GÉNÉRAL SUR SA VIE
L'homme dont je vms raconter la tie doit moins sa célébrité aux découTertes scientifiques auxqud* les il a attaché son nom qu'à la portée de wm esprit et à rétendue de son intelligence. D appartient à cette catégorie peu nombreuse de savants dont les travaux» quoique tout k fait spéciaux, excitent cependant un intérêt général, à cause de la gran* deur des idées qui y régnent et du point de vue élevé qui les domine. Chez les hommes doués dt ce génie particulier, c'est moins le résultat des re^ cherches que la manière dont elles sont conduites qu'on admire ; c'est moins la découverte que l'auteur de la découverte qui demeure célèbre ; c'est
donc rhomme encore plus, ou du moins tout autant, que le savant que je vais chercher à faire connaître.
De Candolle naquit à Genève le 4 février 1778 ; Linné était mort le 10 janvier de la même année. Son père était l'un des premiers magistrats de la république, et sa famille, originaire de Provence, y existe encore et y jouit d'une considération méritée. L'un de ses ancêtres était venu s'établir à Genève, fuyant les persécutions religieuses qui enrichirent cette ville de tant d'hommes puissants par l'intelligence et par Félévation du caractère.
Le jeunede Candolle, après aToirsuivile collège, entra en 1792, comme étudiant, dans l'Académie. La tourmente révolutionnaire , qui agitait alors Genève, sans interrompre le cours de ses études, l'obligea toutefois de se réfugier momentanément avec ses parents dans une propriété située au pays de Yaud, près des bords du lac de Neuchâtel ^ De cette retraite il revenait fréquemment à Genève ; il y suivit, au printemps de 1794, quelques leçonà
^ Â Gbatnpagne près de Grandson.
de botanique que donnait alors M. Vaucher, pasteur protestant, ami passionné de la nature, aussi remarquable par raustérité de ses mœurs que par la vivacité de son ima^nation. Ces leçons achevèrent de développer le premier goût de botanique que le séjour de la campagne venait de provoquer en lui, et auquel lui avait permis de se livrer. Elles eurent aussi pour effet de le mettre en rapport avec M. Yaucher; et les relations intimes et constantes qvCil soutint avec cet homme distingué, malgré des séparations nombreuses et prolongées, furent constamment pour tous les deux une grande source de jouissance. C'était une chose étonnante, au premier abord, que devoir deux hommes aussi différents par le caractère que par les habitudes se convenir aussi bien et être si fortement attachés Tun à l'autre. Et cependant, pour qui les connaissait, l'explication de ce phénomène moral était facile : il n'y avait pas uniquement entre eux le lien d'une passion commune pour la même science, il y avait de plus chez tous les deux la même élévation d'esprit, la même chaleur de
cœur.
En 179^9 ftg< par conséquent de dix*huit aiii fieatemwt, de CandoUe alla, aTec trois de ses con« diiBCÎplâs» f^^ ^n <^urt sé}Qiir à Paris. Recom« mmàé à Dolomieu» il put se mettre promptaneot m rapport ayee plusieurs de9^ naturalistes cé«lèbresda Tépoque* Il entendit et connut Cuvier; îl entrevit Desfontaines, qui devait être plus tard Km mattre et son ami; il se mit de lui-même en relatioii ayee Laœarek, dont il »rait déjà étudié là flar0françf4$^f ouYrage qui devait devenir j^esque entièBemeot le sien. De retour i Genève, il sentit le besoin de «mtenkr avec les savants que renfer* mait alors sa ville natale des relations du même g^re que edles qull avait entamées à Paris. Il se rai^roeba facilement de Senebier; et la liaison qu'il contracta avec ce savant aimable et bienveiU lant contritMia sans douta b augmenter chez lui le goût de la botanique, et particulièrement celui de la physiologie végétale. Aussi e(mserva4-il toujours une profonde reconnaissance pour Senebier, à qui il dédia le premier genre de plantes que ses travaux ramenèrent à établir.
De GandoIIe connut également Horacc-Bénédict
deSaugsure; mais cette rdation, de courte durée^ ne Ait pas bien intime. Le caractère sévère et Tes^ prit rigoureux de de Saussure allaient moins bien À de Gandolle que la facilité gracieuse et Tespftce de laidser^aUer s«ientiâque de Senebier. D'ailleurs, ce qui mit peut-être un peu de froideur dans cette courte relation entre le grand physicien qui faisait alors la gloire de Genève et le grand botaniste dont elle devait également s'honorer plus tard, ce fut FinlAstance avec laqudle de Saussure chercha à dégoû^ ter de CandoUe de Tétude de la botanique pour lé porter Ters celle de la physique^ et la fermeté avec laquelle le jeune homme de dix-neuf ans sut résis^ teràTinfluence d'une autorité aussi imposante. AU reste, si de Saussure fut le premier, il ne M pas le seul savant qui eût désiré que de Gandolle dirigeât 60U génie vers la recherche des lois générales de la nature, au lieu de se borner à en étudier un règne î le même désir lui fut exprimé plus tard par son ami Biot, à la suite d'un travail de physique expérimentale qu'ils avaient fait en commun, et dont j'aurai plus tard occasion de parler.
Mais est-il possible, est-il convenable d'imprimer
forcément une certaine direction aux goûts et 11 l'aptitude d'un jeune homme? Je ne le pense pas; d'ailleurs je ne crois pas beaucoup à Tinfluencedes circonstances extérieures pour déterminer cette direction. Il existe chez Tbomme de génie des prédispositions, des préférences qui tiennent à la na-r ture de ses facultés, et qui le poussent vers une certaine étude plutôt que vers une autre, le pla$ souvent même sans qu'il s'en rende compte. Les circonstances extérieures sont l'occasion qui permet la manifestation de ces tendances ; elles n'en sont pas la cause, sauf dans quelques rares exceptions. Maintenant, jugeant après coup, doit-on, quand un homme a fait faire de grands pas à une science, regretter que ce ne soit pas sur une autre qu'il ait dirigé ses travaux? Je ne puis l'admettre ; de CandoUe aurait été, sans doute, un physicien distingué; mais n'oublions pas qu'il a été le premier botaniste de son époque. D'ailleurs, le goût prononcé qu'il avait manifesté de bonne heure pour la littérature et qu'il conserva jusqu'à la fin de sa vie, les succès mêmes qu'il y avait obtenus dans sa jeunesse, l'a^ vaienl éloigné des études mathématiques pour les-
quelles il eut toujours une répugnance marquée^ et qui cependant lui eussent été indispensables s'il se fût voué à la physique.
Les conseils de de Saussure ne furent pourtant pas sans quelque influence sur le caractère spécial des premiers travaux botaniques de de Candolle : ils contribuèrent à porter principalement son attention vers la partie physique, soit physiologique, de Tétudc des végétaux.
Dans l'été de 1797, et dans Fhiver de 1798, il entreprit des recherches de ce genre ; les résultats en furent consignés plus tard soit dans ses ou* vrages, soit dans des mémoire particuliers. Elles avaient eu principalement pour objet la germination des graines des légumineuses, la végétation du gui, la marche de la sève dans les lidiens. Dans le même été de 1797, il découvrit la première plante nouvelle dont il ait enrichi la botanique. Un jour, il se glissait le long d'un de ces couloirs ^ qu'on
^ On désigne sous ce nom, dans les pays de montagnes, des espèces de passages forlemenl inclinés qui servent à faire glisser de haut en bas les pièces de bois provenant de la coupe des forêls.
iroQve sur les côtes du Jura, lorsque^ apercevant iiir UM brandie une fleur rose qui lui était inconnue, il arracha la branche eii passant et l'emporta dans sa course rapide jusqu'au bas de la montagne. Il reconnut ensuite que sa précieuse conquête était la riticulaire rose dont il inséra plus tard la description dans leBuUetin PkilomatMqnê. Les premiers travaux scientifiques de deCandolle indiquaient déjà diez lui de la perspicacité et un trai talent d'observation. Ses rècherdies sur la végétation du gui jetaient un joUr tout nouveau sur kl manière de vivre de ce singulier végétal et en général des plantes parasites ; ses observations sur h marche de la sève dans les lichens annonçaient, diei le jeune botaniste, le désir d'aborder les plus Ifrahdes ditâcultés de la sdence, et la capadlé nécessaire pour le faire avec succès. Ce dernier travail n'était pourtant ptô exempt de quelques erreurs que Tauteur eut l'occasion de rectifier lui-même plus tard. La Société de Physique et d'Histoire naturelle de Genève, fondée depuis quelques années par Bonnet et de Saussure, à laquelle il avait communiqué ses premières recherdies, l'admit alors,
quoique à peine âgé de vingt ans^ au nombre de ses membres. Elle commença Hinsi, pour lui, la 6érie de ces nombreux honneurs scientifiques qui ne cessèrent qu'à sa mort '.
L'année 1738 vëliait de commencer; les cir*iiDonstisinoes politiques dans lesquelles se trouvait Genève devenaient de jour eik jour plus graves; une réunion à la France était imminente. De CandoUe I» décida à aller chercher une carrière hors de Genève et à retourner à Paris, où l'attendait un vaste diamp ouvert à sa noble ambition, et où rappelaient les souvenirs pleins de vivacité et de fraîcheur de son premier voyage. Il part, et de cette époque date pour lui la vie de l'homme fait. Paris, Montpellier, Genève, sont les villes qu'il habite successivement et où s'élaborent ses travaux. Leurs noms résument d'une manière heureuse les trois grandes périodes entre lesquelles sa vie se partage naturel*lement à dater de 1786 ; c'est ee dont il est fedte
^ Le leademaîa 4e ta mort) il arrivait enoere à Genève un diplôme d'une Société scienlifique d'Amérique, qui décernait à de Gandoiie le iilre de membre honoraire.
— sodé se convaincre en jetant un coup d'œil rapide sur chacune d'elles.
La première période s^écoule à Paris de 1798 à 1808 ; elle se passe au milieu du mouvement sodaX et scientifique qui agitait alors cette grande ville, et auquel deCandolle prend part avec Tardeur delà jeunesse et avec Tactivité qu'il apportait à toute chose. La position honorable que lui assignent Toriginalité et l'importance de ses recherches le met bientôt dans l'intimité de ces savants qui étonnaient TEurope par le nombre et la grandeur de leurs trar vaux. C'est alors qu'il fait ses mémoires les plus importants de physiologie végétale et qu'il publie la Flore française. Sa bonté naturelle et son goût pour les sciences sociales le poussent à joindre ses efforts à ceux des hommes distingués qui s'occu-^paient activement alors des moyens de soulager les classes pauvres. Ses qualités aimables et lahauteporlée de son intelligence le font accueillir avec faveur par les hommes les plus éminents dont se composait la société française à cette époque. Savant, philanthrope,, homme du monde, de CandoIIe trouve du temps pour tout; la vie déborde chezlui de toute part.
A cette période d'animation, et, je dirai, d'effervescence, succède, de 1808 à 1816, une époque de tranquillité et de méditation. De Candolle est à Montpellier, et, pendant les huit années de son sé« jour dans cette ville, il met en ordre, il élabore la prodigieuse quantité d'idées et de matériaux qu'il a emportés de Paris. C'est là qu'il publie ses travaux les plus originaux, ceux qui dénotent le mieux le penseur profond et ingénieux, en particulier la Théorie élémentaire ,
Mais cette vie tranquille et peut-être un peu mo* notone ne pouvait longtemps lui suffire. Le besoin d'activité et la verve d'intelligence dont il était doué requéraient d'autres aliments. Paris devait être naturellement son point de mire ; il aurait été sans aucun doute le lieu de son retour, si les événements politiques, en lui créant des circonstances nouvelles, ne l'eussent déterminé à quitter Mont-» pellier pour Genève. Des souvenirs moins brillants, mais peut-être plus profonds , des amitiés moins illustres, il est vrai, mais tout aussi affectueuses, des parents respectés et chéris de leur fils, une patrie qui renaissait belle d'espoir et d'avenir, atti-
raient de Catidolle à Genève ; un concours particulier de circonstances décida son retour. Il y reyint en 1816 ; il ne Ta dès lors plus quittée : ce séjour, de 1816 à 1841, constitue la dernière et la plus longue des trois périodes de soii histoire. Ce n'est pas le mouvement d'idées ili Tédat de la vie de Paris, ce n'est pas non plus la vie douce et facile de Montpellier, s'écoulant au milieu d'un cercle d'amis intimes et de paisibles travaux, que de Gandolle retrouve à Genève. Ce qu'il y trouve, c^est un mélange de ces deux genres de vie, c'est-à-dire une vie à la fois d'action et d'étude, de société et de ca- Imiet; heureuse combinaison des éléments qui avaient successivement dominé dans les deux premières périodes. C'est à Genève qu'il commença là gigantesque entreprise de décrire toutes les plantes connues de l'univers, et qu'il devint ainsi, de l'àfh sentiment général de tous les naturalistes, le cen^ tre de la botanique du monde entier par la puUication du Prodromta.
Ainsi, nous le voyons : les trois séjours de Paris, de Montpellier, de Genève, constituent bien dans la ^ de de CandoUe trois |Ai»cs distinctes et forment
— as -.
par Conséquent dans son histoire trois divisioni naturelles. Mais, avant de les aborder, diereliions encore à nous faire une idée plus comi^ète de cette physionomie dont nous étudierons ensuite séparé-^ ment les différents traita caractéristiques, avec d'autant plus d'intérêt que nous en aurons (oUgft mimx saisi l'eiprespioa générale.
Au moment où de GandoUe entra dans la ear« rière, l'étude des sdraces venait d'éprooTer Titao de ^es grandes crises périodiques qui signalent de temps à autre leur marche progressîTe. Le dnc*^ huitième siècle , qui semblait ne pas devoir sortir de roniière que lui avaient tracée les grands gém nies dont les œuvres l'avaient inauguré après avoir illustré le dix-septième, avait depuis peu secoué la joug de l'autorité en se Arayant des routes toutes nouvelles. Lavoisier, Laplaee, Cuvier signalaient, dans des genres différents , cet élan remarquable, vers un ordre de faits et d'idées jusqu'alors ina« bordés. Les découvertes les plus inattendues, 1er résultats des conceptions les plus sublimes auxquelles jusqu'alors Tintelligence humaine eût pu s'élever, venaient tous les jours enrichir le do^
maine de la science. La France était à la tète de ce grand mouvement, qui ne tarda pas à se communiquer aux autres pays et dont l'impul* sion, si vive pendant le premier quart de notre siècle, dure encore, quoiqu'elle tende à s'af» faiblir.
C'était une circonstance des plus heureuses, pour un jeune homme plein de feu, de commencer sa carrière scientifique à ce moment de fraîcheur et de nouveauté, à cette époque de printemps , pour la sdenee. Ceux qui sont venus plus tard ont trouvé, il est vrai, une route plus facile, parce qu'elle étmt déjà tracée; mais, s'ils ont eu moins à défricher, ils ont eu aussi moins à cultiver. Rien ne peut remplacer ce temps d'effervescence pour la science, où chaque pas est marqué par une belle p^spec* iive, où tout travail consciencieux conduit à une découverte importante. Plus tard, alors que le moment de verve est passé, et qu^il faut regarder de près pour glaner encore quelque épi dans ce champ moissonné, l'entrain n'est plus le même, parce que l'espoir de réussir est moindre et le but à atteindre moins brillant. Nous sommes actuellement arrivés
à Tune de ces époques où la science ^ du moins dans sa partie générale^ semble avoir épuisé ses trésors. Sans doute, il y a encore, pour les esprits perséyérants et pour les génies transcendants, de riches moissons à espérer, car le champ de la nature est aussi inépuisable que celui de l'intelligence. Dans rhistoire naturelle surtout, la multitude de faits nouveaux , dont la science s'enrichit tous les jours , semble promettre encore de beaux résultats. Mais il ne suffit plus, maintenant, de toucher à un sujet pour en tirer une découverte brillante ou une loi générale ; loin de là : si les faits demeurent, bien des lois qu'on avait regardées longtemps comme l'expression rigoureuse des phénomènes naturels, ne peuvent plus subsister devant les progrès de l'observation et de l'analyse. Nous sommes dans une période qu'on pourrait appeler de stagnation, si l'esprit humain ne devait pas placer en première ligne la recherche de la vérité, et considérer comme progrès réel tout ce qui contribue à l'établir.
Mais ce n'est pas du moment présent qu'il s'agit ; revenons à l'époque où de Candolle débutait
cbmfl la muTièri sdmitiflque, (A UQW eompreiidront Vw^deiir aveo laquelle il 7 6»toi« ^'ai indiqué kNi «irepD^tmees qui déterminèrent lan choix, on plut tôt, eonune je l'ai fait r^sarqu^r. qui raeaowft p^guèreut, La dispoeitioii paème de $0» evffH qui le porta yers Tétude de to bots^îque» se f»t trouve jusque dms la waïuère dont U h culti?»* Rmiarqualde por m grande furtivité et par im j^rodigieuaa mémoifet il Av^t eu outre iipci promptitude de çouceptioa, use (dfirté dwif I99 idées et une puissauee de géuéndisation que ¥(^ tivité et la taémQ^^^ ne donnent p^s, m^s siha qudles elles sont indisprasables. Aussi, t>^iV9Ml généraux et travaux de détail; théorie éléoieQ?* t^ire et prodromus ; organographie, i^ysiologie et géographie botanique, monographies, n^ Bioires spéciaux et flores locales : Toilà «autant di finnnes variées sous lesquelles apparussent lei productions du savant botaniste. On dirait qni^ plein de ses idées d'ensemble, embrassant d'u9 seul coup d'œil ce règne végétal dont il ambitionne d'être le régulateur, il veut tout à la lois le saisir dans ses lois générales et dans cha«
--. st -*
eud de ses indiyidus : tflche immense qu'il a biéft atMoée , mais qu'il û'k pu poiu*tant accomplir «n entier.
A côté de ce qu'elle présente de grand et de séduisant pour rimagination, cette manière d'enti^ aager et d'étudier la science a bien ses écueilsi et de CàndoUe ne les a pas complètement évités. Les détails doivent souffHr dans les recherches où la point de vUe d'ensemble domine essentiellement; la multitude des travau:i entraine nécessairement^ avec elle^ quelques inexactitudes» quelques négli*^ gences. On a reproché à- de GandoUe de ne pas avoir su toujours s'en préserver ; on a signalé, au feujet de ses recherches physiologiques ^ quelques lelreurs d'observation » dans son Prodomus qneU ques plantes mal nommées » d'autres imparfaitement décrites. J'accorde que ces reproches soient fondés» quoiqu'il y en ait qui ne le soient pas et que d'autre» soient ^«^rés. Y a-t^il là de quoi entamar le moins du monde une gloire scientifique aussi bien établie f QMud un savant n'aurait employé sa vie qu'à fMTodnire trois ou quatre cheflHl'^èutre et qu'on viendrait à y désunir qael*
ques points erronés , je concevrais qu'une pareille découverte pût faire brèche à sa réputation fondée essentiellement sur Texactitude de la perfection des détails. Mais de Candolle n'a point cultivé la science suivant cette méthode. Ce qu'il a surtout cherché , c'est à lui imprimer un vigoureux élan, c'est à produire lui-même et à faire produire» à répandre des idées nouvelles, à signaler des points de vue jusqu'alors inaperçus. Qu'au milieu de tant de productions, dont quelques-unes sont parfaites, certaines parties aient été moins irré* prochables que d'autres, ce devait être, cela a été. La question est de savoir si, malgré ces légères ta^* ches, le savant qui, en devenant d'un assentiment unanime le centre de la botani(|ue, a donné à cette branche des sciences une activité et un développement dont on n'avait jusqu^alors aucune idée, n'a pas plus fait pour elle que tel autre qui se sera borné à faire solitairement quelques recherches d'un mérite incontestable et d'un fini parfait. Au reste, je ne veux pas comparer ; U faut des savants de l'une et de l'autre espèce. Seulement je demande qu'on ne méconnaisse pas, à cause de quelques
imperfections de détail, les services qu'a ren« dus à la botanique celui dont les ouvrages sont devenus la base de la science, celui vers qui affluait pendant sa vie, comme un hommage spontané rendu à son mérite, tout ce qui se recueillait de nouveau en fait de plantes sur la surface du globe, celui, en un mot, qui a fondé une école et qui, à lui seul, a fait autant d'élèves distingués que d'autres ont décrit d'es^
Un des traits particuliers de de CandoIIe, c'est l'influence que son caractère et son genre d'esprit ont exercée sur sa vie scientifique, aussi bien que sur sa vie sociale et sur sa vie privée. Peu d'hommes ont été , plus que lui , toujours eux-mêmes dans toutes les situations de leur vie et dans toutes les formes qu'a revêtues leur activité. Ainsi la vivacité de son caractère, dont nous verrons l'influence dans les premières années de sa carrière scientifique, l'avait parfois rendu quelque peu susceptible; cette tendance avait constamment, il est vrai, diminué avec l'âge et à mesure que
sa position avait grandi. Si de temps à autre
^1 en Toyait appandtre encore quelques ti^aoël, dles étaient eingulièrement adoucies par i'extrëtiië bonté et par la confiance atfectueuse atee te&quelles il répondait à toiH^ les témoignages de considération et d'estime dont il éMl Tobjet ; car le besoin d'obliger était, cboi lui, aussi impâfieHï Qu'était vît au premier abord le Sl^fiment ûes torts qu'on pouvait avoir eus envers lui. C'est qUe «on rœur était excdilt^t, et av^t fait de rboiûme enclin naturellement à la sévérité un être ée fk plus rare tMenveillance^
Sa vivadté cependant^ Uen que oanft^UlÉ ^ fion eceur et par sa raison en ce qu'ett^ fOliVàit av^r d'offénsîfv éclatait toujours quand tl s^agfs^ fiait de déf^idre les sdences naturditos et l*iMSh portance de leur étude. Peut-être son ainour pour «es Sdences te rendait-il un peu trop prompt à <»:oire qu'on voulait f porter irttefnte : sur ce point sa susceptibilité ne varia jamais, et ce s'est pas à ceux qui les aiment^ qui les cultivent et qui en connaissent tout te prix^ de lui en faire «n rqprodie. Ce zèle à défendre les sciences physiques et naturelles se manifestait souvent par
utte opposition un peu trop systématique à Teki- Vàhissi^ncut de la philosophie, dont il redoutait avec raison les exagérations ou plutôt les folies , mais dont il atait tort, à mon sens, de re- )^sser rinfluence. C'était une chose étonnante que cette prétention contre la philosophie, de lli pttrt du naturaliste qui a mis peut-être le plus dé i^iloBopfaie dans ses ouvrages^ Sur quoi est Imsée, Je le demande, la Théorie élémentaire ^ iinoii sur Tune des idées les plus philosophiqiieè, celte d^un type primitif ou de l'unité de eeiA|K>sitidn? Les principes de classification qui Mntent de base nu Prodonvm ne sont -ils pas fiNidés sur les règles de la logique la plus relevée, de itelle qui toudie presque auï régions de la métaphysique? De Gandolle était doue philosophe foAiid même; il Tétait en fait plus que beaucoup de ceux qui réclament ce titre. Aussi je ne puis tk^, dans cette espèce de répulsion qu'il semUait éprouver pour la philosophie, que l'effet de deux causes extérieures qui, èi son insu, avaient agi puissamment sur lui : l'une, les impreisnonift ée sa jeunesse ; l'autre, ses points de
contact avec les natur-philosophes de l'ÂUemagne. Transporté , à l'&ge de vingt ans , à Paris, au moment où lés esprits, fatigués des excès de la révolution , saluaient Tempire comme une ère de repos moral, il ne devait pas y trouver une grande disposition à s'occuper de questions générales et philosophiques : le positif était devenu un besoin, et Fidéalisme proscrit par Napoléon était loin d'être en faveur, surtout parmi les hommes occupés de sciences mathématiques et physiques au milieu desquels vivait de Candolle. Clomment, si jeune alors , aurait-il pu échapper complètement aux impressions d'une semblable atmosphère? Heureusement que, chez lui, l'esprit seul en éprouva quelque effet et que le cœur n'en fut junais atteint. Cest à cette influence, assez puissante dans l'origine, mais qui s'était singulièrement affaiblie avec le temps, qu'on peut attri* buer les préventions qu'il avait contre la philosophie en général , et plus particulièrement contre quelques-unes de ses parties, par exemple contre tout ce qui touche aux causes finales. Ces préventions, qui du reste étaient demeurées chez lui plus
instinclîTes que raisonnées, avaient beaucoup diminué dans les dernières années de sa vie ; je l'ai vu moi-même les abandonner graduellement à mesure que, avançant en âge» il se laissait aller davantage aux impulsions de son cœur, et portait de plus en plus ses regards au-delà de l'horizon borné de cette terre.
La seconde et la plus persistante des deux causes qui lui inspiraient de la défiance contre la philo* Sophie, c'était, ai-je dit, les points de contact qu'il avait eus avec les natur-philosophes. Dans la Thèo^ rie élémentaire et dans la plupart de ses autres ourrages généraux de botanique, de CandoUc avait rencontré sur sa route ces hommes qui, partant de quelques idées à priori^ font la nature à leur guise, en pliant les faits, dont ils s'embarrassent fort peu, à leurs spéculations théori« ques. On conçoit la profonde répugnance que devait éprouver pour une semblable méthode, et pour ses partisans , un savant qui avait pris l'observation pour base de toutes ses recherches et de toutes ses théories. Mais il allait trop loin quand il enveloppait dans le même anathème
toute la métaphysique et les métaphysiciens.
Quoi qu'il eli soit, on comprend, par ce qui précède^ ce qui s'était passé dans Tesprit de de Candolle; cette explication simple et naturelle ih'a paru n'être pas sans intérêt, car rien n'est indifférent quand il s'agit d'un homme de cet ordre. D'ailleurs j'étais bien aise de saisir cette occasion pour réduire à sa juste valeur le reproche qu'on lui a foit souTcnt à ce sujet ; l'aborder franchement, reconuâdtre ce qu'il peut aVoir de fondé et le repousser dans ce qu'il y a d'injuste : tôilà ce que je tenais à faire.
Esprit clair et méthodique, homme d'impression plus que d'imagination, intelligence vive, prompte, tête admirablement bien organisée pour coordon* n^ et combiner soit ses propres idées, soit celles des autres : tels sont^ ce me semble, les traits ca-^ ractérisques de de Candolle. Qu'on y ajoute, poui^ compléter le portrait, un génie toujours plein dé ressources et une prodigieuse activité, et Ton coniprendra ce qu'il fut.
Néanmoins plus j'ai étudié sa fie, plus j'ai ai> quis la conviction que ^s circonstances par les-^
fOdlet il a passé ont concouru d'une manière re« marquable au complet développement de toutes ses belles facultés. Si de Candolle n'avait jamais quitté Paris , ses travaux auraient probablement ImaiCQup perdu de ce qu'ils ont d'original, et ses eRtn|»r}0iw sc^ntiflques de ce qu'elles ont de vgste ; il est même permis de douter qu'il fût de« vrap, ççmme il l'a été, dief d'école et un centre pgqr l'étiide de la botanique. Le séjour de Mont-^ p^er qui, succédcmt & celui de Paris, avait exercé qiK» influence si heureuse sur cet esprit dont Yàû^ tivité avait besoin d'un repos momentané, aurait fiai, %% eftt duré toujours, par risquer d'alanguir C9tte aettvité même, en ne lui offrant pas un champ asseil vaste et asseï varié. Enfin, si de Candolle était demeuré toujours à Genève, il est probable ^ qi^'U n'aurait piui eu au même degré cette largeur de vues et celte direction scientifique que le contact IIP peu prolongé des hommes de science est seul capaUe de donner; il est probable aussi que, moins imprégné de la science pure, il aurait plus facilement cédé à certaines habitudes et à certaines pféoecupalions qui, dans un petit pfiys, absorbent
trop souvent un temps prédeux , et dont il avait lui-même peine à se défendre.
Je ne suis pas fataliste ; je persiste à croire que c'est de son propre fonds que de Gandolle a essen* tiellement tiré ce quHl a été ; mais, en même temps, je ne puis m'empêcher d'attribuer une grande' in* fluence, dans l'heureuse forme de son développement, à la succession des circonstances extérieures qui ont marqué sa vie et que je viens de rappeler, A Paris l'éveil de cette haute intelligence, à Mont* pellier la méditation, à Genève l'activité : voilà le trait saillant de l'influence de chacun de ces trois séjours ; telle est du moins l'impression que produit sur moi l'étude attentive que j'ai faite de de CandoUe. Si maintenant, laissant de côté la forme sous la- ^ quelle se manifestent les qualités de l'âme et les facultés de l'intelligence, je ne considère plus que l'homme en lui-même, alors, je le reconnais, les circonstances accessoires perdent toute leur importance. Ces qualités, ces facultés fussent toujours restées les mêmes, quelle qu'eût été la vie de de Gandolle, car elles sont aussi indépendantes des causes extérieures que l'esprit diffère de la matière*
Voici ce qu'il écriTait lui-même d'un homme voué comme lui au culte de la science, doté comme lui, par la Providence , des plus belles facultés , mais dont la vie s'était écoulée dans des circonstances et dans une atmosphère bien différentes. Voici ce que de CaudoUe écrivait de Cuvier ; et je ne puis mieux achever de le peindre qu'en reproduisant ici le portrait qu'il traçait lui-même de ce grand naturaliste : preuve sans réplique que des intelligences qui ont été créées les mêmes demeurent les mêmes, quel que soit le milieu dans lequel elles sont appelées à s'exercer.
c Au milieu d'une vie si pleine, il était loin de négliger les agréments de la société ; sa conversation, tantêt grave et solennelle, tantôt piquante et spirituelle, toujours juste, mesurée et originale, faisait Tornement des salons et le charme de l'intimité. 11 était ami chaud, sincère, fidèle. Il s'emparait de l'esprit et du cœur de ceux qui l'entouraient, et ce n'a pas été l'une des moindres causes de ses succès que Thabileté avec laquelle il dirigeait les efforts des autres vers son but. Sa persévérance dans Tamitié, sa reconnaissance pour ceux qui ont
contribué aux succè» de sa jeunes^Oi sa modération dans toutes les discussions, la dévouementqu'il saurait inspirer h tous ses alentours, sont des témoignages de ces qualités de cœur, et expliquent cet empire moral qu'on n'obtient que par des sentiments vrais et profonds^
< Partout se trouvent, ajoute de CandoUe en parlant des ouvrages de Cuvier , et ^jouterai-je aussi en parlant des siens, partout se trouvent entremêlées 1^ réflexions les plus profondes sur la marche des sciences, les allusions les plus piquantes sur la nature humaine et sur l'état social de l'époque. Partout perce surtout cet amour de la vérilé, ce sentûnent de la dignité des études intellectuelles, qui était une de ses plus vives impressions : c'est à ce sentiment élevé qu'on doit rapporter et l'impartialité de ses éloges» de ses comptes rendus, de ses jugements littéraires ou scientifiques, et l'éloignement qu'il a toujours montré pour toute intrigue quelconque, et le zèle qu'il portait aux établissements qui lui étaient confiés, et l'ardeur qu'il témoignait à protéger, à encourager les jeunes gens qui annonçaient des talents, et le noble désintéres^
sèment a^ec lequel il n'épargnait aucune dépense pour développer ses travaux scientifiques. »
Le portrait de Cuvier tracé par de Candolie est le meilleur qu'on puisse faire de de CandoUe luimême.