CHAPITRE XVI
Des eaux des montagnes dans le Valais .
.Amis avoir parlé de tous les objets relatifs aux hautes tqonlagnes , dont ce pays se trouve entouré, il me reste
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encore à parler des choses qui y prennent naissance et qui y demeurent, mais parmi ces choses , nous ne prendrons que celles qui nous paraissent les plus mémorables, et qui sont particulières à nos montagnes. Nous parlerons premièrement des eaux, puisque les montagnes en sont comme les réservoirs. Salomon le plus savant des hommes, a dit, que les lleuves prenaient naissance de la jner, et d’autres ont avancé, que les eaux se formaient de l’air; mais cette dernière opinion parait bien moins vraisemblable; car selon les physiciens ^ la masse d’eau formée de l’air est toujours dix fois plus petite que le volume d’air duquel elle est formée; et quelles concavités alors pouiTont recevoir un assez grand volume d’air pour entretenir ces fleuves qui coulent de toute part avec tant d’abondance ? C’est donc une œuvre admirable de la Providence , que les mers fassent circuler leurs eaux dans le sein du globe par des canaux, comme la vie fait circuler le sang dans nos veines, et qu’elles fassent jaillir sur les plus hautes montagnes comme sur le reste de la surface de la terre, des fontaines de toute espèce, et tout cela par des filtrations souterraines ; par cette filtration, les eaux de la mer perdent leur salure ; les montagnes sont les mamelles naturelles qui donnent les eaux, comme celles d’une femme donnent le lait; voilà Tune analogie qui peut bien résoudre des objections; et qui résout d'abord celle-ci} qu’on a objecté avec tant d’autorité, que si les eaux sont poussées par le poids des mers jusque sur les plus hautes montagnes, comme dans une machine hydraulique , pourquoi ces eaux ne sonttlles pas salées ? La résolution est simple ; c’est que les sels se déposent dans les filtrations à travers les pores.
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de la terre. Mais, dira-t-on, si cela était, les pores de la terre qui ont reçu le dépôt des sels , devraient être salés , et par conséquent rendre les eaux telles , mais comme le lait n'est pas d’abord lait , qu’il se compose et se décompose successivement, de même ces eaux peuvent déposer leurs sels dans les cavernes des montagnes, et rentrer ensuite dans la mer; en outre les eaux que fournissent les pluies, les neiges , les glaces, se mêlant avec celles de la mer , pourraient bien absorber le reste des sels que la filtration n’a pu leur ôter.
L’existence des lacs au sommet des plus hautes montagnes n’est pas moins étonnante ; ces lacs ne doivent point leurs eaux à la pluie , aux neiges qui pourraient s’y ramasser , mais à des sources perpétuelles qui n’ont point de course apparente. Cependant quoique leurs eaux soient tranquilles et sans mouvement, elles ne se corrompent jamais. C’est ainsi qu'on en voit un dans la montagne de Mœrel ; qu’il s’en trouve un autre à Zcnr, et un à Sion , qu’on nomme le lac de Moni-d’ Orge , et tant d’autres dans lesquels , pour plus grand étonnement, on trouve du poisson , comme des tanches, des carpes, etc. On voit aussi un lac sur la plus haute plaine du Monl-Ccnis , au-dessus de laquelle on ne voit plus rien; mais celui-ci est entretenu par des sources d’eau vive. Ces genres de lacs ne sont pas rares sur les hautes montagnes de la Suisse ; les Appcnzelois comptent trois lacs sur leurs hautes Alpes , dans lesquels se trouvent des truites; il y en a encore un semblable au sommet de la Gemme , comme encore dans les bois de Fingc , qui doit être dune profondeur prodigieuse, on le dit de dix -huit toises. Il y en a, qui prétendent , que la plupart de ce*
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lacs sont aussi profonds que les montagnes où ils se trouvent , sont hautes.
Mais le plus célèbre de tous les lacs des montagne» de la Suisse , est celui qui est sur le mont brisé , qui porte le nom du lac de Pilate , parce que le peuple est dans la persuasion que Pilate jadis s’était assis dans cet endroit sur le haut du rocher, et y avait excité de terribles tempêtes, qu’un autre magicien, par ses conjurations , l’avait contraint de descendre de ces lieux , et l’avait jeté dans ce lac voisin, d’où il doit avoir tiié son nom. Pour achever ce récit fabuleux de la superstition populaire, je dirai, que le campagnard, le plus simple de ses voisins, est persuadé, que si l’on jetait une pierre, ou autre chose dans ce lac , à dessein , que tout le pays voisin subirait une affreuse tempête, et qu’il serait inondé. Au reste, ce lac n’est pas au sommet du Mont-Pilate , il est au contraire de tout côtés entouré de collines, d’où les neiges fondues descendent.
Pausanias rapporte encore quelque chose de semblable sur la fontaine du Mont-Liœus ; il dit , que lorsque les rayons du soleil desséchent et brûlent les campagnes, le Prêtre Lycceus de Jupiter va faire ses prières près de l’eau, prend une branche de chêne, qu il y trempe , et remue; qu'il s’élève alors un brouillard semblable à une vapeur, que cette vapeur se transforme en nuage qui se joint à d’autres , et produit une pluie qui désaltère les campagnes des Arcadiens , sans doute de telles histoires ne peu-1 vent avoir d’autres principes que la superstition.
A la vue de cette fameuse cataracte dont le Rhin nous offre le spectacle près de Schajf 'cusen , on ne peut s’empêcher de s’étonner de la rareté du phénomène; ce grand
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üeuve se précipite avec un fracas horrible du haut d’un rocher très-élevé , sa chute produit une poussière d’eau qui arrose les plaines voisines ses eaux furieuses blanchissent, grondent, et s’enfuient en murmurant dans la plaine. Mais après avoir joui de la vue de ce grand spectacle, qu’on vienne ensuite admirer les cascades du pays du Valais, sans doute les sensations ne seront plus les mêmes; mais leur petitesse et leur élégance ne vous laisseront point, malgré cela , dans un état indifférent, elles sauront aussi vous charmer. La belle Pisse-Vache sera toujours pour le voyageur un spectacle agréable, et la naissance du Rhône ne lui sera point indifférente non plus.
Les quatre plus grands fleuves de l’Europe prennent leur origine dans les Alpes', savoir: le Pô, qui traverse l’Italie, et se jette dans la mer Adriatique; le Rhône qui, après avoir traversé le Valais et la France , entre dans la Méditerranée ; le Rhin , jadis la limite entre la France et l’Allemagne, porte ses eaux à l’Océan; et le Danube, qui -entre dans le Pont-Euxin , après avoir long-tems parcouru les Provinces de l’Illyrie. Il s’en trouve qui nient, que le Danube prenne naissance aux Alpes, mais s’ils font attention, que par Alpes, on n’entend non-seulement les sommets des hautes montagnes de ce nom , mais encore Ja hase de ces mêmes montagnes; alors ils verront , que ce qui est dit du Danube 6ur son origine est vrai.
On trouve dans les sommets de nos montagnes des sources d’eau froide et d’eau chaude; je ne m’arrêterai pas sur les premières, parce qu’elles peuvent être communes avec toutes celles qui jaillissent sur les hauteurs; mais les eaux chaudes qu’elles nous fournissent avec assez de profusion, sont autant curieuses que salutaires. Les unes fument
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sur la chaîne septentrionale où elles coulent en divers endroits; les autres sortent au midi, telles que celles qui arrosent la vallée de Viège et dont je parlerai ailleurs y celles qui jaillissent au septentrion, coulent dans la vallée deLouëche,où l'on a formé des bains fréquentés par toutes sortes de personnes; tant étrangères qu’indigènes, pendant les trois mois de Pété. Ces eaux chaudes se trouvent encore à Baad , et les eaux suiphureuses froides dans le canton de Couches . C’est vraiment étonnant , que des montagnes toujours couvertes de neiges et de glaces, fasrsent jaillir de leur sein, des eaux chaudes et brûlantes !
Mais passons encore à d’autres objets propres et particu-
liers aux hautes montagnes, ce sont les cristaux, les métaux et les minéraux.
Nous allons donc pour un moment nous occuper des Cristaux , où nous commencerons par observer, (fu’on ne doit pas croire , que ces objets soient formés de la neige invétérée, comme le pensent les uns , tandis que les autres sont d’une opinion contraire. Les Cristaux servent de remède dans certaines circonstances et dans certaines maladies; il y a des Médecins qui enseignent ,que le Cristal bien pulvérisé et bu dans un verre de vin , est utile aux dyssentériques. Voici les quatre beaux vers de Clau-
dieu qui font allusion au Cristal, dans le milieu duquel il y avait de l’eau renfermée :
Possedit glaci es nafurœ signa prions Qucee Jii parle lapis , frigo ra parle uegat,
Soters lus il hiems , imperfecloque rigore Npbilior , mi lis gemma tumescit aquis.
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Kl ces quatre autres, qui forment deux autres Distiques,
Solibus indomitum glacies Alpha ngorem Sumebai , nimio jam pretiosa gelu ,
Nec potuit loto mentiri corpore gemmant ,
Sed mcdio rnansit proditus orbe Latex , etc.
Si cette opinion des Anciens est vraie , que cependant quelques-uns veulent combattre* il .ne doit paraître à personne étonnant , qu’on trouve dans les Alpes, et dans les hautes montagnes, qui sont perpétuellement couvertes déglacés, beaucoup et de très-beaux cristaux qui sont formés, selon d’autres, parles eaux qui découlent de l’ancienne glace, et qui se condensent dans l’intérieur de la terre.. , Néanmoins on trouve de superbes Cristaux suspendus aux rochers dont on les détache; quelquefois encore les personnes attachées et suspendues par des cordes du haut des montagnes, les trouvent à découvert sur la terre; il y , en a dans le Valais d’une grosseur prodigieuse, aussi admirables par leurs formes et par leurs angles , que par leur belle transparence. 11 y en a eu deux de cette espèce , déposés dans la maison Bourgeoisiale à Viège,et que les Français y ont pris, lors de la guerre de 1799, et qu’ils ont fait transporter à Paris.
On trouve aussi des Cristaux auxquels est encore attachée une portion du rocher où ils ont pris naissance. 11 y a deux genres de Cristaux dans le pays ; l’un clair et transparent, qui est le plus précieux; l’autre obscur, et de couleur de safran; d’autres encore sont extérieurement enveloppés d’une espèce de croûte , et clairs et purs dans l’intérieur.
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Il me sera permis de faire ici mention de ce qui est arrivé dans le seizième siècle , proche du lac Verban , qui est tout près de Lugano , ancienne ville sous la domination des Suisses; un paysan y passant par hasard, une grande partie du rocher voisin est tombée sur la route ; à peine celui-ci put se sauver la vie , par une fuite prompte et légère; tout étonné, il se tourne et regarde l’endroit où il avait risqué d’être enseveli; il vit quelque chose qui brillait au rocher , il y monte avec beaucoup de peine, et y trouve des petits cristaux.
Quant aux Métaux et Minéraux qu’on trouve en Valais, il est certain , qu’il y a des mines d’or, d’argent, de fer , et de plomb, puisqu’on en a fait l’expioitation dans les derniers siècles , ce que les Abscheidts des Diètes , ou assemblées Souveraines du pays , prouvent d’une manière claire et constante. On en exploite encore dans ce moment a Gampcl ’, dans les vallées de Loelschen et d ’Hérins, comme encore la mine de fer de V Entrcmont. Mais les habitans du Valais , en général, ne voyaient pas ces exploita-^ tions de bon oeil , parce qu’elles détruisaient les forêts par la fonte des métaux, parce qu’elles détruisaient leurs pâturages , qui se trouvaient au-dessous, parce qu’encore elles dérangeaient les sources des eaux, et qu’elles multipliaient les avalanches. Mais passons aux forêts qui sont aussi un produit des montagnes et faisons-en le sujet du chapitre suivant.
du Valais.