ONZIEME LETTRE
Montréal, 16 juin 1893,
Monsieur l’abbé,
Je disais dans une de mes précédentes lettres, que les institutions. sans concurrence ne progressent pas.
Cela est vrai dans l’industrie, cela est vrai dans le commerce, et cela est vrai dans l'enseignement. En général le zèle pour la bonne cause est un bien faible stimulant, lorsqu'il n’est pas aiguillonné par une légère pointe de rivalité d'intérêt ou d’amour-propre.
En ce qui regarde l’enseignement, on connaît les magnifiques résultats produits en France par la course au clocher des écoles libres et congréganistes avec les lycées créés par l'Etat.
Le résultat est si naturel que, l'automne dernier, voici ce que me disait un prêtre distingué à qui je témoignais la véléité d’envoyer mon fils terminer ses études aux Etats-Unis.
— Dans une institution catholique, sans doute ? me dit-il.
— Autant que possible,
— Les jésuites ont là d'excellents collèges, dit-on.
— Su: un haut pied ? ,
— Dame, il faut bien qu'ils luttent avec les autres...
Voilà ! lutter avec les autres, c’est le moyen d'avancer ; et, en matière d'éducation plus qu’en toute autre chose, ne pas s’avancer c’est reculer.
Or, sous se rapport, que se passe-t-il chez nous !
Loin de rechercher ces résultats si désirables, cédant à je ne sais quelles mesquines considérations, tout le monde semble s'entendre parfaitement pour que notre pauvre province soit, en cela comme en tout, à la remorque des autres pays civilisés,
Et pour le moment, c’est aux législateurs surtout que je m'en prends. La loi donnant aux collèges :e pouvoir d'imposer aux professions libérales tous ies aspirants porteurs de diplômes conférés par eux est inique et impolitique,
Iniqne, parce que c’est aux membres de chaque.profession à juger si
u SE
d’ailleurs omme un
uisse me
que ma
titutions.
, et cela ause est e légère
résultats ongréga-
que me mon fils
matière ‘uler.
quelles itement morque
prends.
ibérales ique et
juger si
un jeune homme est assez instruit pour être des leurs, et non seurs qui lui ont enseigné ce qu'il sait, et qui sont de ce qu'il ne sait pas.
Impolitique, parce qu'un pareil système ferme la porte à toute concurrence, ce qui est diamétralement opposé à l'intérêt public.
Pourquoi les Anglais ont-ils demandé cela ? Ce n’est pas — comme on a voulu le prétendre — parce que leurs études sont plus faibles que les nôtres mais parce qu’elles sont plus rationnelles. C’est parce que, pour mar cher avec leur temps, ils ont remplacé des vieilleries inutiles par des matières plus pratiques, tandis que nous, qui sommes le grand nombre et contrôlons par conséquent les examens, nous tenons à ces vieilleries, sans nous préoccuper de certaines autres matières de première importance.
Siles Anglais avaient eu la haute main sur les examens, et nous avaient imposé leur programme, ce sont nos collèges sans doute qui auraient pris l'initiative de la loi.
Quoi qu’il en soit, quand il est du plus haut intérêt social que nos professions — celle de la Médecine surtout — soient exercées par des hommes d'élite ; quand, depuis trente ans au moins, tous le monde crie à l'encombrement de ces professions, voilà qu'on y laisse entrer à pieds joints tout les aspirants munis de diplômes conférés par des professeurs de collèges, devenus juges et parties !
De sorte qu'il pourrait fort bien se faire que ce fût vous, monsieur l'abbé, qui eussiez à décider an de ces jours si tel jeune homme sait assez bien le français pour étudier le Droit ou la Médecine ! Un comble.
Avec le présent système, si renversante que la chose paraisse, ce sont les prêtres qui disent au barreau et au collège des médecins : ‘“ Voici les jeunes gens que vous devez admettre dans votre profession. ?
On verrait beau jeu si le barreau ou le collège des médecins avait jamais la prétention d'en dire autant au clergé !
Oui, nous en sommes-là : non seulement c’est le clergé qui juge de la valeur des professeurs universitaires et qui les nomme ; mais c’est encore lui qui possède le privilège de choisir les jeunes gens auxquels il permettra d’être avocats, médecins ou notaires.
Il ne nous reste plus qu’à dire : “Que désirez vous encore, messieurs ? ”
Et comme personne n'ose crier: holà ! tout le monde laisse faire, et ça marche... à reculons.
Avec cela que, pour la jeunesse, la perspective est alléchante :
— Vous voulez être avocat, jeune homme ? médecin, notaire ? venez chez nous ; après quelques années de banes de collège, nous vous bombarderons bachelier, ce qui vous dispensera de tout autre examen. Tandis que si vous tâtez des professeurs particuliers, gare à vous ! les examens sont devenus très sévères pour ceux qui n’ont pas de diplômes.
Et, il n’y a pas à dire, ils le sont, très sévères, les examens. Aux dernières admissions à l’étude de la Médecine, par exemple, on a demandé, en algèbre, le plus petit commun multiple, et, en physique, la formule atomique de l’alcool méthylique.
Je me demande combien de bacheliers de Joliette, par exempie, auraient victorieusement répondu à cela.
Par parenthèse, je ferai remarquer qu'il est absurde d'interroger des
aux profespeut-être responsables
élèves de collège sur des pbints scientifiques qui ne sont pas dans le domaine des études ordinaires, Un algébriste de profession est seul sensé pouvoir répondre à la première de ces questions, et quant à la seconde, la formule dont il s’agit est basée sur une théorie toute nouvelle, et que d’aucuns prétendent même fort discutable.
Il ne faudrait pas conclure de ce qui précède que je blâme les examinateurs d’être sévères et exigeants, Au contraire, ces restrictions faites, je les félicite et tout le monde doit les féliciter.
Il ÿy va de notre honneur national que nos professions soient des corps d'élite.
Il faudrait qu'ici comme en France, en Angleterre et dans tous les autres pays de l’Europe, les titres d'avocat, de médecin, de notaire et d'ingénieur civil fussent Synonymes d'homme instruit. …
Et, grands dieux, que nous somines loin de cet idéal !
— C’est un avocat, ce monsieur? me demandait, il y a quelques mois, un étranger de passage, qui venait d'échanger quelques paroles avec un de nos professeurs de droit... s’il vous plaît.
— Oui, monsieur.
— Vraiment !...
Le brave étranger n'avait pas trouvé d'expression plus polie pour manifester son abasourdissement.
Ajoutons que.ce n’est pas la sévérité des examens qui découragera jamais les professeurs dignes de ce nom.
— Tant mieux, me disait l’un d'eux, il n’y a pas longtemps ; plus les examens seront sérieux, plus on appréciera les vrais professeurs, et partant plus le niveau de l'enseignement s’élèvera,
C’est parfait ; mais alors, une seule règle pour tout le monde !
L'élève instruit par des professeurs particuliers doit subir des examens sans aucun doute ; mais à quel titre en exempter celui qui à fait ses classes au collège ?
Ne trouve-t-on pas que le clergé est déjà assez omnipotent et assez irresponsable ?
Dans ses attributions sacerdotales, je l'ai déjà dit, le prêtre ne saurait être trop indépendant ; mais comme éGacateur public ou simple maître d'école, ça n’est plus ça. Toi l’omnipotence doit s'arrêter, car la responsabilité commence,
Voyons, parlons froidement tant que vous voudrez, est-ce que la société n’a pas son mot à dire dans tout cela ? Entre messieurs les médecins, qui ont intérêt à rendre l'accès de leur profession le plus difficile possible, et nos collèges, dont l'intérêt est au contraire d'attirer à soi le plus grand nombre d'élèves, de quel côté se trouve l'intérêt du public ?
Ne serait-il pas à propos d’y songer ?
— Mais, me dira-t-on, vous n'avez pas le droit de présumer que les diplômes de bacheliers sont accordés sans discernement.
Ce n’est pas là ma prétention. Mais, comme on m'a répété tant de fois depuis dix mois que les prêtres sont des hommes, J'aimerais mieux pour ma part, voir ceux qui dirigent nos maisons d'éducation avoir plus à compter, pour allonger la liste de leurs élèves, sur la valeur de leur enseignement, que sur la bénignité de leurs examens,
de lau uni
ont
nos de]
mo
con les
den deu
séri per:
tou.
Gal dait
viei quel
diff LE et le
phia l’'Eu
dan:
dans le ul sensé onde, la , et que
; examis faites,
ès corps tous les
aire et
S MOIS, c un de
> pour ragera
lus les artant
amens lasses
)ONSsA-
que la ecins, ssible, srand
1e les
nt de
pour us à nsel-
Loin de leur pensée sans doute d'attirer la clientèle par des concessions malhonnêtes; mais loin de leur pensée aussi, soyons-en bien persuadés, de chasser les clients en rehaussant trop le niveau des études !
Et rehausser le niveau des études, c'est pourtant là un besoin qui se fait impérieusement sentir.
Voici à ce propos une lettre que je viens de recevoir :
Monsieur, — je ne sais à quel point de vue vous allez traiter la question de
l'enseignement dans les collèges ; mais je crois que.vous feriez bien de vous assurer des faits suivants: :
lo — Il parait que le séminaire de Québec, sous la pression des autres collèges de la Province, avait dû baisser le niveau des connaissances exigées pour le baccalauréat, afin de permettre aux élèves de ces collèges de prétendre aux honneurs
20 — I] paraît que l’année dernière tous les collèges de la région de Montréal ont exercé une nouvelle pression, et fait baisser encore le niveau des études. Si ces faits sont vrais — et il vous est facile de vous en assurer — ils justifient
nos craintes et celles de bien d'autres personnes intéressées au progrès intellectuel de la jeunesse canadienne.
Je donne cette lettre pour ce qu’elle vaut ; mais sa teneur indique au moins jusqu’à quel point la confiance publique est ébranlée.
Elle le serait à moins, du reste ; Car il est vraiment décourageant de constater la désolante faiblesse des bacheliers que nos collèges jettent tous les ans sur les avenues de nos professions libérales. Sur dix lettres de demande d'admission (d'application, comme ils disent) à peine si une ou deux pourraient supporter l'impression.
Et, en dehors de leur langue, si négligée pourtant, que savent-ils de sérieusement appris? A peu près rien.
Il n’y a pas très longtemps encore, j'en faisais l'expérience dans la personne d’un jeune homme supérieurement doué, et sorti du collège avec tous les premiers prix de sa classe, sans compter le prix du prince de Galles,
Le jeune homme, qui croyait réellement savoir quelque chose, prétendait que, dans son collège au moins, on erseignait la géographie.
— Eh bien, lui dis-je, vous avez fait de brillantes études ; je suis un vieil ami de votre père, et le vôtre ; ‘ne permettriez-vous de vous poser quelques questions ?
— Volontiers, Monsieur, pourvu que ce ne soit pas sur des points trop difficiles.
— Oh! sur tout ce qu'il ÿ a de plus élémentaire, vous allez voir. L'Europe est la plus importsate des cinq parties du monde, n'est-ce pas ? et les fleuves, ce qu'il y # de plus remarquable comme éléments topographiques? Eh bien, pouvez-vous me dire quel est le seul grand fleuve de l’Europe qui se jette dans l’océan Arctique ?
Silence !
— Pouvez-vous me dire quel est le seul fleuve de l’Europe qui se jette dans la mer Blanche ?
Silence !
— Pouvez-vous me dire quel est le seul fleuve de l’Europe qui se jette
ans ls œalfa Aa Hit 0 dans iv SUIUC GO Linianae f
Silence ! ne — Combien y a-t-il de fleuves qui se déchargent dans la mer Bältique?.:
Silence !
— Pouvez-vous m’en nommer un des quatre !
Silence !
— Combien dans la mer du Nord!
Silence !
— Pouvez-vous m'en nommer uu des six ?
Silence !
— Où se jette la Tamise ?
— Dans la Manche.
La première réponse était une hérésie,
Ce jeune monsieur, qui sera un jour un de nos hommes de profession libérale les plus distingués, parce qu'il a du talent et qu’il étudie, m'a quitté, convaincu que, si l’on enseigne la géographie dans son collège, .on ne l'enseigne pas assez bien pour que les élèves la sache.
Et, comme dit Cicéron : Vam non solum scire aliquid artis est, sed ars ebiam docendi.
Et l’histoire donc! Et les sciences !
Un prêtre de mes amis me racontait avoir visité le jardin des Plantes, à Paris, en compagnie d’un enfant de douze ans, élève d’un lycée quelconque.
— Si vous aviez entendu, disait-il, ce galopin-là me donner des leçons d'histoire naturelle ! J'en ai été tellement humilié, que je suis allé m’acheter un Buffon dans l'après-midi.
Imaginez-vous maintenant si, à la place de mon ami, vous aviez été là, vous, monsieur l'abbé Baillargé, savant professeur classique qui rangez les maringouins pari les animalcules !'
Vous auriez eu beau dire : “Je suis prêtre !” vous n’auriez pas convaincu le gamin, qui est un bon petit catholique, dit-on, mais comme moi libre penseur en diable quand il s’agit de bêtes petites ou grosses. Il y a, làbas comme ici, des gens aussi indignes que ridicules.
Mais enseigne-t-on bien le latin au moins dans nos collèges, — ce latin pour lequel on semble négliger presque tout le reste ?
Si l’on posait cette question à l’un des chanoines les plus en vue de notre archevêché, et qu’il voulût bien répéter ce qu’il disait tout dernièrement en ma présence et en présence de personnes qui n'étaient point toutes de misérables laïques, il répondrait par un non bien sec qui me dispenserait de toute autre démonstration.
Et en fait de belles-lettres ?
En fait de belles-lettres, on passe sous silence le dix-neuvième siècle en entier, moins une toute petite exception en faveur de Chateaubriand. Le dix-huitième n’est guère plus en honneur. Le seizième semble ne pas avoir existé : rien de Marot, de Ronsard, de du Bellay, d'Agrippa d’Aubigné, de Rabelais, d'Amyot, de Montaigne, de Brantôme, qui furent cependant les créateurs de notre langue. On ne touche qu’au dix-septième siècle seulement, en commençant par Malherbe, dont on fait réciter les quatre strophes que tout le monde sait ; et puis: C’est ça la littérature française!
Quant à la littérature étrangère, inutile de dire que la chose est tout ce qu’il y a de plus inconnu au régiment,
Vous aurez beau crier et vous récrier, monsieur l'abbé, vous n’empécherez point tout cela d’être des faits.
LRO TRS Lara à ca cp AS
mot aus:
mor alle:
men répé
tant plus
nom bien
moi pres
art jeur
dég haut mod canc tiqu
l’œu c’est
l’abt siqu rogn
rem
rofession udie, m’a ye,.On ne
{, sed ars
Plantes, lconque.
es leçons $ m’ache-
ez été là, ngez les
nvaincu oi libre y a, là-
-ce latin
vue de lernièreit toutes ispense-
e siècle 1briand.
ne pas d’Aubit cepen- 1e siècle quatre ançaise | st tout
n'empê-
Et l'on vient nous parler d’études classiques en mc:dant dans les mots : Üe serait à hausser les épaules de pitié, s’il ne s'agissait d’une chose aussi grave.
Et ne venez pas dire, monsieur l'abbé, que cela pouvait être vrai de mon temps, mais ne l’est plus de nos jours. Nous savons ce qui se passe, allez ! Et pour ma part, je tiens mes renseignements de jeunes gens récemment sortis du collège, qui m'en ont dit beaucoup plus que je ne voudrais répéter.
Je sais cependant que, sur plusieurs de ces points, il y a d'importantes exceptions à faire, mais on comprendra qu’il m'est impossible d’être plus explicite.
Je sais aussi qu'en mettant ces détails à nu, je m'attire des haines nombreuses et puissantes,
Mais n’importe, j'ai la conviction de remplir un devoir, de faire du bien à mon pays, c’est tout ce que je désire, et je me moque du reste.
On en voit la preuve dans le cas que je fais des colonnes d’injures à moi prodiguées par les correspondants — anonymes, cela: va de soi — de la presse ultramontée de Québèc, de Hull et des Trois-Rivières.
Je veux pourtant faire aujourd'hui une exception en faveur d’un article auquel le Courrier du Canada a donné l’hospbitalité il y a quelques jeurs, et qui, par le parfum tout particulier de petit manteau qui s’en dégage à chaque phrase, mérite cette distinction insolite de ma part.
Rien que quatre colonnes de style sacro-mondain, où, pour prouver la haute valeur de nos études classiques, et pour me donner une leçon de modération et de politesse, on me traite dévotement de maroufle, de canaille de polisson et de goujat.
O aménités des saintes âmes! Ô suavités des épanchements mystiques !...
C’est ce qu’on appelle me ramener à la question de l'éducation.
Point de signature — naturellement — mais la tartine doit être l’œuvre d’un joli garçon, car ce que j'ai pu y découvrir de plus important, c’est que je ne suis pas beau. . . Me voilà cloué!
Et notre système d'éducation sauvé !
Ce que c’est que d’avoir affaire à un Adonis comme vous, monsieur l'abbé, dont la tournure élégante, la carrure sculpturale et les traits classiques font une si sérieuse concurrence à votre grammaire et à vos rognons !
Non, je ne suis pas beau: ‘es petites filles du couvent l'ont remarqué.”
J'ai ‘la lèvre retroussée,”
La ‘moustache insolente,”
La ‘face rubiconde,”
Et ‘‘le ventre. .. en balcon ! ”
Ca fait presque des vers.
Pour ce qui est de la lèvre retroussée, monsieur l'abbé, je plaide non coupable. C’est un défaut que je tiens de père et mère -— comme vous, votre noble torse — et les braves gens, j'en mettrais vos Coups de crayon au feu, n’ont jamais songé un instant que cela pourræit déplaire au clergé.
Quant à ma moustache, par exemple, je ne puis qu'invoquer des cir-
cnrs np Es
ET mu
constances atténuantes. Lorsque j'ai eu la malencontreuse idée d’en orner
mon visage, sans en parler à mon évêque, j'étais jeune, dépourvu d’expé-
rience ; et, n'ayant jamais lu votre Couvent, j'ignorais encore tout ce que
le poil peut avoir d'influence et d'intérêt au point de vue de l’éducation féminine,
Et maintenant, quand — en complaisant Alexis désireux de plaire à son aimable Corydon — je ferais tomber mes moustaches sous le tranchant d’un acier destructeur, je n’en resterais pas moins avec ma face rubiconde, monsieur l'abbé. Et je ne me dissimule pas, allez, la singulière figure je ferais quand même au fond d’une stalle de chœur, où l’on ne voit jamais — c’est connu — que des visages étiques, émaciés par l’abstinence et les privations.
Mais le comble, 6 bourreau des cœurs! cest que j'ai le ‘ventre en balcon.” Et un ventre en balcon, paraît-il, les petites flles du couvent ne trouvent pas cela gracieux du tout.
Hélas ! doux abbé de mes rêves, Je confesse humblement avoir négligé plus que vous l’occasion de briller par le péritoine ; et — indifférence qui vous surprendra... chez un misérable laïque — je n'ai jamais essayé de rendre cette partie de mon physique plus engageante pour les petites filles que pour les petits garçons. . Je ne savais même pas — Ô naïveté profane ! — qu'on pût aller au couvent pour se faire admirer la tournure, — de même qu’on entre quelquefois à la brasserie Splendide pour déguster des bocks en compagnie de la haute bicherie parisienne. A mon âge du reste, On n’est pas si vaillant que tout ça.
Cet embonpoint désagréable, dont la vie sédentaire et les destins jaloux m'ont afiligé, est peu poétique, j'en conviens. C’est même assez incommode pour faire faire la planche aux baigneuses d'Orchard Beach. Mais, que voulez-vous, j'ai eu beau jeûner pour les fredaines de l'abbé’ Guyot — secundum ordinem Melchissedec — ça ne m'a pas fait maigrir ; et J'ai bien peur d'atteindre la fin de mes jours sans retrouver cette sveltesse de taille qui faisait la grâce de mon printemps, et que monopolisent aujourd’hui — avec la charité et l’abnégation de caractère — ceux qui ont renoncé aux vulgaires satisfactions de ce monde.
Je me suis bien, il est vrai, laissé conter certaines histoires de tables à manger échancrées pour la commodité de ventripotences aussi peu laïques que
remarquablement protubérantes ; mais ces histoires ont dû germer dans le cerveau des impies et des libres penseurs.
Enfin tant pis, je renonce à maigrir,
A moins qu'on ne me fasse jeûner pour vos fautes de français, monsieur l'abbé...
Mais alors autant me condamner à mourir de faim tout de suite.
Franchement il est des gens qui abusent de leurs avantages | À la semaine prochaine,
P. S. — Rien contre votre caractère en tout ceci, monsieur l'abbé.
'en orner u d’expéit ce que ducation
> plaire à ranchant 1biconde, figure je it jamais ce et les
entre en uvent ne
r négligé ence qui ssayé de tes filles orofane !
re, — de ster des lu reste,
destins ne assez | Beach.
e l’abbé' grir ; et veltesse aujourrenoncé
tables à jues que dans le
onsieur
te.
)JOUZIÈME LETTRE
Montréal, 23 juin 1895.
Monsieur l'abbé,
J’ai entendu dire bien des fois : “ Ah ! les Anglais sont plus riches que nous : ils ont la bosse des affaires ; mais nous les battrons tou jours sur le domaine de l’art et de la littérature, car nous avons hérité du génie gaulois ! Aux Anglais la haute finance, à nous la suprématie intellectuelle ! ”
Ah Lien oui ! nous pouvons en parler de notre suprématie intellectuelle.
Où sont nos bibliothèques, nos musées d’antiquités, nos musées géologiques, nos musées d'histoire naturelle, les théâtres, les salles de dncert, les galeries de peintures ? De notre côté ou du côté des Anglais ?
Qui fait vivre nos artistes musiciens ! Qui emploie nos dessinateurs — c'est-à-dire qui les apprécie? Est-ce nous ou les Anglais ?
Comptons les sociétés de géographie et d'histoire, les clubs littéraires et artistiques du pays, et constatons combien nous en avons sur le nombre !
Le marquis de Lorne a fondé chez nous une académie Royale de peinture et de sculpture ; combien y at-il de Canadiens-français qui en fassent partie ? Un seul, je crois.
Au Salon du printemps, tenu dans la Galerie des Arts, Philipps square — une institution anglaise, cela va sans dire — sur quatre-vingtcinq exposants, il y avait juste deux de nos compatriotes !
On parle d'Art? Voyez nos: églises, nos collèges, nos couvents, nos édifices nationaux en général ; et, au point de vue du mérite architectural, comparez-les à ceux qui sont construits par les Anglais,
Depuis un siècle nous n'avons pas dépassé, en fait d'architecture religieuse, la vieille basilique de Québec, qui est encore la plus belle église catholique du pays.
Dans une sphère plus restreinte, visitez les demeures de nos citoyens, et cherchez-y les œuvres d'art qui indiquent chez leur propriétaire des goûts intellectuels et des préoccupations autres que celles du terre à terre des. affaires et de la vie mondaine, A quelques exceptions près, vous n’en trouverez pas ailleurs que chez les Anglais.
C’est triste à dire, mais c’est comme ça !
Des mains en cire, des chromos de quatre sous, des lithographies étoilées de clinquant, à la bonne heure! en veux-tu en voilà !... Que voulez-vous, nous n'avons jamais entendu parler d'autre chose,
Mon Dieu, pour être doués, nous le sommes au moins autant que les autres, Le génie gaulois ne nous manque pas. Nous avons l'intelligence, le goût inné. L’'étoffe y est sans doute. Mais c’est la lanterne sous le boisseau. Il faudrait que tout cela fût mis au jour, cultivé, développé par l'éducation,
Or, je le déclare sans crainte d’être contredit, notre éducation, en fait d'art, est aussi nulle que possible.
On fait pianoter un peu, sans l’ombre de principes la plupart du temps. On laisse souffler dans des cuivres et taper sur des tambours les jours de
ni
Peine ee Ce TT
fête et les jours de congé. Enfin on permet quelquefois de copier des arbres au crayon ou à l’estompe, sous l'œil d’un professeur qui ne saurait pas dessiner une oreille ni mettre un cube en perspective,
J'en ai connu de ces professeurs de dessin qui pouvaient “faire un nez” comme n'importe qui sans doute, et qui en faisaient quelquefois, mais pas sur le papier. ‘
Et puis, c’est tout. De l’histoire de TArt, des différentes écoles, des peintres, architectes et sculpteurs antiques, des primitifs, des géants de la Renaissance, des grands maîtres modernes, rien ! Là-dessus, nuit complète !
Parmi tous les aspirants au baccalauréat de cette année, je parie qu’on n'en trouverait pas un seul qui sût faire la différence, je ne dis pas entre un Corot, un Troyon et un Monticelli, entre un fauteuil Louis XIIT et un fauteuil empire, mais entre un édifice roman et un édifice moresque.
Ils ont bien une idée vague des cinq ordres de l'architecture grecque, mais là se borne leur érudition. Si vous leur parlez du byzantin, du saxon, des trois époques gothiques : motus / c’est du sanscrit.
Nos savants de collège ne connaissent le gothique (rien du rayonnant ni du flamboyant) que parce qu'il a des châssis pointus, suivant l'expression de l’un d’eux.
Un autre parlait, en ma présence de la statue de N elson, sur la place Jacques-Cartier, et il appelait cela un buste, pour paraître meilleur connaisseur | ?
— Dans quel style la voulez-vous ? demandait un de nos architectes à un curé qui le consultait au sujet de la construction d’une nouvelle église ; la voulez-vous gothique, romane, renaissance ?
— Je veux une église canayenne comme les autres, répondit le brave homme, qui n’y voyait que du feu.
Est-il vrai, oui ou non, que nous en sommes là ?
Voilà donc, monsieur l'abbé, une matière de Première importance, sur laquelle nous avions presque droit à une supériorité, et cette supériorité nous échappe. Pourquoi? A cause de notre éducation défectueuse et incomplète,
Et, cependant, les arts sont un des plus précieux éléments de civilisation. C’est leur culture qui établit le niveau intellectuel des races.
"C'est elle qui fait la grandeu: :t le prestiges des peuples. Les plus grands papes ont fait, de l’Art sous toutes ses formes, un des plus puissants étais de la religion. Partout ailleurs, le clergé catholique se pique d’être au premier rang parmi les protecteurs des arts.
Et pour nous, pour notre clergé canadien, pour nos éducateurs, l'Art ne compte pas ; c’est du superflu — comme l'anglais !
Je ne prétends pas qu’il soit nécessaire d’être artiste ni même de pratiquer les arts pour être un homme instruit, Mais, si étonnant que cela paraisse à nos esprits mal préparés, je prétends que personne ne saurait se targuer d’une instruction solide et sérieuse, s’il ne possède au moins des notions générales en fait d'art et d'histoire de l'Art.
C’est tout aussi indispensable, tout aussi fondamental que la connais-
sance des belles-lettres.
Mais il n’est pas suffisant d’être un homme instruit, il faut aussi être
un homme de Lonne éducation, ce qui n'est pas toujours synonyme, allez, monsieur l'abbé.
er des aurait
re un , Mais
8, des de la plète !
qu'on entre IT et »sque.
cque, axXOn,
anant »SSion
place ‘ cOn-
tes à lise ;
rave
Pour cela, il faut que l'enfant soit non seulement éduqué, mais élevé, C'est-à-dire qu’on doit lui donner des leçons de politesse, de distinction, de maintien, de savoir-vivre, de propreté et d'hygiène corporelle en général; sous peine d’en faire un homme inférieur au moral et au physique. Et voici, monsieur l'abbé, la partie la plus pénible de la tâche que j'ai entreprise; car je ne puis aborder cette question délicate sans toucher à la prunelle de l'œil de bien des gens, et sans mettre le doigt sur une plaie
-très humiliante pour notre fierté nationale.
Pas moyen pourtant de reculer ; malgré mes répugnances, il me faut aller jusqu’au bout, sous peine de manquer le but que je me suis proposé dès le commencement,
Il y à ici — pour moi tout particulièrement — un écueil à éviter : en courtoisie, en honneur et en justice, je ne dois ni être, ni paraître personnellement agressif.
Pour éviter cet écueil, j'ai résolu de laisser de côté malgré ce que je pourrais en tirer à l’appui de ma thèse, tout ce qui tient à mon expérience propre, et de n’alléguer que ce qui m'a été rapporté par autrui.
Mes paroles auront un peu moins de poids peut-être, mais je ne veux pas qu’elles aient l'air de refléter le moindre sentiment d’antipathie ou de rancune — injustifiable d’ailleurs — contre les collèges où j'ai eu l'avantage d'étudier, et qui ont droit — je suis heureux d’en faire ici une déclaration émue — à tout mon respect et à toute ma reconnaissance.
Donc, qu’on ne cherche aucune allusion personnelle sous ma plume. Je déclare sur l'honneur qu’il n’y en aura pas.
J’éviterai même d'appuyer sur ce qui sort des limites ordinaires des choses. Ainsi je ne mentionnerai que pour la curiosité du fait ce directeur qui ne se gênait pas le moins du monde pour lancer le mot de Cambronne et les accessoires, en pleine salle d'étude, en face de toute la communauté réunie pour la lecture spirituelle.
Je n’en dirai pas plus de ces professeurs qui racontent aux enfants des histoires émaillées de révoltantes crudités.
Ce sont là des exceptions, et les exceptions ne prouvent pas grand chose, si ce n’est qu’elles peuvent se produire, — ce qui est déjà énorme, vous gn conviendrez.
Mais voici qui n’est pas une exception, par exemble: ce sont les professeurs impolis et même bassement grossiers dans leurs rapports avec leurs élèves. :
Il ne manque pas de jeunes ecclésiastiques qui apostrophent ceux à qui ils sont chargés d'enseigner les bonnes manières, de la façon la plus outrageante, et qui, devant les réclamations d’une fierté bien légitime, couronnent leur algarade par cette phrase qu’un malin pourrait bien remettre à la poste à l'adresse de l’auteur :
— Vous saurez qu'il n’y a pas de messieurs ici ! Le
Les malheureux oublient que nous mettons nos fils au collège précisément pour en faire des messieurs, LE
Si l’on détruit chez l'enfant son propre respect, on lui enlève la moitié de son ressort moral. Respectons:le, il sentira sa dignité d'homme et se respectera lui-même.
Un enfant aux études, c'est un citoyen de l'avenir, c'est un homme
CE ER DES REA fs
Rs