Correspondance, 15 Janvier 1910, p
communion chrétienne », on est premièrement tenté de lui demander quelles idées il se forme de cette théophagie et de cette communion. La théophagie, si l'on entend par là limmolation d'une victime dans laquelle un dieu personnel serait incarne, puis mangé, ne semble pas être quelque chose de si primitif ni de si universel, et la théorie du sacrifice totémique, de l'animal divin mangé en un repas de clan, paraît fort compromise en tant qu'hypothèse générale touchant l'origine du sacrifice. Quant à la communion chrétienne, nul n'ignore que, même dans la doctrine catholique, le Christ est reçu, mais non mangé comme les victimes anciennes, et que la manducation des espèces sacramentelles est en somme un acte symbolique par rapport à la réalité qu'y suppose la foi. 11 est donc faux, en un sens, que l'on soit fondé à reconnaître la théophagie primitive sous la communion chrétienne, si l'on signifie par là que la même idée d'une substance alimentaire, à la fois divine et matérielle, se rencontre de part et d'autre. Cela est vrai dans un autre sens, à savoir que l'idée ancienne du sacrifice mangé a exercé une influence sur la conception chrétienne de l'eucharistie et sur l'interprétation de la cène. On peut craindre que M.Reinach n'ait eu en vue le pre-
mier sens et qu'il ne pense même y retrouver « la moelle de l'antiquité chrétienne ».
Il se sert de cette expression pour caractériser une citation de Bossuet, dans un de ses sermons sur FAnnonciation, qui lui semble témoigner en faveur de « l'activité sexuelle « du Père céleste dans le mystère de l'incarnation. Sans doute ici encore M. Reinach tient que l'activité sexuelle subsiste sous l'activité morale du Dieu Père. Bossuet a eu le malheur d'employer un terme qui peut prêter à équivoque, et son interprète l'a mal compris. « Dans cette auguste journée, disait M. de Meaux, en laquelle le Père céleste avait résolu d'associer la divine Vierge à sa génération éternelle en la faisant mère de son Fils unique; comme il savait, chrétiens, que la fécondité de la nature n'était pas capable d'atteindre à un ouvrage si haut, il résolut de lui communiquer un rayon de sa fécondité infinie... Le Père éternel s'approche en personne » , par un miracle surprenant, une femme devient mère d'un Dieu. » En soulignant Vapproche du Père éternel, M. Reinach suggère une idée qui aurait fait bondir d'horreur le fougueux adversaire de Richard Simon. Bossuet va jusqu'à dire que le Père a engendré dans sein de la Vierge le Fils qu'il engendre éternelle-
ment en lui-même. Mais il est aisé de voir comment il l'entend, et la comparaison de la génération temporelle avec la génération éternelle le montre déjà. Pas plus dans un cas que dans l'autre il no songe aux approches où s'égare l'imagination do son commentateur. Lui-même nous dit que Dieu fait part à Marie de sa propre fécondité, de telle sorte que, à linstar du Père, qui produit son Fils de lui-même, iMarie, par un miracle, qui est une participation de cette fécondité éternelle, produise aussi d'elle-même le même Fils en son humanité. Jamais la tradition chrétienne n'a attribué à Dieu le Père en cette circonstance l'acte naturel de la génération.
M. Reinach s'est rejeté sur ce mythe de la conception virginale pour prouver qu'il est permis de parler d'animisme à propos du Père céleste. En disant qu'il n'y avait pas lieu de le faire, l'on avait en vue le Dieu de Jésus, l'idée évangélique du Père, et l'on se permettait de soutenir que ce n'était pas une notion animiste. Comme on avait pris soin d'indiquer le rapport généalogique de cette notion avec les croyances antérieures, en remontant jusqu'à l'ani-^ misme, on admettait par là même que l'animisme Q%\ derrière \e Dieu de l'Évangile. Ce Dieu, créateur, au sens absolu du mot, et non générateur, n'a
aucune activité sexuelle, et bon^ essentiellement bon, il n'a pas de limites à sa perfection morale. 11 serait faux de dire que la conception animiste, l'idée du ciel mâle, fécondateur de la terre femelle, subsiste sous le Père céleste de l'Oraison dominicale. L'idée de la conception miraculeuse du Christ provient d'une influence païenne sur la tradition proprement évangélique ; mais cette idée même n'a .pu être admise que moyennant correction.
On reconnaît à l'auteur d'Orpkeus le droit d'expliquer la religion, les religions et leur histoire par l'exercice des facultés naturelles de l'homme vivant en société. Si Ton a dû le critiquer, c'est qu'on a pensé voir que son analyse de cet exercice laissait beaucoup à désirer ; c'est que sa définition minima reste aussi le dernier mot de son livre.
L'éminent historien s'étonne qu'on ait attendu pour s'occuper de ses doctrines qu'il les eût résumées en trente pages dans un écrit de vulgarisation,
et il voit là « un fait caractéristique du public actuel, même du public savant* ». Peut-être cet ingrat public n'est-il pas tant à blâmer. Les études antérieures de M. Reinach sur les sujets religieux étaient des essais purement scientifiques, non une synthèse offerte aux non spécialistes, pour les initier aux résultats acquis de la science des religions. C'étaient des hypothèses qui avaient le temps de mûrir, et que peut-être le temps aurait suffi à éprouver. Maintenant ce sont des dogmes qui se formulent dans un livre que son auteur souhaiterait destiner à l'enseignement des lycées et des collèges, mettre aux mains des jeunes gens, même des jeunes filles. La situation change, et l'examen ne comporte plus de délai. Il s'agit de savoir si les conclusions générales d'Orpheus sont philosophiquement et historiquement assez solides pour qu'on les puisse apporter au grand public comme la vérité d'aujourd'hui sur la religion et sur les religions. Il s'agit aussi de savoir si Orpheus réalise les conditions du livre d'enseignement et d'éducation qu'il veut être.
Pour un livre de vulgarisation, Orpheus présente