Correspondance, 15 novembre 1909. p
ne l'était en Moab, ceux de Mat-douk et de Nâbou â Babylone. Quand on cessa de le prononcer, il était trop tard pour l'éliminer de la Bible. On le supprima bien dans quelques psatimes. Mais là masse du texte était déjà sacrée ; les lettrés du nom ineffable restèrent, et on lut à sa place uii autre mot.
Telle est, en gros, l'histoire du nom de lahvê eil Israël, selon qu'elle est garantie par dès témoignages . formels et directs. Elle peut être négligée, ignorée délibérément; elle subsiste avec ou sans l'assentiment de « tous ceux qui se Sont consacrés à l'étude des religions primitives ». On ne voit pas que leuf concile ait jamais été assemblé pour décider la question du tabou du nom divin dans la Bible, question qui ne relève pas uniquement de leur compétence, et ils auraient été bien imprudents de la trancher sans consulter l'Ecriture. La religion juive n'était pas une religion de sauvages, et elle est exposée dan^ des documents faciles à interroger. Il n'est pas du tout nécessaire d'admettre que les phari* siens auraient gardé seuls une tradition plus ancienne en Israël que la Bible même. Diverses raisorts et même des influences extérieures peuvent expliquer la diffusion chez les Juifs d'un scrupule que leurs ancêtres n'avaient pas eu.
S'il fallait prendre à la lettre ce que nous dit M. Reinach, tous les noms divins, sans exception, auraient été tabous à rorigihe, et ils auraient dû le rester à perpétuité. Ces vues, rectilignes conviennent à une histoire des religions où Fauteur n'a vu que tabous depuis le commencement jusqu'à là fin. La réalité, ancienne et actuelle, est plus complexe et plus variée. Le fait que l'émihent historien a paru vouloir nous apprendre est très connu. Mais les interdits dont il s'agit sont plus ou moins rigoureux. Si le nom de lahvé avait été le nom secret du Dieu d'Israël, il ne nous serait probablement jamais parvenu ; il se serait perdu de bonne heure et pour toujours, comme la prononciation du mot s'est perdue, quand on cessa de l'employer. C'était un nom comme ceux des dieux païens que l'antiquité nous â transmis. Ces noms-là étaient publics, ce qui ne veut pas dire qu'on les traitât légèrement. 11 pouvait être interdit de les prononcer dans certains cas et dans certaines conditions. Les fidèles de lahvé ont toujours été tenus de prononcer son nom avec précaution. Careuxaussi, certainement, ne manquaient pas d'attribuer une vertu au nom. L'on peut parler à cet égard, si l'on veut, d'un tabou partiel, qui par l'effet de circonstances nouvelles s'est traûsfor-
mé en tabou complet. L'affirmation d'un tabou absolu pour l'antiquité Israélite, et d'une tradition qui aurait gardé ce tabou dans les temps historique, n'est pas à réfuter; elle est purement gratuite et en contradiction avec le témoignage de l'histoire.
D'après M. Reinach, le décaiogue prétendu mosaïque serait un recueil de tabous. Bien n'est plus vraisemblable quant à l'origine des prohibitions. Mais ces tabous et d'autres, en très grand nombre, qui ont été recueillis dans le Pentateuque, ne sont plus de purs interdits, du moment qu'il sont présentés comme des obligations morales, imposées par la volonté de Dieu. A défaut d'autre motif, ils sont supposés avoir une raison suffisante dans cette volonté, par laquelle aussi se règle le châtiment que doivent encourir leurs violateurs. Ce sont de véritables lois.
Il n'est pas étonnant qu'une réalité historique telle que la religion ne se laisse pas ramener à un concept unique et simple, ni que l'élément choisi
comme essentiel, et isolé dans l'intérêt d'un système, se trouve, à y bien regarder, impliquer ce que l'auteur de la définition se proposait d'éliminer. Mais une définition générale de la religion ne doit pas seulement être complète à l'égard des cultes primitifs, cultes qui sont déjà autre chose que les « scrupules » des animaux supérieurs; elle doit convenir aussi aux religions des civilisés, qui, parle seul fait que ce sont des religions, ont droit à autant de considération que celles des sauvages. Dans V Avertissement déjà cité, M. Reinach, s'excusant de n'avoir pas donné au public « une suite d'études sur le sentiment religieux », observe qu'il nfr pouvait « en quelques pages exposer la religion complexe de Platon, celle de Spinoza, de Pascal et de Lamennais.» Mais ce ne sont pas des analyses de psychologie ou de philosophie qu'on a regretté de ne point trouver dans son livre ; ce sont les étapes et les mouvements de l'évolution religieuse qu'il n'a pas réellement analysés. Lui-même paraît l'avoir compris, car il donne aussitôt la véritable raison de son abstention : « Il me semble... que tout sentiment religieux, tout mysticisme, quoi qu'y ajoutent la philosophie et la littérature, révèle à l'analyse la présence des facteurs que j'ai mis en lumière dans \ Introduc-
f/on : l'animisme, les scrupules et la magie*. » Là paraît être le dernier mot de lauteur sur l'histoire des religions : ce n'est, d'un bout a l'autre,, qu'animisme , scrupules et magie , avec certains compléments et enjolivements accessoires qu'y ajoutent la philosophie et la littérature. On s'explique maintenant pourquoi les grandes religions semblent traitées moins favorablement dans Or- . pheus que les cultes inférieurs. L'historien n'a pas eu l'intention de les rabaisser ; il leur a fait une large place, et l'on peut même trouver exagérée celle qu'il attribue au christianisme. L'évolution historique des religions ne lui a révélé qu'une succession de croyances chimériques, de scrupules irraisonnés, de pratiques bizarres, dont la variété, 'ailleurs plus apparente que réelle , ferait tout l'intérêt.
Cependant il y a autre chose dans les religions, et d'abord dans ce christianisme que M. Reinach raconte — et réfute — si longuement. Prenons le christianisme des premiers temps : n'y a-t-il pas une différence essentielle entre sa foi au Dieu père et l'animisme des non civilisés ; entre la morale de