pieds commence à mûrir le fruit du même arbre qui est à peine en fleur à une plus grande hauteur ; à ses pieds encore vous verrez tous les animaux qui vivent dans les plaines, à son sommet tous les animaux qui ne se plaisent que dans les glaces et dans les neiges ; vous entendez en même teins le chant mélodieux du rossignol et le croassement du corbeau. La printanière hirondelle rase de son vol rapide des prairies émaillées de fleurs, tandis que vous voyez l’aigle planer sur les hauteurs couvertes des glaces de l’hiver; en un mot, ce pays aujourd’hui est un plateau couvert de neige, demain c’est une prairie chargée de mille fleurs. C’est enfin par un pareil contraste qu’on Verra en \ alais le soleil naissant dorer de ses rayons les pics élevés des monts, tandis que les ombres de la nuit

obscurcissent

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obscurcissent encore une partie de la plaine ; à son couchant enflammer les cimes des montagnes, tandis qu’un faible crépuscule éclaire à peine les vallées. Les effets de la lumière, la formation et le mouvement des nuages, qui s’entrelacent et se confondent avec les monts , qui tantôt les ceignent et les couronnent , qui semblent les cacher pour les découvrir avec art et pour créer sans cesse mille tableaux divers, produisent des effets que lanature ne retrace que dans les pays des hautes montagnes, et particulièrement dans le Valais, comme si elle s’était plu à ramasser dans la meme enceinte tous les genres de. productions , tous les élémens ; la même chaîne de montagnes non loin les unes des autres, renferme le rocher de granit, celui de marbre , celui de pierre calcaire, celui de schiste, et celui de gypse.

‘ D’une des chaînes de montagnes découle en torrent une eau grasse, limoneuse, blanchâtre et féconde; de l’autre une eau dépouillée de tous les élémens de la fécondation; la fontaine d’eau bouillante jaillit à côté de la source d’eau glacée, comme aux bains de Loëche et à Bad, près de Brigue, dont il sera parlé ailleurs.

Mais voici encore une hypothèse assez vraisemblable que M.r dy Eschassériaux a avancé sur la formation de la vallée du Valais; il dit, que tout annonce dans la position des montagnes de cette vallée, dans le mélange de leurs élémens la puissance des eaux et la violence des anciens courans qui, après avoir agité, tourmenté, entraîné en sens divers, les substances qui les composaient, ont fini, en se retirant par sillonner la vallée et laisser de l’un Qt l’autre cQté , ces énormes dépôts pierreux que le tems a, consolidés, et qui constituent aujourd’hui les deux chaînes

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des monts qui forment cette vallée ; mais cette double chaîne et cette vallée ne seraient-elles pa> l’effet primitif du déluge universel, et qui à sa cessation, ou à lu diminution de ses eaux au couchant du pays auraient formé ces serties, et que successivement le Rhône, ainsi que les eaux des torrens des vallées latérales du pays auraient creusé le terrain toujours plus profondément , et en chariant ainsi les débris, formé aussi ces vallées plus profondes? Puisque l’on trouve dans les anciennes reconnaissances féodales, qu 'Ayent, Luc , et Vissoyc en Annhiers payaient tous annuellement pro feudo portâs , fait, qui annonce , qu’il y avait un port dans ces endroits qui se trouvent cependant élevés de plusieurs lieues au-dessus de la plaine du pays; fait encore, qui annonce que les lieux plus bas n’existaient pas alors; puisqu’il n’en est fait aucune mention, fait enfin, qui prouve, que dans ce tems là ces eaux n’avaient aucune sortie , puis qu’autrement elles n'auraient point pu former un port. Mais la seule chose qui paraît contrarier ici, et rendre le fief du port ambigu, c’est que ces fiefs venaient de y>avoye , et que ceux-ci alors n’existaient pas encore, du moins en Valais. Il faudrait donc ou qu’ils provinssent d’ailleurs , ou qu’ils fussent plus anciens qu’on ne dit ceux de Savoye ; car nier le fait, on ne peut le faire, puisque ces reconnaissances féodales sont des preuves solides de l’existence des faits qu’elles attestent si solemnellement.

Mais ce qui vient à l’appui des effets du déluge universel , comme cause productrice de cette vallée et des autres latérales, lors de la diminution suceessive des eaux du déluge , ce sont ces couches des plus gros cailloux, ces bancs de graviers, ces couches de sable, enfin ces

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petits et divers coquillages qu’on trouve partout enfouis dans les plus hautes montagnes du pays, «t qui n’auraient pu s’y trouver d’aucune autre manière , et former une seule masse avec le terrain pierreux et sablonneux de ces divers bancs qu’on observe du côté de Lens et au-dessus du mont des plàtrières. Certainement ces coquillages ne sont que des productions qu’on ne trouve que dans l’eau et sur le bord des mers, et non dans les montagnes élevées, quoique on y trouve dans les entrailles de la terre, à une très-grande élévation et distance de la mer une quantité prodigieuse de coquilles, de dents de poissons, de débris d'animaux marins, dont les espèces sont étrangères à nos contrées. IJ est évident, que ces corps viennent de la mer, et qu’ils ont été transportés dans ce pays si éloigné d’elle par une inondation subite, et par un mouvement violent des eaux sur toute la surface de la terre. Il faut donc que la terre ait été autrefois couverte des eaux de la mer; et l’on peut regarder ces débris de poissons , comme des monumens qui confirment lerécit de Moïse, et sontcomme les médailles du déluge. Il est donc certain que Dieu, selon l’expression de St. Pierre, a lave les souillures de la terre par un déluge universel, comme il lave aujourd’hui nos péchés dans l’eau du baptême. Celte production y a été portée lors du déluge universel qui surpassait de quinze coudées les plus hautes montagnes, et dispersée ça et là par le mouvement de ses ondes flottantes , du moins la chose parait très-vraisemblable, et même unique pour expliquer ces phénomènes dont nous venons de parler; et quoiqu’en observant la face des Alpes ou des autres montagnes de ce pays , on ne puisse distinguer ce qui est le travail des eaux du déluge, ou des autres eaux

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postérieures à lui , d’avec ce qui est l’ouvrage des trembleinens , des secousses de la terre et des destructions du teins, ni comment se sont opérés ces déchiremens et ces révolutions successives, dont cette partie du globe est partout empreinte: ce n’est néanmoins point par des affaissemens que ces vallées se sont approfondies. Mais comment ont-elles été levées ces pierres immenses qu’on observe encore aujourd’hui au sommet de la colline de Granges , où fut bâti le château de la Seigneurie de ce lieu, dont on voit encore les magnifiques restes? Comment se sontelles élevées ces chaînes de montagnes ? ' Sans doute le niveau de la terre s’est rompu, et les pics de ces montagnes se sont élevés à mesure que la base des vallées s’est abaissée , à proportion que les eaux ont entraîné le fond ou le terrain.

Mais revenons à nos montagnes, et disons, que leur aspect, comme nous l’avons déjà insinué, a toujours porté dans l’imaginaiton des peuples quelque chose d'imposant et de sacré; c’est peut-être parce que les hommes mesurent et comparent ces grandes masses et les phénomènes qu’elles présentent, avec la faiblesse de leur nature. C’est pour cela, que les anciens mortels ont regardé les endroits élevés comme les plus convenables au culte divin, en ce qu’ils inspirent aux hommes une admiration qui n’est point vulgaire; car ils croyaient communément, qu’il y avait quelque divinité présente dans ces lieux élevés; non seulement les adorateurs des faux dieux, mais même les progcnileurs du peuple de Dieu, Abraham , Isaac , et Jacob ont fait leurs sacrifices au vrai Dieu sur les montagnes, et les législateurs eux-mêmes y donnèrent leurs lois; c’est de là, que Moïse porta aux Hébreux les pré-

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ceples divins. Cet usage s’est même continué jusqu’à ce que Dieu lui-même a ordonné, qu’on ne lui sacrifierait plus que dans un seul endroit. La Mythologie et la Poésie qui ont parlé avec tant d’autorité et avec tant de charmes aux- anciennes peuplades des payens , qui ont rempli la nature d’étre surnaturels et de prodiges, pour ne pas dii'e miracles, y consacrèrent l’origine, le nom, et le séjour de leurs dieux et demi-dieux; l’Olimpe , le Pinde, le Parnasse , l’Hélicon , et l’Atlas furent les lieux les plus sacrés et les plus révérés de la terre. Ces Poètes, qui ont transmis à la postérité la contemplation de la nature mêlée de fables , ont métamorphosé en dieux les Monticoles, les Faunes, les Satyres, les Pans, les Oréades et autres nymphes très-nombreuses; ils ont dit, que non seulement ces divinités des petites nations, mais même lesplus grandes, habitaient ces lieux. C’est pour cela que Jupiler était appelé Olympien , et que les plus hautes pointes des montagnes lui étaient dédiées; c’est pour cela enfin, que les monts Biceps , le Parnasse, î’IIélicon dont nous venons de parler, le Cythéron , ainsi que le Piérus, le Nisa et autres monts analogues , ont tous été consacrés par les Poètes à Apollon , aux Muses et à Bacchus, et qu’enfin ils ont fait de Mercure un enfant du mont Atlas.

Or il n'est pas douteux que par ces fables les Poêles aient voulu indiquer les êtres merveilleux qu’on trouve sur les montagnes, et leurs vertus surprenantes. Quant à à nous, qui ne pouvons expliquer autrement ces mystères des Poêles , nous concevons néanmoins que les hautes montagnes sont réellement dignes d’être contemplées ; car de quel côté qu’on se tourne, bien des choses se présentent à nos sens qui surprennent agréablement notre

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attention, et la délectent. Quel est l’homme qui ne s’étonnera point , lorsqu'il considérera les fondemens qui soutiennent de pareilles masses ; lorsqu’il pensera à quel «sage ces pointes des plus hautes montagnes ont été faites; quand il verra ces cimes présentant une dentelure immense et profonde; quand il réfléchira que tout cela a été fait par l’auteur de la nature à dessein.

Si vous regardez et contemplez chaque partie en particulier , vous trouverez ici des précipices affreux , des rochers comme ccrupée à pic ou avec le ciseau; là des rochers prominens sur votre tête , entassés les uns sur les autres, et néanmoins tous détachés les uns des autres, de manière, qu’on croirait, qu’en dérangeant un seul, on ferait descendre des montagnes entières ; comme on le remarque surtout aux Pld/rièrcs , où un regard jeté dessus fait trembler à leur aspect. Ici encore des rochers immenses qui menacent ruine depuis des siècles entiers , des creux et des gouffres d’abymè , des cavernes vastes et horribles; là des glaces endurcies depuis le déluge , formant des glaciers qui stupéfient les regards des curieux par leur longueur et par leur largeur souvent de plusieurs lieues , si vous tournez vos regards sur ce qui y prend naissance, qui s’y produit et s’entretient, vous trouverez réellement bien des choses dignes d’une attention particulière. La hauteur excessive de nos montagnes fait que pendant l’hiver un froid rigoureux règne dans toute la vallée, parce qu’elle empêche les rayons du soleil d’entrer perpendiculairement dans l’enceinte du pays , ce qui fait que nous n’avons presque qu’une ombre continuelle durant toute celte saison ; par la même raison ce pays est excessivement chaud pendant fête, parce que

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les rayons y sont concentrés dans un bassin fermé tout au tour par des rochers qui réfléchissent les payons.

Pensant donc souvent à tout cela, et puissant ma vue agréablemeat de tous ces objets et de toutes ces belles horreurs, contemplant surtout ces montagnes excessivement hautes qui , de même qu’elles renferment le pays, renferment aussi l’imagination qui les contemple et se l'attirent toute entière, surtout dans un beau jour d’été ou de printems , au lever et au coucher du soleil , lorsque leurs sommets se colorent de ses rayons dorés, et forment ce beau ciel que la nature semble présenter à l’homme pour lui inspirer une estime infinie et la reconnaissance la plus parfaite envers l’auteur de tous ces beaux tableaux , et inviter par là la créatnre à l’adorer , à l’invoquer, à le remercier pour tous les bienfaits, dont-il ne cesse un jour, un moment même de la combler. En effet, quel spectacle plus beau , plus ravissant pour l’homme religieux que la contemplation de toutes ces merveilles et de ces œuvres de la divinité? Je n’en saurais connaître d’autres qui puissent mieux ravir les sens que ceux-là.

Ce sont encore ces mêmes montagnes qui nous indiquent tous les jours le pronostic presqu’infaillible du tems à venir ; elles nous prédisent la sérénité , le changement des tems, les orages futurs ou instans, les pluies et les vents; la contemplation du soleil à son lever, et de la lune pendant la nuit nous les prédit aussi. C’est ce qui est fort bien exprimé dans les deux vers suivans : voici celui qui se rapporte au soleil.

N ode rubens Cœlum , cras indicat esse serenum ,

Manc rubcnic polo sol died, surgere nolo.

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Le vers relatif à la lune, indique aussi la disposition du tems futur par ses états différens et ses couleurs diverses.

Pallida luna pluit , rubicunda flat , alba serenat.

Les vers suivans tirés de l'abbé de Lille , et que' je rapporterai ici pour satisfaire le lecteur sur ce point, instruisent fort bien de la disposition prochaine du tems à venir, ce qui peut être également utile au voyageur, et à l’ouvrier de la campagne, comme aussi à celui qui ose s’avancer sur la surface des mers , afin qu’il ne l'entreprenne qu’à propos.

Soudain l’onde en grondan! s’ enfle dans ses prisons ; Un bruit impétueux roule du haut des monts ,

U’ un mugissement sourd la rioc au loin résonne ,

Et des bois miyrmurans le feuillage frissone.

Que je plains les Nochers •> quand je cois dans les airs Iss plongeons à grands cris quitter le sein des mers ; Les sarcelles courir sur les sables arides;

Le héron s’élancer de ses marais humides.

Quelquefois de l'orage , avant-coureur brûlant ,

Des deux se précipite un astre étincelant ,

Et dans le sein des nuits qu’il rend encore plus sombres , Traînent de longs éclairs qui sillonnent les ombres. Tantôt on voit dans l’air des feuilles voltiger ,

Et la plume en tournant sur les ondes nager.

Si l’éclair brille au nord; de l’ cure et du zéphyre.

Si la foudre en éclats ébranle au loin l’Empire ,

Alors , ô laboureur , crains les torrens des deux ; Nochers , ployez la voile et redoublez vos vœux;

du Valais.

Que dis-je? Tout prédit F approche des orages ,

Nul, sans être averti , ri éprouva leurs ravages.

Déjà r astre éclatant qrilris trace dans F air Boit les Jeux du soleil et les eaux de la mer ;

La grue avec effroi s'élançant des vallées ,

Fait ces noires vapeurs de la terre exhalées ;

Le taureau hume F air par ses larges naseaux ;

La grenouille se plaint au fond de ses roseaux ; L'hirondelle en volant effleure le rivage ;

Tremblante pour ses œufs la fourmi déménage ,

Et des affreux corbeaux les noires légions ,

Fendent F air qui frémit sous leurs longs bataillons .

Vois les oiseaux des mers , et ceux que les prairies Nourrissent près des eaux , sur des rives fleuries :

De leur séjour humide on les voit s'approcher ,

Offrir leur tête aux flots qui battent le rocher , Promener sur les eaux leur troupe vagabonde >

Se plonger dans leur sein , reparaître sur Fonde,

S'y replonger encore , et par cent jeux divers , Annoncer les torrens suspendus dans les airs .

Seule errante à pas lents , sur F aride rivage,

La corneille enrouée appelle aussi Forage.

Le soir , la jeune fille , en tournant son fuseau Tire encore de sa lampe un présage nouveau,

Lorsque la meche en feu dont la clarté s'émousse Se couvre en pétillant de noirs flocons de mousse.

Après avoir fait ainsi connaître les signes cTun teins orageux et pluvieux, il continue par ces vers suivans à donner les marques qui nous annoncent le retour d’un te ms plus serein.

Mais la sérénité reparaît à son tour ,

Des signes non moins sûrs annoncent son retour .

Des astres plus brillons ont peuplé l Hémisphère,

La lune dans son char le dispute à son frère ;

On ne voit plus dans 1' air des nuages errants Flotter comme la laine éparse au gré des vents ,

Ni l'oiseau de Thétis sur l' humide rivage ,

Aux rayons du soleil étaler son plumage ; ‘

Ni ces vils animaux dans la fange engraissés Délier des épis les faisceaux dispersés ;

Enfin l'air s'éclaircit ; du sommet des montagnes ,

Le brouillard affaissé descend dans les campagnes ,

Et le triste hibou , le soir , au fond des toits ,

En longs gémis semens ne traîne plus sa voix ;

Ij€S corbeaux même instruits de la fin de F orage , Folâtrent à l'envi parmi l'épais feuillage,

Et d'un gosier moins rauque annonçant les beaux jours , Vont revoir dans leurs nids les fruits de leurs amours .

Enfin de quelle admiration, de quelle terreur à la fois, ne frappent donc pas ces hautes montagnes, et quel effroi n’inspire pas leur silence? Combien ne s’accroît pas encore ce sentiment d’admiration, à l’aspect de ces fontaines, de ces lacs, de ces torrens, de ccs fleuves qui sortent de leur sein; à l’aspect de la magnificence et de la variété des sites qu’ils déployent de tout côté; de ces sombres forêts qui couronnent leur front , des effets inattendus de la lumière et des ombres; de ces cimes élancées qui semblent disputer l’empire des airs aux météores célestes? Pour me servir d'es expressions de M.r d'Eschas sériaux , dans sa lettre sur le Valais, dont j’avoue ingénument avoir pris

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bien des choses, et pour lesquelles je lui rend ici le tribut public de ma reconnaissance; enfin à l’aspect des accidens divers et de la magie naturelle des tableaux qu'ils présentent ! Avec quelle puissance aussi ce spectacle sublime n’agit-il par sur tous les sens de l’homme ^ et quelle influence n’exerce-t-il pas sur ses idées?

J’ai d’après tout cela pensé ne point faire quelque chose de désagréable à mes lecteurs , si je joignois ici quelques observations et réflexions y relatives , concernant ces objets si dignes de notre attention , et surtout si j’annotais ici ce que je peux avoir ou observé moi-même, ou entendu d’autres, ou enfin avoir lu dans les auteurs

qui ent traité de ces objets avec autant d’esprit que de sagacité, ne recherchant point les causes de chacun des phénomènes de la nature qu’elle a peut-être voulu couvrir d’un voile éternel, et dérober à l’œil curieux de l’homme, comme a la pénétration bornée de son esprit, quelle qu’elle puisse être. Je ferai mention d’eux seulement en ma petite qualité de descripteur de ce pays , me servant quelquefois de l’interprétation même de ceux qui en ont parlé d’une manière confuse et obscui’e pour en tirer quelque connaissance , et redresser leurs erreurs. Enfin né dans ce pays et dans ses plus hautes montagnes même, à Ernen en Conches, et par là montagnard, je me plais infiniment à m’occuper des montagnes , en vérification de ce Pentamètre qui dit :

Me mea delectanl , te tua , quemqüe sua .

Quoiqu’on donne en général le nom .des Alpes aux plus hautes montagnes qui séparent l’Italie de la France et de l’Allemagne , et que ce nom vienne de leur blan-

Ç)S Desckiftion

cheur, étant presque continuellement couvertes de neige; car les Saùins, comme l’annote Festus Pompcius , appelaient Alpum , ce que les Latins ont appelé ensuite Album, et ce que les Français nomment Blanc , comme l'est aussi la neige dont ces montagnes sont presque toujours couvertes. C’est donc de là qu’est venu le nom des Alpes , et c’èst de là encore que nous pouvons appeler nos plus hautes montagnes du Valais, par analogie des Alpes, Alpes valaisanes , parce que leurs sommets restent aussi presque continuellement couverts de neige , outre que nos glaciers sont des neiges perpétuelles congelées; c’est donc de là que les Valaisans allemands ou orientaux appellent leurs montagnes où ils mettent leurs vaches pendant l’été, les Alpes. Ainsi quand je parle ici des Alpes du Valais, je ne prétends en parler qu’analogiquement , et je n’entends alors parler que de nos plus hautes montagnes; comme aussi en langue française, on entend par le mot Alpes les hautes montagnes et non toujours les montagnes F œnines, dont je parlerai en parlant du grand St. Bernard.

C’est dans ces montagnes , sur ces gazons richement ornés d’herbes vertes qu’on voit se mouvoir ces grands troupeaux de vaches et suivre pleines d’appétit les côteaux les plus garnis de cette pâture balsamique après laquelle elles mugissent ; c’est là encore qu’on entend avec plaisir les sons variés et harmonieux des grandes sonailles que ces vaches portent au cou, ce qui forme un bel écho jusqu’au fond des vallées situées au bas de ces montagnes, c’est là enfin, que le chant joyeux du Pâtre se joint à cet ensemble vraiment ravissant pour ceux qui aiment la nature pure et simple. Ces chants des pâtres sont un mélange de sons aigus prolongés et modulés avec agrér

ment. On appelle ces sortes de chants en langue du pays Juzen. C’est encore avec ce même chant qu’ils se saluent soir et matin sur ces hautes montagnes, quelquefois d’une montagne à l’autre, même sans se voir; ils se donnent ainsi mutuellement des salutations pastorales et fraternelles. A cette occasion, je ne puis m’empêcher d’observer, qu’il est vraiment* étonnant comment ce qui est beau et digne de remarque, par un pouvoir enchanteur devient indifférent par l’habitude de le voir et d’en jouir; à moins que ce ne ^oît par ce principe qui établit que tout ce qui est rare , est cher , et que fout ce qui est quotidien d épiait ; en vérification du proverbe latin : quo d rarum carum , vilescit omne quotidianum ; et comment aussi le trop grand voisinage d’un objet le plus digne d’être vu et admiré, éteint jusqu’au désir de le revoir , quoiqu’en lui-même il soit toujours ce qu’il était, et toujours également beau; c’est pour cela, que les habitans du Valais, au milieu des objets les plus curieux et des phénomènes les plus rares, tantôt amusans , tantôt effrayans , placés dans la proximité , les voient avec indifférence, quoique faits par la nature pour mériter toute leur attention; ils les regardent, mais avec cette insensibilité émoussée que rien ne saurait réveiller. Oui, le Valaisan quitte rarement ses foyers pour voir les merveilles que la nature a placées dans son hémisphère; il n’y en a point ou peu que la curiosité ait pris de parcourir tout le pays, je n’en connais point, du moins, si je ne m’excepte moi -même; tandis qu’en teins de paix et avant ces révolutions successives, des étrangers sans nombre se rendaient en Valais et venaient y contempler les phénomènes frappans de la nature.

Mais si d’un côté, ces beautés naturelles et locales

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Descrtition

agissent moins sur le Valaisanet sur son esprit, de l’autre côté les divcrtissemens de la table, la société, les partis de promenades à la campagne , l’affectent d’autant plus, auxquels, s’il veut , l'étranger peut prendre part; le Valaisari dans ce cas, moins désireux de la délicatesse des mets et de leur variété, que de leur suffisance, et jaloux du bon vin, dont il est fort avide, s’y plait beaucoup dans la belle saison , mais seulement les jours de fêtes , et de dimanches.

Il n’est pas rare, après une montée de plusieurs lieues dans les montagnes, de voir des chalets de pâtres, souvent assez mal propres, et toujours fort humides, dont le pavé est la terremouillée,et l’intéricurde la cabane, tout rempli de fumée, lorsqu’ils y font du feu pour cuire le lait et faire le fromage; mais par contre on est bien dédommagé de cet inconvénient par tout ce qu’on vous y offre, comme cérat frais , beurre, crème et lait au désir d’un chacun, et avec ce bon cœur qui leur est propre en général; et lorsque le tems est beau, ce sont des partis aussi agréables que satisfaisants au désir modéré de l’homme sage; c’est souvent aussi dans une pareille récréation et sur un site de cette nature qu’on jouit, et qu’on ne changerait pas son état du moment contre toutes les fortunes des grands, ni les environs d’une telle cabane contre les hôtels des Princes; ne serait-ce que pour l’absence de toute gêne, de tout autre besoin , et que par rapport à la présence d’un excellent air, de l’ensemble d’un état champêtre, et enfin par rapport à ces superbes perspectives que présentent ordinairement à la vue du curieux ces hautes montagnes , même pour le lointain et à des distances considérables.

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nu Valais.

Mais combien cette face des choses ne change-t-elle pas , lorsqu'on s’y trouve par un tems de pluie, ou d orage subit, où, pour vous mettre à l’abri, vous n'avez que ces châlets? Vous êtes dans la fumée, sur la terre humide, sans être à l'abri de la pluie, vous ne voyez que des éclairs, vous n’entendez que le tonnerre qui gronde de toute part d’une manière à faire trembler l’homme le plus audacieux, au point même de croire sa vie à sa fin à chaque coup de tonnerre , tellement est-il fort sur ces hautes montagnes. Si donc on veut aller à la montagne et jouir de ces spectacles agréables qu’offre la belle nature , qu’on le fasse à l’entrée de l’été , avant les grandes chaleurs , parce que pendant les canicules les orages y sont forts et fréquents, ou qu’on choisisse l’époque où le baromètre est au beau fixe, pour rendre son parti agréable et assuré.

- Parlant des montagnes du Valais, nous pensons parler de celles qu’on parcourt en été avec le bétail et sur lesquelles on ne porte point la faux; il y a encore d’autres montagnes pour les genisses et les veaux, et enfin d’autres pour les moutons et les chèvres, dans les rochers les plus escarpés et garnis de broussailles.

Après avoir parlé jusqu’ici des Alpes, ou montagnes du Valais, je veux y ajouter en témoignage de la vérité de ce que j’ai dit plus haut, une très-élégante description des Alpes , tirée de Silius Italicus , poète très-célèbre de son tems; j’ai cru ne devoir pas l’omettre, parce qu’elle trouve ici sa place à propos.

- Cunclci g élu canaque œtemum gr andine tecta Atque œvi glacitm cohibcni : ri g et ardua mon lis Ætherei faciès , su rg en fi que obvia Phabo

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