HUITIÈME LETTRE
Montréal 26 mai 1893.
Monsieur l'abbé,
L’'Evénement du 15 dit 4 parlant de notre petite discussion :
… “ Lorsque MM. Baillargé et Fréchette auront fini de s'injurier, le public serat-il mieux renseigné, et la cause qu'ils plaident y aura-t-elle beaucoup gagné ? ”
Ce quasi-blâme trouve son correctif et même sa réponse dans les lignes suivantes extraites du même journal en date du 13 :
‘Si vous vous risquez à suggérer certaines réformes dans notre système d’Instruction publique qui pourtant en a tant besoin ; Si vous blâmez un acte blâmable commis par un membre du clergé ; si vous répondez vertement à un prêtre qui se fait journaliste pour vous injurier, vous êtes un impie, un libre penseur, un rien qui vaille, un révolutionnaire, etc. ”
N'est-ce pas ?
Or, cela étant donné, que reste-t-il à faire? Abandonner toute lutte ? Renoncer à toute liberté ? Laisser aller le pays où on le pousse ?
Non, sans doute. Eh bien, qui veut la fin veut les moyens ; et, pour combattre avec quelques chances de succès des adversaires usant d'armes déloyales, il faut d'abord leur faire tomber ces armes des mains.
Loin de moi le désir de diminuer en rien le prestige du clergé en ce qui regarde son rôle spirituel ; mais lorsqu'il s’agit de choses purement temporelles, je prétends avoir droit à mes coudées franches et à mon franc parler, aussi bien qu’un prêtre ou qu’un évêque.
En matière de fait, ce droit est cependant virtuellement refusé «aux laïques, dans notre pays, depuis un temps immémorial, même en ce qui ne touche aucunement ni à la religion, ni à la morale, ni au clergé.
Que les messieurs de l’Ævénement essaient de traiter une question
* quelconque affectant les intérêts exclusivement matériels du pays — n'importe laquelle ! — iis auront beau entasser des montagnes d'arguments -
comme Pélion sur Ossa, le premier petit vicaire venu peut leur faire rire au néz en un tour de main, s’il s’avise seulement de dire: Z'ut / tut! tut ! vut /,,
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C’est cette influence indue, cet autoritarisme arbitraire et aveuglement accepté qu'il.faut d'abord remettre à sa place, si l'on veut parler à l'esprit public avec quelque chance d’être écouté, Avant de discuter avec un membre du clergé, il faut commencer par faire comprendre à notre population que le prêtre est un être perfectible, que son habit ne le dispense pas de raisonner pour avoir raison, et qu’enfin la tonsure ne constitue pas un brevet d’exemption contre l’huwmanum est errare.
Depuis cent ans au moins, un argument prévaut chez nous ; il décide tout, règle tout, prime tout. Quand on a dit : “ Gros-Jean qui fait la leçon à son curé ! ” s’agirait-il &e creuser un puits ou de ferrer un cheval, il n’y a pas à répliquer. Il n'y a :;1; qu’à se soumettre.
Eh bien, moi, ayant maille à partir avec ‘“ mon curé”, et n'étant point dans les dispositions de m’agenouiller pour recevoir des coups de férule, j'ai dû commencer par le commencement. J'ai dû démontrer, d’abord, que le Gros-Jean, c’est plutôt lui que moi, et me prémunir de cette façon contre la redoutable logique du éut tut tut, avant d'entrer dans le wif de la question.
Avec cela qu’au fond, j'y suis toujours indirectement dans le vif de la question, n'est-ce pas, monsieur l'abbé ?
Vous êtes le personnage le plus en vue d’un de nos collèges classiques ; vous y êtes oracle et professeur ; vous rédig@ un tas de journaux pédagogiques dont vous inondez nos séminaires et nos couvents ; vous publiez des livres sur toute espèce de questions, que’ vous répandez à droite et à gauche parmi la jeunesse de nos écoles ; s’il est quelqu'un qu'on soit en droit de considérer comme un représentant attitré de l’enseignement clérical dans le pays, c’est bien vous, ce me semble.
ous vous êtes offert comme prototype ; je vous ai accepté comme prototype. J'en gémis — je l'ai déjà dit — pour vos confrères, mais c’est vous qui en portez la responsabilité.
Vous vous faites l’apologiste de nos maisons d'éducation : je vous prends comme exemple, et je dis: “ Voilà ce qu’on vous a enseigné, et voilà ce que vous enseignez vous-même aux autres ! ”
Vous êtes ma pièce à conviction, mon document humain. J’expérimente in anima vili, si le mot ne vous offusque pas trop.
Maintenant, pour me servir d’une expression que je vous prie de ne pas trouver trop fin-de-siècle, qu'on me laisse secouer un peu la légende par les oreilles ; qu'on me jaisse montrer le fantoche sous la défroque du fantôme ; et les choses pratiques viendront après.
C'est la question de Gros-Jean qu'il faut d'abord régler. Il faut d’abord couper le sifflet au éut tut tut.
Vous devez vous apercevoir déjà, monsieur l'abbé, que vous ne serinez plus ce refrain-là avec autant de virtuosité qu'au commencement, Laissez faire, vous en verrez bien.d'autres, Entre nous, rien ne m'amuse comme de faire la nique aux faux nez des masques, si ce n’est remettre sur le vrai ton ce 1x qui ambitionne de chanter plus haut que leurs moyens.
Nous allons donc, pour le moment, continuer notre petite étude sur vos incomparables et classiques productions.
Le jeune indigne de l’école des Frères, à qui j'avais confié vos Coups de, crayon — celui de M. l'abbé Castonguay, vous savez — m'a enfin
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rapporté le petit livre, après y avoir indiqué les plus grosses énormités de style et de syntaxe qu’il a pu y rencontrer.
Le ditticile est de se débrouiller là-dedans, car le volume se trouve souligné à peu près d’un bout à l’autre.
Commençons toujours par le commencement, et disons tout de suite que le document est à la disposition de ceux qui se refuseraient à croire ces chcses-là possibles,
La dédicace d’abord :
‘ A ina mère... témoignage D'ESTIME et d'affection.”
On a bien lu : témoignage d'estime !
Ainsi, monsieur l'abbé, vous faites l'honneur à madame votre mère de l'estiner. Comme elle doit être flattée! Dame aussi, on a beau être la mère d’un abbé, on n’en reste pas moins simple laïque tout de même....
C’est égal, voilà un bel exemple de piété filiale. Il me rappelle cet ecclésiastique du district de Québec qui ne permettait ni à son père de le tutoyer, ni à sa sœur de s'asseoir près de lui à table! Il craignait d’en être profané.
Passons, et feuilletons un peu le petit chef-d'œuvre. C’est une espèce de journal de vacances, où vous -daignez vous montrer, monsieur l'abbé, dans tout le charme d’un laisser-aller rare.
— Allez-vous nous parler de ses rognons et de ses intestins ? me demande un indiscret qui s'intéresse à vous et qui lit par-dessus mon épaule, — dans mon dos, suivant votre expression aussi élégante que classique.
— Ma foi, va pour les rognons et les intestins ! J'aime autant commencer par cela que par autre chose. Il n’y a qu'à citer :
Page 107. — Je suis en route pour les sources de St-Léon. Il ya là des eaux minérales dont on vante partout l'efficacité. Je veux y noyer le rhumatisme. Les rognons y trouveront peut-être aussi quelque bien.
Un autre aurait dit ‘“ mes rognons ” ; mais ces intéressants organes ont pour vous tant d'importance, à ce qu'il paraît, monsieur l'abbé, que vos rognons, ce sont les rognons, les rognons par excellence. C’est comme un souverain quand il parle de {a Couronne.
Page 127. — Gâre aux ananas. Une tranche, une simple tranche me fait depuis le midi une guerre à outrance. Hein! la voilà qui revire de bord.
Pas d'accident ? merci, mon Dieu ! j'avais peur pour la tranche d’ana- : À 1 T nas. Elle a fini par passer tout de même. À quelle heure? Vous nous laissez là-dessus dans une incertitude qu'il faudra dissiper lors d'une prochaine édition, n'est-ce pas, monsieur l'abbé ? Page 142. — Bien que les eaux de St-Léon n'ait pas eu sur les rognons l'effet
voulu, elles m'ont cependant fait beaucoup de bien «uw point de vue (/) du rhumatisme. Ainsi pendant toute l'année scolaire Je me Suis félicité d'être allé aux
sources St-Léon et j'y retournerai.
Avis aux amateurs de beaux cas.
Page 192, — Nuit massucrante. Douleurs qui me font croire à un commencement d'inflammation des intestins. Je le note pour marquer en mêrae temps que trois prises de bismuth ont fait cesser toute guerre intestine, En voyage ayons toujours quelques prises de cette excellente poudre,
fl
En effet, c’est une bonne précaution ; mais de frugalité à table d’avoir son mérite aussi, voyage.
cela n'empêche pas un peu monsieur l'abbé, même en
Page 207. — Que l'on dise et que l'on fasse (pour quoi que l'on dise, etc., style Joliettensia ! ) le cochon:de lait n'est pas facile à digérer. Ce que j'ai mangé chez l'oncle Théode Giroux était pouftant fait à la perfection.
Un petit cochon bien fait, c'est entendu : peut-être aussi apprêté dans la perfection, comme on dit, quand on sait parler français.
Pour donner à la chire de cet intéressant quadrupède
Diable ! voilà les coc Une chaire d'’histoir d’enseigner ; c’est P
hons de lait qui se payent une chaire maintenant. 6 naturelle sans doute, Des petits laïques qui se mêlent eut-être pour cela que vous ne pouvez pas les digérer.
Pour donner à la chaire de cet intéressant quadrupède toutes les qualités dont elle est susceptible (être shacspuible de qualités, c'est du neuf !) il faut la laisser 15 heures dans la saumure et la faire cuire au four.
Voilà une opération assez difficile à faire subir à une chaire ; Mais c’est dans votre partie, monsieur l'abbé, je n’ai rien à dire.
Lorsque l'estomac monte au cerveau avec sa grande échelle indigestion (style collegiana !) les pensées des autres sont avec raison les préféréés.
Qu'on ne me demande Pas ce que cela veut dire.
. Page 116. — Quoi qu'il en soit, grâce à l’eau de la source, lien digérer ; c'est une Compensation qui a bien sa valeur, …. Page 117. — Cette eau ainsi réchaufrfée agit davantage sur l'estomac et les ‘intestins.
Page 134. — D'heure en heure un verre d’eau sulfureuse,
heure après chaque repas, pour donner à la digestion le t marche.
on ne laisse pas de
Ne commencer qu'une emps de se mettre en
tort de prêter une attention si distraite.
Que dis-je, vos Propres infirmités ne sont pas les seules au secret desquelles vous aimiez à initier vos lecteurs et lectrices, monsieur l'abbé.
Celles des autres — Pourvu que ce ne soient point des infirmités laïques — “ont aussi le don d'occuper votre sollicitude :
Page 113. — Mgr Racine prend deux bains chauds par jour à une température el15F, Ilena également pris l’année dernière et ses rhümatismes ont de beau- L'
AS diminué, eflicacité des eaux de Saint-Léon me Paraît de ce côté, bien établie.
Du côté des rhumatismes ! Tout à l'heure c'était un point de vue, maintenant c’est un point de côté. Au fait, les rhumatismes, c’est si capri-
cieux. En tout cas voilà un point d'histoire bien fixé. Les Garneaux et les Sultes de l'avenir Sauront— pour l'édification des siècles futurs —
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combien, en l'an de grâce 1887, Mgr Racine prenait de bains par jour, et à quel degré de température.
Nations, écoutez! Terre, prêtez l'oreille !
Enfin, voilà ! rognons, intestins, boyaux, rhumatismes, cataplasmes, pilules, cautères, caustiques, purgation, estomac, borborigmes, éructations, digestion, indigestions, nourriture, cuisine, déjeuners, dîners, soupers, si On enlevait tout cela de vos ouvrages, monsieur l'abbé, m'est avis qu'il n’y resterait pas grand’chose,
Vous y mettez parfois de l'éclectisme. Dans l'Etudiant vous trouvez le moyen de combiner le rhumatisme avec la digestion :
‘* Aujourd'hui je n'ai rien vu, dites-vous. J'ai digéré les suavités rhumatismales que j'ai prises hier à la suite d'une course de taureaux.”
Cette prédilection qui vous distingue a été cause que j'ai scandalisé le grand saint des derniers jours vulgairement appelé Tardivel,
Il s'est voilé la face parce que j'ai donné le titre de révérend à vos rognons et intestins,
Dame, monsieur l’abbé, en vous voyant mépriser les laïques au point d'offrir votre estime à madame votre mère, tandis que vous manifestiez pour vos rognons et vos intestins des sentiments si vifs et si touchants, j'ai cru que vous considériez ces respectables spécimens anatomiques de votre individu comme faisant partie d’un ordre religieux quelconque, et c’est pour vous faire plaisir que je leur ai appliqué l’épithète sacrée que vous réclamez nour vous-même, et que vous prodiguez à tort et à travers à tout ce qui porte une soutane.
Sachez donc une fois pour toutes — par parenthèse, monsieur l'abbé — que le titre de révérend est réservé aux pasteurs protestants et aux membres des différents ordres religieux. Les prêtres séculiers n’y ont aucun droit... en français.
Vous employez même, page 316, le mot messire à l'adresse d'un abbé.
Vous devriez pourtant savoir que ce titre, qui s’appliquait autrefois aux
avocats, aux médecins et aux prêtres, ne s'emploie plus que par ironie, Si vous le savez, vous êtes peu respectueux, monsieur l'abbé.
À propos de titres, je trouve, page 103:
‘ Madame Dr À. Trudel.”
Madame docteur.... hein!
Chers petits Canayens qui avez le bonheur d'apprendre ce français-là, vous ferez sans doute rire de vous par les gens instruits quand vous direz : ‘ Madame juge Barbanchu ” ou ‘“ Madame l'honorable Tartampion ; ” mais n’en ayez cure. Vous pourrez confondre les railleurs en nommant le grand homme qui vous enseignait à dire : ‘“ Madame docteur Trude]l.”
Maïs ce n’est pas là ce qui me renverse le plus dans vos écrits, . monsieur l'abbé ; c’est la pédantesque suffisance avec laquelle vous parlez de style, comme si vous y entendiez quelque chose.
Ainsi dans votre Littérature au Canada en 1890, on trouve £resque à chaque page des phrases comme celles-ci, qu'on lit en se tenant les côtés :
‘ Son style a de l’assurance et de la fermeté, bien qu'il ne. soit pas exempt de. quelques négligences.