‹ A.-P. de CandolleChapitre 7 sur 45 · CHAPITRE V · texte numérisé non relu

CHAPITRE V

Des Coutumes des Valaisans . -

Il est difficile de faire l’énumération des Coutumes du Valais, parce qu’elles sont ou abusives, ou peu remarquables, ou pour la plupart abolies de nos jours.

Quant aux lois du pays , c’était des lois municipales que nous appelions' Statuts. Elles étaient portées par la Diète assemblée, conjointement avec TEvéque et le Chapitre. On les rédigeait en pn seul corps ou Code; elles dérogeaient au droit commun , et obligeaient chaque individu selon toute leur teneur. Les Statuts , qui ne laissaient de force au droit commun que dans les cas sur

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lesquels ils se taisaient , pouvaient recevoir des modifications, restrictions, pu extensions dans les révisions que les chefs du Gouvernement faisaient de tems à autre , ainsi que dans les Abscheidts , ou Récès de la Diète, qui n’étaient autre chose que le résultat des discussions, des opérations , et des résolutions de chaque diète prises ad referendum , ou à l’agrément des sept dixains. Ces Abscheidts ne prenaient force de loi qu’après leur acceptation par les sept dixains qui les faisaient ensuite publier , chacun dans son dixain respectif. Pour le criminel, car les Abscheids ne regardaient que le civil, et les formalités à y observer, on avait une espèce de formulaire prescrit; mais le plus souvent on se servait du criminaliste Frœlichsbourg qui a écrit en allemand, ou à son défaut, des criminalistes les plus doux. Telles étaient les formalités, ou telle était la procédure qu’on observait dans les causés criminelles, à laquelle on donnait peut-être plus d’attention qu’à la matière elle-même du procès. Dans le quinzième et le seizième siècle, la justice criminelle s’occupait souvent des procès sur le sortilège; de sorte, qu’il n’était pas plus rare alors de voir brûler le monde, qu’au jourd’hui il est rare de le voir exécuter. La procédure qu’on observait dans ces sortes de causes était tout-à-fail singulière, tant à raison du fait dont on s’occupait, qu’à raison du genre de supplice qu’on destinait à ces prétendus coupables. Qu’il me soit permis de dire ici deux mots touchant l’abus qui avait lieu dans le pays, et qui offrait Une vue bien pénible aux amis de l’humanité, c’était d’aVoir dressé le long de presque toutes les routes, des potences où les suppliciés restaient plusieurs années pendus. Quelle idée îae devait pas donner à l’étranger un spectacle si inattendu?

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Mais si l’on sait que la raison du nombre de ces gibets dans le Valais, était que chaque district, dixain, oa canton devait avoir ses instrumens de supplice , puisqu’il avait sa haute justice, portant le droit de condamner, ori s’en étonnera moins. Le Valais d’ailleurs est contigu à différens états voisins, et a beaucoup de passages fréquentés qui amènent le voyageur ; en outre , on était facile à recevoir les étrangers en qualité de domestiques ou d'ouvriers, dont le Valais a manqué en tout tems, les scélérats des nations étrangères s’y jetaient, et lorsqu'ils avaient été judiciairement examinés, et que leurs crimes étaient connus, on les exécutait selon l’ordonnance des lois. Aussi le dixain de I^oechc était leur non plus ultray car la jusitee de ce dixain ne leur accordait point de pardon , au contraire elle ordonnait de les pendre de suite, lorsqu’ils méritaient de l'être. Le dixain de Siort était le plus clément de tous les autres dixains, rftais 1.1 clémence lui mérita cet amer reproche d’attirer tous leà scélérats; elle lui mérita encore cette fameusé épithète en deux vers :

Si quelque scélérat ne veut se laisser pendre.

A S ion sans danger, il peut se laisser prendre .

Un autre abus plus singulier encore était celui dè faire quitter les culottes à un débiteur insolvable, et de l’obLi-*ger de s’asseoir podice nvdo trois fois de suite, sur une pierre placée devant le château épiscopal , en présence du peuple. Et certes, des usages pareils sont bien humilians pour le débiteur, et bien peu consolans pour le créancier qui , sans doute , aurait préféré de garder là créance , même dans la persuasion de h'en être jamais

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satisfait , que de recevoir un tel payement ! . Mais des .usages de. ce genre ne. sont plus en vigueur de nos jours.

Une autre coutume très-mauvaise dans te fond, était encore celle de la Matze ., en latin Matza , qu on portait devant la maison de celui qu’on voulait proscrire, et dont PO voulait piller les avoirs , ce qui était ordinairement l'ëffet. d’une révolte du peuple, comme l’histoire de la JVIatze va le faire voir.

A Sion, c’était l’usage, dit Sprenger in statuum imperii delineaiione , page 344 > ?ue quand on voulait proscrire ou bannir quelqu’un , on portait devant sa maison une racine d’arbre , à laquelle on donnait la forme d’un homme très-vilain, ce qu’ils appelaient la Matza , où alors tout ' Je monde ^s’assemblait^ et allait dévorér les vivres du proscrit. Certainement cela sentait F ostracisme; voilà ce qu’on appelait porter la Matze à quelqu’un. Je ne saurais donc me dispenser d’entrer dans quelques détails relati- * vement à cet objet.

... Cette manière d’agir pourrait paraître scy tique à quelques-uns; car porter à quelqu’un la Matze n’était pas bien différent de l’usage des Scytes , qui était de s’asseoir sur le dos d’un bœuf, comme Lucien le décrit in Toxari. Chez les Scytes, lorsque quelqu’un était lésé par un plus ' puissant que lui , et que celui-ci voulait s’èn venger , ne pouvant le combattre de front, ni ouvertement, il immo- . lait un bœuf, coupait la viande par petits morceaux, la . rôtissait, et étendant ensuite le cuir par terre, il s’asseyait dessus tenant les mains suivie dos, comme une personne liée et garrottée, faisant ensuite apporter les chairs rôties du bœuf, il invitait chaque passant à en prendre un

morceau ; celui qui l’acceptait, tapait du pied droit sur

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le cuir, et promettait du secours au lésé, selon son pou-1 voir. Le lésé ramassait ainsi sur son cuir une grande . multitude de personnes qui’ lui promettaient toute la fidélité, et l’activité possible pour le secourir. Il était très-difficile de disperser cette multitude ; car c’était autant qu’une troupe réunie sous serment, et de monter ainsi sur le dos était autant chez les Scytes que de jtirer par serment.

Il en était de même de la Matze des Valaisans, car si quelqu’un avait manqué contre la République , on lui portait la Matze , qui était le signe de la conspiration contre celui qu’on voulait bannir; elle variait aussi quelquefois dans sa forme, car anciennement, dit-on'; elle étoit une grosse torche, ou morceau de bois, soit trique, en latin Clava lignea , dans laquelle celui qui voulait être de la conspiration pour venger binjure publique, enfonçait' un clou de fer. Mais dans les teins postérieurs, on a fait

la Matze en formant une espèce de masque qui repré-

sentait en quelque façon une figure humaihe qu'ils*

entouraient ensuite avec des racines d’arbres; et de vigne entrelacées , de manière à former quelque ressemblance d’une figure humaine vue de* loin. Cette figure était ornée de plumes de coq et de chapon, à la façon d’un plumet. Enfin la plupart du tems ,: cette Matze était formée de jeunes arbres de bouleau pliés et liés en cercle, où les conspirateurs prenaient le sommet flexible de cet 1 arbre, le nouaient, mettant ensuite une perche à travers, * ils tournaient autour jusqu’à ce que l’arbre fut déraciné, pour indiquer par là qu’ils voulaient extirper le méchant Ils * attachaient ordinairement de nuit cette Matze -ainsi formée à quelque arbre , ou même; à 1 quelque

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haye où le peuple passait le plus. Alors le lendemain matin, ceux qui passaient par là, ignorant peut-être la chose, s’y arrêtaient pour en voir l’issue; à ces curieux se joignaient les acteurs deda tragédie future, qui feignaient de s’en étonner aussi; enfin, un des plus hardis* s’avançait dans la foule , détachait la Matze et gardant le silence le plus stricte, il la portait dans quelque pré ou champ où tous les autres le suivaient, et l’entouraient de tous çôlés. Alors quelqu’un du nombre de ces derniers adressait la parole à la Matze, lui demandait ce qu’elle voulait, ou ce qui lui faisait de la peine. Celui qui l’avait transportée dans cet endroit ne répondait rien, et faisait le muet, un autre alors conseillait de donner un avocat à la Matze pour défendre sa cause ; pour cela , l’on choisissait ordinairement le plus éloquent de tous ceux qui étaient présens , mais toujours un du nombre de la fac-, tioQ, et qui se plaisait à ce$’ mouvemens turbulens du peuple. L’avocat choisi feignait d’ignorer tous ces conseils et la cause pour laquelle la Matze avait été produite , il hésitait, il inventait plusieurs causes et les produisait au public; celui qui avait apporté la Matze écoutait avec attention; enfin lorsque ce dernier avait entendu la vraie cause , faisait signe d’approbation en inclinant la tête, et marmotant quelques mots , il sautait en l’air de joie. L’avocat de la Matze exhortait les personnes présentes, que puisqu’elles avaient appris la cause pour laquelle il avait apporté la Matze , elles devaient aussi délibérer sur ce qu’ils avaient à faire , à quoi ce porteur de la Matze faisait, un geste suppliant. L’avocat alors cueillait les suffrages des présens, ou au moins de ceux qui étaient les auteurs de la sédition; sur quoi ceux-ci sans faire la

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moindre menlion de paix, convenaient tous, qu'il fallait donner du secours à la Matze, conserver les anciennes coutumes, la liberté du peuple, et le faire savoir aux autres dixains ; car cela se savait de suite dans tout le pays ; l’on déterminait enfin le jour de l’exécution dans rassemblée. En attçndant, ceux qui craignaient pour leur sort, apaisaient le tumulte du peuple par la force, ou par les conseils, ou par des largesses mais lorsqu’ils négligeaient de le faire, la Matze était portée par le peuple furieux devant les maisons de ceux dont ils voulaient se venger, et de suite ils pillaient leurs maisons, emportaient ou consumaient les vivres, et enlevaient le reste. Souvent un grand nombre de personnes s’assemblaient dans une pareille circonstance , non dans l’intention de venger l’injure publique, ou de défendre la liberté, mais à dessein d’y cueillir le butin. Josias Sim hier dit, que la Matze a seulement été inventée et mise en usage dans le Valais, lorsque le peuple s’était trouvé opprimé par le dur gouvernement de l’Evêque Willaumc et de son père Guichard de Rarogne , vers le tems du Concile de Constance , et qu’au tems du même Simbler , par le consentement commun des habitans du V alais , et surtout à l’invitation et instigation des Suisses , l’usage de la Matze n'a pas été aboli à la vérité, mais en quelque manière interrompu; car il était à craindre, que ce qui était arrivé à des hommes opulens et innocens arriva de même à d’autres. On préféra dans la suite d’offrir la loi à ceux qu’ils suspectaient d’avoir lèse la République, ou sa liberté, que de les punir d’une manière aussi har-? Lare et sans les avoir entendus.

Un autre usage établi à Sion, aussi ridicule que celui

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de la Matze était tumultueux et funeste aux intérêts de celui contre lequel on le mettait en pratique; c’était celui qu’on observait dans les enterremens des personnes de distinction, où les porteuses d’offrande se couvraient d’un grand chapeau noir, d’une construction particulière, et d’une largeur souvent de deux pieds de diamètre avec un enfoncement que de deux à trois pouces au plus, ce qui leur donnait une apparence toute particulière. Mais enfin c’était l’usage, et cela suffisait pour le faire subsister; car le Valaisan est obstiné à les conserver bons ou mauvais.

Il n’était pas moins plaisant à Sion que M.rs les Conseillers de la ville fussent incorporés dans toutes les confrairies des artisans , quoiqu’ils n’eussent la moindre connaissance de ces divers états ; tandis qu’en Suisse , dans certaines villes, on ne pouvait devenir magistrat, sans être instruit dans ces métiers, ou tout au moins dans un.

J’observerai encore qu’il n’y avait peut-être point de pays au monde où l’on faisait plus de repas publics qu’en Valais, dans lequel on ne sait naître, ni mourir, ni obtenir une charge quelconque sans festin. Il fallait pour obtenir une charge de dixain, donner à manger à tous les habitans , ce qui attirait quelquefois une populace de plusieurs mille hommes. Aussi n’était-il pas rare de voir se miner en peu d'années , des hommes fort riches surtout lorsqu’ils mouraient jeunes, et avant que ces charges aient pu leur faire rentrer l’argent déboursé pour y parvenir. C’est bien ici qu’on peut appliquer avec raison le vers suivant :

Auri sacra famés çuà non morlalia cogis

P éclora?

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Un autcç usage fort étendu dans le pays est celui du tirage à la cible, qu’on pratiquait dans toute la patrie, au printems , en été , en automne ; jusqu’aux fêtes de Saint- Maurice , et cela surtout à Sion. On créait des petits fonds pour maintenir ces confrairies et les maisons dudit tirage , où les tireurs s’amusaient quelquefois en société. Mais je traiterai ailleurs de la cible.

Enfin un dernier usage en Valais et d’un genre tout autre était celui en vertu duquel les héritiers d’un Evêque étaient obligés de donner à l’église cathédrale deSion, un ornement complet dont l’Evêque et les chanoines se servaient les jours que celui-là pontifiait. Il consistait en plusieurs grands manteaux de chœur , chapes , chasubles ecclésiatiques, en drap d’or ou d’argent , parsemés de fleurs en soie de différentes couleurs. Le prix de ces sortes de vétemens était souvent de deux à trois cents louis. Je ne dirai rien des autres usages et coutumes de ce

pays , qui peuvent lui être communs avec toutes les autres

nations , et je réserve ailleurs la place de ceux des endroits particuliërs du Valais.

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