‹ à propos d'éducation [microforme]Chapitre 12 sur 17 · DIXIEME LETTRE · texte numérisé non relu

DIXIEME LETTRE

Montréal, 9 juin 1898.

Monsieur l'abbé,

Les vacances approchent ; et comme il me’faudra bientôt vous laisser à vous-même, avec les graves sujets de méditation que je vous ai fournis, je dois me hâter de conclue, en signalant les principaux défauts reprochés à nos maisons d'éducation, et en indiquant quelques-unes des principales réformes réclamées par le public.

Cette tâche est difficile et délicate, car tout en étant sincère et véridi. que, j'ai à ménager des susceptibilités respectables, d’incontestables droitures d'intention, dont il serait malséant de ne pas tenir compte.

Oui, cette tâche est difficile et délicate, car ce qui est vrai dans un collège peut ne pas l'être dans un autre ; à côté d’un mal-appris il peut y avoir un gentilhomme ; un professeur nul et prétentieux est souvent coudoyé par un confrère aussi #istruit que modeste ; et, si déterminé que ie sois à remplir dans toute son étendue ce que je crois être mon devoir de citoyen, je ne veux pas être injuste envers qui que ce soit, je ne veux point représenter les choses autrement qu'elles ne sont.

Autant je trouve absurdes les compliments tout clichés que nombre d’intéressés adressent à tort et à travers à nos maisons déducation, ces ‘ savantes et incomparables institutions que l’Europe nous envie ”, autant il me répugnerait de méconnaître et le savoir et les vertus de la plupart de ceux qui sont chargés de diriger ces institutions, de même que les services incalculables que celles-ci ont rendus dans le passé,

Je sais m'inclinér devant ces hommes, et il ne me coûte en rien de reconnaître hautement ces services.

Seulement — ainsi qu'un citoyen plus autorisé que moi l’a fait remarquer dernièrement dans une circonstance solennelle — tout progresse, tout se transforme, tout évolue autour de nous, excepté notre systèiue d'éducation qui, lui, reste immuable.

Ce système, on le proclame parfait, infaillible, et personne — pas même ceux qui paient — n’a le droit de le critiquer.

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Là est le mal ; et là aussi le danger, car, qu'on le veuille ou non, monsieur l’abbé, la réforme se fera.

Elle se fera fatalement, en dépit de toutes les résistances, de toutes les entraves, de toutes les haïnes et de tous les préjugés suscités contre ceux qui la prêchent et qui ont droit de l’exiger.

Malheureusement, quand cette réforme s’imposera de force, il sera peut-être trop tard pour les intérêts de ceux qui auraient pu la diriger et dont la mission naturelle serait de la modérer.

Si nos collèges ne veulent pas avancer, nous avancerons sans eux, voilà tout.

Croyez-vous en bonne vérité que c’est avec des phrases de journaux proclamant l'excellence de nos études que l’on va boucher les yeux des pères de famille, au point de les empêcher de constater l'immense supériorité des collèges anglais sur les nôtres ? Qu'on ne se récrie point : cette supériorité est incontestable ; et en formulant ce pénible aveu je ne fais que répéter tout haut ce que tous les hommes d'expérience se disent tout bas.

Les citoyens qui vivent dans le monde, en lutte continuelle avec les nécessités de la vie ne sont pas aveugles à ce qui se passe autour d’eux, monsieur l'abbé,

Ils comprennent ce qui leur manque ; ils voient ce que les autres possèdent ; ils savent ce qu'il faudrait à leurs enfants.

Peut-on comparer à cette expérience pratique, mise en éveil par la plus sainte des responsabilités, l'expérience d’un célibataire, aussi impeccable, aussi intelligent que vous voudrez, enfermé dans un séminaire depuis l’âge de dix ans, et qui n’a“jamais eu d’autre horizon ni vu d’autre arène que le cercle restreint de sa communauté ?

Ce serait absurde, n'est-ce pas ? Eh bien, c’est à ces pères de famille — les plus intéressés dans la question après tout — c’est à ces citoyens instruits par les leçons de chaque jour, que vous venez dire, veus jeune religieux, relégué dans un séminaire de village : “ Les choses de l’éducation ne vous regardent pas ; c’est à vous que Dieu donne des enfants, mais c'est nous qui avons les grâces d'état pour les élever ; si vous n’admettez pas cela, vous êtes des ennemis de Dieu et de la religion !?

Ces doctrines-là n'ont qu’un temps, monsieur l'abbé, croyez-moi.

Encore une fois, quand ceux qui prétendent nous tenir perpétuellement en lisière s'apercevront que chacun doit marcher avec son temps, ils pourraient bien se trouver irrémédiablement distancés, — comme en certains autres pays.

Le danger n’est ni dans mes articles, ni dans lés réclamations légitimes des pères de famille ; il est dans la résistance, dans l’accaparement, dans l’exclusivisme et l’autoritarisme du clergé, qui veut être seul à contrôler l'éducation, sans se demander s’il est plus en état que les autres citoyens de bien juger des besoins du pays et des exigences du moment.

Remontons à l’origine de notre discussion, monsieur l’abbé.

Je m'étais bien modestement permis de faire remarquer que lon devrait enseigner plus de calligraphie dans nos collèges, qu’on devrait y donner des leçons de lecture à haute voix, et qu’on devrait faire des efforts pour apprendre aux élèves à parler un langage convenable. C'était bien inoffensif pourtant, et le conseil bien opportun surtout.

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De suite, voilà un jeune professeur — qui s'adressait récemment aux tribunaux pour se faire déclarer sain d'esprit — un piètre écrivailleur aussi plein de suffisance que dépourvu d'orthographe, une espèce de détraqué dont les manies s: ugrenues font la risée du public, qui me saute dessus avec des bottes de gendarme, tout scandalisé, tout révolté de ce qu'un laïque ait ainsi l'audace de porter la main sur l'arche d'alliance.

L'arche d'alliance, c’est notre éducation classique, couverte par l’irresponsabilité absolue du prêtre devant l'opinion publique.

J'étais un colomniateur, tout simplement,

Il à bien fallu admettre les faits, cependant.

Tout en se débattant comme diablotins dans l’eau bénite pour se donner des airs de nier, on a tout admis :

Point de calligraphie, ce n’est pas nécessaire. Point de lecture, on peut s'en passer, Quant au mauvais langage, l'enfant apporte cela de sa famille, et il est impossible de l'en corriger,

Néanmoins j'étais un calomniateur tout de même. Un calomniateur qui avait juré guerre à mort aux études classiques.

À cette dernière accusation je réponds par un argument péremptoire, ce me semble : je n'ai qu’un fils et Je lui fais faire des études classiques ; chez moi, si vous voulez, mais je lui fais faire des études classiques.

Mes agresseurs vont-ils reconnaître leur erreur? Vont-ils sinon se rétracter, du moins se taire ?

Pas du tout. Ces honnêtes gens — il faut que le péril leur paraisse grand en la demeure — voyant se fermer à leur nez la porte de tous les Journaux de Montréal, font les frais de fonder une feuille ad hoc, qu’ils ont l'audace sacrilège d’intituler La Croix, et y rééditent sans vergogne les mêmes faussetés.

La première fois ce pouvait être une erreur ; la deuxième fois cela devient un pur mensonge,

Un mensonge bien carré, bien volontaire, bien calculé, ayant pour étiquette l'instrument sacré de la rédemption, le symbole du christianisme.

Un odieux parjure par conséquent.

C’est le cas de s’écrier avec le poète de Guernesey :

O saints du ciel ! est-il, sous l'œil de Dieu qui règne, Charlatans plus hideux et d’un plus lâche esprit, ue ceux qui, sans frémir, accrochent leur enseigne Aux clous saignants de Jésus-Christ !

Non, monsieur l'abbé, vous le savez comme moi, personne ne désire voir les études classiques disparaître du Pays ; mais tous les hommes de progrès et d'intelligence insistent pour qu’on les réforme ; car si le présent système se prolonge, nos collèges ne seront bientôt plus que des fabriques de déclassés trop instruits pour labourer, et trop ignorants pour tenir un comptoir où manier une plume.

Si l'éducation qu’on y donne est suffisante pour faire des prêtres, elle ne l’est certainement pas pour faire des hommes du monde.

Or, si important que soit le rôle du prêtre dans la société, c’est l'homme du monde, c’est le citoyen laïque qui, par la puissance du nombre

et la sphère de son action, constitue le principal élément de la commu nauté,

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C’est lui qui crée la famille et la sustente ; c’est lui qui exploite et développe les ressources du pays, soutient le fardeau du présent et édifie l'avenir.

C’est même lui qui subventionne le clergé !

Le considérer comme quantité négli::"ble en matière d'enseignement, sacrifier ses intérêts aux intérêts problématiques d’une exception, c’est non seulement mettre la charrue devant les bœufs, c'est se faire un jeu des destinées nationales et méconnaître tout devoir patriotique.

Avec nctre présent système d'éducation, dans quelle position se trouvent les pères de famille qui ont des garçons chez qui ils ne découvrent point de dispositions spéciales pour la prêtrise ?

Ils sont condamnés à opter, pour les faire, instruire, entre les collèges et les écoles dites commerciales,

I] leur faut choisir entre priver ces enfants de toute instruction pratique, ou leur fermer tout accès aux carrières libérales ; c’est-à-dire les jeter dans le monde presque sans armes pour s’y frayer un chemin, ou bien les vouer pour la vie à une infériorité relative dans le domaine intellectuel.

Tous les jours vous entendez des dialogues dans ce genre-ci :

— Que faites-vous de votre fils ?

— Je l'ai retiré du séminaire pour le mettre à l’école commerciale,

— Est-ce possible ? pas d'études elassiques ! vous qui avez le moyen ! Songez-vous à tout ce dont vous privez votre enfant ?

— Hélas ! oui, mais que voulez-vous ? si je le laisse au collège, il en sortira à vingt ans, avec un peu de latin et de grec, mais pas d'anglais, pas de comptabilité, aussi ignorant que l’enfant qui vient de naître de tout ce qui est nécessaire pour se tirer d’affaires en ce monde, condamné, faute de connaissances pratiques, à végéter sous l'œil des Anglais, qui s'emparent de tout en nous jetant au nez cette parole qui pour eux veut tout dire : Æducated by the priests !

Maintenant tournons la médaille :

— Vous avez mis votre fils'au collège ?

— Oui, monsieur.

— Alors vous trouvez qu’il est plus utile de savoir le grec et le latin que l'anglais !

— Mon Dieu, non; mais que voulez-vous, entre deux maux je choisis celui qui me semble le moindre. Voulant à tout prix lui donner une éducation littéraire et philosophique, jai demandé aux Frères des Ecoles chrétiennes, si, tout en suivant leurs cours, mon fils pourrait prendre chez eux des leçons de latin et de grec ; — j'aurais fourni le professeur. Ïls m'ont répondu que la chose ne leur était pas permise, à cause de la concurrence que cela pourrait faire aux collèges classiques ? Il me restait bien les écoles protestantes ; mais ma femme, à qui l’on a persuadé que le’prêtre a le droit de commander partout, s'y oppose. Or, comme les professeurs particuliers qui peuvent tout enseigner également bien sont à peu près introuvables, et qu’en payer plusieurs dépasserait ies limites de mes moyens, J'ai dû baisser la tête sous les fourches Caudines. Je sais bien que mon fils en

souffrira toute sa vie, mais je n'y puis rien. Il fera comme moi, il se tirera

d’affaires comme il pourra.

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Voilà la cruelle alternative que l’on nous impose, et qu'on voudrait maintenir indéfiniment, croyant y voir les intérêts du clergé !

Monsieur l'abbé, ne sentez-vous pas que cela est anormal ? Ne sentez- Vous pas que cela ne peut durer ?

Si je signale en particulier cette négligence presque totale de l'anglais dans le programme de la plupart de nos maisons d'éducation classique, c'est que cette lacune est la plus apparente, et que ses déplorables conséquences sautent le plus aux yeux de tout le monde,

Comment! dans un Pays anglais, où toutes les affaires commerciales se font en anglais, où presque toutes les banques, les Compagnies d’assurances, les grandes administrations, les entreprises financières et industrielles sont entre les mains des Anglais, où l’on est à chaque instant forcé de s'exprimer en anglais devant les tribunaux et devant les Chambres, on a le toupet de proclamer la nécessité des langues | considérant l'anglais comme du superflu !

N'est-ce pas l'aberration des aberrations ?

Le fait est que l'anglais est mieux enseigné dans les collèges de France, qu'ici où c’est la langue du pays. Les étrangers en tombent des nues quand on les met au courant de cet incroyable état de choses,

Et à défaut d'anglais, si l’on enseignait bien le français au moins ! Mais, je ne crains pas de le dire, dans bon nombre de nos Collèges, pendant qu'on fait piocher les enfants des années et des années d grecque et le Cradus latin, on leur fait à peine française,

S'il y a des exceptions, elles sont le fait de certains bons professeurs épris de notre langue, qui réagissent d'eux-mêmes contre le SySLemr,

Du reste, monsieur l'abbé, j'ai fait voir P quelle espèce ce français est en honneur d:

classiques !

Pour que la leçon fût complète, il faudr ignorance le savoir des professeurs de français que les institutions anglaises de Montréal font venir à grands frais de France et de Suisse,

Ce serait un spectacle très propre à nous enorgueillir — nous qui réclamons la langue française comme un des plus beaux joyaux de notre héritage — que de voir ces professeurs de cpllèges anglais passer un

examen en même temps que vous et M. l'abbé Castonguay, par exemple, sur la syntaxe française !

Il est vrai que, de par l'autorité lInstruction publique, nous ne par un pareil sujet d’orguéil.

Et heureusement que, pour la paix de leur conscience, ceux qui ne savent rien sont généralement les derniers à s’en apercevoir.

Parbleu, vous-même, monsieur l'abbé, si vous aviez seulement soupgonné votre ignorance de la grammaire, vous n’auriez jamais songé à publier des livres, n'est-ce pas ?

Il en est de même chez ceux qui proclament à pleines colonnes de journaux la solidité des études françaises dans nos collèges,

Ils sont de bonne foi, je veux le croire ; ils ne se doutent pas le moins du monde que je n'aurais qu'à signaler les fautes de français dont leurs arti.

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cles sont farcis pour prouver au public que ces braves gens parlent de la question comme un aveugle parlerait des couleurs,

Mais tout cela m’entraînernit trop loin,

Je clorai pour aujourd'hui par une petite digression rétrospective :

Quelques Personnes, trompées par la teneur équivoque de certains mandemenñts, et préjugées par les prétentions de ceux qui voudraient bien être reconnus comme corps absolument irresponsable dans l'Etat, ont été bien surprises de m’entendre dire que la religion n'avait jamais réclamé l'indépendance du clergé devant la loi civile.

La doctrine de l'Eglise est pourtant bien explicite là-dessus, et il ne faut pas chercher longtemps pour la trouver formulée de 1n façon la plus claire. Deux citations me suffiront pour aujourd'nui. Voici ce que le pape saint Gélase écrivait, vers la fin du Ve siècle, À Anastase ler, empereur d'Orient :

“ Pour ce qui touche les choses de l'ordre public, nous reconnaissons que vous tenez votre autorité de Dieu même, et sous ce rapport les évêques eux-mêmes sont soumis à vos lois."

Le pape Innocent III, au quatrième concile de Latran, — 18e æcuménique, chapitre 42 — est encore plus formel :

‘De même que nous interdisons aux laïques d'usurper les droits du clergé, de même, nous ne voulons pas que le clergé empiète sur Les droits des laïques. En conséquence, que nul des cleres ne s'avise, sous prétexte de liberté ecclésiastique, d'étendre sa juridiction au préjudice de l'autorité séculière, mais qu'il reste soumis aux lois écrites et aux coutumes légitimement établies.”

Qu'en dites-vous, monsieur l'abbé, l'opinion d’un pape canonisé et les décisions d’un concile œcuménique ne valent-elles pas les prétentions de certains curés canadiens, qui ont toujours le mot d’excommunication à la bouche lorsque quelqu'un parle de les poursuivre devant les tribunaux du pays pour les faire rendre compte de leurs actes comme citoyens ?

Mais je n'ai pas seulement afirmé le principe ; j'ai ajouté que les prêtres intelligents et irréprochables ne songeaient jamais à s’arroger d'aussi exorbitantes prérogatives.

Or je puis en fournir la preuve par le témoignage suivant, que je recevais, il y a eu lundi quinze jours, et qui est signé par deux des plus éminents curés canadiens des Etats-Unis. Voici cette lettre ; je la publie à cause du poids qu’elle ajoute à mes paroles auprès de mes lecteurs :

18 mai 1894, A M. L, Fréchette,

Nous, soussignés, prêtres canadiens des Etats-Unis, aimons à vous dire que nous lisons toujours avec intérêt les critiques spirituelles que nous publiez au sujet de l'éducation qui est donnée dans les collèges du Canada, et nous sommes heureux de vous assurer que nous partageons entierement vos opinions. Si vous avez des fœupes au Canada qui ne veulent ou qui ne peuvent rien voir, sachez qu'il y a ici, sur cette terre de progrès et de liberté, des Canadiens aux vues larges et impartiales, qui de loin assistent à vos vaillantes polémiques et sont fiers de se proclamer vos adhérents. Fe Re

Ce soir, après avoir revu ensemble ces intéressantes lettres, nous avons décidé de ne pas nous séparer sans vous offrir nos meilleures felicitations et vous encourager dans votre bonne œuvre, :

Si, comme vous le faites entendre, vous publiez ces correspondances sous forme de volume, vous pouvez nous compter au nombre de vos souscriptenrs.

Il est fort probable que certains ultramontés de Québec ou d’ailleurs vont contester encore l'authenticité de cette lettre : il n’y a pas comme un coquin pour suspecter l’hornêteté d'autrui.

Eh bien, qu'on choisisse un homme en la parole de qui je puisse me fier, et je suis prêt à lui soumettre l'original du document.

S'il est vrai que j'en veuille autant au clergé, on admettra que ma haine a d'importantes exceptions à faire.

A la semaine prochaine, monsieur l’abbé.

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