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Le feu reste très violent dans la rue des Légations ; la fusillade dure toute la nuit ; elle est surtout très vive vers 1 heure du matin. — Nous répondons à peine. Un fusil est cassé par une balle.
27 juin.
A 4 heures, les détonations deviennent plus rares ; nous en profitons pour achever la deuxième barricade dans la rue des Légations.
Les Chinois, embusqués dans les maisons ouvertes par l'incendie, abrités derrière les pans de mur, sont à quelques pas de nous. A 10 heures, ils recommencent leur fusillade de la veille et de la nuit. Il semble que leur intention est de démolir nos murs à coups de fusil ! Je laisse Herber à la barricade de la rue des Légations et je me porte à celle de la rue delà Douane, occupée par quelques Autrichiens. Dans cette rue, à IS mètres à peine de nous, nos ennemis élèvent une barricade sans qu'il soit possible de s'y opposer. Leur procédé très simple consiste à rester ca-
chés derrière les ruines, sur le bord du chemin, et à jeter, de là, tout ce qui leur tombe sous la main : tables, chaises, pierres, briques, etc., etc. J'en tue un qui a l'imprudence de traverser la rue en portant sur son dos une table qu'il avait sans doute l'intention de placer contre le mur de notre légation. J'envoie Le Gloanec sur le toit de la maison Morisse ; il ne peut inquiéter ceux qui travaillent dans la rue, le toit n'est pas assez haut ; mais il tire sur quelques Chinois qui se montrent au delà des premières maisons.
Je reçois, à 10 h. 45, un mot de M. le Ministre de France qui me recommande de ne croire à un bruit d'évacuation d'une des lég^ations voisines de celle d'Angleterre que lorsqu'il me l'éciira ; il ajoute : « Vous êtes naturellement jug-e du temps que vous pouvez tenir. Vous tiendrez le plus longtemps possible, je m'en rapporte à vous. »
Pour nous assurer une ligne de défense dans le cas où nous serions oblig-és de quitter la légation, le mur qui nous sépare de « l'hôtel de Pékin « a été percé de nombreuses meurtrières et sa partie supérieure recouverte de sacs de terre,
ainsi que toutes les fenêtres de l'hôtel ouvrant sur le parc. Ces travaux ont été exécutés par les coolies de M. Ghamot, et sous sa direction. A 11 heures, la colère de nos ennemis tombe, et un calme relatif succède au bruit de tout à l'heure. Le Gloanec descend de son toit et me rend compte que les Chinois se retirent. Nous profitons de ce moment de répit pour aller déjeuner. Notre table, cette fois, est présidée par M""^ de Rosthorn. La présence au milieu de nous de cette jeune femme qui vient elle-même nous donner l'exemple de lag-aîté et de l'entrain relève notre courage ; nous pensons à l'avenir avec plus de confiance. Nous rions de la lâcheté de nos adversaires en reconnaissant que, si nous avions eu devant nous 4 ou 500 nègres au lieu de ces 4 ou 5.000 Célestes, nous n'aurions plus le plaisir de déguster les meilleurs crus de Bourgogne en mangeant du cheval et des truffes. C'est l'heure des hypothèses, et chacun fait la sienne. M^a de Rosthorn en faisant avancer une seconde colonne de renfort de 10 kilomètres par jour, ce n'est pas beaucoup ! et en comptant sur ses doigts, nous démontre, à tous, que les trou-
pes internationales doivent arriver demain à Tong-Cheou — Alors, boy ! une bouteille de champag-ne ! Il ne faut pas en laisser à ces méchantes troupes qui se sont tant fait attendre !
Hélas ! un matelot vient arrêter brusquement tous ces éclats de rire : Le Gloanec est tué ! Il était aimé de tous, et tous, voulant le voir une dernière fois, abandonnent la table. Le sergent d'armes Le Coquen me raconte qu'il a voulu remonter sur le toit, avant même d'avoir fini de déjeuner, tellement il prisait ce poste d'observation. A peine y était-il, qu'une balle le frappait à la tête, et que son corps retombait lourdement sur les dalles de la cour. Il est là, devant nous, au pied du platane qui nous sert d'échelle ; le projectile est entré dans l'œil et a traversé tout le crâne ; la mort a dû être instantanée. Devant ces restes inanimés, j'éprouve un gros serrement de cœur : c'est plus qu'un auxiliaire actif, courageux, intelligent et dévoué que je perds, c'est presque un ami. Souvent, derrière les barricades, pendant les accalmies, nous parlions ensemble de la Bretagne où nous avons laissé, l'un et l'autre, tant de personnes chères. Il a là-bas deux fil-
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leltes qui grandissent sous le même ciel, et à côté de la mienne ; mais leurs rires frais et gracieux d'enfants insouciants voleront long-temps encore de vague en vague avant qu'elles n'apprennent le malheur qui les frappe, et surtout qu'elles n'en comprennent toute l'étendue.
Mais les Chinois se sont rapprochés et nous entourent de tous les côtés ; l'attaque recommence, il faut retourner aux barricades. Les boîtes à mitraille de Tsien-Men sèment leurs balles rondes sur les légations de France et d'Allemagne. Le poste, placé au sud de la rue de la Douane, serré de trop près, se replie sur nous ; les Chinois envahissent alors tout le terrain compris entre cette rue et l'Allemagne. Ils avaient, comme toujours, la torche à la main ; aussi les maisons qui forment l'angle sud-ouest du croisement des deux rues sont bientôt en feu. Ces incendies sont, par conséquent, en face du grand portique et à 20 mètres de nous.
Ce n'est pas tout : à l'abri de la barricade qu'ils ont construite, nos ennemis font une brèche dans le mur de la rue de la Douane, qu'ils démolissent à coups de pioche. Enfin, de ruine
en ruine, ils ont gagné le sommet de l'angle nord-est entre les deux barricades; ils sont à 5 mètres de nous, et nous lancent des pierres par-dessus les pans de mur !
A la barricade de la rue de la Légation, Ja situation est réellement intenable : incendie, canon, des balles de quatre côtés, des pierres, et enfin le soleil de Pékin, à midi, au mois de juin ! Impossible, en outre, de voir la tête d'un Chinois ! Pelliot me fait remarquer qu'une paire de jumelles serait plus utile qu'un fusil Lebel. Le Coquen reçoit une balle dans l'aine ; sans sa cartouchière il était tué ; la blessure, sans être grave, est très sérieuse ; on l'emporte presque évanoui. C'est à ce moment que M. Fliclie vient jusqu'à la barricade me demander, de la part de Sir Claude Macdonald, des renforts pour le Fou. J'accueille cette demande comme les précédentes.
Enfin à 3 heures et demie, fatigués ou déj^ourvus de munitions, nos adversaires s'arrêtent et se retirent même au delà du premier plan de ruines. Nous nous empressons d'enterrer Le Gloanec. La cérémonie est à peine commencée
que balles et éclats d'obus recommencent à pleuvoir et à hacher les arbres du parc. Je m'attends à voir tomber quelqu'un dans la fosse. Très simple et très courte d'ailleurs, cette triste cérémonie, comme l'exig^ent les circonstances. Le corps est recouvert d'un pavillon français ; deux Autrichiens et deux Français le transportent du hall des Abeilles au cimetière ; le père d'Adozzio récite une prière, et notre pauvre ami est descendu dans la tombe. Avec une branche d'arbuste trempée dans l'eau claire, nous faisons le dernier sig^ne d'adieu au brave, et nous retournons aux barricades. Le prêtre et les coolies font disparaître tout ce qui pourrait indiquer aux Chinois qu'il y a là un mort. Oui sait, en effet, s'ils ne fouleront pas ce terrain ce soir?
Après l'enterrement, je reçois une lettre de la légation d'Angleterre : « Nous devrions envoyer « en permanence 20 hommes au Sou-Wang- « Fou ». Nous refusons en répétant les raisons déjà données. Mais, à 4 heures, M. Pichon vient à la légation de France. Il se rend compte de notre situation, voit les marins autrichiens et français qu'il félicite et qu'il encourage; il con-
vient que nous ne pouvons pas, sans danger de perdre la lég"ation, nous démunir de personnel. Je lui fais voir qu'en particulier, du côté est, nous ne sommes séparés de nos ennemis que par l'épaisseur d'un mur. Nous croyons devoir faire remarquer au ministre de France que le détachement franco-autrichien, primitivement fort de 68 hommes (4o-|-23) (J), est réduit, par suite des pertes, à 61 (6 morts et 1 blessé) ; que sur ces 61 matelots, S sont en permanence au Fou, et 10 assurent le service sur la muraille; ce qui porte, en définitive, à 46 le nombre des militaires chargés de défendre un des postes les plus attaqués du quartier des Légations, et un des points qu'il importe le plus de conserver dans l'intérêt général. Bref, nous serions presque tentés de conclure en demandant qu'un renfort de 20 hommes fût mis à notre disposition d'une façon permanente. M. Pichon retourne à la légation d'Angleterre en nous promettant de transmettre ces observations à qui de droit.
(1) Deux Autrichiens accompagnent la mitrailleuse qui n'est plus depuis longtemps à notre légation.
Je sais bien que l'on peut objecter, d'autre part, qu'à la légation d'Angleterre sont réfugiés les femmes et les enfants ; mais dans cette même légation sont également réunis les maris de ces femmes, les pères de ces enfants, et tous ceux qui, n'ayant ni femme ni enfant, ont cru devoir y aller quand même. Pour prendre part à cette lutte que nous avons à soutenir, il n'est pas indispensable d'avoir un fusil de guerre entredes mains ; un fusil de chasse suffit pour aveugler et mettre hors d'état de nuire un adversaire qui se montre le plus souvent à moins de 50 mètres.
Le calme vient avec la nuit. Dès que l'obscurité nous le permet, nous travaillons au blockhaus de la grande porte; les Chinois apportent les matériaux, les officiers et les volontaires les disposent. Comment rester inactif quand une jeune femme donne l'exemple? M™" de Rosthorn remue en effet, pendant plusieurs heures, ces lourdes et rugueuses briques; elle ne cesse que quand ses mains, peu habiluées à ce sport, la font par trop souffrir.
Le poste situé au pied de la rampe, près de
la muraille, est également réoccupé et son blockhaus renforcé.
A minuit, les Chinois entendant du bruit tirent, dans notre direction, quelques coups de feu ; mais tout rentre bientôt dans le silence.
28 juin.
Le matin, calme. Je vais à la Légation d'Angleterre voir de Giéter ; son état n'inspire aucune inquiétude; il écoute avec un vif intérêt ce que je lui raconte de notre défense. « Dès que je pourrai trotter, me dit-il, j'irai vous rejoindre. » J'apprends que l'on a l'intention de faire venir à l'Angleterre le détachement autrichien ; mais je connais assez maintenant mes courageux et dévoués camarades de siège, pour ne pas me montrer sceptique sur le résultat des démarches qui seront entreprises dans ce but. On voulait, je crois, tout simplement mon avis^ car aucune tentative n'est faite ni auprès de M. Rosthorn, ni auprès du commandant Thomann. On me demande alors iO Français; je propose d'envoyer
les 10 qui font le service sur la muraille, en faisant remarquer toutefois le danger qu'il y aurait à affaiblir ce point important. Comme je m'y attendais, ma proposition est repoussée, et les choses en restent là.
A mon retour, après entente avec les officiers autrichiens, il est convenu que nous laisserons en permanences Français et 3 Autrichiens au Fou; mais que nous repousserons désormais toute demande de renfort. A 1 heure, l'attaque reprend à peu près dans les mêmes conditions que la veille, mais, cette fois, sans incendie ni canon. Le petit poste du pied de la muraille est oblig-é de se replier dans la crainte de voir sa retraite coupée. Dès lors, à la barricade de la rue des Légations, nous recevons sur nos flancs des feux plus nourris et mieux dirigés que j amais. Tout au tour de nous, les balles crépitent. Nos ennemis doivent être extrêmement nombreux; on les sent très près. A une heure et demie. Collas reçoit une balle dans le ventre ; sur sa demande, sa blessure est mise à nu derrière la barricade même ; elle est affreuse : ses intestins sortent par la plaie qui a dû être produite par un ricochet. Sans perdre connais-
sance un seul instant, il serre la main et dit adieu, se sentant perdu, à ceux qui l'entourent, à son camarade Dupret, à moi. On l'emporte et il meurt bientôt.
Le capitaine Labrousse, en quittant la barricade pour rentrer à la Lég'ation, reçoit, un peu au-dessus du g-enou, une balle morte venant du Tsien-Men. Le docteur Matig-non lui ordonne le repos.
Le feu augmente encore de violence, et, en dépit des précautions prises pour maintenir les hommes à l'abri entre les deux barricades, cinq matelots sont successivement blessés en moins d'une heure et demie : L'Anthoën, Lamache, Minou, Paul, Prigent. Je ne crois pas devoir tenir plus longtemps, et je donne l'ordre de rentrer dans la Légation.
Herber et moi nous nous portons à la barricade de la rue de la Douane, avec 2 Français, et nous nous joignons aux Autrichiens commandés à ce moment parl'aspirant Boyneburg-Lengsfeld. Il nous est impossible d'empêcher les Chinois de construire, en face de nos écuries, une seconde barricade entièrement en bois. Leur in-
tendon évidente est de mettre le feu à cet amas de bois qui le communiquera aux écuries.
M. de Rosthorn a l'heureuse idée d'essayer de brûler cette barricade, sans laissera nos ennemis I3 temps de la pousser jusqu'au mur, et luimême, monté sur le toit des écuries, lance sur le monceau de vieilles caisses des poignées de paille trempées dans le pétrole et enflammées. C'est M™" de Rosthorn qui prépare et lui fait passer ces torches improvisées. De la barricade de la rue de la Douane, nous empêchons les Chinois de les retirer trop tôt. M. Boyneburg reçoit au front une balle qui lui laboure le sommet de la tète ; le sang- empêche de se rendre compte de la gravité de la blessure ; on l'emporte évanoui à la légation d'Angleterre.
Cependant, après quelques essais infructueux, le but est atteint, et la barricade ennemie incendiée. Malheureusement le feu a pris aux vêtements de M""^ de Rosthorn, qui est assez grièvement brûlée aux mains et au visage. Le docteur Matignon l'entraîne presque malgré elle et lui donne les premiers soins.
A peu près à la même heure, les Japonais es-
suieiit au Fou une violente canonnade, à la suite de laquelle 13 coolies sont blessés en essayant de réparer les travaux de défense.
Sur la muraille, les Autrichiens repoussent par des feux de salve les Chinois qui s'avancent sur eux en très grand nombre.
Plusieurs volontaires abandonnent la légation d'Angleterre et viennent nous offrir généreusement leurs services: ces sont MM. Bouillard, de Gholet, Gruintgens, Véroudart, Wagner, Duvieusard.
La fusillade cesse au coucher du soleil, et les hommes vont, par bordée, prendre un repos bien mérité.
Nos deux blessés vont bien ; du moins aussi bien que possible ; le docteur allemand Welde a presque promis de sauver Bojneburg ; quant à M™' de Roslhorn, elle peut venir le soir même à table, mais son mari est obligé de l'aider à manger, car ses pansements l'empêchent de se servir de ses mains. L'héroïne du jour est fêtée et félicitée comme elle le mérite,
La soirée est à peu près calme ; aussi, le bon vin aidant, notre précieuse gaieté réapparaît.
M. Bouillard va même jusqu'à nous chanter un couplet assez folichon d'une chanson berrichonne qu'il ne sait malheureusement pas entièrement; nous le regrettons tous.
Nous réoccupons et fortifions encore la barricade de la rue des Légations.
29 juin.
Le timonier breveté Dupret est exempt de service; il a une entorse. Je fais prévenir les Allemands qu'il me devient impossible de garder le pied de la muraille et que je rappelle le petit poste de la rue de la Douane. Il est convenu qu'ils occuperont une autre rampe placée en face de leur légation et que l'on passera désormais par cette légation pour aller sur la muraille ou pour en revenir.
M. Pichon, M. et M""^ Berteaux viennent nous voir. M"* Berteaux s'intéresse d'ailleurs vivement à la défense, et ne reste guère plus de 48 heures sans venir se rendre compte de ce qui se passe à la légation de France.
Un nouveau volontaire nous arrive encore, M. Picard-Destelan, tant mieux !
Pour aller du portique aux deux barricades que nous avons à défendre, il faut parcourir une quinzaine de mètres en restant exposé aux projectiles ennemis. Pour relever les postes par exemple, il faut attendre une accalmie et filer au pas de course. Je me souviens qu'une fois, entre autres, passant le premier, ma silhouette a été tellement bien dessinée sur le mur par les balles qui s'y plantaient que j'ai fait demi-tour sans hésiter, et donné aux hommes l'ordre d'attendre.
Pour remédier à cet inconvénient, M. Pelliot, propose de faire une brèche à l'angle sud-est du mur de la légation, brèche qui nous permettra d'aller directement, et sans dang-er, aux deux barricades. Nous mettons de suite des coolies à faire ce travail.
L'attaque reprend à 1 heure. M. Herber me demande de monter sur le toit Morisse ; je lui fais observer que, de ce toit, il est impossible de voir la rue de la Douane ; il insiste, et je le laisse malheureusement aller. Une demi-heure
après, il est tué à la même place, et dans les mômes conditions que Le Gloanec. Ne voulant pas croire à celte affreuse nouvelle, je quitte la barricade; mais quand j'arrive, le docteur Matignon qui lave les plaies me fait signe que tout est fini. Autour du corps quelques matelots pleurent ; je n'ai pas de plus bel éloge à faire de ce jeune officier, qui était adoré et respecté de tous.
Les deux parties, nord et sud, de la rue de la Douane sont envahies par les Chinois qui se rapprochent sensiblement ; je fais rentrer les hommes de la barricade de la rue des Légations. Cette retraite entraîne forcément celle des défenseurs delà deuxième barricade, menacés d'être enveloppés. L'attaque est bientôt d'une violence inouïe. Pour ne pas laisser tomber le corps de Ilerber entre les mains des Chinois, nous l'enterrons de suite : il ne nous est même pas possible de le faire porter par ses matelots ; tous sont au feu ! Jamais cérémonie ne fat plus impressionnante ni plus poignante !
Nos ennemis attaquent maintenant le mur est à coups de pioche et en deux endroits différents.
Nous org-anisons de suite notre nouvelle ligne de défense, les murs des maisons Morisse et Saussine. 11 est convenu avec le commandant Thomann que les Autrichiens seront désormais chargés de défendre la partie sud, c'est-à-dire le blockhaus, et que les Français occuperont tous les bâtiments, depuis la maison Morisse jusqu'à la limite nord du parc. Les matelots postés derrière les meurtrières, derrière les fenêtres garnies de sacs de terre, ont l'œil fixé sur le mur de la rue de la Douane, à 7 ou 8 mètres d'eux, et attendent que la pioche ait fait brèche.
Dès que les dimensions de l'ouverture le leur permettent, les Chinois introduisent dans les écuries et placent sous les toits de longs morceaux de bois dont l'extrémité porte de l'étoupe enflammée; mais aucun d'eux ne laisse paraître sa tête.
Mme Berteaux envoie à M"' de Rosthorn 70 sacs que les dames ont faits à la légation d'Angleterre. Des coolies les remplissent de terre et nous les apportent.
Nous apprenons qu'au Fou, les Chinois ont
réussi à s'introduire par une brèche et à mettre le feu à plusieurs maisons.
A 4 heures, nos deux écuries nord sont en flammes; les premières colonnes de fumée ont été saluées par les cris de joie de ces forcenés et parleurs « Cliâ-châ-châ ». Ils sont là certainement plusieurs milliers, et le dang-er n'a jamais été aussi grand.
Je demande des renforts à Sir Claude Macdonald qui nous fait envoyer o Anglais, 5 Allemands et 3 Japonais.
Les précautions sont prises pour empêcher l'incendie de gagner les maisons Morisse et Saussine. C'est à qui des matelots non occupés aux meurtrières, et des volontaires, déploiera le plus de zèle et d'activité. La tâche est d'autant plus difficile que nous n'avons pas de pompe.
A côté de moi, un matelot japonais appuie le canon de son fusil sur le mur, à l'endroit même où l'on entend le bruit sourd de la pioche ; au moment précis où la première pierre tombe, les deux armes sont déchargées dans la tête du Chinois.
A 7 heures, le matelot autrichien Alfred Ta-
— llo —
vag"na, passant imprudemment devant une des brèches, reçoit une balle dans le front et presque à bout portant.
Enfin, vers 8 heures, la fureur de nos adversaires se calme ; ils se retirent ; les incendies sont éteints ; je renvoie les renforts. Je reçois de M. le ministre de France une lettre charmante par laquelle il adresse ses félicitations aux détachements français et autrichien et exprime sa reconnaissance profonde à M. de Rosthorn. Il me dit, en outre, avec quelle immense douleur le personnel de la lég-ationde France a appris la mort de M. Herber.
L'écurie du sud reste intacte ; nous y mettons le feu pour empêcher nos ennemis de recommencer demain leur manœuvre d'aujourd'hui. Notre position devient de plus en plus critique, le péril aug-mente et le nombre de nos matelots diminue. En conséquence, nous décidons, le commandant Thomann et moi, de retirer nos marins de la muraille qui ne sera plus occupée désormais que par les Allemands. Nous informons Sir Claude Macdonald de cette décision.
La nuit, la pluie tombe, mais n'empêche pas
— liG —
les Chinois de revenir et de tirer de nombreux coups de fusil. Je fais élever, entre la maison Morisse et la rue de la Douane, une barricade perpendiculaire à cette rue, au sud de la brèche du sud (brèche faite par les Chinois). Je tiens à achever ce travail pour pouvoir prendre entre deux feux croisés à 90° les ennemis qui tenteraient d'envahir la légation par les ouvertures créées dans le mur.
A 2 heures du matin, on les entend démolir le mur de la cave de M. Pichon.
30 juin.
Le matin, les Japonais, qui, jusqu'à présent, ont occupé une barricade dans la ruelle nord, nous préviennent que leurs forces ne leur permettent plus d'assurer la garde de cette barricade. Il est d'un très grand intérêt pour nous de ne pas laisser tomber ce poste entre les mains de nos ennemis ; nous y envoyons 3 Français et 3 Autrichiens.
Une bonne nouvelle circule : le colonel Shiba attend les troupes japonaises ce soir.
Matinée à peu près calme ; la fusillade ne reprend que vers 2 heures, mais l'attaque est molle, et nous nous contentons d'observer, en restant à l'abri.
Le quartier-maître charpentier Butor est blessé à l'œil par des éclats de brique.
Les Chinois mettent le feu à la cave de M. Pichon.
La nuit, pluie et orage ; calme.
l*"^ juillet.
La pluie cesse vers 7 heures du matin. Si ce que l'on dit est exact, les Chinois auraient escaladé la muraille cette nuit, et pris position, sans bruit, dans un bastion non loin de la barricade de Hata-Men. Ce qui est certain, c'est que les Allemands n'occupent plus cette barricade. Les Américains, prévenus, descendent de la leur.
En même temps que ces deux graves nouvelles nous sont confirmées, le quartier-maître Pes-
queur, qui a son poste de combat dans la maison Saussine, vient m'avertir qu'un canon, placé très près de nous, démolit le pignon est du hall des Abeilles. A peine suis-je arrivé sur les lieux qu'un obus frappe efîectivement la partie supérieure de ce pignon qui s'abat. Immédiatement après, le pignon sud de la maison Saussine est atteint à son tour et un des éclats broiela figure de M. Wagner, qui arrive près de moi, sans doute pour me demander quelque chose ou m'apporter un renseignement, car il a commencé une phrase dont je n'ai entendu que les deux premiersmots : « Commandant, je... » La mort de ce pauvre garçon, qui était venu depuis trois jours à peine se mettre courageusement à ma disposition, m'impressionne beaucoup. Les deux canons ne sont pas à plus de 100 mètres. Je me demande s'il n'y en a pas plus de deux. Cetteattaque violente autant qu'inattendue, au moment où la muraille est abandonnée des deux côtés, nous met dans une très mauvaise situation. Un autre projectile vient encore frapper le toit du hall, pendant que l'on enlève le corps de Wagner. Je sens tous les hommes ex-
posés, et exposés sans qu'il leur soit possible de riposter et de se défendre. Ne sachant pas où sont les pièces, ni sur quels points les coups seront dirigés, je ne vois pas d'abri plus sûr que le mur de l'hôtel de Pékin, et je donne aux matelots l'ordre d'aller derrière ce mur. Afin de ne laisser personne dans les maisons, je fais sonner la retraite (1). Aussitôt arrivés à l'hôtel, les Autrichiens occupent les meurtrières et les fenêtres de la partie sud, les Français celles de la partie nord. Les marins français Domallain et Le Berre sont blessés. Le bombardement des maisons Morisse et Saussine et du « hall des Abeilles » continue.
Le commandant Thomann me fait alors remarquer que deux épaisseurs de mur suffisent pour être à l'abri de ces canons, et que nous pouvons, en conséquence, rester dans la maison Filipini. Cette observation est très juste, et je reconnais que j'ai, en effet, manqué de présence d'esprit et de sang--froid. A ceux qui, dans les
(1) J'ai su depuis qu'en entendant cette sonnerie, les Chinois étaient partis comme s'ils avaient eu plusieurs escadrons de cavalerie sur leurs talons.
mêmes circonstances, avec les mêmes responsabilités, n'eussent pas commis la même faute, de me jeter la première pierre.
Néanmoins, je propose d'attendre que la muraille soit réoccupée pour entrer dans la maison Filipini qui peut être bombardée du haut de cette muraille parles canons chinois.
A 10 heures, on nous prévient que les Américains sont remontés à leur barricade ; aussitôt je conduis les marins dans la maison Filipini ; les Autrichiens retournent à leur blockhaus.
Des incendies sont allumés dans les maisons situées en face du portique.
De 1 heure à 5 heures et demie, les canons démolissent la maison Morisse, la maison Saussine et le portique. Sur ce dernier point 7 obus seulement sont tirés, mais tous les 7 atteignent le toit ou le pignon est. Les hommes restent abrités. Nos ennemis occupent les barricades abandonnées rue de la Douane et rue des Légations, ainsi que celle de la muraille du côté de Hata-Men.
Vers 6 heures, les Italiens et les Japonais font une sortie pour prendre un canon qui attaque
alternativement le Fou et l'Angleterre. Deux détachements, l'un anglo-franco-italien commandé par M, Paolini, l'autre japonais sous les ordres du capitaine Tatsugoro-Ando, s'avancent sur ce canon par des chemins différents. Tous deux sont repoussés et subissent de grosses pertes ; deux Italiens et un Japonais sont tués, 7 hommes sont en outre hors de combat. Paolini est blessé assez grièvement à l'épaule; le quartier-maître Hérisson du (T Entrecasieaux a le bras traversé par une balle. Le corps de l'un des Italiens tués a dû être abandonné.
La nuit est plus calme ; du moins le canon se tait. Je fais réoccuper la maison Saussine; quant à la maison Morisse, il est impossible d'y retourner ; les murs sont ouverts partout et le toit s'est effondré.
Les Chinois élèvent une haute barricade en bois, dans la rue des Légations, entre celle que nous avons abandonnée et celle de l'Italie ; nous supposons que c'est afin de pouvoir passer librement d'un côté de la rue à l'autre. Il pleut.
2 juillet.
La pluie continue, aussi le s coups de fusil sont-ils rares. La religion défend, dit-on, à ces fils du Ciel d'assister à un phénomène qu'ils considèrent comme un accouplement de leur père et de la Terre. Cette raison, jointe à la peur d'être mouillé, fait que nous jouissons d'un peu de repos dont nos matelots ne se plaignent pas. Quelques balles arrivent encore sur les sacs qui garnissent nos fenêtres ; Geffroj est légèrement blessé.
Toute la journée, en revanche, les canons ne cessent de lancer leurs obus un peu dans toutes les directions. 1/hôtel de Pékin est particulièrement éprouvé.
Sur la muraille les Chinois de Tsien-Men s'avancent sur les Américains et construisent une barricade assez près de la leur. M. Chamot construit dans la rue des Légations une double barricade pour relier la porte de son hôtel à celle de la légation d'Allemagne qui est en face.
Le soir Sir Claude Macdonald m'écrit que les
Japonais ont été chassés de leur première ligne de défense dans le Fou, à coups de canon ; que le colonel Shiba espère tenir encore cette nuit ; mais que si la canonnade reprend demain matin, il devra évacuer. Dans ce cas, ajoute-t-il, il y aurait lieu de tenir sous la main quelques renforts prêts à lui être envoyés. Clette même lettre est communiquée aux Américains et aux Russes. Mais voici la nouvelle la plus importante: Sir Claude Macdonald a observé la nuit dernière des sig-naux électriques qu'il considère comme incontestablement faits par les troupes européennes. 11 n'a aucun doute à ce sujet, et se montre très catégorique. Ce sont les signaux qui avaient été transportés dans le Sud Afrique parle Terrible, aujourd'hui en rade de Takou, et qui auraient servi pour Ladysmith. Sir Claude, sachant que le transport de ces signaux représente à peu près les mêmes difficultés que celui d'un canon, en conclut, comme de ses autres informations, que c'est un gros corps d'armée qui avance. Il était hier, à 10 heures et demie du soir, d'après ses évaluations, à 48 heures au maximum de Pékin, dans la direction du sud-est, et peut être
attendu au plus tard, dans la journée d'aprèsdemain.
Naturellement nous rapprochons ces faits d'autres auxquels nous n'avions prêté tout d'abord aucune attention : les mouvements de nos ennemis, le calme de la journée, les coups de canon tirés au loin, etc., etc. Et puis, le ministre d'Ang'ieterre est réellement trop affirmatif pour qu'il nous soit permis de douter. D'ailleurs, il faut bien que ces troupes finissent par arriver ! Nous ne pouvons pas admettre que l'Europe, l'Amérique et le Japon nous laissent massacrer sans faire un pas pour nous sauver ! Il ne faut pas un mois pour amener un corps d'armée des rives du Japon ou des frontières de la Mandchourie ! etc., etc. Ce serait folie que de chercher à répéter toutes les excellentes raisons que l'on trouve subitement pour se convaincre que Sir Claude Macdonald a dit vrai.
Nous apprenons néanmoins avec plaisir que les Américains ont enlevé à la baïonnette la barricade que les Chinois avaient eu l'audace d'élever en face de la leur. Les Russes ont pris part à cette opération dans laquelle, malheureusement,
deux marins ont été tués, et le capitaine américain blessé.
3 juillet.
La légation d'Allemag-ne est très vivement attaquée, mais gag-ne encore la partie. Sur nous, à peine quelques coups de fusil dans la matinée.
Dans l'après-midi, o obus tombent sur le portique, mais ne blessent personne. On nous dit que, dans la charg-e d'hier, sur la muraille, les Chinois ont perdu 30 hommes.
Au Fou, les Japonais reculent comme nous, de barricade en barricade ; ils ont été obligés d'abandonner leur première ligne de défense.
Le ministre de France vient nous voir, et la conversation roule naturellement sur les signaux dits « de Ladysmith ». Comme on me demande mon avis, je réponds que, ne connaissant pas même les signaux employés par l'armée française, je n'ai pas la prétention de parler de ceux de l'armée anglaise ; mais que, cependant, sauf nouveaux progrès de la science depuis que nous
sommes prisonniers, pour produire ces faisceaux de lumière électrique, il faut un approvisionnement de combustible, un moteur, une dynamo et un projecteur, ce qui représente bien des impedimenta pour atteindre un but que je n'entrevois pas très bien. Comment alors expliquer ces signaux, puisque les personnes qui connaissent bien Pékin affirment qu'il n'y a aucune usine électrique dans la ville chinoise, ni dans les environs ? D'après M. Chamot, les palais impériaux seuls possèdent un matériel complet d'électricité.
Les Chinois occupent définitivement l'espace compris entre l'Allemagne et la rue de la Douane, c'est-à-dire entre la muraille et nous. De ces ruines ils tirent sur nos murs jusqu'à minuit.
Nous apercevons encore les mystérieux signaux électriques dans le sud.
Les Américains sont attaqués, mais ils sortent encore victorieux de cet engagement.
4 juillet.
Toute la journée le canon tonne ; 212 obus sont tirés sur le Fou et sur l'hôtel de Pékin.
Autour de nous les Chinois renforcent toutes leurs barricades, mais tirent très peu de coups de fusil. Le matelot autrichien Léonard Tamburus est légèrement blessé.
Nos ennemis ont réussi à mettre le feu aux maisons situées au nord et au nord-est du Fou; les Japonais perdent encore du terrain.
Je vais voir nos blessés à la légation d'Angleterre où ils sont soignés avec beaucoup de zèle et de dévouement par le docteur allemand Yelde. — L'état de Boyneburg s'améliore, mais nous ne sommes pas encore sans inquiétude sur les suites de cette blessure. — Hérisson est bien ; de Gieter, beaucoup mieux ; il est furieux d'avoir été atteint dans le dos, et trouve sa blessure peu noble. Cela prouvera, lui dis-je, que nous n'exagérons pas en disant que les balles pleuvaient de tous les côtés.
L'après-midi, nous recevons plusieurs visites : M. Pichon, M. Berteaux et M. Cologan, ministre d'Espagne, qui vient presque tous les jours nous voir. Je partage avec lui le tabac que veut bien me procurer Dupret, le timonier breveté qui est devenu mon ordonnance après la mort de
Corselin. Nos matelots sont assez débronillards pour ne manquer de rien, et Ghamot est leur providence.
A part quelques fusillades très vives, mais de courte durée, la nuit est calme.
5 juillet.
A midi, les Chinois commencent à bombarder la salleàmang-er du ministre de France avec des obus de 75 millimètres. Leurs canons sont installés dans l'est du coin nord-est de notre Légation, et à 150 ou 200 mètres à peine. Quand les brèches des toits leur paraissent suffisamment grandes, et qu'ils jugent les bois assez hachés, ils essaient d'incendier en lançant des fusées, et même des flèches dont l'extrémité est garnie d'allumettes enflammées.
Tous les marins et tous les volontaires restent à l'abri.
M. de Belov^, ministre d'Allemagne par intérim, et M. de Soden, chef du détachement allemand, viennent passer un instant près de nous.
Ce bombardement est en effet assez intéressant. Nous y assistons du salon qui n'est séparé de la salle à mang-er que par un vestibule. Sur la prière de M™^ de Rosthorn, M. de Below se met au piano et cueille dans les cahiers de musique qui sont près de lui les morceaux les plus beaux. Si les Chinois pouvaient assister à cette scène, ils seraient sans doute assez stupéfaits. Cependant, il faut nous entasser dans un des coins ; un ricochet qui a traversé les deux portes de communication est venu mourir sur le tapis.
Ce bombardement ne cesse que vers o heures ; à ce moment, un autre canon envoie deux projectiles dans la petite écurie située à droite du portique en entrant.
Le matelot Bargain est lég-èrement blessé.
Dans une circulaire qui fait le tour des lég^ations, Sir Claude Macdonald demande les noms des officiers « volontaires » qui pourraient faire le service sur la muraille à la barricade américaine. Le capitaine Labrousse est désigné sur sa demande.
Pendant la nuit, quelques fusillades au pied de la muraille et à l'angle nord-est de la Lé;,^a-
tion. AH heures, les Chinois attaquent plus vivement l'Allemag-ne qui demande un renfort ; nous envoyons trois Français et deux Autrichiens. L'ennemi est repoussé.
6 juillet
Très forte canonnade du côté du Fou ; à la légation de France, quelques rares coups de
Grande Porfe ~
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Hue des Légations
SCHÉMA INDIQUANT L EMPLACEMENT DES BARRICADES DOUBLES A l'angle S.-E. DE LA LÉGATION.
1. Blockhaus ; — 2. Barricades rue de la Douane ; 3. — — des Légations.
fusil. Vers 2 heures de l'après-midi, le silence est tel, autour de nous, que je suppose nos ad-
versaires partis. Je forme alors le projet d'aller reprendre avec le quartier-maître Pesqueur et cinq matelots les deux barricades de la rue delà Douane et de la rue des Lég-ations. M. Winterhalder veut m'empêcher de mettre ce projet à exécution; mais je pars en lui recommandant de dire aux Autrichiens du blockhaus d'être prêts à nous aider, au besoin, de leurs fusils. « Je serai là moi-même, » me répond-il.
En nous glissant par la brèche « Pelliot », nous arrivons sans incident à la barricade de la rue delà Douane. Par les meurtrières nous étudions pendant quelques minutes les environs, mais rien ! Je laisse deux hommes à ce poste et nous gagnons en rampant la barricade de la rue des Légations. Pesqueur va surveiller l'autre partie de la rue de la Douane, sur notre droite. Là il peut, en restant couché, être abrité par quelques planches et quelques poutres jetées au hasard en travers de la rue par les Chinois euxmêmes. Mais l'éveil est donné ! Les premiers coups de fusil partent de notre gauche, suivis aussitôt par d'autres tirés de toutes les ruines qui nous entourent. Il faut nous effacer le plus possible,
tout en conservant la faculté de pouvoir, le cas échéant, décharger utilement notre fusil. C'est à ce moment que nous nous apercevons que toutes les positions du tireur ne sont pas décrites dans la théorie. Pesqueur nous avertit tout bas que la barricade ennemie qui est à 15 mètres devant lui est garnie de Chinois ; en même temps il nous fait signe de rentrer. Les coups de fusil deviennent de plus en plus nombreux ; il est évident que nos adversaires tirent sur la barricade, et non sur 7ious; peut-être ne savent-ils pas que derrière nos 50 centimètres de terre nous sommes à l'abri de leurs projectiles. Ils restent d'ailleurs eux-mêmes très bien abrités; à peine pouvons-nous brûler sept ou huit cartouches sur les rares paires d'yeux que nous apercevons. Le feu devient surtout nourri dans la partie sud de la rue de la Douane. Pesqueur qui voit les Chinois rallier en grand nombre, nous dit une seconde fois de nous en aller; son geste devient même impératif. Puisqu'il a pris je commandement, il ne nous reste plus qu'à obéir; il est d'ailleurs inutile d'insister : je donne à mes voisins l'ordre de rentrer. Je me chamaille
ensuite quelques secondes avec Pesqueur qui entend protég-er la retraite et passer le dernier; je suis même forcé de lui retirer son commandement. Successivement tous les hommes sautent de la barricade de la rue de la Douane à la brèche Pelliot ; c'est là le point dangereux, car nous sommes forcés de nous découvrir. Un chasseur habitué à tirer le lapin aurait eu 7 occasions excellentes de prouver son adresse ; mais quand je passe enfin à mon tour, j'ai la satisfaction de retrouver tous mes marins sains et saufs. C'est certainement une chance miraculeuse qu'aucun de nous n'ait été touché. M. Winterhalder nous dit combien il était inquiet; et quelle est sa joie de nous voir à l'abri. De mon côté, si je suis tout honteux d'avoir été obligé de montrer mes talons à ces sauvages, j'ai du moins la grande consolation de n'avoir perdu personne.
Peu de temps après cette escapade, qui eût pu nous coûter si cher, un volontaire russe, complètement ivre, vient en titubant se promener dans la rue des Légations. Il s'avance sur nous, et passe devant le blockhaus. M. Winterhalder lui crie en quatre langues de s'arrêter, de se
baisser, et de venir s'abriter près de nous. C'est en vain. Le malheureux continue ses zigzags et arrive à la barricade que les Chinois criblent toujours de projectiles. Il enjambe la première ligne de caisses de terre, et nous espérons encore qu'il se cachera entre cette ligne et la seconde ; mais non ! il reste debout et décharge son fusil en l'air. Une balle l'atteint à la joue, il tombe. Quelques secondes après il se relève, et recharge son fusil. Un second projectile le renverse définitivement. Cette scène se passe à 15 mètres de nous, et nous y assistons, impuissants ! Pouvions-nous, pour essayer de le sauver, exposer 4 ou 5 hommes à une mort presque certaine?
Six Chinois tentent successivement de venir ramasser ou dépouiller son corps ; ils sont tous tués ou blessés par les Autrichiens qui veillent du blockhaus. Un septième, plus avisé, tire à lui ce cadavre avec une longue perche qu'il a armée d'un croc.
A 4 heures, nos ennemis ouvrent le feu avec un canon de o7 millimètres sur le portique et sur le blockhaus. Par le plus grand des hasards le premier coup n'a blessé personne et nous
pouvons mettre de suite les hommes à l'abri. Six obus viennent frapper le même point avec une précision remarquable : une g-rande brèche est faite dans le portique.
Au même moment, les Japonais et les Italiens font une seconde sortie pour prendre un canon. Ils échouent. Le capitaine Tatsugoro-Ando est tué, et deux hommes sont blessés.
La canonnade cesse ; les coups de fusil diminuent également pour devenir très rares pendant la nuit. Nous n'avonsj'amais cependant le calme complet qu'il nous faudrait pour pouvoir faire reposer un peu nos courageux matelots.
7 juillet.
Vers minuit on aperçoit encore les fameux signaux électriques, qu'un mystère de plus en plus épais enveloppe. Hélas! le délai de 48 heures fixé par Sir Claude Macdonald est passé depuis plus de 48 autres heures, et nous attendons toujours !
On entend aussi très distinctement des coups
de canon qui paraissent être tirés dans le sud et à une dislance que la moyenne des évalualions porte à 10 kilomètres. A l'abri de ces immenses et épaisses murailles, les échos sont sans doute trompeurs; il peut y avoir doute sur la distance et sur la direction ; mais il ne saurait y en avoir sur la nature des bruits qui nous parviennent. Cette canonnade dure de minuit à midi. Tous les assiégés éprouvent une joie profonde à l'entendre. La même hypothèse, mille fois formulée, mille fois détruite par les faits, revient encore : la colonne de secours se bat avec les Chinois. Mais aujourd'hui la lutte paraît tellement sérieuse, que nous nous raccrochons plus que jamais à cet espoir. D'un autre côté, nous nous attendons aussi à une attaque plus violente, convaincus que les Chinois, battus à l'extérieur, chercheront à se venger sur nous.
Peu de coups de fusil pendant toute la matinée; mais de nombreux coups de canon sur le portique, sur le mur de la rue de la Douane et l'hôtel Chamot. Nous recevons d'ailleurs très philosophiquement ces projectiles qui, au début,
avaient fort effrayé tout le monde, et moi en particulier.
Vers midi, quatre Chinois s'introduisent par la brèche nord de la rue de la Douane, dans les écuries et remises incendiées. Des fenêtres de la cuisine de M. Pichon les matelots les tuent. Nous allons, avec deux ou trois volontaires, essayer de prendre leurs armes et leurs munitions. J'ai toutes les peines du monde à empêcher M. Picard- Destelan de se mettre devant la brèche ; il a promis un sabre de Chinois à je ne sais quelle miss, — le saurais-je d'ailleurs, que je ne le dirais point, — et il veut à tout prix avoir un sabre.
A 1 heure, grosse attaque et fusillade très vive dans toute la rue de la Douane. Tous les postes de combat sont occupés par les matelots et par les volontaires. Notre pauvre mur, tout ébréché par le canon devient d'heure en heure une protection de plus en plus faible. Au moyen de torches fixées à des hampes de 7 à 8 mètres de long'ueur, les Chinois réussissent à mettre le feu aux cuisines de la maison Saussine. Quelques-uns des hommes laissent leur fusil pour éteindre ce commencement d'incendie, tandis
que d'autres empêchent les ennemis d'entrer. Ceux-ci tirent plus que jamais dans l'espoir de nous faire abandonner notre poste. Ils défilent, à un moment donné, devant la brèche qui se trouve juste en face de la fenêtre que nous gardons, Bartholinet moi ; tous deux, pendant plus d'un quart d'heure, nous les tirons à notre aise. Bartholin a la chance de tuer celui qui promène un grand étendard blanc. Quelques minutes après, l'étendard est relevé, mais tout rouge de sang. Trois matelots, Prigent, Domallain et Lesneven sont blessés ; mais leur vie n'est pas en danger. Lesneven — comment ai-je oublié de le dire? — tenait seul une barricade, il y a quelques jours, et refusait de la quitter!
M. de Rosthorn, qui n'a pas de poste fixe, mais qui se trouve toujours où il peut courir le plus de danger, reçoit dans l'œil quelques éclats de brique ; il essaie de rester quand même, mais la douleur l'oblige à se retirer.
Une balle érafle le sommet de la tête du fusilier breveté Saliou qui va faire panser sa blessure et qui, malgré les recommandations du docteur Matignon, revient de suite près de nous.
N'est-ce pas un grand honneur que d'avoir à commander de tels hommes?
L'acharnement de nos ennemis s'apaise enfin, et un marin sur deux peut s'asseoir et prendre quelque repos.
Les Autrichiens sont également très attaqués, et le portique est le point de mire des canonniers chinois. Là, les obus pleuvent. Un de leurs marins, Bacic, reçoit plusieurs éclats dans le dos ; ses blessures sont nombreuses, mais peu graves.
Un obus traverse aussi le mur de la chapelle. Plusieurs fusées incendiaires sont lancées dans les maisons détruites par le canon.
La lutte ne cesse que vers minuit.
Dans une lettre que je reçois à 8 heures du soir, M. le ministre de France adresse ses félicitations aux deux détachements, et me prie d'être auprès de M. et de M'"*' de Rosthorn, l'interprète de ses sympathies profondes. Cette lettre est lue à tous nos marins et traduite aux Autrichiens. Les volontaires prennent leur part de ces compliments si mérités.
On nous raconte que les Chinois ont dressé,
dans la ville impériale, contre le mur, un échafaudage sur lequel ils ont hissé deux canons, au-dessus du canal. Pour assurer malgré cette menace la communication entre les deux rives, c'est-à-dire entre le Fou et l'Angleterre, on réunit des coolies qui vont faire un passage couvert.
Enfin une nouvelle qui nous amuse un peu est la création du canon dit international. C'est un vieux canon bouche trouvé par un Chinois dans une maison abandonnée; les Anglais l'ont installé tant bien que mal sur l'affût du canon italien, et des servants américains s'en servent pour lancer, on pense dans quelles conditions, des projectiles dont les Russes ne savent que faire, leur canon ayant été oublié à Tien-Sin !
La nuit s'achève sans incident.
8 juillet.
Nous travaillons avec des coolies à renforcer nos positions, à réparer les dégâts causés par les obus. Les grandes fenêtres du portique, déjà
munies de solides barreaux de fer, sont bouchées avec des briques, au milieu desquelles nous ménageons des meurtrières.
Nous demandons des sacs à la légation d'Angleterre, où presque toutes les dames ont, du matin au soir, une aiguille à la main. On emploie, pour confectionner ces sacs, les tissus les plus divers; ceux qui nous arrivent maintenant sont en soie ; au Fou, les Japonais en ont en fourrures !
Nous organisons aussi la partie nord de notre ligne de défense, c'est-à-dire les murs et les fenêtres des cuisines Saussine et Pichon, le mur de la maison des boys, et enfin celui qui entoure le parc à cochons. (Voir le plan.) Je fais venir des coolies, et je prie M. Pelliot, qui parle le chinois, de leur faire démolir ou enlever tout ce qui pourrait gêner le tir. Le but à atteindre est de pouvoir surveiller sur toute sa longueur le mur de la rue de la Douane, qui n'est plus qu'un gigantesque lambeau de dentelle.
Nous élevons une forte barricade entre le pignon sud de la maison Morisse et le grand portique, afin d'assurer la continuité de notre ligne
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