‹ à propos d'éducation [microforme]Chapitre 15 sur 17 · TREIZIÈME ET DERNIÈRE LETTRE · texte numérisé non relu

TREIZIÈME ET DERNIÈRE LETTRE

Montréal, ler juillet 1893.

Monsieur l’abbé,

Certains de nos évêques nous disent quelquefois : Vous réclamez des réformes ; alors signalez-nous celles que vous désirez, ev nous verrons.”

De sorte que ceux qui réclament tout contrôle sur l'éducation demandent qu'on les renseigne sur ce qu'ils ont à faire pour s'acquitter de leur tâche.

On me permettra de ne pas trouver cela d’une logique serrée,

IT me semble que ce serait à ceux qui nous disent: “ Vous ne serez instruits que par nous et chez nous”, de savoir ce qu’ils peuvent et doivent nous donner.

Que penserait-on d’un marchand qui, ayant obtenu le monopole d’un certain commerce, s'adresserait aux consommateurs pour savoir où se procurer la marchandise ?

Cette prétention est aussi illogique qu'elle peut l'être. Néanmoins, je veux tout de même soumettre quelques considérations de mon crû, relativement à ces réformes, dont chacun peut fort bien sentir la nécessité, sans pouvoir indiquer ni les abus ni les lacunes. Autre chose est de se sentir maiade, et autre chose est de trouver le remède pour se guérir.

Loin de moi la prétention de rien décréter : je ne suis pas du métier, et n'ai fait aucune étude approfondie de la question, Ceci humblement avoué, mes remarques vaudront ce qu’elles vaudront,

D'abord, monsieur l'abbé, nous avons, suivant moi et suivant bien d’autres, trop de collèges classiques dans le pays. D’après vos propres chiffres, ils sont au nombre de dix-sept. Permettez-moi de vous le dire : c'est quatre fois trop.

En France, où la population est de 38,000,000, et où les carrières réclamant une éducation supérieure sont relativement beaucoup plus nombreuses, il n’y a que 110 institutions de hautes études,

Comme nombre, c’est quatre fois moins que chez nous. Mais au point de vue de la valeur des études, je ne crains pas ‘le le dire, c'est vingt fois plus fort, au plus bas mot !

Si nous n'avions que quatre ou cinq grands collèges où viendraient étudier les élèves qui auraient manifesté des dispositions spéciales dans les classes préparatoires, on ne serait pas en pareille pénurie de professeurs,

Ceux-ci seraient rémunérés de façon à pouvoir se livrer exclusivement à la carrière, sans soupirer après un vicariat ou une cure de campagne,

Nous aurions des bibliothèques mieux choisies et plus modernes, des cabinets de physique plus complets, des laboratoires de chimie mieux pourvus, des globes, des cartes, des télescopes, uu observatoire, des œuvres

d'art, des clavigraphes, ua gymnase, des bains, etc., enfin tout ce qui est de première nécessité dans une maison d'éducation sérieuse,

Et comme conséquence toute naturelle, nos collèges pourraient être comparés sans désavantage avec ceux des autres Pays ; nos études deviendraient dignes de ce nom : tant de nos prêtres, de nos

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A PKOPOS D'ÉDUCATION 79

médecins, de nos notaires et de nos ingénieurs civils, ne seraient pas si désespérément ignorants, nos professions libérales ne s’encom breraient pas

tous les ans d'individus qui feraient mieux cent fois, pour leur avantage et le nôtre, de rester

aux mancherons de la charrue.

93. Et, par Contre-coup, beaucoup plus d’études commerciales et industrielles ; partant plus de carrières pour la jeunesse ; exploitation plus intelligente des res$ources du Pays ; moins de course au clocher pour obtenir des

nez des places du gouvernement ; ét surtout moins de théories et plus de sens

a pratique chez nos législateurs, .. Ce qui vaudrait bien, croyez moi, vos

nn dE fariboles sur l’économie politique, monsieur l'abbé. |

D tAcha, Mais cette réforme ne se fera pas: le clergé craindrait de ne pas y trouver son compte,

id séroi Ce n’est pañle clergé qui est fait pour le pays, c’est le Pays qui est

dolyéint fait pour le clergé.

Les prêtres intelligents en gémissent, parce qu'ils savent où cela le din conduit le clergé et le pays ; mais ils n'y peuvent rien, ni mo non plus. dû dé Une autre réforme que tout le monde demande et qu'on semble bien

déterminé à ne Pas nous accorder, c’est celle qui à trait à l’enseignement roins, je de l'anglais. : : .

SOTALE Et, cependant, il nous faut cette réforme, monsieur l'abbé .... nous té ane la faut, ou les collèges — c'est fatal — se videront au profit des High HE Sehools.

Car le public — si vous ne le SAVEZ pas, apprenez-le — est las-de

métier, subir, dans le programme de nos études, cette exclusion systématiqu » de la

nat langue dont la connaissance est le plus indispensable en Anérique, Et si quelqu'un était porté à croire que j'exagère en parlant d'exclusion systéma-

Min tique, le mauvais œil avec lequel, dans certains quartiers, On regarde l’uhi-

Dropres versité d'Ottawa et le collège de Saint-Laurent, où l’on a franchement

s die: rompu avec les vieilles routines, devrait être suffisant pour le démontrer.

2 — Mais nous n'avons pas de professeurs, me dira-t-on.

rés Je le sais bien, que vous n'avez pas de professeurs 3 Mais alors pour-

dou quoi vous trouver insultés quand on ose seulement insinuer ce que vous

invoquez comme circonstance à décharge ? | ;

1 point Si vous n'avez pas de professeurs, il fauc en avoir, c’est tout simple,

x fois Sinon, fermez boutique, et laissez l'Etat nous en donner, car 1l ep faut.

. On dit aussi quelquefois : Mais c’est le temps qui manque,

lraient Je reviendrai sur cette objection, dans un instant, En attendant, je

ans les demandera pourquoi on ne ferait pas étudier certaines sciences en an-

Ne glais ; l'anglais s’'apprendrait en même temps que la science. =.

emiotit Pourquoi, par exemple, ne ferait-on pas traduire du us en anglais ?

né, Pourquoi pas un jour d anglais et un jour de français !

es, des Encore une fois, je suggère sang approfondir. Mais, quelle que soit la

lune solution suggérée, il n'y a pas à dire, une solution quelconque s inpose ;

puvies à car l'anglais, dans un pays comme le nôtre, doit être enseigné à l'égal du nl Gt français, puisque les deu x langues y sont tout aussi necessaires line que sa l’autre. Den

Aire Mais, quand je dis à l’égal du français, il faut s'entendre ; je ne parle

avions pas du français te] que vous pourriez l'enseigner, vous, monsieur l'abbé.

D nos Je ne parie pas du français tel que peuvent l’enseigner ceux qui vous

lisent sans s'apercevoir qu'ils lisent de ] iroquois,

Je ne parle pas même du français qu’enseignent ceux qui, volontairement, laissent pénétrer auprès de leurs élèves les élucubrations indigestes

que votre prétentieuse ignorance leur sert périodiquement moyennant

finance.

Du français de cette espèce, il vaut mieux ne pas en savoir ; car il ne sert qu’à tenir notre race à l'écart, sans rien nous donner cgmme compensation.

Je parle du français, du vrai français, du français de France, ce qui est bien différent du canayen.

Or si l’on enseigne le vrai français quelque part, monsieur l'abbé, ce n'est certainement pas dans le collège où vous avez étudié, ni dans celui où vous êtes professeur.

Si on l'enseigne ailleurs, nous sommes à même d'e juger par le langage de nos avocats, par les sermons de nos prêtres, par nos journaux — même ceux qui sont publiés sous le toit de nos collèges — par nos documents publics, par nos stâtuts surtout, qu’on pourrait soumettre à l’académie des Inscriptions et Belles-Lettres, comme le plus beau des casse-tête qui ait jainais pu germer dans un cerveau du Céleste-Empire.

Et pourtant la première chose qu'on devrait exiger d’un homme qui a fait un cours complet d’études classiques serait, ce me semble, de parler et écrire correctemezv sa propre langue, n’est-ce pas ?

S'il n'a appris ni sa grammaire ni son orthographe, qu'a t-il appris?

Malheureusement le mal me paraît incurable, car ceux qui pourraient opérer la réforme ne se doutent aucunement de son urgence.

Pour se soigner ou se faire soigner, il faut commencer par savoir qu’on est malade. Or ici la maladie même, c’est de se croire en bonne santé.

La réforme qu’il y aurait à opérer sur ce point, la voici :

Il faudrait que tous nos professeurs de Belles-Lettres et de Rhétorique fussent des Français de France ; car, lors même qu'un Canadien parviendrait, par une rare initiative personnelle, à bien posséder la grammaire française et le génie de la langue, ce n’est pas même avec quarante ans d’études constantes, faites sans guide et à tâtons, qu'il apprendra cette chose si vaste, si complexe et si difficile pour ceux qui n'ont pas eu le milieu : le vocabulaire,

Mais cette réforme ne se fera pas non plus ; ce serait avouer qu’on ne sait pas le français.

Et avouer ignorer quelque chose, serait admettre l'opportunité d’examens aussi redoutés par nombre de ceux qui enseignent, que reconnus nécessaires par ceux qui les paient.

C’est dans l’ordre des choses non pratiques, et surtout non praticables.

Puisque nous en sommes sur les langues, parlons donc un peu du latin et du grec. La question est importante ; mais je crois pouvoir en disposer en peu de mots.

Le grec n'est pas une langue qu’un homme de nos Jours a l’occasion de parler et d'écrire, n'est-ce pas ?

C'est une langue morte, qui est une des sources ‘de notre idiôme, et qui est devenue, dans le monde entier, la mère du langage scientifique. C'est à ces deux points de vue qu’il est opportun de l’apprendre, et pas pour autre chose,

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Des professeurs qui se croient avisés, prétendent que c’est un moyen d'exercer le jugement. C’est possible, mais il ÿ à cent mille choses plus utiles que le grec, qui pourraient exercer Je Jugement, monsieur l'abbé.

… € grec doit être enseigné seulement comme matrice de la langue scientifique, et comme auxiliaire du français ; de sorte que faire pâlir des enfants durant des années sur des thèmes grecs est tout simplement une absurdité.

Les premiers principes de la grammaire, une centaine de racines bien

apprises et bien comprises, Esope bien traduit, l’[liade et 14 )dyssée, Xénophon, Thucydide, Eschyle expliqués succinctement par le maître, voilà ce qui est nécessaire.

Le reste est du temps perdu.

leurs études dans le pays.

Quant à traduire Jes Actes de vaudrait tout autant apprendre le 1

L'essentiel, surtout dans cette

J’en appelle à tous ceux qui ont fait

s Apôtres pour apprendre le grec, il

atin dans Gury.

branchedes études, c’est d’avoir de bons

professeurs qui sachent bien faire ln différence entre ce qui est inutile et : ce qui est nécessaire, En une heure, un helléniste sérieux ouvrira plus

d'horizons à ses élèves, qu'un autre, sans études spéciales, n’en pourrait Ouvrir en un mois,

On m'assure que le fameux Jardum des Racines grecques est une institution du passé. Ce n’est pas moi qui regretterai cet incommensurable monument de la bêtise humaine,

Quelqu'un disait dernièrement, pour défendre cette élucubration d’idiot — le plus beau facteur qui ait encore jamais été mis en action pour la crétinisation de la Jeunesse — que cela servait à exercer la mémoira, Pourquoi ne pas faire apprendre le Télémaque à rebours alors ?

Ce ne serait pas beaucoup plus bête qu® de l’apprendre en commen. Sani par le commencement : et, pour la mémoire, la gymnastique serait encore plus forte, sinon plus intelligente,

Comme si nous n'avions pas assez de chefs-d'œuvre litt'raires en fran. sais et en anglais, qui pourraient, tout l'esprit pour la vie entière !

Quanÿ au latin — j'ai des idées bien arrètéés là-desst ne lui sacrifie pas les mat trop.

en cultivant la mémoire, orner

18 — pourvu qu’on ières de première nécessité, on ne le sura jamais Mais il y a savoir le latin, et savoir le latin, fautile de parler le latin, inutile même de l'écrire la langue qu'il faut savoir ; ce sont les grands auteur; bien lire, bien comprendre, bien posséder, dont il faut s'hinprégner,

C’est pour consacrer plus de temps à l'étude du latin ainsi comprise, , en 1880, on à aboli les thèmes et les discours latins ea France.

- vec C6 nouveau système, un enfant peut

apprendre plus de latin en deux ans qu'il n’en apprend durant coutes ses études avec le système actuel.

En somme, si paradoxale que la proposition pParaisse, ce n’est pas tant pour savoir le grec et le latin qu'on doit étudier ! pour savoir le français. :

Que nos préfets des ftudes se mettent bion sette vérité dans ja tête, et ils comprendront mieux de quel côté, à un mriennt donné, pousser la barre du gouvernail.

st le génie de latins qu'il faut

iatin et le grec, que

Il va sans dire qu’il n’est pas question ici de ceux qui se destinent au professorat,

Il faut à ces derniers un entraînement tout spécial et aussi des études toutes spéciales, C’est l'affaire des écoles normales.

Voilà mon avis sur cette question si controversée de l’enseignement du grec et du latin. C'est l'opinion de Jules Simon et des principaux universitaires de France,

Pour rester dans les grandes lignes, parlons un peu maintenant de géographie et d'histoire.

Voilà encore un point sur lequel nous sommes terriblement arriérés.

Dire qu’on en est encore à faire apprendre la géographie et l'histoire par cœur !

Sans cartes dans bien des cas — pour l’histoire surtout.

Que reste-t-il de tout cela à la fin de l’année ?

Et en présence de cette perte de temps inouïe, on se plaint d’en man- ‘quer !

J'ai appris l’histoire romaine par cœur, monsieur l'abbé — un abrégé naturellement. Or, pendant que je me casais dans le cerveau toutes ces phrases que j'ai oubliées depuis, combien de pages j'aurais pu y loger dont je me souviendrais encore !

L'étude du mot à mot en matière de science est pour moi — pardonnez à mon incompétence laïque, monsieur l’abbé —— une incompréhensible

aberration. C’est s'adresser à la matière au lieu de s'adresser à l'esprit, On peut appliquer à toutes les autres branches de l'instruction ce que Mgr Spalding dit de l’enseignement religieux, sous ce rapport :

‘ Notre méthode d'enseigner la religion, dit-il. qui est pourtant le trait caractéristique de nos écoles, ne prête-t-elle pas à une juste critique? Les enfants apprennentpar cœur une multitude de définitions qu'il leur est impossible de comprendre, et, s'ils peuvent répondre à toutes les questions du catéchisme, ils se persuadent facilement qu'ils savent leur religion. Mais comme ces notions qu'ils ont acquises ainsi sont pour la plupart complètement incomprises, elles ne peuvent contribuer à la croissance intellectuelle et sont trop souvent bientôt oubliées. C’est ainsi, d'après moi, que Sont semés les germes de l'indifférence et de l'ignorance en matiere religieuse. Il est presque fatal de croire que nous connaissons une chose, car ce qui est connu cesse d'intéresser ; Mais croire qu'être capables de répéter des phrases dont nous ne connaissons que les mots, c'est savoir, ce n’est pas seulement une illusion, mais une sorte de perversion de l'esprit. Savoir par cœur n'est sc tout savoir, et c'est là une des Premières leçons que l'enfant doit apprenare,

Cette manière d'enseigner en faisant tout réciter par cœur est très commode pour les professeurs qui sont aussi ignorants que leurs élèves ; elle les dispense de toute démonstration : mais elle à fait son temps.

Ce qu'il nous faut aujourd’hui, ce ne sont pas des perroquets capables de réciter à la brasse, mais des élèves qui sachent, qui comprennent, qui aisonnent, qui puissent s'expliquer, énoncer leurs pensées par des phrases de leur crû,

Et pour obtenir cela, il nous faut commencer par avoir des professeurs qui ont étudié monsieur l’abbé, — qui ont étudié sérieusement, non pas l’histoire dans le R, P. Loriquet, Gabourd ou Poujoulat, ni la géographie dans l'abbé Holmes, mais la vraie histoire, telle qu’elle s’est passée, et la vraie géographie, telle qu'elle existe de nos jours.

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Dans chaque collège, il faudrait un professeur d'histoire et un professeur de géographie, — des spécialistes exclusivement chargés de ces deux branches si importantes des études.

Disons en passant qu'il devrait aussi y avoir une chaire d'Art et d'histoire de l'Art. Avec deux heures par semaine — deux heures de véritable récréation — on pourrait donner à chaque élève ce vernis qui est peut-être la forme la plus agréable du savoir.

Mais, encore une fois, moins de collèges et plus de professeurs ! Des spécialistes surtout.

On m’apprend qu'on a engagé un professeur de mathématiques et un professeur d'anglais au collège de Montréal —— deux laïques aussi indignes que ridicules, monsieur l'abbé ! — eh bien, voilà un bon pas de fait dans la vraie direction.

Ce qu’il faut aux pères de famille qui désirent faire instruire leurs enfants, çe sont des professeurs capables d'enseigner : Ils s'inquiètent fort peu — pardonnez à cette indifférence sacrilège ! — que ces professeurs soient en soutane ou en redingote.

Les mathématiques... ah! voilà une autre chose honteusement négligée dans la plupart de nos collèges !

Presque pas un seul chiffre jusqu’après la Rhétorique ; et tout d’un coup — à dix-huit ans ! — une pléthore de théorèmes ‘et de binômes à affaroucher tous ceux qui ne sont pas nés mathématiciens.

Un homme qui a été professeur dans une université du pays me disait : # On m'a lancé dans le calcul différentiel et infinitésima! avant de m'apprendre ma table de multiplication ! ”

La même chose pour la physique et la chimie. On dirait que ces sciences n’ont pas leur côté élémentaire, et qu'il faille entrer dedans tout d’un morceau, comme un enfant dans sa première culotte.

Il y à longtemps qu’on a abandonné ce système en France, en Angleterre, en Allemagne et aux Etats-Unis. A Ottawa et à Saint-Laurent, on en à aussi compris l’absurdité : pourquoi se refuser si obstinément à une réforme reconnue comme ce qu'il y a de plus rationnel et de plus pratique ?

Pour ce qui regarde l’enseignement de la philosophie proprement dite, afin d’être plus succinct, je me bornerai à reproduire ici quelques lignes tombées d’une des plumes les plus autorisées du pays, et, par un hasard d’une bizarrerie assez plaisante, égarées dans l’Ztudiant de mars 1892:

“Un fait malheureusement avéré, c'est que dans nos écoles catholiques, on s'occupe fort peu de l'histoire de la philosophie. A-t-on peur que la connaissance des erreurs qui agitèrent le monde ne s'étende comme un voile sur les intelli- ;erces des élèves ? ou bien croit-on qu'il n’y a rien à gagner des grandes et nobles idées qui firent vibrer l'esprit et le cœur de nos devanciers? Je ne saurais le dire.

* Mais il m'a toujours paru regrettable que l’on se contentât de faire connéître par bribes, à l'occasion d'une thèse, des systèmes qui, pour n'ètre pas Vrais, n'en sont pas moins, selon la belle expression de saint Augustin, des rayons brisés de la vérité et qui peuvent toujours servir, comme les contrastes, à faire ressortir plus clairement la vérité absolue de nos principes chrétiens.

Lisez entre ces lignes, monsieur l'abbé, et rappelez-vous que leur auteur est un prêtre français, renommé pour son savoir, et qui fait bien des efforts pour nous sortir de natre ornibre. :

Mais la plus étrange des lacunes à signaler dans nos études classiques, monsieur l'abbé, c’est peut-être l’absence de toute comptabilité,

On dirait qu'aux yeux de certains professeurs en soutane, ca complément si nécessaire de toute instruction passable, est non seulement matière à négliger, mais encore une chose inférieure, méprisable même, une chose tout à fait laïque enfin !

Par quel raisonnement biscornu on en arrive là ? c’est ce qui me surpasse.

Car, au fond, s’il est une chose nécessaire dans Ja vie, après savoir lire, écrire, parler et marcher, c’est, ce me semble, de savoir compter.

Eh bien, savoir compter est, paraît-il, au-dessous d’un homme qui a fait des études classiques ! Quand on x appris le latin, il est entendu qu'on ne doit pas savoir tenir ses comptes ni faire-aucune transaction de banque : c'est déroger !

Ces messieurs nous répondent, lorsqu'on en fait la remarque : ‘“ Mais il y a les écoles des Frères ! Il y a les écoles commerciales !” Et cela sur un ton de mépris et avec des airs de dignité rengorgée.

C’est pour cela que nous avons tant de notaires et d'avocats, qui sont d'excellents jurisconsultes, mais qui se montrent d’une déplorable nullité dans toutes les affaires où il est question de chiffres. :

C’est peut-être un peu pour cela aussi que des presbytères qui devaient à l’origine ne coûter que $5,000, finissent, grâce à un procédé classique je suppose, par en avoir coûté trois fois autant, quand on paie un comptable pour débrouiller les livres.

Combien de procès de fabriques, ou tout au moins de difficultés, de mécontentements et même de ruines ne seraient pas évités, si les curés — dont les marguilliers sont choisis bien trop souvent parmi les gens qui ne savenb pas lire — avaient un peu appris au collège ‘la différence qu'il y a entre le Doit et l’Avoir.

Mais n’insistons pas. Si cette lacune est déplorable, il est d’autres questions qui méritent non moins l'attention de ceux dont la haute main dirige nos études, Un point important, c’est la nourriture dans leg pensionnats.

Pas besoin, n’est-ce pas de %émontrer qu’il faut à l'enfant, qui grandit et qui travaille, une table abondamment servie.

Plus encore pour lui que pour les grandes personnes, les mets doivent, en outre, être agréables au goût. Devant une nourriture qui lui répugne, l'enfant, comme le petit animal — c’est dans la nature — ne mange pas et s’étiole.

De la frugalité tant qu'on voudra, mais du sain, du propre et du bon !

Des pommes de terre bleuies, du beurre rance, de la soupe surie, quel est l’évêque ou le grand vicaire qui en mangerait ! Pourquoi alors en faire manger aux enfants ?

Spéculer sur la faim de ces Pauvres petits, quand soi-même on se coule la vie douce, ce n’est peut-être pas prouver qu’on n’a pas d’entrailles, mais c’est assurément laisser Soupçonner qu’on n’est pas aussi bien partagé sous le rapport du cœur.

Il y avait autrefois, certains collèges — disparus j'espère — où n'importe quelle potée était toujours assez bonne pour l'élève ; Où les nappes étaient inconnues ; où l’on ser ait, en guise de thé, une espèce de lavure, dans des gobelets en fer-blane ; Où la morue avait au moins deux ans de cave, et où

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le bœuf semblait y être mort d'ennui ; où l’on trou vait jusqu’à des cadavres de rats dans les soupières en vieil étain graisseux ; où le hachis, espèce de pot-pourri salmigondisé de Coquerelles, pour me servir du terme canadien,

8 apellait __ les choses les plus hybrides finissent quelquefois par trouver leur vrai nom — du chiard,

Merveilleux effet de notre haute J'ai entendu, dans une de nos bonne femme nous dire :

— Je n'ai à vous offrir, Messieurs, qu'un peu de fricassée, habitants, vous Savez, On appelle ça de la fricassée : de connaître que c'est pas le vrai nom, naires et les presbytères — chez les gens i chiard.

Ainsi, monsieur l'abbé, voici, en Particulier, un mot de forme ignoble, et pas français par-dessus le Marché, que nos hautes maisons d’éducation sont en train d'introduire chez nos braves gens de la campagne,

dont la langue n’a Pourtant guère besoin d'aucun surcroît de vulgarité. Vous disiez, si je ne me trompe,

éducation — entre parenthèses — S maisons de Campagne, ure brave

Chez les ais c’est pas manque allez ! on sait que dans les sémiustruits enfin — on appelle ça du

que les enfants apportent leurs mauvaises expressions de leurs familles au collège, monsieur l'abbé : il me semble que voilà un cas au moins où le collège ne reste pas en arrière de politesse.

Puisque nous sommes Sur la question des aliments, je me permettrai une autre remarque, monsieur l'abbé. Comment s'expliquer, dans la plupart de nos collèges, ces deux qualités de mets servis à la même table : une pour les maîtres, une pour les élèves ?

Il y a quelque chose de tout particulièrement odieux dans cette distinction.

On voit d'ici ce bon ecclésiastique gros et gras, qui déguste son excellent potage, sa côtelette aux petis pois, son poulet savoureux, son succulent rosbif, ses hors-d’œuvre appétissants, son pain blanc et tendre, som beurre frais, ses fruits, son café, son dessert, et quelquefois son vin, sous les yeux éblouis de nos Pauvres petits, forcés de grignoter leur maigre pitance, devenue plus triste encore par l'effet de la comparaison.

Je ne sais pas si est un préjugé ou un effet de mon imagination, mais cette différence, dans la couleur du pain s artout, a pour moi je ne sais quoi de révoltant ; il me semble que c’est là une pratique non seulement cruelle, mais barbare, anti-chrétienne,.

Sans compter que ce supplice de Tantale, imposé au faible pour favoriser le fort, gâte en même temps celui qui en profite et celui qui en souffre ; car c’est pour l'un l’école de l'envie, pour l’autre celle de l’égoisme : deux belles choses à cultiver !

Les individus, il est vrai, sont quelquefois meilleurs que le ‘ystème, J'ai connu, par exemple, un maître — aujourd’hui un des plus saints.prêtres du diocèse de Nicolet — qui partageait invariablement son dessert entre ses plus proches voisins : il ne pouvait pas faire plus,

Que Dieu le bénisse! Ces bagatelles font quelquefois un homme bien grand aux yeux de Celui qui a dit: ‘ Aimez-vous les uns les autres ”, et : “ Laissez venir à moi les petits enfants !”

Enfin Pourquoi cette lecture pendant les repas, cette lecture que

personne n'écoute ? C’est du temps perdu. I] faut causer et rire-à table, c'est hygiénique : cela aiguise l'appétit et favorise la digestion.

Abolissez cette coutume, Ce sera, par jour, une heure et demie de récréation de plus pour ces petits travailleurs qui en ont tant besoin. Sans compter que cela peut favoriser les remarques du maître sur la manière de se comporter à table,

Dois-je parler des punitions et des châtiments ?

Ici il faut admettre qu’il s’est accompli, sous ce rapport, des progrès ou plutôt des réformes énormes, depuis quelques années ; mais, grands dieux, qu’il était temps !

On m'a conté des choses qui font bondir :

Des enfants forcés de se promener à quatre pattes autour des classes avec un bonnet d'âne sur la tête !

Des enfants tenus à genoux des journées entières !

Des enfants courbés sur des pensums durant des semaines !

Des enfants condamnés à tracer vingt-cinq croix (à quelle sauce ne la met-on pas la divine croix du Christ !) avec leur langue sur les planchers épais de poussière et de crachats !

Des enfants obligés, la garcette aux reins, de se tenir les bras étendus jusqu’à complet épuisement de force physique.

Des enfants nstreints à baiser des tuyaux brüûlants, au risque d'y laisser la peau de leurs lèvres !

Des enfants secoués par les cheveux, et la tête brutalement f ‘appée par terre !

Des coups de poing en pleine figure !

Des petites mains et des petits poignets enflés d’un demi-pouce sous la morsure des terribles férules en cuir piqué !

Et tout cela, le plus souvent, à cause d’une mémoire rétive au nfot à mot !

Père et mère, y songiez-vous ? Ce pauvre être faible et frêle, votre chair et votre sang, que vous aviez mis au monde, sur qui vous fondiez vos espérances, jue vous aviez dorloté, choyé, adoré, c’est ainsi qu'un impitoyable malétru vous le traitait !

Vous le confiiez à des prêtres pour le faire instruire et le faire élever dans des sentiments chrétiens, à des prêtres en qui vous aviez confiance comme en des hommes supérieurs, au cœur bon, juste et doux, et qui vous rendaient votre enfant, aicri, révolté, l'âme pleine d’amertume et de ressentiment, le caractère gàté pour la vie peut-être, ou, ce qui est encore plus triste, aveuli et à quat’pattisé sans rémission, À tout Jawais !

Ah ! j'en entends qui me disent : Ce n’était pas ainsi partout,

Dieu merci, ce n’était pas ainsi partout : constatons-le non seulement à l'honneur de nos collèges, mais encore à l'honneur de l’humanité.

Personne ne niera cependant que nous ayons eu ici, au Canada, et durant de longues générations, des collèges où la férule — sans compter les accessoires — semblait être le principal agent d'enseignement et de discipline.

Des sentiments plus humains, des procédés jlus intelligents semblent Tant mieux ? encore une fois, il était temps.

Il est vrai, monsieur l'abbé, que, suivant vous (voir la Littérature au

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Lure au

Canada en 1890, page 242), le Saint-Esprit s’est déclaré en faveur de la férule.

Eh bien, ne vous fiez pas trop à cela, monsieur l'abbé ; je connais des pères de famille qui, s'ils vous surprenaient un jour à exercer vos petits talents de tortionnaire sur la personne de leur enfant, n’attendraient pas que vous leur ayez produit votre autorisation du Saint-Esprit, pour porter une main profane — tout ce qu’il y a de plus profane — sur votre châteaufort, et pour donner # votre charité sacerdotale une leçon de douceur et de pitié chrétienne, à la mode d’un siècle déplorablement oublieux des traditions les plus sacrées !

Que voulez-vous, les tendances modernes . ..,

Il y a maintenant des masses d'individus comme cela, qui aiment mieux voir leurs enfants rire que pleurer, et aux yeux de qui les gifles et les bourrades cléricales n’ont rien de particulièrement préférable aux brossées et aux gourmades laïques — si indignes et si ridicules qu'elles puissent être.

Enfin, monsieur l’abbé, sans avoir la moindre prétention de me poser en moraliste, je croirais incomplète cette suite de remarques jetées sans soin sur le papier, au hasard de la plume et en condensant le plus possible, si Je n’ajoutais pas que, d'après l'impression reçue par tous ceux avec qui j'ai eu l’occasion d'échanger des idées sur ce point — tous, vous m’entendez !

— notre système d'éducation pèche radicalement par sa base philosophique, et même religieuse.

Au lieu d'élever l'enfant en le rehaussant à ses propres yeux," vous croyez le moraliser en le rabaïssant et en l’humiliant : c’est une erreur fatale.

Au lieu de tremper les caractères, vous les émasculez.

Au lieu de développer l'initiative individuelle, vous cultivez la sujétion collective.

Dans nos collèges, le bien ne tient presque pas de place comme action ; c'est une négative : l'absence du mmal.

Quant à celui-ci, il consiste exclusivement en ce qui est défendu.

Dans l'esprit de l'enfant, telle chose n’est pas défendue parce qu’elle est mal, mais elle est mal parce qu'elle est défendue.

Pour ma part, je n’ai jamais entendu un de mes camarades de collège dire : “Ilne faut pas faire cela, parce que c’est mal”

‘ Si on te voit, tu seras puni” était pour nous la synthèse absolue de toute philosophie morale.

De là, un maître sans cesse aux aguets, parce qu'il n’a pas à encouraver, mais à sévir. De là aussi, chez l’enfant, l'impression que — suivant la morale lacédémonienne en ce qui regardait le vol — ce n’est pas l’acte lui-même qui est à éviter, c’est de “se faire prendre.”

Aussi combien voyez-vous d'élèves qui, au lieu de se cacher d’un mauais coup comme d’ur chose honteuse, s’en glorifient et s’en vantent, s'ils ont été assez adroits, assez fins, comme ils disent, pour échapper à læil du maître !|

J’en ai connu qui étaient eudement enviés, pauvres fanfarons du mal, pour leur hardiesse à défier toute discipline et toute retenue.

Quelle morale !

Et quelle litière de tous les freins et de tous les scrupules, quand le Jeune homme, sorti du collège, ne sent plus personne derrière lui pour le surveiller et le punir ! [1 faut le voir s'en donner !

Ët puis, quelle affection l'enfant peut-il avoir pour ce maître du matin au soir, sans autre intention apparente que celle de en faute !

Uhez les Anglais et les Américains il n’en est pas de même : la surveillance se dissimule autant que possible,

On répudie la délation.

Un s’étudie à montrer à l'élève de In e le croit incapable de s’en rendre indigne,

Ue n'est pas la crainte qu'on cherche à dé sentiment de la droiture, de ln franchise,

Avec ce système, on ne fait peut-être pas toujours des êtres qui se croient obligés d'aller demander la permission pour regarder de l’autre côté de la rue ; mais on fait des hommes, de vrais citoyens, des chrétiens éclairés et... un pays à la hauteur des autres,

Pourquoi aussi avoir pour principe dans ses démélés avec les élèves ?

Vous croyez par là affermir votre autorité blessé dans son sens intime de la justice, ne voit plus dans l'autorité que l'expression d’un caprice, une formule arbitraire, et vous perdez sa conlance, Et quand la confiance est morte, l'autorité qui n’a que la peur pour appui est bien malade,

Deux ou trois autres remarques en peu de mots, monsieur l'abbé, et J'ai fini.

On fait lever les enfants trop tôt dans nos pensionnats ; ce n’est pas hygiénique. L'enfant à besoin de beaucoup de sommeil, et c’est le sommeil du matin qui est le meilleur pour lui comme pour les autres, Il me semble qu'en se levant avec l'aurore on trouve encore assez de temps pour faire une excellente journée, Qu'on se couche un peu plus tard, s’il le faut ! Pourquoi aussi infliger à l'enfant une si longue prière du matin, à genoux et le buste sans appui? Une prière plus courte serait mieux faite, et la journée de travail ne ci 'mmencerait pas par un exercice épuisant, dans une salle où la ventilation fait souvent défaut, et au sortir d’un dortoir dont l'atmosphère méphitique affaiblit les plus robustes,

Dans le cours de mes études, j'ai vu six Pauvres petits diables s'évanouir pendant cette longue prière du matin.

Mais un abus — criant celui-là ! — c’est la violation de la correspondance de l'élève avec ses parents. Pour ma part, un article de règlement aussi draconien aurait seul suffit pour m'empêcher de mettre mon enfant au collège, Cela ne se voit pas ailleurs que chez nous, et c’est quelque chose, du reste, que les Canadiens seuls Peuvent supporter, Je me demande quelquefois ce que les Canadiens ne peuvent pas supporter.

Maintenant, monsieur l'abbé, je terminerai cette longue nomenclature critique par une dernière observation qui se rattache au point de départ de toute cette discussion : le langage toléré chez les élèves de nos collèges et séminaires.

Dans une de mes Jettres à M.

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; Vous la ravalez. L'enfant,

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