‹ A propos d'histoire des religionsChapitre 14 sur 41 · Ofpheus, XII · texte numérisé non relu

Ofpheus, XII

la charité et du pardon universels, et les tabous des Polynésiens ; entre l'Oraison dominicale, le rite baptismal, le repas de communauté, et la magie des anciens cultes? Sans doute on peut tracer historiquement une sorte de succession généalogique entre les esprits et le DieudeTEvangile, en passant par l'antique lahvé, dieu de clan et dieu national, le dieu des prophètes, le dieu universel du judaïsme postexilien. Mais ce développement de la croyance marque un progrès appréciable dans la conception religieuse, et ce serait un abus de langage que de parler encore d'animisme à propos du Père céleste. Pareillement, le précepte de la charité universelle n'est qu'une très large interprétation du décalogue mosaïque, lequel fut une interprétation morale d'anciens tabous traditionnels où la notion du devoir ne se dégageait pas de celle de l'intérêt, l'une et l'autre étant dominées par celle de la coutume héréditaire, de l'interdit sacré qu'il faut observer pour vivre dans le milieu où Ton est né. 11 n'en serait pas moins ridicule de dire que la parole : « Tout oe que vous souhaitez que les autres vous fassent, faites-le leur vous-mêmes », ou celle-ci : « Aimez vos ennemis ; faites du !)ien à ceux qui vous persécutent » , sont de simples tabous quelque peu adoucis par la

littérature. Même Fablution baptismale, qui se rapproche de la magie en tant que rite matériel auquel se rattache confusément une efficacité spirituelle, n'est pas un rite magique ; son efficacité n'est pas censée indépendante de la volonté divine ; elle ne l'est pas non plus des dispositions intérieures de ceux qui interviennent au rite, en sorte qu'on ne peut plus parler que de magie transformée, de magie qui n'est plus magie, l'essence du rite magique étant d'agir par sa propre vertu. L'on peut en dire autant du repas de communauté, même lorsque l'idée de la présence invisible du Christ se matérialise dans la liturgie eucharistique. La magie du rite consiste ici en une action divine, invisible, de caractère purement mystique ; et en tant que ce rite est l'expression symbolique de l'union des fidèles dans le Christ et dans la charité universelle, il ne s'élève pas seulement bien au-dessus des rites purement magiques auxquels une signification de ce genre a toujours été étrangère, mais au-dessus des anciens sacrifices païens où se rencontre l'idée d'un dieu immolé et mangé.

11 paraît inutile de pousser plus avant cette démonstration et de prouver que le catholicisme du moyen âge, celui de la réforme antiprotestante,

celui de nos jours, et Luther et Calvin, et l'anglicanisme, même l'Eglise dite orthodoxe, et aussi l'Islam vivent d'autre chose que d'animisme, de tabous et de magie. Certes on rencontre cà et là des mélanges, des survivances ; mais on trouve aussi des éléments de religion pure et de morale supérieure qui ne sont pas devenus lettre morte. M. Reinach est surtout sensible aux abus qui se sont produits dans toutes les religions, même les plus hautes, où ils frappent davantage l'observateur. De ces religions il a étudié surtout l'histoire extérieure ; mais on peut dire, semble-t-il, avec tout le respect dû à son caractère comme à sa science, et sans faire tort à la vérité, que leur âme s'est très peu révélée à lui. Ce qui manque à son livre est le sens de la vie religieuse, de ses formes, de ses degrés, de ses progrès. Et c'est pourquoi Orpheus n'est pas, autant qu'on l'aurait pu souhaiter, « une histoire générale des religions ».

M. Reinach a soutenu sa définition au moyen d'un paradoxe, il pense que cette « définition a quelque

chance d'être bonne par cela seul qu'elle paraît absolument insuffisante pour les religions des peuples cultivés de nos jours ». Il la gardera tant qu'on ne lui en aura pas proposé une qui s'adapte mieux que la sienne « à un grand nombre de faits religieux élémentaires » ; et il estime que son idée choque uniquement par sa simplicité. « Mais, reraarque-t-il, une théorie scientifique est destinée à expliquer le plus grand nombre possible de faits particuliers, et c'est pour elle une qualité d'être simple, à la condition qu'elle ne nie pas les développements accessoires '. »

La définition de M. Reinach n'est pas seulement insuffisante par rapport aux religions supérieures, elle l'est en elle-même et par rapport aux cultes inférieurs dont elle prétend caractériser l'essence. Ce n'est pas parce qu'elle est simple qu'on l'a critiquée, mais parce qu'elle est incomplète et inexacte. Au fond, bien qu'il parle beaucoup de définition minima, l'éminent historien entend présenter une définition absolue, essentielle, mettre en relief le principe unique, fondamental, permanent, de la religion, de toutes les religions. Pourtant, si

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