QUATRIÈME LETTRE
or Montréal, 28 avril 1893.
Monsieur l'abbé,
On vient de me remettre l’Ætoile du écrit.
Vous faites bien de m'adresser ces choses-là d'ordinaire elles parviennent rarement à Montréal ; — nous sommes si loin ici des collegidna et des
Joliettensia, deux noms de fleurs de votre composition que je puise dans l'Etudiant, et qui ne sont pas plus ridicules qu’il ne le faut pour faire honneur à leur origine,
Dans ce petit écrit, vous vous mentrez impatient (au collège et dans T'£tudiant on dit anæieux) de savoir ce que j'ai à dire de vos ouvrages et de votre grammaire,
Ceci dénote un désir bien légitime de vous instruire, monsieur l'abbé, et je vous en félicite. Chez un professeur de collège, on ne peut blâmer cette ambition toute naturelle.
Au fond, vous étiez peut-être mieux doué qu'on ne pense, C'est le milieu qui fait l’homme, Peut-être que, dans un autre pays doté d’un système d'éducation plus pratique, vous auriez pu devenir un assez bon teneur de livres, ou tout au moins un portier d’évêché passable, |
Pour ce dernier poste surtout, comme la politesse n’y est pas plus obligatoire que gratuite, vous aviez probablement des dispositions spéciales,
Donc j'ai reçu votre petit écrit — tout petit écrit, l'innocence même ! ‘et, en correspondant honnête, je dois faire part au public de la confidence que vous n'y faites.
Avec la confiance que je ne suis aucunement surpris de vous inspirer, vous me glissez onctueusement dans le pertuis auriculaire que, malgré mes efforts pour vous démolir, “le château-fort est encore debout.”
Bravo ! enfin, nous savons à quoi nous en tenir sur l'édifice !
M. Filiatreault — un pauvre diable excommunié pour avoir manqué de respect à la mémoire de l'abbé Guyhot — vous avait pris pour un Asile. Cette illusion d'optique lui a coûté assezcher.
En y regardant de plus près, et instruit par l'expérience d'autrui, j'avais cru découvrir chez vous tous les éléments de ce qu'on appelle une Institution.
Erreur ! n'étant pas éclairés par les grâces d'état, nous étions tous les deux dans une erreur profonde : une erreur aussi indigne que ridicule.
Vous faites assavoir wrbz et orbi (un peu de latin pour huiler le mécanisme) que vous n'êtes ni un asile, ni une institution, mais un château-fort.
Merci, mon Dieu! comme disent tous les mélodrames qui se respectent. : ;
Pour lors, je m'incline avec toute la bassesse qui convient à un méprisable père de famille laïque, et désormais je me ferai un devoir de vous considérer « ae un château aussi for, que vous voudrez.
Nord, qui contient votre dernier
Je consens même à vous regarder de loin comme une forteresse menaçante, perchée sur un roc sourcilleux, avec donjon, poivrières, échauguettes, courtines, machicoulis, harbacanes, meurtrières, herses et ponts-levis : tout, ce qu’il y a de plus moyen âge en fait de boutique orthodoxe,
Suis-e de bon compte au moins !
Monsieu: l'abbé, ne cherchez pas ailleurs composition meilleure que
* chez moi, vous ne feriez pas vos frais.
Seulement ne soyez point non plus trop exigeant. Vous avez beau
être château-fort, ce n’est pas une raison pour me forçer do monter à l'assaut.
à fond de train.
Vous ne m'avez pas consulté avant de commencer l’échange des bons procédés ; veuillez, en interlocuteur courtois, ne pas me presser plus qu’il ne faut.
J'aime à prendre mon temps. Et me reprocher la condescendance que je mets À vous consacrer toute la considération réfléchie que mérite... ; un château-fort de vos dimensions, ne me semble pas l’esprit de justice en personne. ‘
Du reste, tenez — autant vous faire cette confidence tout de suite, en retour de la vôtre, — je suis un peu désappointé.
J'ai passé votre livre, les Coups de crayon, à un petit indigne de l'école des Frères — vous savez, celui de M. Castonguay — afin qu’il me
souligne, dans votre intérêt de professeur de français, les anglicismes, les.
barbarismes et les fautes de syntaxe que vous y avez si amoureusement cultivés.
Et le galopin n’aboutit pas. Il prétend que je l’ai pris en traître.
J'ai dû doubler ses honoraires et payer deux personnes pour le tenir éveillé.
Vous allez finir par me coûter aussi cher qu’à M. Filiatreault, monsieur l'abbé.
‘ Et puis il ne faut pas que je néglige non plus votre ami, le gentil
enfant de chœur de la Minerve ; l’homme au gros jugement.
Ce gentil farceur, si peu versé qu’il soit — afin de ne pas déroger — dans cette science aussi inférieure que vulgaire qu’on appelle l’arithmétique, est très fort sur la division. Ecoutez-le parler à propos d’études :
‘ Chacun de ces degrés se divise en branches distinetes.”
Des degrés qui se divisent en branches, ce doit être tout ce qu'il y a de plus classique — dans le genre canayen! O nos collèges ! ...
“Il y a par exemple, la branche commerciale, la branche industrielle, la branche scientifique, la branche littéraire ou classique.”
Je voudrais bien savoir sur quelle de ces branches perche le coucou qui a pu pondre une pareille ineffabilité. Ce doit être le branche classique.
Ces distinctions subtiles expliquent évidemment pourquoi tant de gras nourrissons des incomparables collèges ‘que l’Europe nous envie ? étaient si souvent et aussi victorieusement retoqués aux examens pour l'admission aux professions libérales, avant qu’une loi protectrice les eût mis à l’abri de cette épreuve désagréable,
Question de branche tout simplement.
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Vous les voyez d'ici :
— Pourriez-vous nous dire quels sont les principaux fleuves de l'Espagne !
— C'est de la géographie, ça ! c’est pas dans ma branche !
— Pourriez-vous nous dire ce qui s’est passé de plus important sous le règr> d'Henri IV ! v g gr
— De l’histoire ? pas dans ma branche, Monsieur !
— Pourriez-vous nous dire à quoi .est égal le carré de l’hypothénuse ?
— Pas dans ma branche |
— Pourriez-vous dire quel est l'intérêt de $100 à 6 pour cent par année ?
— Pas dans ma branche non plus.
— Pouvez-vous rédiger un reçu ?
— Non, Monsieur, c'est pas dans ma branche.
— Un billet, une traite ?
— Pas dans ma branche,
— Avez-vous étudié l’anglais ? ,
— Qu'est-ce que c’est que ça ? Pas dans ma branche.
— Connaissez-vous un nommé Victor Hugo !
— Oui, Monsieur, c’est un homme qui est mort sans confession.
— Au point de vue littéraire !
— Au point de vue littéraire, on le cite souvent comme exemple de mauvais style ; mais c’est pas dans ma branche.
— Connaissez-vous quelque grand peintre !
— Oui, Monsieur, Raphaël.
— Et ensuite ?
— J'en connais pas d'autre, Monsieur : c’est pas dans ma branche,
— Vous pourriez peut-être nous dire ce qui caractérise les différentes espèces d’astres ?
— Des astres ?
— Oui.
— J’en connais pas, Monsieur, c'est pas dans ma branche.
— Savez-vous la sténographie ?
— Pas dans ma branche,
— La télégraphie ?
— Pas dans ma branche.
— La clavigraphie ?
— Pas dans ma branche.
— Dessinez-vous ?
— Pas dans ma branche.
— Savez-vous enfin quelque chose pour gagner votre vie !
— Pas dans ma branche, Monsieur !
— Qu’avez-vous donc appris au collège ?
— J’ai fait des études classiques.
Ca, c’est la branche, la vraie branche !
Dans bon nombre de nos collèges, cela consiste à apprendre le latin dans le De Viris, le grec dans les Actes des Apôtres, la littérature dans Lefranc, la poésie dans Mme Deshoulières, la philosophie dans Mgr de
Ségur, la comptabilité, la, géographie, l’histoire, le français et l'anglais nulle part. Les degrés ne se divisent pas en branches jusque-là !
ouluir ailer plus loin c'est de le curiosité. Et l’on n'aime pas les curieux dans certains de nos collèges.
La phrase suivante — fleur typique éclose dans les parterres de notre éducation aussi canadienne que sans rivale — en fuit foi. C’est un de nos savants professeurs qui parle, si l’on peut appeler cela parler :
— Gûr lé don voir, lui! ça sait rien, pi ça se mêle de faire des questions !
La phrase est tout ce qu'il peut y avoir d’invraisemblable, n'est-ce pas? Eh bien, elle est en même temps tout ce qu’il y a de plus authentique.
Ces chers professeurs, ils se sont pourtant confié la mission de conserver notre langne ! Seulement ils la conservent dans du vinaigre, avec une légère décoction de microbes au fond du bocal.
— Mais, me dira-t-on, il y a des professeurs intruits par-ci par-là.
Certes oui, et je ne dois pas avoir besoin de faire les mêmes exceptions dans chacune de mes lettres.
Les professeurs qui ont appris quelque chose et qui savent l'enseigner sont connus, et ils gémissent comme moi sur l’état déplorable de nos collèges, et la triste infériorité de notre système d'éducation.
Je ne leur reproche qu’une chose, à eux: c'est de ne pas séparer leur cause de celle de leurs confrères ; c'est de ne pas se joindre franchement aux pères de famille qui demandent des réformes ; c'est surtout de consentir à s'associer avec les Baillargés de tous les rangs et de tous les grades, qui seraient capables d’encapuchonner l'humanité, si on les laissait faire.
Cui, je sais, monsieur l'abbé, qu’en disant ce que vous m'avez forcé de dire, je fais de la peine à des hommes instruits, à de saints hommes qui ont touie ma vénération -— et qui, au fond du cœur, je l’espère, ne m'en estimeront que plus — mais il y a quelque chose qui doit passer avant les affections.
C'est le devoir !
Et dans le moment, plus que jamais, le devoir s'impose.
Si, aujourd’hui, personne n’a le courage de parler, autant se résigner, soi et sa race, à l’anéantissement intellectuel et moral.
Il y a assez longtemps que la fécendité de nos femmes fait le thème de nos déthyrambes patriotiques, et se charge de prouver au monde entier la supériorité de notre race ; il me semble qu'un peuple pourrait avoir quelque autre sujet de fierté, que la caractéristique qni ‘is: ue intéressante famille des lapins — encore plus prodifiques que no ‘4.
Un Canadien un peu orgueilleux pourrait, à mon avis, avoir quelque autre ambition que celle des poules cou veuses.
Malheureusement elle ne s'élève pas haut l'ambition du Canayen.
Nous avons beau avoir des imbéciles qui proclament que nous écrivons la français comme Corneille ; nous avons beau avoir des idiots qui chantent sv tous les tons que nous parlons notre langue comme Sarah Bernhardt ; ous avons beau surtout avoir des régiments d’aliénés pour écouter cela et apulaudir, le hon sane perce touiours un peu, et d'instinct, nous ne pou-
C'est au point que, lorsqu'un des nôtres = Onsault — à été fait Ccaporal dans l’armée française — caporal, vous m’entendez bien ! — on a presque crié au miracle,
D'un bout à l’autre du pays on a publié des articles intitulés: Æonteur au Canada ! et dans lequel on démontrait, preuves en mains, qu'un Canadien “ pouvait faire son chemin tout comme un autre [”
N'est-ce pas un crime que d'abâtardir ainsi toute une nation ?
Et l’on appelle cela nous éclairer !
Nous illuminer, oui !
Or ce sont les victimes de cet état de choses qui se lèvent aujourd’hui, monsieur l'abbé, et qui parlent par ma voix.
Avec une politesse de bouvier vous avez voulu engager une lutte qui ne vous était pas offerte : tenez-vous bien !
Un des vôtres, un prêtre distingué de Montréal, disait hier à un médecin de mes amis :
— Cher docteur, vous avez quelque influence auprès de M. Fréchette, priez-le donc de lâcher ce pauvre Baillargé. Un poète n'a pas le cœur si cruel que cela, voyons!
— Monsieur l'abbé, vous m’étonnez, a répondu mon ami ; en êtes-vous au point de croire que Fréchette ferraille contre l'abbé Baillargé, dans le moment ? II s’en bat l'œil un peu ferme, par exemple !
— Aurait.il l'intention de s'attaquer au clergé ? |
— Pas du tout ; mais si le clergé se met sous le même bonnet, êt prend fait et cause contre les pères de famille qui demandent une instruction plus rationnelle pour leurs enfants, il n’hésitera pas. Fréchette est un dé ceux qui savent distinguer entre leur curé et le bon Dieu : il est payé pour. cela de longue date. Et puis, ce n’est pas un simple individu qui parle à l'heure qu’il est C’est la poussée formidable de l’opinion publique qui se fait sentir, Devant ce courant-là, il n'y a pas d’excommunication qui tienne,
— Diable ! il devrait pourtant y avoir un moyen. ..
— De bâillonner l'opinion publique ?... Je vous conseille d’endiguer le Saint-Laurent !...
— Le fait est, a conclu le pauvre abbé en baissant la tête, que nous n'avons pas assez de castors pour cela...
A la semaine prochaine, cher médecin des âmes !
CINQUIÈME LEFTRE
Montréal, 5 mai 1893.
Monsieur l'abbé,
Vous dites, dans la charmante épiître provocatrice des observations que je me permets de vous soumettre depuis plus d’un mois :
“ M. Fréchette doit avoir la honte facile.”
Je ne sais pas trop — probablement parce que je n'ai pas étudié dans la baillargerie — ce que c’est qu’une honte facile ou difficile ; mais je sais très bien, par exemple, ce que c’est qu'une honte profonde. Car c'est ce que j'ai éprouvé, lorsque, après avoir lu vos Coups de crayon, de la première à la dernière ligne — pour voir jusqu'où les choses humiliantes vont quelquefois — je jetai la petite immondice sur ma table en m'écriant :
“ Voilà ce que peut produire, dans notre pauvre pays, sous les yeux de son évêque, un prêtre censé avoir fait ses classes, un professeur dans une de ces hautes maisons d'éducation qui ont le monopole de notre avenir, et sur le compte desquelles il est absolument défendu aux pères de famille de hasarder la moindre remarque !”
Oui, monsieur l'abbé, j'ai éprouvé ce jour-là, non pas une honte facile, mais, je le répète, une honte profonde.
Je ne savais pas alors que vous battiez monnaie en inondant, par l'intermédiaire de petits journaux malfaisants, les collèges et les couvents de votre prose infirme et de votre abominable grammaire ; car alors, pris d’une indignation plus que légitime, j'aurais publiquement signalé cet attentat contre l'intelligence de notre jeunesse, déjà si soigneusement accommodée à l’étouffée.
C’est là le point important de cette discussion, monsieur l'abbé. Il s’agit moins d’extirper une simple verrue, que de cautériser un chancre public.
Ne croyez pas que c’est votre individualité que je mets en relief depuis cinq semaines !
Non, monsieur l'abbé ; si je vous tiens si impitoyablement sur la sellette, ce n’est pas comme personnage plus ou moins avarié sous le rapport de la tête et des rognons : vous êtes là comme professeur de collège s’arrogeant la mission de parler au nom du clergé enseignant, pour insulter et essayer de bâillonner les citoyens qui se permettent de demander qu’on n’abrutisse pas leurs enfants sous prétexte de les instruire.
Vous êtes là non pas comme tête-de-Turc sur laquelle je me plairais à frapper, monsieur l'abbé ; mais comme un argument vivant pour démontrer que les collèges où l’on enseigne ou laisse enseigner ainsi la langue du pavs ont besoin d’une réforme immédiate et radicale.
Qu'est-ce que cela me fait, à moi, que vous maltraitiez la grammaire comme l'abbé Castonguay, et que vous écriviez en style de statut refondu ? Je m'en moque avec une profondeur d’indifférence qui vous étonnerait.
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