‹ à propos d'éducation [microforme]Chapitre 14 sur 17 · NE SN · texte numérisé non relu

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d'Etat, un évêque, un futur cardinal peut-être, un grand homme possible ; il doit être traité en conséquence, et non rebuté avec des taloches et des gros mots. à

Soyez poli pour un enfant, vous créerez un homme poli ; et un homme poli, dans toutes situations de l'existence, a son chemin à moitié fait devant lui.

Vous avez affaire à un caractère peu pliant : dirigez le, ne le brisez pas. Vous formerez un homme, au lieu d’un avachi ou d’un révolté.

Croyez-moi, on obtient cent fois plus en prenant un enfant par le sentiment de l’honneut, en lui manifestant de la confiance et en lui persuadlant qu’il a du cœur, qu’en lui faisant baiser la terre et en le traitant de tocson du matin au soir.

Mais pour cela, il faut que les professeurs et les maîtres soient des hommes calmes, des hommes d'expérience, mûris dans le métier par des lectures solides, et non des séminaristes, improvisés professeurs, qui apportent trop souvent dans la tribune du muître les rancunes et les antipathies du camarade,

Quant au maintien, au langage réservé, aux bonnes manières — c'est bien pénible à constater —les enfants vont le plus souvent perdre au collège ce qu’ils peuvent, sous ce rapport, avoir appris chez leurs parents. J'en appelle à l’expérience de toutes les bonnes familles !

Toilette débraillée, démarche insouciante, paroles saugrenues, bouszulades brutales, criailleries vulgaires, voilà ce qui caractérise la plupart de nos collégiens,

Cela n’est pas précisément encouragé par les professeurs, sans doute :

mais — de même que le mauvais langage — c’est presque universellement toléré. Du moment que le règlemen

t est observé dans ses grands lignes, on ferme les yeux sur le reste. C’est une faute grave. L'enfant se ressent toute sa vie des habitudes relâchées qu'on lui à laissé prendre dans sa Jeunesse,

On rapporte que des scènes rabelaisiennes du plus haut goût ont eu lieu dans une fête de collège récente. Cela serait-il arrivé si ces messieurs avaient été habitués d'avance à soigner leurs propos et leurs manières ?

Rien d’immoral, si vous voulez ; Mais nous, les misérables laïques, aussi 2ndignes que ridicules, nous nous étonnons toujours qu’on puisse aussi facilement allier la sainteté et la prière avec la poissardise et la polissonnerie,

Et à table donc ! à table où l’homme bien élevé et celui qui ne l’est pas se révèlent comme à livre ouvert ! où est la surveillance ? où est le bon conseil ? où est la réprimande ? où est l’enseignement, en un mot? Nulle part, ou à peu près !

Au contraire, l'élève voit lé plus souvent à ses côtés — il est des exceptions, je n’ai pas besoin de le répéter — un pion en soutane qui s’enveloppe le cou de sa serviette, qui aspire son potage avec un bruit d’écluse, qui coupe son pain sur la nappe, qui pérore la bouche pleine, qui refroidit son thé ou son café dans sa soucoupe, qui gesticule avec sa fourchette on sa cuiller, qui porte sa serviette au nez, qui torche son assiette avec une bouchée de pain, qui éructe aux quatre vents comme s’il était payé pour cela, et qui surtout — oh ! surtout ! — s’introduit chaque morceau dans la bouche avec son couteau, au risque d’être obligé de recourir au chirurgien pour une reprise devenue nécessaire quelque part,

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A vec ce spectacle sous les yeux, et dévant cet exemple donné par un supérieur en soutane — un être à peu près infaillible, c'est entendu — chargé par évêques et parents de l’instruire, que voulez-vous que fasse le potache ?

Il imite, naturellement,

Pauvre enfant ! s’il n’a point de parents en état de réagir, quelles humiliations l'avenir lui réserve!

S'il a le toupet de coudoyer, il sera conspué ; s’il est timide et conscient de son ignorance, il craindra son ombre, il verra des ornières partout, perdra la moitié de ses ressources, et, mal à l'aise dans la bonne société, fuira le monde et les hautes sphères, où il aurait peut-être fait un chemin brillant et rendu de grands services à son pays.

Tout le monde sait cela, tout le monde en gémit, et personne n'ose le dire. Eh bien, ça y est, monsieur l'abbé Baillargé ! Vous avez voulu, pour le plaisir de monter sur vos petits chevaux, attirer cela à vos confrères, ils l'ont! A eux de vous en remercier,

Une autre partie de l'éducation qui jusqu'ici a été considérée dans nos collèges comme matière absolument sans aucune importance, c’est l'hygiène corporelle — ce qui s'appelle, dans la langue des familles, la propreté.

Tranchons le mot sans hésister, puisqu'il faut que l'opération se fasse ; dans nos collèges on ignore les premiers éléments de cette vertu, qui est non seulement le cachet du gentilhomme, mais encore la mère du mens sana in corpore sano.

Il n’y a pas à se le dissimuler, nos enfants croupissent littéralement dans la crasse, tous les ans, depuis l’ouverture des classes jusqu’à la distribution des prix.

Durant cês dix mois, chaque collégien est tenu d’avoir un scapulaire, C'est excellent, je n’en doute pas ; mais pense-t-on qu’une brosse à dents n'aurait pas son utilité aussi ?

Il est louable, j'en conviens, d’avoir un chapelet dans sa poche ; mais un cure-oreille, un canif à ongles, n’y feraient pas une trop mauvaise figure non plus, monsieur l'abbé, je vous assure !

Tous les jeunes gens de ma connaissance, récemment sortis du collège, me racontent des choses qui seraient incroyables, si les habitudes prises n'étaient pas là pour en garantir l'authenticité.

Se laver la tête est chose inconnue dans nos collèges. Et d’après ce que j'ai pu recueillir de renseignements, il n’est, dans tout le pays, qu’un.

seul pensionnat de garçons où les élèves soient tenus de se laver les pieds une fois par mois |

D'ordinaire cela n’arrive que deux fois par an, à Noël et à Pâques, En certains endroits, c'est un événement unique dans l'année, Il est même des institutions modèles où, si l’on s’avisait de prêcher ure pareille innovation, on risquerait fort de se faire une réputation d'ésprit subversif et dangereusement avancé,

Aussi on peut s’imaginer quelle espèce d’atmosphère parfumée flotte dans les dortoirs, surtout après un jour de congé, quand les chañssettes sèchent sur les malles ou sur le pied des lits,

Faut-il parler des bains ?

Quelqu'un me dit qu’au séminaire de Montréal et au collège de Sainte- Marie, on est en frais d’en construire.

À la fin du dix-neuvièmie siècle, il est temps !

Espérons que ce n’est pas la seule réforme que l'opinion publique réussira à imposer.

Oui, les bains ! en voilà une rareté par exemple ! Je connais des mères qui sont obligées de faire sortir leurs enfants du collège presque de force, pour aller les savonner quelque part.

Quand on leur demande: “Avez-vous des bains ?” certains directeurs de séminaires répondent avec empressement : “ Certainement, nous en avons !”

Ils oublient d'ajouter que ces bains — une baignoire unique, le plus souvent — font partie de l’infirmerie, et que, loin de les imposer aux élèves, on prélève au contraire une somme de vingt-cinq sous sur ceux qui en usent, et chaque fois qu’ils en usent :

Un jeune étudiant me disait dernièrement :

— En 1889, on a installé une baignoire pour les malades dans mon collège, Nous sommes tous allés voir ça. C'était notre professeur de physique qui nous expliquait le fonctionnement de la machine. Il méla même à ses explications une allusion historique au fameux Æuréka d’Archimède, et conclut en disant que certaines gens du monde se servaient de ces inventions-là même en pleine santé. Soins bien frivoles, ajoutatil, et bien ridicules pour cette poignée de boue qui s'appelle le corps humain !

C’est drôle, monsieur l'abbé, mais il me semble, à moi, que c’est justement parce qué notre corps a le malheur de n'être qu’une poignée de boue, que nous devons faire d'autant plus d'efforts pour le tenir propre.

Ce n’est pas parce que nos collèges auraient pour mission principale de faire des prêtres que l’on devrait penser.autrement, ce me semble ; car rien n’est répugnant, suivant moi, comme de voir monter un prêtre à l’autel pour y dire sa messe, avec des dents, des ongles et un cou qu’on tolèrerait à peine chez un palefrenier.

Et ils ne sont pas rares ceux-là, monsieur l’abbé ; ils sont même nombreux ; trop nombreux pour le prestige de notre clergé.

Or, croyez-vous que tel serait le cas, si tous ces abbés collants et visqueux avaient été forcés de se saucer dans l’eau une fois par semaine au moins durant leurs études ?

S'ils avaient appris dès leur jeunesse la différence qu’il y a entre fleurer le savon et sentir l’escafignon, ils le sauraient encore, à la grande satisfaction de ceux qui.sont obligés d’aller à confesse à eux.

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S'ils avaient appris, dès le collège, à changer de faux-col, sinon de chemise, tous les matins, ils ne porteraient pas de cols romains en celluloïde,

avec bordure terre de sienne, pour économiser quelques sous par mois sur le blnnchissage,

.__ Mos'eur l'abbé, il est des gentilhommes dans le clergé. .. Grands dieuy, : + doivent être humiliés parfois !

à Propos, vous avez découvert que le bain est un exercice hygié-

IG, 8: ; :a crois vos Coups de crayon,

Al monsieur, vous devriez bien faire mettre cette découverte en Prat lus votre propre collège -— pour ne pas dire votre collège propre — dont on rapporte des choses qui, sous le rapport de la vertu dont il s’agit, ne le cèdent en rien à votre politesse et à vos connaissances linguistiques,

— Je voudrais mettre mon fils dans tel collège, disait un jour quelqu'un à mon ami Horace Saint-Louis ; ÿ a-t-il un uniforme de rigueur ?

— Sans doute, comme dans les autres collèges, répondit le fin loustic : une redingote ou tunique (quand votre fils sera instruit, il appellera cela un capot) une redingote ou tunique à nervures blanches, un ceinturon de laine verte, et un' tour de-cou gris fer.

, — Tout cela doit être fourni par les parents sans doute ?

— Oui, excepté le tour-de-cou : c’est le collège qui fournit cette partie du costume,

Avons-nous le droit de nous étonner, après cela, d'entendre auelquefois dans nos campagnes ce sarcasme inconscient et naïf : Propre comme un Anglais ?

Vous allez dire encore que j'ai la honte facile, monsieur l'abbé, mais, je vous l’avoue ingénuement et sans ambages, ces choses-là me font terri. blement honte.

Aussi me verrez-vous sans cesse et de tout cœur avec ceux qui crient :

— Il nous faut des réformes !

Cela devient une question de dignité nationale, une question de patriotisme,

De votre côté, avant de crier au sacrilège, recueillez-vous un peu ; et, devant Dieu, la main sur la conscience, demandez-vous si cela n’est pas strictement vrai.

À moins d'être de mauvaise foi, vous direz : oui.

Eh bien, alors, qu'on me garde la plus amère des rancunes, si l’on veut ; mais qu’on se réforme !

Du moment qu’on se réformera, je suis prêt à me soumettre à toutes les représailles ; je sais lepuis longtemps qu’on ne cuisine pas d’omelettes sans casser des œufs ; et quand on risque du nettoyage, n'est-ce pas, on ne peut guère s'attendre à ce qu’il ne vous rajaillisse pas un peu d’eau sale sur les doigts. k

Voici ma douzième lettre à sa fin, monsieur l'abbé; et le terme que j'avais fixé à cette correspondance est bien près d’être atteint, s’il ne l’est déjà.

Néanmoins, comme j'ai encore quelque chose à dire sur le sujet, et que vous vous êtes montré bon enfant depuis un certain temps, je vais vous donner ce qu'on appelle la “douzaine du boulanger ” ; et puis, je vous laisserai aller, à Saint-Léon ou ailleurs, prendre des bains et soigner vos rognons. k :

À la semaine prochaine, donc, pour la dernière fois.

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