‹ A.-P. de CandolleChapitre 40 sur 45 · CANTON D’ ENTRE MON T · texte numérisé non relu

CANTON D’ ENTRE MON T

La quatrième Bannière est formée par l’Entremont, qui à St. Brancher se partage en deux grandes vallées, savoir en YEn/remont proprement dit, et en la vallée de Bagnes, qui se tourn» plus au levant, et «ù l’on S£ rend après

Jt

«voir passé le pont de St. Brancher. L’Entremonl a obtenu son noin de sa situation, parce qu’il se trouve de tous le» côtés enferme par des très-hautes montagnes, et c’est pour cela aussi, qu'il est appelé En/remont , comme qui dirait entre les montagnes; aussi l’appelle-t-on en latin inler montes ; mais quant a la vallée de Bagnes , on l’appelle en latin Balneas , mais mieux encore Balnea, et Balnea vallis , par rapport aux Bains, qui s’y trouvaient jadis, d’où aussi cette vallée a tiré son nom, et comme les armoiries de cette vallée le démontrent, puisqne dans l’église paroissiale, qui est dédiée à St. Maurice, à l’entrée; et au haut du, Chœur, et à la droite au-dessus on trouve dépeint un cuvier pour baigner, et une personne dans le bain, ce qui ne peut laisser de doute à cet égard. Cette Bannière , autrement appelée Bannière générale d’Entre-

mont, est composée de huit paroisses, Bovernier, St. Brancher , F allège. Bagnes, Orsièrcs, Liddes , le Bourg de St. Pierre, et Sasson, y compris Charat, et autres villages; de ces deux paroisses l’Abbaye de St. Maurice en a deux> dans lesquelles M.r l’Abbé du tems, nomme les Curés, elles remplace par d’autres, à la sortie, oualamort des precedens, savoir en Bagnes et à Vollège; la grande vallee de Bagnes, longue de six lieues, est traversée dans toute sa longueur, par le grand torrent nommé la Drance, qui descend du levant de Bagnes et la coupe en deux dans toute sa longueur en la parcourant, et qui arrivant proche du village de St. Brancher se joint à l'autre D rance , qui sort de I Entremont. Cette même vallée de Bagnes est composée de quantité d’autres villages, comme Ville ta T erbîer , /e Zahloz , la Place , Brizon , Vergcgere , Praraye~ , Sarrayez , Montagnier et lurlier; tous cw yid*-

ïoo Descriptigi*

. ges néanmoins ne forment qu’une seule et même paroissrçaussi est-elle la plus grande et la plus peuplée du pays , et jouit de la réputation de posséder la plus grande cloche du Valais. L’Abbé de St. Maurice était Seigneur de Bagnes et de Vollège; mais la Seigneurie de Bagnes était comme suspendue momentanément, lorsque l’Evèque deSion se trouvait dans lEntremont, comme nous le verrons dans son teins, auquel cas, c’était l’Evêque, qui y était haut Seigneur, et comme Seigneur de Bagnes, l’Abbé de St. Maurice nommait aussi pour la dite vallée un grand Châtelain, qu’on appelait pour cela le grand Châtelain de Bagnes pour la judicature civile et criminelle; mais les autres six paroisses de cette Bagnière de l’Entremont étaient toutes sous la jurisdiction et judicature du gouvernement de St. Maurice; et comme les autres endroits susdits ont déjà été décrits en parlant de la route du grand St. Bernard , nous y renvoyons le lecteur, savoir au chapitre des passages par les hautes montagnes du pays : venant donc à la vallée de Bagnes , j’observerai d'abord d’après Simbler , que Jus/us Sillinius , autrement Jadocus de Sillinon , Evêque de Sion , y a le premier découvert des mines d’argent, qui étaient encore heureusement exploitées au teins que Simbler écrivait f comme il conste par ces paroles tirées de son ouvrage t « quæ nunc quoque cum fructu cxcrcentur » .

Cette même vallée de Bagnes , outre qu’elle est la plus

.grande paroisse du pays, la plus peuplée, a encore le plus de villages qui lui sont réunis , que nous avons nommés plus haut, et dont aussi nous ne parlerons gu ères , parce qu’à part la paroisse, ou le Chef-lieu , les autres villages n’ont rien de particulier, ni de mémorable quant à la localité , puisque les uns sont dans la plaine et les

5oi

DU V AXAIS.

autres sur des hauteurs , plus ou moins élevées , plus ou moins spacieuses, et invisibles la plupart depuis la plaine; seulement dirons-nous, que le Chef-lieu leZablo, est un grand village, et possède une grande place publique, des halles, et des arcades couvertes, et enfin un banc de cries, où l’on fait les publications, et sur laquelle place les autorités nommées , ainsi que tout le peuple y assemblé prêtait le serment de fidélité et d’obéissance au nouveau grand Châtelain nommé par M.r l’Abbé, lors de l’installation du dit grand Châtelain.

La vallée de Bagnes en général est très-saine, et trèsfertile , jouissant d’un air pur et doux, balayé par le cours rapide de la bruyante Drance , qui la parcourt du levant à son couchant ; Bagnes lui-même , le Chef-lieu de U vallée, a été totalement ravagé et dévasté par une inondation terrible l’an i545.

Bagnes a encore cela de particulier, qu’on y prend annuellement durant l’automne et auprintems une infinité de grives, oiseaux ainsi nommés, d’un goût délicieux étant rôties, qui se nourrissent de bayes de genèvre, et sentent pour cela en plein la baye de genèvre écrasée, mais pour les rôtir, il faut les piquer avec du lard, ou les envelopper dans une tranche mince de lard, et ensuite les rôtir à la broche , ou si l’on veut dans la tourtière; il y a demême en Bagnestout autre gibicrde montagne, savoir: lièvres, perdrix, herbaines ou perdrix blanches, coqs et poules de Bruyères ou Faisans, et enfin des gélinottes d’une chair délicate; Bagnes abonde de même en toutes sortes de volaille, et en moutons d’une chair fort savoreuse, ainsi qu’en belles et fort fertiles prairies bien arborisées, «tenexcelUns champspour le seigle et le froment; la vallée

Coi

ne manque non plus de superbes monlagnts et mayens pour les vaches, et notamment à Vcrbier , au septentrion, du Chef-lieu de Bagnes, oùil y a unepleine superbe, et une prodigieuse quantité d’écuri.'s de vaches, car on prétend , qu’il y en a autant, qu’il y a de jours dans l’année, quant à inoi,je ne saurai le dire, ne les ayant pas comptées; cette plaine doit avoir plus d’une lieue d’étendue , et jouit d’une belle vue.

Cette même paroisse de Bagnes a de même de superbes forêts, et parmi lesquelles la plus belle était celle du cidevant Etat du Valais , qu’on appelait pour cela la Jorct de Mcsscigneurs , dans laquelle forêt personne n’osait couper aucune pièce sans la permission spéciale et écrite de M.r l’Abbé, ou de M.r le grand Châtelain A* Bagnes , qui en avaient la surveillance, aussi avaient-ils soin de n’accorder la dite permission que fort rarement, et encore que pour une ou deux plantes seulement , et à des personnes, sur la fidélité desquelles ils pouvaient compter, et dont ils tenaient les noms en note , afin de pouvoir connaître l’abus, s’il en avait été fait.

Quant aux montagnes pour les vaches en été, elles y sont excellentes, riches en bonnes herbes, et fort nombreuses, et même en partie fort grandes, puiqu’on dit en proverbe, qu’il y a en Bagnes mille et vingt-huit monla,gnes, ce qui ne doit pas s’entendre numériquement , et rigoureusement , puisqu’il n’y en pas seulement vingt, mais qu’il y a une assez grande pour pouvoir nourrir mille vaches, et une autre pour vingt-huit vaches seulement î aussi nourrit-on, et engraisse-t-on dans ces montagnes, sauf respect, des cochons d’une grandeur’ et grosseur- prodigieuse, et dont un seul jambon est en clat de poser

jusqu’à

du Valais. 5o5

jusqu’à trente livres, c’est pour cela encore, que les jambons de Bagnes sont les plus renommés du pays , tout

comme les veaux de Bagnes, qui sont les plus gras, le* plus gros, et dont la viande est délicieuse, par contreleurs moutons sont extrêmement petits, comme en général tous ceux de l:Ent remont, mais leur viande par contre est d’autant plus savoureuse ; Bagnes enfin a suffisance de tout genre de nourriture habituelle aux peuples des montagnes. ' f

Quant aux habitations, elles y participent du défautgénéral du pays d’étre basses et petites, et de n’avoir que de petites fenêtres, mais par contre les demeures y sont moins mal-propres que dans bien d’autres endroits, e%n général les logesnens y sont assez propres, ainsi que leurs vêtemens ; leur nourriture est celle, comme du reste des Valaisans, le lait, le laitage, fromage, légumes, et un peu de viande salée; on y fait beaucoup de bon cidre, parce qu’on y abonde en pommiers plus ou moins sauvages ; quant au vin en général, on n’en use guères , et je ne connais pas de peuple, à l’exception des Anniviards et de ceux d'Hérémence moins débauché, et moins adonné à la gourmandise et à la débauche que les Bagnards; ce peuple est d’ailleurs doux, paisible, et rien moins que mauvais et chicaneur; mais tout ce qu’on en dit d'eux, c’est qu’ils sont cachés, réservés, rusés et fins ; quant à moi , je n’ai eu qu’à m’en louer en général de leur conduite à mon égard pendant les six, à sept ans que j’y étais leur grand Châtelain; leur habillement est pour l’ordinaire d’un drap du pays brun, tirant sur le jaune, sauf, qu’il est moi A clair que celui de l’Entremont; en un mot, c’est le peuple béni de Dieu , et la terre Sainlfe du Valais, tant par rapport

5o4 Description

aux hommes, qu’à faison de la situation et de la fertilité de son terrain; mais il est teins de quitter ce peuple, et de reprendre ina course; sortant donc de Bagnes, i’observe sur ma route, avant d’arriver au pont de St. Brancher, qui est à sa minuit, dans une espece d’enfoncement à une petite demi lieu© de montée successive .depuis St. Brancher, et à trois quarts de lieue depuis Bagnes, un fort joli \illage, nommé Vollège ; ce village était une paroisse appartenante à l’Abbay© de St. Maurice, conjointement avec Bagnes, l’Abbaye y avait aussi le droit de Patronat, comme celui de la jurisdiction séculière ou judicature, faisant partie de la Seigneurie de Bagnes, à laquelle il était annexé. Vollège est assez gai et grand; entouré de beaux, et bons biens, comme vergers, prairies et champs; la Cure y est surtout jolie et bien bâtie, ayant un beau jardin et verger bien arborisé à côté, et au levant de la dite Cure; il y a aussi à Vollège une belle place d’exercice au levant de l’endroit, et dont on ferait une place de bâtisse; enfin cet endroit jouit d’un air doux, et est bien placé; les mœurs des gens de cet endroit sont les mêmes que celles de ceux de Bagnes, avec lesquels aussi ils ne forment qu’un seul et même peuple.

Quittons donc Vollège poui* nous rendre à St. Brancher, et de là à Martigny la ville, dépassant celle-ci, pour enfiler ensuite la gorge qui conduit à St. Maurice, ou dans le Canton de ce nom, qu’on nomme aussi pour cela

u v Valais.

Page 1