‹ A. P. de Candolle: sa vie et ses travauxChapitre 4 sur 12 · CHAPITRE DEUXIÈME · texte numérisé non relu

CHAPITRE DEUXIÈME

DE GANDOLLE A PARIS (1798 A 1808)*

Quand de Gandolle vint à Paris pour la seconde fois, en 1 798, ce n'était plus un jeune étudiant faisant, avec quelques amis, un voyage d'agrément ; c'était un jeune homme de vingt ans dierchant à se faire une carrière. Â peine arrivé, il retrouve Dolomieu qu'il avait connu dans son premier voyage, prêt à partir pour TÉgypte ; il refuse de l'y suivre par déférence pour ses parents. Il essaie quelques études de médecine, et dans ce but il fréquente les hôpitaux; mais la vue des malades lui inspire une profonde tristesse, et il sent bien vite qu'il n'est point propre à l'art médical. C'est vers le Jardin des Plantes que se dirigent ses pas; son

assiduité y est remarquée, il n'y est bientôt plus désigné que sous le nom du jeune homme à Varro^ sair^ à cause de Thabitude qu'il a contractée de s'asseoir des journées entières sur un arrosoir pour étudier des plantes et prendre des notes. Cette ardeur scientifique n'échappe point au directeur du Jardin, M. Desfontaines, dont l'estime pour le jeune naturaliste ne tarde pas à se manifester. Le botaniste l'Héritier a^ait engagé Redouté, le fameux peintre de fleurs, à faire le dessin de toutes les plantes grasses qu'il verrait fleurir, afin de suppléer ainsi à l'impossibilité de les conserver dans un herbier; mais il fallait publier un texte avec ces dessins. M. Desfontaines, consulté, indique de Candolle qu'il connaissait à peine, mais qu'il avait deviné. Cette circonstance fit naître Fintimité qui a duré sans la moindre altération jusqu'à la mort de Desfontaiues entre le maître et le disciple ; relation que la bienveillante prévenance du maître avait commencée, et que la reconnaissance du disciple» pour celui qui avait su le comprendre si tôt, entretint de la manière la plus touchante. De Candolle ne pouvait parler de Desfontaiues que les

lartnes aux yeux, et la notice qn'il a puMiée 6tt 4836 sur cet homme excellent, qu'il appelait son 66cond père, laisse percer h chaque page les senti* ments de vénération et de profonde affeotlon qu'il lui avait voués.

L'ouvrage des plantes grasses eut on grand succès ; il le dut au mérite du texte, joint à la beauté des dessins et à la nouveauté de ce genre de pttUication. Cette entr^irise eut aussi pour de Candolle l'avantage de lai ouvrir l'accès de tou# lès herbiers, et de lui ifiocatet i^usieurs rdations adentiflques, entre autres celle de l'Héritier hnméme, dont les riches ooUections botaniques furent entièrement mises à sa disposition. A la mort de IHéritier, qtii eut lieu en 1800, il devint possesseur de l'herbier que ce botaniste, amateur distingué, s'était plu à enrichir des plantes les [dus remarquables ; et cet herbier fut ainsi le noyau et la base de celui qu'il n'a cessé d'augmenter durant sa vie, et qui a rendu de si grands services à la sdence, par le parti qu'en a tiré le propriétaire et par la générosité avec laquelle il en a facilité l'accès ' à tous les botanistes. Quelques herborisations faites

daitt l'été de 4798, à Fontainebleau, aTec Brongniâit, Ginrier et Duméril, furent pour de GandoUe rorigihe de sa liaison atecces hommes sopérieura. Une oottrse qu'il lit alors en Normandie ne fut pas sans résnHat ponr la science ; il explora avec soin les côtes de l'Océan, et en étudia les productions tant végétales qu'animalea. Des observations anatomiques et physiologiques sur les algues marines, dont il fit usage plus tard dans la Flore française^ el des redierdies microscopiques sur les fucus, qu'il publia dans lé Bulletin Phibmaihiquê, furent le fruit de ses explorati(ms.

De Gandolle avait aussi fait au bord de la mer quelques travaux sur les poissons^ et» à son retour k Paris, une circonstance pMlicuHère q«e je tiens à -mentîoaiier f appela à continuer quelques études âe loologie. 11 tenait d'être diargé de recevoir de radministration du Muséum d'Histoire naturelle de Pois font ce que cette administration voudrait bien adresser à Genève, où l'on désirait avoir une cofleetion aoologtque. Il consacra deux mois entiers à ce travail, dont il s'acquitta avec zèle et activité. Ses relations avec les professeurs du Muséum con-

tribuèrent à lui faire obteuir, en faveur de Genève, une collection nombreuse et assez méthodique pour pouvoir servir avec fruit à l'enseignement ; mais, arrivée à sa destination, la collection disparut ; et quand en 1818, vingt ans plus tard, recommençant à nouveaux frais, de CandoUe entnq[M:it avec quelques-uns de ses collègues et de ses amis de fonder un musée d'histoire naturelle dans sa patrie, il ne retrouva de son ancien envoi qu'un zèbre, m^ empaillé, qu'on a vu longtemps figurer dans les armoires de ce musée. Les études de zoologie qu'il fit en 1798 dans le but d'être utile à sa ville natale ne devaient pas être pardues pour Genève; elles étaient destinées à remplir plus complètement encore le but eu vue duquel il les avait entreprises ; car elles lui pmmirent, quand il accepta en 1816 les fonctions de professeur d'histoire naturelle dans l'Académie de Genève, de joindre à l'enseignement de la botanique celui de la zoologie, et de diriger, jusqu'à ce qu'il eût formé des élèves capables de l'aider, le cabinet d'histtoire naturelle qu'il réussit à fonder.

L'année suivante, c'esl«à-dire en 1799, d^ Cifii-

dolle fil un voyage plus considérable que celui de Normandie dont nous venons de parler : il visita la Hollande avec un ami. La science ne fut pas l'objet esudusif de ce voyage ; le pays lui-même, les mœurs de ses habitants, les hommes remarqua* bles qu'il renfermait fixèrent surtout son attention. A Amsterdam, il étudia le commerce ; à La Haye, il s'occupa de politique ; à Leyde, il examina en détail renseignement supérieur, saisissant rapidement, avec son esprit clair et méthodique, ce que chacune de ces trois villes présente de spécialement intéressant pour celui qui les visite. Ce voyage fut pour lui une véritable expérience sur la manière de voyager utilement, il devint un type qu'il suivit constamment plus tard ; et lorsqu'en 1840, souffrant déjà cruellement de la maladie qui l'a enlevé, il fut au congrès scientifique de Turin où j'eus le bonheur de l'accompagner, je retrouvai chez lui ce même besoin de tout voir, d'interroger sur toute chose, de recueillir des renseignements exacts, qui avait caractérisé déjà son premier voyage.

A son retour de Hollande, de Candolle reprit avec un xèle nouveau ses occui>ations scientifiques.

Hais !e Toyage quMl venait de faire, en élargissant le cercle de ses idées, et en dirigeant son esprit snf des objets étrangers à la sdenoe pore, avait créé pour Iiii de nouveaux besoins intellectttéis. Il sot y satisfaire sans que lés occupations qui étaient Voblfiî principal de sa carrière en souffrissent le moins du inonde ; la vie sociale qu'il se créa alors à Paris est si intimement liée à sa vie scientifique, qu'on ne peut comprendre Tune qu'au moyen de l'autre. Essayons donc de faire connaître, avafit d'entrer dans te détail àfi ses travaux, la manière dont il sut pren*dredans la société de Paris la place honorable qu'il y a constamment occupée.

La première et la plus intime de ses relations ftit celle qu'il forma avec la famille Delessert, avec cette famille qu'on retrouve toujours, depuis près d'un tiècle, mêlée à l'histoire des hommes iUustres, et à celle des grwdes et bonnes choses en science comme en philanthropie. C'est ft la femme res* peetàble qui était à la tète de cette famille que Rousseau adressait sesi>f^«9««r/ciAotof%w; c'est avec sa fille, non moins r^narquaMe par les qua- Utéft du «BUT que par odles de l'esprit, que Sir

S. Bomilly entretenait une correspondance pleine d'intérêt sur les événements de la révolution française ; ce sont ses fils qu'on a tus constaounent et qu'on voit eo(X>re k la tète de tout ce qui est bon, i0 tput ce qui est utile, de tout ce qui élève Tintelligence^ enpoMt le cœur. De Candolle devait se trouver bien au milieu d'une semblable famille : WBH les moments qu'il y passa, faisant de la bo* tanique avec M. Benjamin Delessert, jouissant de distractions littéraires avec la sœur et le frère de son ami, et savourant avec tous les douceurs de la vie intérieure et d'une confiance affectueuse, se gravèrent en caractères ineffaçables dans son souvenir. De GandoUe frit également regu dans la plupart dea autres maisons agréables de Paris, et il trouva ainsi l'ûcca^on de contracter des relations avec plusieurs honunes marquants d'alors. On comprend tout l'intérêt que devait présenter à un jeune iimnme plein de feu et d'intelligence le spectacle de la société française à l'époque dont nous par« lona* C'était le moment où, après le déluge des six années de la révolution, l'arche rendait à la France le peu de restes de l'ancien régime qu'elle avait

recueillis, hommes du passé qui, appelés à yvire sur un sol métamorphosé, devaient eux-mèmeis, pour s'y acclimater, se modifier notablement. C'était le moment où Tordre revenant avec le rétablissement de Tautorité, une société nouvelle s^élevait sur les délHriÀ dé Tancienne à qui elle empruntait encore ses traditions aimables et de bon goût. Rien ne devait être plus curieux que la vue de cette ^M>que de transition, où le passé, jetant ses dernières lueurs pleines de charmes, venait se fondre dsms un présent plus sérieux, mais surtout plus positif. D'une part, Morellet, Dupont de Nemours, Suard épanchant leurs souvenirs pleins de fraîcheur dans des causeries où la grâce le disputait ^ à l'esprit, et tempérant la gravité des penseurs sérieux dont ils étaient entourés par quelques paroles d'où une plaisanterie douce et flne n'exduait point la profondeur. De l'autre^ les Pastoret, les Mathieu de Mcmtmorency, les Lasteyrie, éprouvés au feu de la révolution, dierdiant dans une phi« lanlhropie éclairée un remède aux maux dont la société venait d'être frappée, un préservatif contre ceux qui la menaçaient encore, et trouvant dans

cet ordre de travaux un aliment à leur activité généreuse. A cdlé et près d'eux, les écrivains for-» itiés à l'école de l'Assemblée constituante, madame de Staël, Benjamin Constant et leurs adeptes, et le clief brillant d'une nouvelle école, F inimitable Oi&temibriand. Puis la catégorie nombreuse des Avants, forte alors de tout Tappui que lui donnaient et le maître que la France se préparait à accepter, et l'opinion publique fatiguée des chimères sociales et politiques : Lagrange, Laplace, Cuvier, Berthollet et tant d'autres. Savants, philosophes , penseurs , philanthropes , représentants fidèles et aimables du dix-huitième siècle, hommes nouveaux du dix-neuvième, tels étaient les éléments variés dont la réunion reconstituait au comnaencement de ce siècle la société française qu'a- ▼aient bouleversée les orages de la révolution . Je ne m'étonne plus que , formé à une semblable école, deCandoUe prédisposé, comme il l'était, à en recevoir impression, soit devenu l'homme de société aimable et spirituel que nous avons connu, tout en demeurant le savant profond et laborieux dont

nous avons admiré les travaux.

Je ue puis résister à la tentation de m'arréter quelques instante sur cette partie de sa yie, et d'en rapporter quelques-uns des traits les plus saillants qu'il aimait lui-même à se rappeler et à raconter à ses amis. Devenu commensal des dîners de madame de Bidermann, il y rencontrait l'abbé Mori^t qui, quoique alors Agé de quatre-vingto ans, n'en était pas moins constanoiment occupé de la conversation qu'il animait et dirigeait à merveille; puis Dupont de Nemours, autre vieillard non moins aimable par la fraîcheur et la jeunesse de son esprit, et dont Turgot, son ami, avait dit qu'il serait toute sa vie un Jeune homme de dùp-Auit ans qui promettait beaucoup. Bien n'était piquant comme les querelles de ces Aexa. doyens qu'amenait souvent la diversité de leurs caractères. Ces jeune» gens, disait le positif Morellet, en parlant de Dupont de Nemours, Agé de soixante-dix ans ; ces jeunes gens ont la tête trop vive, on ne peut leur parler raison. Et en effet» rimagination avait plus de place que la raison dana la tête du jeuThe ami de Morellet, qui en était venu à croire sérieusement qu'il comprenait le langage des oiseaux, donnant ainsi une existence réelle à co

— simili n'avait été d^abord chez lui qu'un jeu d'esprit, et s'attachant comme une réalité à sa jolie chanson du rossignol qui n'avait été dans l'origine qu'une plaisanterie. Malgré les écarts d'une imagination vagabonde, Dupont de Nemours se concilia bien vite l'afiection de de Candolle qui trouvait un charme tout/particulier dans l'esprit toujours jeune et surtout dans le cœur toujours chaud de cet aimable vieillard. Il se lia aussi d'une manière assez intime avec Morellet à la suite d'une petite scène d'intérieur qui est assez piquante. Le bon abbé venait d'avoir quatre-vingts ans, et il avait composéy pour le jour anniversaire de sa naissance, dix-huit couplets qu'il avait chantés & ses amis, mais qu'il ne voulait pas consentir à leur laisser. De Candolle ayant réusti à les lui faire chanter une seconde fois, et les ayant écoutés avec attention, les retint si bien qu'il put, par un e£fort de mémoire extraordinaire, écrire immédiatement lui-même toute la chanson. Aussi, dès lors, chaque fois que Morellet voulait chanter quelqu'une de ses jolies chansons dont il tenait à garder le monopole: < Mais, faites sortir de Candolle, disait-il, parce

qu'il me volera. » Et de GandoUe ne sortait pas, et de Candolle le volait, ce dont ne s'accommodait pas trop mal la petite vanité pleine de bonhomie du poète, qui n'ignorait pas que les mains entre lesquelles son bien était tombé sauraient le faire valoir au profit du véritable propriétaire.

Dans les premiers temps de son séjour à Paris, deCandoUe avait eu Poccasion d'approcher l'homme en qui la France avait mis toute sa confiance et tout son espoir. C'était en 1799 ; Bonaparte, alors pre^ mier consul, avait donné l'ordre à tous les préfets de lui envoyer trois notabilités de leurs départe^ ments respectifs pour lui faire connaître les désirs des populations. Désigné avec MM. Fabry de Gex et Bastian de Frangy pour le département du Léman, de Candolle n'ignorait pas ce qu'il y avait de délicat, pour lui, à représenter, auprès du gouvernement français, Genève qui avait vu avec douleur sa réunion à la France, et dont Bonaparte disait : c Onparle trop bien anglais à Genève. » Aussi, quand , g'approchant de la députation du département du liéman, et s'adressant plus particulièrement au dé-* puté de Genève, le premier consul demanda : c Ek

bien! Genève est-^lle contente de sa réunion à la France f Non^ général^ répondit de CandoUe; mais depuis le id brumaire elle est un peu moins mécon^ tente^ cachant ainsi sous la fleur d'une flatterie personnelle, qui avait un fond de vérité, ce que cette réponse courageuse avait de hardi et de peu obligeant pour la France. < Mais, ajouta Bonaparte, S€ms la réunion vous seriez encore livrés à des que^ relies intestines. » — a Peut-être^ générai^ mais nous aurions conservé l'espoir d'être une nation. »— c Vous seriez ruinés par les douanes, au lieu quelles sont à votre profit. » — « Cela est vrai^ général, mais nous avonsperdu par la guerre plusieurs débouchés. » — € Je connais bien votre pays» dit-il encore, car j'ai logé à Chêne qvxmd j'étais sovs-lieutenant dans Farméede Montesquiou (en 1792). » — Puis prenant de CandoUe à partie, il cherchait d'autant plus à lui démontrer les avantages pour Genève de sa réunion à la France, sous les rapports industriels et commerciaux, qu'il s'apercevait du peu d'e£fet qu'il produisait sur l'esprit de son interlocuteur.

La franchise avec laquelle de CandoUe avait défendu les intérêts de sa ville natale et laissé percer

kg regrets qu'elle avait de la perte de soit indépendance , ne plut éyldeminent pas à Bmaparte , car rifflustre botaniste fut du petit nombre des sa- TMEits de l'époque qui n'eurent jamais part aui fa- Teurs impériales.

De GandoDe avait peu de goût pour la politique ; ses entrevues avec le premier consul ne furent pas de nature à lui en inspirer. Hais, convaincu, d'un autre odté^ que, quelle que soit l'utilité des sciences prises dans leur ensemble, un homme voué à leur étude doit cependant rendre à la société quelques services plus directs, ce fut dans des occupations philanthropiques qu'il chercha à satisfaire ce sentiment honorable. B fut avec MM. Benjamin Deless«*t, de Pastoret, de Lastayrie, Mathieu de Montmorency et de Gérando, l'un des fondateurs de la Société philanthropique dont il resta longtemps le,, secrétaire. La conrection des soupes économiques, Finstitution de secours mutuels entre les ouvriers, le dévdoppement de l'instruction primaire et l'établissetnent des dispensaire dans divers quartiers de Paris, furent les objets les plus importants des tfttvwx de cette société naissante. De Gandolle ra-

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tontait «myent des détails fort intéressants sur la classe pauvre de Paris qu'il avait appris à connaître h cette occasion. Appelés par les ouvriers euxmêmes à les aider dans l'organisation de leurs so* ciétés de secours mutuels, les membres de la Société philanthropique se rendaient firéquemment le dimanche au milieu d'eux ; et là ils étaient témoins de traits remarquables de désintéressement et de bon sens de la part de ces hommes, la plupart rudes et ignorants. D'où vient donc que ces garmes excellents que n'avait pu étouffer la révolution n'aient pas produit tous les bons fruits qu'on avait le droit d'en attendre ? Serait-ce que l'utilité même la mieux entendue, la plus édairée, et, si }'ose le dire, la plus désintéressée, ne peut rien fonder de stable quand die est seule et que le sentiment religieux n'est pas à sa base ? Serait-ce que les dasses riches ne songent k s'occuper des classes pauvres que lorsqu'elles sont pressées par le terri ' Ue aiguillon des révolutions ? Serait-ce aussi que l'aisance, quand elle n'est pas accompagnée d'un développement proportionnel de moralité religieuse, est un piège dangereux pour les simples

ouvriers i Que&tious d'une grande importance sut ksquelles les événements récents attirent la pensée de tout homme sérieux, et dont la solution ne sq présente malheureusement souvent que lorsqu'il n'est plus temps de parer au mal.

Cependant il serait injuste de mécomisdtre qu'in^r dépendamment de tout le bien qu'elle fit à son orir gine, la Société philanthropique a laksé des traces de son existence qui durent encore. Les noms de jLiiancourt et de Benjamin Delessert suffiraient à eux seuls pour honorer la mémoire de la société dont ils firent partie et pour rappeler ce que peut

la charité la plus infatigable et en même temps la plus éclairée. Les perfectionnements importants introduits dans le régime des prisons et des hôpitaux et Tinstitutioa des caisses d'épargne sont encore là comme un témoignage du zèle pour le bien qui animait ces hommes dont les noms seront toujours chers à la France.

L'expérience pratique que de Candolle acquit en participant aux travaux actifs de la Société philanthropique contribua beaucoup à former son opinion sur la bienfaisance publique et sur les que^

tions sociales qui s'y rattachent. Sa relation arec Horellet , celle plus intime qu'il contracta avec J.-B. Say, rinitiërent à la partie théorique de cette science qu'on nomme ordinaii'ement économie politique, mais qui, considérée dans son ensemble, serait mieux désignée sous le nom d'économie sociale. Contemporain et ami de Turgot, Morellet avait été Tun des économistes les plus forts de la fin du dernier siècle, et Say, à l'époque dont nous parlons, entrait dans la carrière en travaillant à son ouvrage d'économie politique dont il entretenait souvent de CandoUe, le consultant sur les points délicats de cette science encore peu répandue en France et appelant ainsi fortement sur elle l'attention du savant naturaliste ; celui-ci conserva toute sa vie une vive empreinte des notions qu'il avait puisées à l'école de ces deux hommes, et en particulier dans toutes les occasions on retrouva en lui im ami éclairé de la liberté du commerce.

Tout en travaillant avec ardeur au développement de la Société philanthropique, de Candolle avait été amené à réfléchir sur les causes de la pauvreté, et il avait attiré l'attention de quelques-uns

de âcs amis sur ravtatage qui pourrait résaltar d*efDcoiinrg«nents pécuniaires accordés avec dise^ Bernent rax industriels. Cette idée trouva bkyêtatr; Chaptal, qui était alors ministre de FintérieuTy J âoûnu suite et facilita les moyem de la réaUsen EUe aboutit à la création de la Société d'c»cMnH gement dont Tôrgatiisation fut l'ouyrage d'un oo^ mité restreint auqud de Gandolle appartenait. B a eu dès lors la satisfaction de voir cette société cod» atammeni prospérer , et il eut la douceur, en 1 833, dans une séâiKO à laqudle il assista paidant un séjour momentané qu'il faisait à Ptfis, de recevoir des témoignages de considération qui lui prouvèrent qu'on n'avait point oublié les services qu'il avait rendus en sa qualité de l'im des fcmdateurs de cette {urécieuse institution.

Dans le nombre des hommes remarquables avec lesquels le mit en rapport la création de la Société philanthropique, il en est un qui, par son arijpiialité et la rotation dont il jouissait alorst^râroit de fixer un instant notre attention* Je veux parlar du comte de Rumford ; c'était d'ar* près set dir^tkms que la Sociâé fibilanthropiqcie

avait organisé rétablissement des soupes économiques et qu'elle avait substitué ce genre de secours aux dons en argent. A ses qualités d'homme pratiqua et de {diilanthrope actif et éclairé, Rumford joignait la réputation d'un savant du premier ordre, grâce à quelques travaux sur la chaleur et sur la lumière. Aussi, quand on apprit qu'il allait arriva* à Paris, ce fut un grand événement pour la Sodété philanthropique, et deux de ses principaux membres, MM. Benjamin Delessert et de GandoUe, furent chargés par la Société d'aller le recevoir à son arrivée. Sa vue diminua notablement leur enthousiasme ; ils trouvèrent un homme méthodique parlant de la bienfaisance comme d'une disciplme et ne voyant dans les pauvres que des vagabonds. Prodigieusement occupé du matériel de la vie, il mettait une importance exagérée aux partîtes découvertes de détail dont il enrichissait les sdenoes ap[diquées et qu'il faisait valoir avec talent, de façon à en éblouir ses contemporains. Mais ce genre de réputation résiste rarement au juge- Hient de la postérité, et quoique Rumford soit considéré encore aujourd'hui comme un savant qui no

fut pas sans mérite, il est loin d'être placé par Topi-

uion au niveau de plusieurs de ceux qu'il dépassait alors, n n'est pas le seul exemple de la séduction qu'exerce même sur de bons esprits un vernis de philanthropie appliqué à des entreprises ou à des découvertes souvent d'une faible importance au fond.

Le nom de Rumford rappelle une femme dont la maison fut pendant un grand nombre d'années le rendez*vous des notabilités parisiennes les plus re* marquables dans tous les genres. Politiques, littérateurs, philosophes, savants, artistes, tous les hommes distingués se rencontraient sur ce terrain dont la maîtresse de la maison savait garantir la neutralité avec cette volonté ferme et ce coup d*œil prompt et sûr que ceux qui l'abordaient ne tardaient pas à reconnaître en elle. Demeurée veuve de Lavoisier, elle avait épousé en secondes noces le comte de Rumford ; mais ce mariage ne fut pas heureux, et, après quelques mois, une séparation mit un terme à une union dont les seuls résultats furent une pension pour M. de Rumford et un changement de nom pour madame Lavoisier. Le salon

de madame de Rumford était l'mi de ceux que de CandoUe fréquentait le plus et où il trouvait le gesare de société qui lui était le plus agréable.

Gen'étaitpas seulement chez madame de Rumford que de Gandolle rencontrait les savants qui honoraient alors la France et dont il avait bien vite su se concilier Testime et Faffection.

Deux autres réunions plus intimes lui fournissaient périodiquement une occasion de se trouver avec eux ; c'étaient le comité de la rédaction du Bulletin de la Société philomathique, et la Société d'Arcueil. Le comité du Bulletin philomathique, composé de MM. Biot, Brongniart, Cuvier, DumérQ, Lacroix, ^vestre et de CandoUe, se réunissait le soir une fois par semaine alternativement chez diacun des membres qui en faisaient partie. Puis, après avoir fait en commun le travail de la rédaction, on se livrait à des causeries familières, où la gaieté et Tesprit avaient également leur part. C'est dans une de ces réunions que, le soir du jour où de CandoUe avait été reçu médecin, on lui ménagea la surprise de lui faire la réception du Malade magiitàiref de MoUère. On a peine actueUement à

•e M^rdsantar Vmt, Cuvier €t tous ûbs grayM yitnt9 «létaoïorphaiés ea «at^M/û^tnH dœiom A mettant wr la tète de d« (Sandolle te boonieÉ d# docteur. Ifai« li^ \mimm W^ pa« îpoM»iMl0>le av(9<: une haute portée smentifiqui^ ; «tte est hah bemreiKi^ dii»pofsii)on (lu eara^èpe qui m nomàiM souvent avec une grwdA étendue d'mtdlîgeBM; tau tomniM «iM.iiW» rwoM dfi aominMr ra aont

Q y iBVfît ndtur&ltePMmt moim da lai^^^-alter» mm powtwit bameoiip (te cordialité ^naora» dMi tel» is^iiiwm ifipeiiQrQiall^ tmaHcbesc lid tom tei qitinze j.oiirs^gaiiiateon d'Arcueil. C'était mie beUa id^ QW d'appeter ainsi pâriodiquement h passer liuif joi^*^ jensêmble pour «e communiquer mv*iueltemeut te résultat de teurs traTaui^, des hommm émnents dans d^ branches dilEérentes des sdeueee» m mettant h teir diq[>osition, pour qu'ils pusses! ftûrejetrépét^teurieipérieaices» unbeau cc^uetde pbysique el un laboratoire de chimie digne de Taur teur de te Statique chimique. Laplace, Humboldt» Tbénard, Biot, CoUet-Descostils, Gay-Uissac, de Gaadolte^ Berth^Uet lui*méiBe| et sou ûlSi trop IM

— es —

Mleré à la tendresse de son père et à la science, tbÊûipôÈèMSl d'abord ces réunions amquelles se joignircHit snocessifemeni Ârago^ Bérard, Ghaptal, fioloDg, Malus et Poisson.

La Société d'Arcueil afalt la primenr de la plupart des grandes découvertes ; on aimait d'abord eonfler an cercle restreint de quelques confrères phis intimes oe qu'on ne livrait que plus tard h Klnstitut. C'est là que Gaj-Lussac ât connaître d'abord ses belles recberdies sur la chaleur, sur ks lois des combinaisons gâteuses, sur celles qui ré^ssentla formation des sels ; que Malus et Arago exposèrent leurs brillantes découvertes sur la lumière, Ttaéniurd et Dulong leurs travaux sur plurieurs parties nouvelles de la chimie ; que Biot ren-^ dit compte de ses expériences d'optique et de celles relatives à la propagation du son, Humboldt de ses observations sur le magnétisme terrestre et sur les Kgnes isothermes; que de Gandolle communiqua Ms invmiers essais de géographie botanique, nouvelle brandie de l'histoire naturelle créée par Hwnboldt, ainsi que les mémoires relatifs à l'influeflce dé la lumière sur la dkection des tiges

des végétaux et à l'étude des fleurs doubles.

Les doyens de la Société, Laplace et Berthollet, ne se contentaient pas seulement d'aider de leurs directions et de leurs conseils leurs jeunes confrères ; ils fournissaient aussi leur contingent de travaux originaux, ainsi qu'en fait foi la collection imprimée àesMémoires d'ArcueiLCéUAeïjA eux également qui montraient d'ordinaire le plus de viva* cité dans les discussions animées que provoquaient les diverses communications scientifiques faites successivement par dbacun des membres de la réunion. Partant d'un point de vue très différent, La* place, dans ses petites querelles avec Berthollet, croyait le réduire au silence en lui disant : Vayez^ vous, ce que je vous dis là est mathématique, — Que diable, répondait BerthoUet, ce que je vous dis là est physique, et cela vaut bien autant.

De CandoUe eut un jour la bonne fc^une de communiquer à la Société d'Arcueil la grande découverte de la décomposition des alcalis que venait de faire Davy et dont il avait eu connaissance le matin même par une lettre de son ami le docteur Marcet établi alors à Londres. On peut juger de

Tenthousia^me avec lequel fut accueillie cette importante nouvelle scientifique par les savants d'Apcueil. Cest beau^ cest admirable^ s^écriait Thénard avec cette vivacité d'impression qui lui est propre ; voyez^ disait-il à de CandoUe^y^ donnerais ce bras pour avoir fait cette découverte. — C est fort beau^ disait d'un autre ton Descostils tranquillement enfoncé, dans un fauteuil, mais je ne donnerais pas le bout de mon doigt pour Vavoirfait, Descostils était cependant un chimiste d'un très grand mérite, très apprécié par ses contemporains, mais peu connu de la postérité, la mort Tayaut enlevé malheureusement, ainsi que Malus, au début d'une carrière scientifique brillante ; il contrastait d'une manière piquante par son calme flegmatique avec l'activité bouillante de celui qui est aujourd'hui le vétéran aussi aimable que respecté des chimistes français.

La Société d'Ârcueil fut pour de Candolle une occasion précieuse de se mettre au courant des découvertes et des théories physiques et chimiques qu'il entendait discuter par les maîtres de la science. C'est là un des grands avantages de ces réunions

familières entre savants qui cultivent des bran-

che8 ûiBétmiteB dé la scienôe, que de permettre à diaeufi de eoûsesTer et mêitie à'mffnenltr èéà eonnaissÀnces générales, tout efi se comaeraiit éX^clttsit^ldèiit au firogfès de la adence à réti^ de laquelle il s'est portictilt^metit voué. H 7 a dèds là forme qae rerêt la fiettséé pat une eïfMlSttieA orale, par une discussion eontradiotolré, une tle, un InïpréTU, une clarté qui lui donnent accès eli^ cettx mêmes qui sont le plus étrangers ào Stt|et àur lequel elle porte, et qui remédiait ainri de la manière la plus heureuse à TimposslUUté où Je f rouYC rhomme spécial de se tenir au courant des traTàux scientifiques non compris dans ht sphère de ses méditations journalières. Indépendamment de ce genre d'ayantages^ de €and(dle flt)uva dans la Société d'Afcueil celui non moins grand d'entrer dans Fintimité dès satànts qui honoraient le plus la France à Tépoqiie dont nous parlons et qui furent constamment pour hii d'excellents amis.

Au milieu d'occupations si Yàriées et du mouvement du monde, de Candolle ne perdait pas de vue ta science favorite. Encouragé par Désfontaines, il

YenaK â^àthsfw là MofMffrupkk deê Aêitagaleê. Il Pavait déjà présentée à rinstitat et aVaît obtenu rapi»x>liation de ce corps savant, quand il apprit que Pàllaa ven^t de fidre paraître un ouvrage sur le même sujet ; cette circonstance retarda la puMication de son travail^ et si elle lui ôta Tbonneur de la desclîption de quelques espèces nouvelles, elle liB laissa du moins en entier cehii de rétablissement des genres et de Tapplication de la méthode natundle, à laquelle se prêtait admirablement bien le groupe dés astragales. Quelques recherches d'anatomie Végétale Foccupaient en même temps ; mais le travail le plus remarquable qu'il j9t à cette époqtÊBf fM ion étude du sommeil des plantes. Trois aemaines employées nuit et jour, sauf le peu de temps qu'il consacrait au repos, à suivre comparathrinént led tnémes espèces de plantes, exposées les nne^ à la lumière du jour, dans le Jardin même, k» autres à des alternatives d'obscurité et de lumière artificielles dans un local fermé, le conduisirent à reconnaître rinfluence de la lumière solaire sur ce cfniemt phénomène, et la possibilité d'en remplacer l'actton par celle d'une lumière artiû-

ciclle. n parvint aussi à dianger campléteiiient les habitudes des {dantes et à renverser entièrement les heures de leur sommeil, en les éclairant artificiellement pendant la nuFt, et en les plaçant dans l'obscurité pendant le jour.

Visité souvent lorsqu'il travaillait à ses expériences par Oesfontaines et Thouin, de GandoUe vécut pendant ce temps dans Tintimité des professeurs du Jardin des Plantes, dont la société intéressante et instructive contribua beaucoup à son développement scientifique. Les recherches sur le sommeil des plantes^ suivies jour par jour avec unvif intérêt par ces professeurs, firent sensation dans le monde savant ; c'était un genre d'observations tout nouveau, sortant dBs sentiers battus de la science, et dans lequel la persévérance, jointe à l'invention, avait amené les résultats les {dus curieux. Aussi ce travail valut-il à son auteur sa présentation à une des places vacantes dans la section de botanique de l'Académie des Sciences ; et si, à cette époque, on lui préféra un botaniste beaucoup plus âgé et qui avait des droits incontestables à la place, le fait même de cette présentation n'eu fut

pas moins honorable pour un jeune homme de Tingt-deux ans.

Je dois mentionner ici la part qu'il prit à un travail fiût en commun avec H. Biot, sur la conductibilité des diffërents gaz pour la chaleur. Ces expériences appelaient ceu]( qui les suivaient h psssev tout d'un coup d'une température très basse, de 0® environ, à une température très élevée, de 60" à peu près. Il fallut toute la vigueur et l'entrain de la jeunesse pour ne pas souffrir de ces brusques transitions ; les précautions mêmes que prenaient les jeunes physiciens pour en éviter les fâcheux effets, contribuaient à les soutenir dans leur travail par la gaieté qu'elles excitaient chez eux. C'est en leur servant d'aide dans leurs expériences que De la Roche, jeune étudiant en médecine à cette époque, prit un goût tellement prononcé pour ce genre de recherches, qu'il continua plus tard à s'en occu* per seul, et fut amené ainsi à faire ses beaux travaux sur le calorique rayonnant. M. Biot, en exposant dans son Traité de Physique mathématique les recherches qu'il avait faites avec de Candollc, rend pleine justice à son collaborateur, dont la

Mgadté et le tatelit d'observaiiM m àiétit frâpfié. De là l'origine des regrets qu'il exprimait ét^iSM, et auxctuels nouç atdns déjà fait àlhisioti , de ee ^ue le botaniste geneyois n'âtalt paâ pris la pliyfijtqild, an lieu de Tbistôire ilafuréHH^, pùùt 6bjét dé aea fraraux.

La principale drconstanee ^ ddtèfnlina le f^ tour définitif de de CandoIIe à ses études de bo^ taniqtie, anjEctneDes la nature de êoû |énie le ra-^ menait d'ailleurs eonstsanroent, cA ipA râoîgtia peut* totijours dffs récbefèbetf plfysi^es, ftiepirîtdf être intimement liée à révëneineirf le plds Intérêt* sant de sa TÎe, à celui qui décida de soto bo<lhetir et fixa définit irement sa carrière, en un mot, à sM mariage.

Au milieu du môtttefnettt dd monde daus lequel il était lancé, le jeutfe sataM aiiâait à Tettir se reposer au seiâ de quelqtieè làÉQQllè£^ genevoises établies à Paris^ tJn genre de ?lè pitis motple, tin accdeil plein de cordialité, Tabsenee de gêne et d'étiquette qui régnait dans ces réunions, ^out là plupart avaient lieu à la campagne, faisaient pour lui Me ditFersfOti agréable à la fnUgante agitation

^ h f0pi^ du grwd monde. Il trou¥ait 1^ des fXHDpafariotes, des personnes qui le comprenaient» auxquelles il pouvait comiauniqu^ ses impres-^ lims, et qui les partageaient. Une iamiUe surtout, la bmlUe Terras, avait pour lui un charme parti* çolier. Une indinatjioii mirtuidle jEut, après quelques otistaicles, cofironnée par le mariage, et, » 180S, de CaodoUe Igé de vingt ans ^usa mademoiselle Torras. Avec une jolie figure, de la grâce et de Fi^rit, une |euoe fille h dix-huit ans est toigours sAre de plaire; m^ pour qu^elle fixe le goût d'un îapfW tomme wv^abjbe, spiritud, halntué au grand BEirade, TÎvaot au milieu des savants et des pfailo* 9fiflbm, û £mt que lesdehors flatteurs dcmt je viens de parler recravrent chez elle un caractère dis<tifigné /^ une inlelUge&ce peu conunune. De Candalle trouvait chei mademoiselle Torras ces qua* lltés à la fois brillantes et solides ; il en ressentait rinfluence, et il y cédait avec d'autant plus de dou* cear. <pie son attachement était partagé. Il s'établit entre ces deux jeunes gens une affection vive et ppoConde, basée sur un mérite réel et non sur des avantages frivoles et passagers. Aussi leur mmage

fut-il, pour tous deux, révénement le plus heureux de leur vie et la source de ce qu'il y eut de plus réel et de plus constant dans leur bonheur.

En se mariant, de Candolle sentit qu'il fallait désormais songer à son avenir, d'autant plus que son père aidait, comme la plupart des capitalistes genevois, perdu une grande partie de sa fortune par TefTet de la révolution française. II comprit que ce n'était plus à des recherches dictées par la seule impulsion du moment, mais à un travail suivi et lucratif, qu^il devait maintenant se livrer. Au mifieu des distractions de plus à*xm genre dcmt il avait été entouré , il n'avait point cependant négligé la botanique. Il avait lu à la Société Philomathique un rapport ayant pour objet l'examen comparatif des recherches sur les conferves de M. Vaucher et de celles de M. Girod de Chantrans, dans lequel, tant sous le rapport de la précision et de Texacti» tude qu'au point de vue du nombre des observations, il faisait ressortir la supériorité du travail de M. Vaucher, jugement que le monde savant a pleinement ratifié. Il avait également conununiqué à la même Société une découy^te qu'il avait fdte

en étudiant la graine des nymphéàcées, et qui consistait en ce que cette famille, placée à tort dans la classe des monocotylédones, appartient à celle des dicotylédones. Cette opinion, qiïi fut contestée assez yirement par quelques botanistes, a été dès lors confirmée par son premier défenseur, et établie par lui sur des preuves irréfragables, dans un mémoire publié en 1824 dans les Mémoires de la so^ ciété de physique et d'histoire naturelle de Genève.

Mais tout cela n'était encore que des travaux accidentels, intéressants sans doute pour la science, mais peu propres à répondre au but que se propo- ^t de CandoUe et que sa nouveUe position lui fai- "Sait un devoir de poursuivre. Il se décida donc à accepter une proposition qui lui avait déjà été faite plus d'une fois, mais qu'il avait toujours éludée pour se livrer à d'autres recherches moins assujettissantes et peut-être plus originales. Cette proposition était celle que lui faisait avec instance M. de Lamarck, l'auteur de la Flore française^ de publier une nouvelle édition de cet ouvrage important , en le mettant au niveau de la science. Il

entreprit cet immense travail avec une ardeur dont on peut se faire une idée, quand on en tqU les x^ sultats et qu'on les compare au peu de tçnips qu'il emplpya à }es obtenir. De Candolle fit de la J^hre française un ouvrage tout nouveau ; îl suffit, pour s'en convaincre , de lire la dédicace à W- de La- Qxarck, qu'il mit en tête de cette nouvelle édition. En même temps qu'il rappelle, avec une sçrupur leuse exactitude, ce qui appartient h M* da Lar marck dans cette œuvre considérable, il se attente d'énumérer les additions et les modifications qu'il y a apportées , et cette simple éniunération , qu'il a cherché à rendre aussi modeste que possible, ressort comme l'expression d'un esprit supérieur qui s'empare d'un ancien titre pour faire un ouvrage tout nouveau.

De CandoUe utilisa, pour son entreprise, des ressources considérables : d'abord l'herbier de l'Héritier, riche de huit mille espèces, dont il avait fait l'acquisition et qu'il avait déjà passablement augmenté ; puis l'herbier de Lamarck, qui naturellement fut entièrement à sa disposition; celui de M. Benjamin Delessert, déjà très remarquable à

oette i^ioque tant par le choix que par le nombre des espèces , et qn'il mit à contribution comme it y aurait mis le sien propre ; et beaucoup d'autres enoonre dont Taccès lui fut immédiatement ouvert. n organisa des correspondances dans toutes les parties de la France et des pays avoisinants qui étalent alors réunis à Fempire français. H sut tirer parti des relations qu'il avait dans difTérentes villes, à Turin, à Genève, àNeufchâtel, à Montpellier. n reprit , dans ses précédents travaux , tous ceux qtii pouvaient lui être de quelque utilité , tels , en particulier, que ses recherches sur les champignons qu'il avait faites avec beaucoup de soin , et son étude des algues marines, qu'un séjour au bord de la mer lui permit de compléter. Il se mit en rapport avec Hedwig fils , pour avoir sur la famille des mousses, très négligée jusqu'alors en France , des renseignements que personne n'était mieux à même de lui fournir que le fils du botaniste qui s'était rendu célèbre par l'étude approfondie de cette famille du règiie végétal. Il obtint de Ramond la communication de sa flore des Pyrénées, de M. Schleicher sa collection des plantes des

Alpes, et d'un grand nombre d'autres botanistes des documents spéciaux, qui avaient tous pour lui une grande valeur en regard de Tusage auquel il les destinait. La vue seule de tous ces matériaux accumulés aurait effrayé un autre que de CandoUe ; mais ce fut pour lui, au contraire , l'occasion de développer dans toute leur puissance cet esprit d'ordre, ce coup d'œil prompt et juste, cette force d'analyse, qui, une fois constatés par cette grande épreuve, déterminèrent pour toujours le caractère spécial de sa supériorité, en le mettant hors de ligne pour le talent de la classification et de là description des espèces.

Le grand travail de la Flore française ^ qui dura trois ans, n'absorbait ni tout le temps, ni toutes les facultés de de Candolle. En 1803, il remplaça momentanément Cuvier dans la chaire d'histoire naturelle au Collège de France. C'était la première fois qu'il abordait renseignement public, et il faisait cet essai devant un auditoire imposant que l'habitude d'entendre Cuvier avait rendu difficile. Cependant il réussit, grâce à sa facilité d'élocution, à la clarté de son exposition et à la nature même

de son cours , qui aidait pour objet la physiologie végétale, partie nouyelle de la science qu'on n'a- Taitpoint encore enseignée d'une manière explicite. Le succès qu'obtînt de Candolle le ût songer à se Youer à l'enseignement, et il entrevit la possibilité d'obtenir une chaire de botanique dans l'une des Facultés de médecine de France. Cette perspective l'engagea à postuler le titre de Docteur, nécessaire pour pouvoir enseigner , même en qualité de professeur d'histoire naturelle, dans une école de médecine, n avait bien fait quelques études médicales au commencement de son séjour à Paris, mais nous avons vu qu'il s'en était vite dégoûté. Il ne lui était donc pas très facile d'acquérir le titre qui lui était nécessaire ; cependant il y parvint en obtenant de n'être appelé , pour toute épreuve , qu'à publier et à soutenir une dissertation. 11 avait déjà fait quelques recherches de botanique qui se rattadiaient à la médecine, telles qu'une comparaison des différentes racines connues sous le nom d'z^pécacuanAa^ et un travail sur les diverses algues confondues à doses diverses dans la mousse de Corse. Mais il choisit pour sa dissertation un sujet beau-

GOtip plus vaste , Tétude des propriétés médicales des plantes, faite dans le but d'examiner si les plantes de la même famille ont en effet des pro*priétés analogues. Il fut bien vite frappé dé Tanalogie que présentaient les propriétés des plantes dé chaque groupe dans tous les pajs, et il découvrit les causes de plusieurs exceptions. L'ouvragé qu'il publia, à la fois savant et très original, fut aococdlli avec une grande faveur, soit au point de vue 8(âéii* tiflque, comme appuyant la méthode naturelle d'tin genre de preuves tout nouveau , soit au point de vue pratique, comme facilitant singulièrement Té*tude de la botanique médicale, et même celle de la matière médicale en général, et coHune donnant à cette étude un caractère théorique qu'elle n'avait point eu jusqu'alors. L'Essai des propriété» médicales des plantes fut bientôt généralement répandu, et une seconde édition , que l'auteur enrichit de développements intéressants, devint nécessaire. Ainsi cette dissertation, à laquelle de CandoUe n'avait travaillé que pour obtenir le doctorat , devint pour lui sinon le plus brillant ou le plus important de ses titres comme botaniste, tout au moins l'un

des flenrons les plus élégants et les plus estimés de sa couronne scientifique.

La nature du travail auquel là confection de la FTore fraliiçùise Ytnwt astreint, avait dirigé son attention d'une manière toute spéciale sur une par^ tie de la botanique vers laquelle il s'était déjà senti attiré plus d'une fois : je veux parler de la Géogra- (due botanique. Dans le but d'étendre ses connaissances sur cette partie nouvelle de la science , il KfÀi déjà souvent quitté Paris pour faire tantôt seul, tffialdt avec quelques amis, des excursions botaniques. Les Alpes, le Jura, les Pyrénées avaient été alternativement l'objet de ses explorations. Il Idtnait ces voje^es , dans lesquels la science et l'amitié le faisaient passer facilement par-dessus les petits événements malencontreux qui souvent les traversaient. Aimable et facile voyageur, sa bonne homedr inaltérable savait résister aux contrariétés les plus pénibles, qui devenaient souvent pour lui ou le sujet de plaisanteries propres à soutenir sa gaieté et celle de ses compagnons de voyage, ou l'occasion d'observations intéressantes et de réflexions sérieuses.

Dans le nombre des anecdotes auxquelles ces courses botaniques ont donné lieu » il en est une que je lui ai entendu raconter quelquefois , et qui m'ayait frappé par la manière pittoresque et yive dont il rendait compte des sensations qu'il avait éprouvées. Elle n'a rien de plaisant ; loin de là » révénement qui s'y rapporte aurait risqué de dégoûter tout autre que lui des herborisations dans les montagnes. Il était allé avec Biot et Bonpiand visiter le Creux du Vent, localité^ située au fond d'un escarpement demi-circulaire d'environ six cents pieds de hauteur, dans la partie du Jura la plus voisine de Neufchâtel. Pour retourner à l'habitation de son père, où il demeurait, il se décida à gra;Vir l'escarpement, entreprise très difficile, mais qui épargnait un détour d'une journée et avait l'avantage de faire voir un très beau pays. Distrait par le soin de recueillir les plantes remarquables que cette localité renferme, il manque le sentier taillé dans le roc; il prend une autre direction, et bientôt ses deux compagnons et lui se trouvent devant une paroi verticale de rocher, ayant au-dessous d'eux un abîme de plusieurs centaines de pieds de profon-

deur où le moindre faux pas peut les précipiter. Dans cette position périlleuse, ils n'ont plus qu'un parti à prendre, celui de gravir le rocher escarpé. Ils s'y décident, et les voilà s'aidant des pieds, des mains, des saillies du roc et de quelques plantes <iui croissaient çà et là. Qfieî malheur de venir mourir sur cette taupinière du Jura, après avoir gravi le Chimhorazo ! disait Bonpland, pendant que Biot se plaignait avec chaleur à de GandoUe de ce qu'il l'avait conduit dans un si mauvais pas. Et de GandoUe, se reprochant en effet d'être la cause du danger dans lequel se trouvaient ses amis, s'efforçait de les encourager. Enfin nos voyageurs paryinrent au sommet dans un état pitoyable, leurs habits déchirés, l'un sans souliers, l'autre sans chapeau , mais tous trois sains et saufs , heureux et gais de la manière dont s'était terminée leur aventure.

Une autre fois c'est dans les Alpes, qu'en traversant un col difficile de Candolle glisse sur une pente de neige ; il est sur le point de rouler au fond d'un précipice, lorsque, entrevoyant une fissure, il y plante sa pique avec une présence d'esprit in-

croyable, et se trouve retenu^ par cet obstacle improvisé, jusqu'au moment où spu guide efft*ayé vieht enfin le rejoindre et l'aider à se tirer d'af^ faire.

Ces petites excursions avaient déjà développé son goût pour la géographie botanique , lorsque les études auxquelles l'appela son travail de la Flore française lui firent, comme nous l'avons dit. Sentir là nécessité. de s'occuper sérieusement de cette branche spéciale de l'histoire naturelle. Aussi accepta-t-îl avec joie la mission qui lui fui offerte par le gouvernement français de parcourir en six années toute lalFrance, pour en étudier la botanique dans ses rapports avec la géographie et l'agriculture. Ces voyages formèrent la matière de six rapports, qui ont été imprimés dans les Mémoires de la Société d'Agriculture de Paris; nous y reviendrons en nous occupant de quelques autres^ travaux du même genre , qui ne parurent également qu'à une époque bien éloignée de celle dont nous parlons. Un incident important dans la vie dé de Candolle et qui eut une grande influence sur soi! avenir, doit maintenant attirer notre attention ;

je veux parler de son départ pour Montpellier et des circonstances qui l'amenèrent.

On se rappelle que , présenté h llnstilut bien jeune encore, mais muni cependant d'un bagage sdentifique considérable, il n'avait pas été nommé ; il ne s'attendait nullement alors à une nomination, et it regarda comme un honneur le seul fait de sa candidature. C'était en 1800. Mais une place étant de nouveau devenue vacante en 1806 dans la section de botanique, par la mort d'Adanson, sem- Mait appartenir de droit au botaniste qui, indépendamment de plusieurs travaux spéciaux , avait fait les Recherches sur le sommeil des plantes , V Essai 9ur leurs propriétés médicales, et, par-dessus tout, qui venait de mettre la dernière main h la publication de la JFÏore française. Cependant de Candolle, quoique ^puyé par Cuvier, Desfontaines, Chaptal, Laplace, Biot et d'autres sommités de l'Institut, ne fiit pas nommé ; Palissot de Beauvois l'emporta sur lui de deux ou trois voix. Les causes de cette injustice manifeste n*étaieot pas difficiles à découvrir : quoique jeune, il avait inspiré déjà des ja- ; quoique naturalisé par l'estime et l'affec-

tion de ses nombreux amis , il avait une origine étrangère ; d'ailleurs il avait volé de succès en succès y et les succès fatiguent les esprits étroits , et malheureusement il y a des esprits étroits partout. L'Institut a noblement réparé plus tard son erreur en appelant le botaniste genevois à Tune des places réservées aux huit étrangers les plus éminents dans les sciences, hommage d'autant plus honorable qu'il fut une démonstration toute spontanée de la haute estime qu'avait pour lui le premier corps savant de l'Europe.

Uissue malheureuse de sa candidature causa à de Candolle un désappointement sensible ; il tenait à cette nomination , non-seulement comme à une distinction honorable, mais parce que c'était un moyen de parvenir à quelque place élevée dans l'enseignement, but alors de son ambition. Dès qu'on put connaître son désir à cet égard, on s'empressa de lui offrir la place de professeur de botanique dans la Faculté de médecine de Montpellier, qui était devenue vacante par la mort de Broussonnet. Il avait déjà entrevu la possibilité d'avoir cette place ; mais il ne s'était pas arrêté à cette

idée, ayant Tespiërance d'arriver à Tlnstitut. Maintenant la position était changée ; il avait d'ailleurs été très bien accueilli lors de son passage à Montpellier, en faisant son second voyage botanique, et il avait conservé du court séjour qu'il y avait fait alors une impression des plus favorables. Il se dédda donc à accepter la place qu'on lui offrait ; mais ce ne fut qu'après s'être assuré que cette nou- Tdle fonction ne le forcerait pas de renoncer à celle qui lui imposait l'obligation de voyages annuels, auxquels il tenait d'autant plus que celui qu'il venait de faire dans les Pyrénées avait eu pour lui un grand intérêt. Le caractère consciencieux qu'il a toujours montré à un si haut degré dans l'accomplissement de ses devoirs, lui faisait craindre que l'une des fonctions ne fût incompatible avec l'autre, et que l'enseignement ne souffrit des longues absences qui résulteraient forcément chaque année de ses excursions scientifiques. Il n'accepta que lorsque le ministre qui l'avait nommé finit par lui dire, pour lever ses scrupules : Choisissez ; vous aurez les deux places^

ou vous n aurez ni Vune ni Vautre.

L'année 1808 venait de commencer quand il partit pour Montpellier avec sa femme et son fils âgé de dix-huit mois; il avait lui-même alors trente ans y et il y en avait dix qu'il était venu se fixer à Paris. Il emportait avec lui le souvenir des plus belles années de sa vie , le sentiment d'une position conquise dans la science par dès travaux marqpiés au coin de la persévérance et d'un vrai talent» une connaissance du monde basée sur les relations les plus intéressantes et acquise au milieu des événements les plus remarquables, et par-dessus tout cela la certitude qu'il laissait à Paris des amis dont l'affection et l'estime lui ét^ent assurées pour toujours.

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